The Project Gutenberg EBook of Les grandes dames, by Arsene Houssaye
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Title: Les grandes dames
Author: Arsene Houssaye
Release Date: November, 2005 [EBook #9261]
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[This file was first posted on September 15, 2003]
Edition: 10
Language: French
Character set encoding: ISO Latin-1
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES DAMES ***
Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the PG Online
Distributed Proofreading Team.
LES GRANDES DAMES
par
ARSENE HOUSSAYE
Je pourrais m'enorgueillir du succes de ce roman, si je ne croyais
beaucoup aux bonnes fortunes litteraires. L'opinion est comme la mer
qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abimer dans
la tempete, selon le mouvement de ses caprices. La premiere edition
des _Grandes Dames_ a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes
in-8 deg. imprimes a cinq mille exemplaires. Quelques jours apres, Dentu
m'envoyait cette depeche: "Reimprimons encore cinq mille exemplaires."
Ce ne fut pas tout, on reimprima un si grand nombre d'editions qu'on
ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosite? Je veux bien
croire qu'on trouvait du plaisir a lire _Les Grandes Dames_, mais
combien d'autres romans qui n'etaient pas moins dignes de curiosite
restaient-ils oublies chez les libraires? C'est que j'avais galamment
demasque tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de
l'Olympe au dela du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second
empire, une periode inouie d'aventures amoureuses encadrees dans
toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'a la politique
des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure a cueillir; on
s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi
courait-on de fetes en fetes sans entrevoir la guerre et la
revolution, qui s'armaient pour les combats, pour les defaites, pour
les decheances. Qui donc prevoit l'orage pour le lendemain, hormis
ceux qui s'ecrient le surlendemain: "Je vous l'avais bien dit."
Moi-meme n'ai-je pas inconsciemment donne le couronnement de toutes
les fetes de l'Empire par me trop celebres redoutes venitiennes, ou
les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu
ecouter des verites dites sous le masque. Mais on riait de tout parce
qu'on ne croyait plus a rien.
J'ai donc peint a vif les passions parisiennes de ce temps passe,--et
bien passe.--Le succes m'entraina a ecrire _les Parisiennes_ et _les
Courtisanes du monde_: tout cela ne formait pas moins de douze volumes
in-8 deg.. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: "Les longs
ouvrages me font peur," voila pourquoi je me contente aujourd'hui de
ne reimprimer que _Les Grandes Dames_. Et encore je me suis obstine a
mettre les quatre volumes in-8 deg. en un seul volume in-18, rejetant
quelques episodes, mais conservant tout ce qui est l'ame du livre.
"_Les Grandes Dames_ appartiennent a l'histoire litteraire, a dit
Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime
au XIXe siecle." Toute la critique, d'ailleurs, a ete douce a ce roman,
Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pene comme
Theophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'eternelle
figure de Don Juan entrainant les femmes affolees dans le cortege des
apres voluptes qui les brulent toutes vives. Mais Don Juan trouve
toujours son maitre.
PREFACE
Le duc de Parisis, qui etait fort beau, portait dans sa figure la
marque de la fatalite. Toutes les femmes qui l'ont aime ressentaient
toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais
quelle secrete epouvante. Aussi plus d'une confessait qu'a certaines
heures elles croyaient sentir les etreintes du diable quand elles se
jetaient dans ses bras.
A chaque periode, a Paris surtout, depuis que Paris est la capitale
des passions, un homme s'est revele qui prenait--presque toutes les
femmes--pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie,
toutes brisees, dans les larmes eternelles, ne pouvant vaincre cet
amour tyrannique qui dechirait leur coeur et ensevelissait leur ame.
Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle periode
du second empire; aussi fut-il surnomme don Juan par les femmes de la
cour, par les demi-mondaines et par les coquines.
Il etait si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que
beaucoup de femmes se fussent trouvees ridicules de ne pas se donner
a lui quand il voulait bien les prendre. C'etait la mode d'etre sa
victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode.
Beaucoup de femmes du monde ont porte ses armes--un petit poignard
d'or qu'il fichait dans leur chevelure,--quelques-unes s'imaginaient
que c'etait une fiche de consolation, quelques autres que c'etait un
porte-bonheur.
Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de
Parisis leur portait malheur. "Octave porte la guigne". Mais celles
qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps a les perdre,
car on s'apercut bientot que le duc de Parisis trainait avec lui la
mort, la ruine, le desespoir. Qui eut jamais dit cela en le voyant si
gai en son perpetuel sourire arme de raillerie?
La Fatalite, cette divinite des anciens, n'a pas d'autels parmi nous,
mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins
vivante, imperieuse, terrible, vengeresse, toujours deesse du mal.
Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et
la tempete.
Et d'ailleurs elle a ses representants visibles. Combien d'hommes
ici-bas qui ne sont que les representants de la fatalite! combien qui
portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire!
C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu
parce que Dieu a voulu que l'homme ne put arriver au bien qu'en
traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa recompense? La
vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient
beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien apres avoir
traverse tous les perils de la vie.
Ceux qui etaient a la surface sous le second empire ont tous connu le
duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M.
de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen,
le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le regne de ce
personnage, tragique dans sa comedie mondaine, fut bien ephemere. Il
passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus
d'un coeur de femme qu'il a blesse mortellement. Ce n'etait pas un
coeur que cet homme, c'etait un orgueil, c'etait une soif de vivre par
toutes les voluptes, c'etait don Juan ressuscite pour finir plus mal
que ses ancetres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini.
J'ai ete plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis,
j'ai vecu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimite la plus
cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a
certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait ecrire en hebreu pour les
jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralite; je pourrais
meme ecrire sur la premiere page, a l'inverse de Jean-Jacques Rousseau
sur la _Nouvelle Heloise_: Toute femme qui lira ce livre est une femme
sauvee.
Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont brave la
passion; j'etudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent
cette epitaphe d'une grande dame au Pere Lachaise: "PAUVRE FEMME QUE
JE SUIS!" Son nom? Point de nom. C'est une femme.
Si je n'ai pas raconte l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est
que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire.
Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le
catechisme de 1789 a barbouille les marges du livre heraldique; la
derniere duchesse, si elle n'est pas morte deja, recoit le viatique
dans le dernier chateau de la Normandie ou dans le dernier hotel du
faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a
plus que des femmes comme il faut."
Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de
femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, "le XIXe siecle
n'a plus de ces belles fleurs feminines qui ont orne les plus belles
periodes de la monarchie francaise." Et il ajoutait avec plus d'esprit
que de verite: "L'eventail de la grande dame est brise; la femme n'a
plus a rougir, a chuchoter, a medire, l'eventail ne sert plus qu'a
s'eventer." Balzac decouronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un
peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce
qui n'empechait pas Balzac de mettre en scene les grandes dames de son
imagination.
Ou commence la grande dame? ou finit-elle? La grande dame commence
toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal;
mais s'il lui manque la grace presqu'aussi belle que la beaute, elle
est depossedee; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop
commode d'etre une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande
dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De meme qu'il serait
trop cruel de naitre avec tous les dons de la beaute, de la grace, de
l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la
fille d'une duchesse ni meme d'une baronne.
Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg
Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple.
Mais comment la plebeienne qui nait grande dame prendra-t-elle sa
place au soleil? Par le hasard des choses; peut-etre lui faudra-t-il
traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle
le veut bien, elle ecartelera d'argent sur champ de gueules. C'est
l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la
main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait
dans un salon, c'etait une grande dame; combien de princesses qui
venaient a sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de
theatre!
La grande dame finit ou commence la femme comme il faut, qui elle-meme
finit ou commence le demi-monde.
On nait grande dame comme on nait poete; mais, pour cela, il ne faut
pas toujours naitre d'une patricienne. Il faut bien laisser a la
creation ses imprevus et ses transfigurations; il faut bien que la
nature donne de perpetuelles lecons a l'orgueil humain. Les grandes
dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes
pourtant, nees plebeiennes, levent leur epi d'or de pur froment au
milieu du champ de seigle.
Les anciennes aristocraties ont garde le privilege de faire les
grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage.
Ce n'est pas a la premiere generation que la race s'accuse; elle
resplendit a la seconde; souvent, a la troisieme, elle se perd. C'est
l'histoire de ces vins, rudes a la premiere periode, exquis a la
seconde, et qui vont se depouillant trop vite a la troisieme. C'est la
loi de l'humanite, comme c'est la loi de la nature.
Dieu lui-meme ne cree pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il
commence, comme tous les artistes, par l'ebauche.
Voila pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Ou est le merle
blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilege
de frapper leur marque; elles se sont etiolees, comme les plus belles
fleurs qui ne donnent plus que des tiges palies, ou la seve s'epuise.
Toutes les forces de la creation, dans son action la plus divine,
n'arrivent pas a creer dans le monde entier cent grandes dames par an.
Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'ecole
buissonniere avant d'arriver a la beaute souveraine du corps et de
l'ame!
AR--H--YE.
LES GRANDES DAMES
* * * * *
LIVRE I
MONSIEUR DON JUAN
* * * * *
I
C'EST ECRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE
Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-la avec
inquietude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru?
Jean-Octave de Parisis, surnomme Don Juan de Parisis, etait un homme
du plus beau monde parisien;--un dilettante partout, a l'Opera, a la
Comedie-Francaise, dans l'atelier des artistes;--un virtuose quand il
conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand
il pariait aux courses, quand il prechait l'atheisme, quand il
donjuanisait avec les femmes.
C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives,
disait-on:--C'est un homme serieux,--ou:--C'est un desoeuvre.
Les femmes disaient: "Il porte l'Enfer avec lui."
Le duc de Parisis n'etait pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait
a cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des
ecoliers pour suivre un landau a huit ressorts. C'est que dans ce
landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontree, lui
qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau
Paris, comme Theophile Gautier connaissait toutes les figures du
Louvre.
Cette jeune fille etait accompagnee d'une dame en cheveux blancs qui
avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener
dans une allee solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le
bois.
La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui,
toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles seches et
rouillees des branches de chene. Octave ne regardait pas la vieille
dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille.
Elle etait belle comme la beaute:--grande, souple, blanche, un profil
de vierge antique, une chaste desinvolture, je ne sais quoi de
flexible et de brise deja comme le roseau apres l'orage;--une gerbe de
cheveux blonds, des yeux noirs et doux--regards fiers et caressants a
la fois;--un sourire encore candide, mais deja feminin, expression de
la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:--une
vraie femme transpercant a travers la jeune fille.
M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Elysees quelques
demoiselles a la mode, fut emu de cette rencontre et murmura a
mi-voix: "Comme on serait heureux d'aimer une pareille creature!"
Un esprit vulgaire n'eut pas manque de dire: "Comme on serait heureux
d'etre aime par une pareille creature!"
Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'etre aime est separe
par un abime du bonheur d'aimer. Etre aime, qu'est-ce que cela en
regard du bonheur d'aimer! Etre aime, c'est a la portee de tout le
monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis.
Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter
qu'une fois amoureux d'une femme--quelle que fut cette femme--il ne
parvint a etre aime d'elle.
Ce jour-la on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave
de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez
raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui revent au lac
de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le
monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette
d'emeraude, cette source insensee, ou les amazones ne trouveraient pas
d'eau pour se baigner les pieds.
Que pouvait bien faire un jour de fevrier, entre quatre et cinq
heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, a pied, a
cheval ou en phaeton? Et qui se demandait cela? Quelques comediennes
de petits theatres, quelques filles perdues ou retrouvees, quelques
Phrynees sans etats de service? Non! C'etaient les femmes du plus beau
monde; c'etaient aussi les comediennes illustres et les courtisanes
irreprochables; celles-la qui ne se demodent pas, parce qu'elles font
la mode.
Il y a toujours a Paris un homme qui regne despotiquement sur les
femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquete
et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans
les mille et une nuits; sa beaute est son blason, elle a des armoiries
parlantes, on ne lui demande pas comment elle ecartele; mais il
n'en est pas ainsi de l'homme, a moins toutefois que la fortune,
l'heroisme, le genie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir
d'ou il vient. Et on lui tient compte d'etre fils des dieux comme
Cesar, meme s'il descend des dieux par Venus. Octave avait tous les
titres a ce despotisme.
Ne duc et beau, on l'avait des son berceau habitue a sa part de
royaute. Au college, il avait regne sur les enfants; depuis son
adolescence, il avait une armee de chevaux, de chiens et de laquais;
depuis ses vingt ans, il avait une legion de femmes; soldat
d'aventure, il avait eu son heure d'heroisme devant Pekin en tete des
spahis; diplomate de l'ecole de M. de Morny, il avait deja triomphe
des hommes comme il avait triomphe des femmes, jouant cartes sur
table, mais en prouvant que les cartes etaient pour lui.
Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais
il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui.
La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques
s'arreteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le
voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de
neige et de rayons.
"Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque
tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin."
C'etait la premiere fois que M. de Parisis detournait les passions de
sa route. "Apres cela, reprit-il en regardant, a travers la ramure
depouillee, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me detourner de
son chemin, si je dois l'aimer, c'est ecrit jusques sur ces feuilles
seches brulees par le givre."
Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'egara avec
une vague volupte dans les avenues solitaires, suivant d'un regard
reveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginite a la terre
souillee. "Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine
melancolie, tombez sur moi, cela fait du bien a mon coeur." C'etait
la premiere fois que ce fier sceptique ecoutait les battements de son
coeur.
II.
LA LEGENDE DES PARISIS
Le soir, Parisis alla voir ses amis au Cafe Anglais, dans ce numero
16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernieres annees--s'il
y avait eu une loge infernale.
Il y trouva Monjoyeux--sculpteur et comedien d'aventure--qui ouvrait
ses mains pleines de paradoxes;--le marquis de Villeroy, un ambitieux
qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de
millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de
Champagne arithmetiquement; le prince Rio, surnomme dans le monde des
filles le prince Bleu,--le prince passe au bleu--qui faisait tourner
la tete--de l'autre cote--a Mlle Tournesol; Antonio, Harken et
d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis
Diane de Poitiers jusqu'a Mme de Pompadour, a quatre demoiselles ne
doutant pas que ces messieurs ne leur payassent a toutes un cachet
pour avoir si bien ecoute.
On avait soupaille en tourmentant quelques perdreaux, en ecorniflant
quelques mandarines, en se faisant les dents a quelques pommes d'api.
Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets etaient eparpilles et
effeuilles comme leur vertu, un peu moins fletris pourtant. On
respirait une odeur de vin repandu, de fleurs fanees, de chevelures
denouees, de poudre a la marechale. En un mot, une petite gouache
des anciennes orgies. "Quelles sont les nouvelles du jour? demanda
Villeroy.--Khalil-Bey a achete _Brunehaut_, repondit le prince.--Est-ce
une femme? demanda Mlle Ophelia.--Non, c'est une reine.--Il y a
quelques declarations de forfait et quelques naissances illustrer.
_Vermout_ va bien, il fait des siennes: il lui est ne sept enfants:
_Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, _Revolver_
et _N'y-vas-pas_."
Parisis etait soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en
cette belle academie du savoir-vivre, mais il etait eblouissant. Il
raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de
tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-meme, un fort
en gueule du plus haut style, etait souvent battu a ce duel ou on se
jetait a la figure les mots les plus vifs.
Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda a sa montre:
"Voila dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne
trois minutes pour se relever de cette decheance, sinon je lui enleve
sa royaute.--J'abdique, dit Octave.--Voyons, vas-tu jouer au beau
tenebreux?--Est-ce que tu as perdu au jeu ou a l'amour?--A l'amour!
qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignee d'or?--Tu as bien
raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus.
Mais enfin qu'as-tu donc?--Ce que j'ai...?"
Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, a demi-voix: "J'ai
peur d'etre amoureux."
Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. "De moi?
demanda-t-elle.--Si c'etait de toi, je ne serais pas soucieux.--Ah!
ca, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu
sans remission parce qu'il est amoureux?--Mais jusqu'ici, dit Mlle
Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais ete amoureux!
--Non.--Comment, vous qui avez ete aime de toutes les femmes de
Paris?"
Octave ne repondit pas. Le prince se chargea de repondre pour lui.
"S'il a ete aime, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.--Ah! oui,
dit Mlle Ophelia qui avait de la litterature: _Qui fait amour, amour
le suit_."
Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophelia. "Monsieur! lui
dit-elle en levant la tete avec une noble indignation, vous attentez
a mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!--Ce que tu as de plus
cher!--Oui, puisque je le vends tous les jours.--Voila un beau mot,
dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.--Oui, Ophelia doit etre
la fille de cette chiffonniere de Gavarni qui recoit une aumone d'un
galant homme et qui lui dit pour le remercier:"Dieu vous garde de
mes filles!"--"Ne parlons pas legerement des chiffonniers, reprit
Monjoyeux, on connait mes titres de noblesse."
Octave etait de plus en plus egare dans sa reverie. Sa belle figure,
plutot rieuse que pensive, avait pris ce soir-la un caractere de
melancolie amere. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel
horizon lointain et triste. "Voyons, Octave! nous sommes en carnaval
et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval
perpetuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au
serieux? Peut-etre.--Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux;
parce que celui-ci aura rencontre, ce soir dans un salon, ou cette
apres-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake,
il n'est plus un homme!--Qui sait? dit Octave, c'est peut-etre parce
que je suis devenu un homme que je suis triste."
Sur ce beau mot on fit silence. "Ah! je devine, dit tout a coup le
prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le
dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible
legende sur les Parisis, messieurs!--Prince, dit Monjoyeux, vous
dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez du nous appeler
Messeigneurs.--Voyons la legende? dit Mlle Tournesol.--Pas un mot, dit
Octave d'un air ennuye.--D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais
cette legende que par oui-dire.--Eh bien! dit Octave, tu la liras dans
_Nostradamus_, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du
dernier des Parisis!"
Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le
voulait bien,--et elle aussi,--il ne serait pas le dernier des
Parisis. Il ne daigna pas lui repondre.
Une demi-heure apres, deux femmes s'etaient endormies sur un divan;
deux autres avaient decide deux hommes a faire un mariage de raison,
si bien qu'il ne resta plus dans le celebre cabinet que Parisis,
Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure
deja etait le prince Gris. "Quelle est donc cette legende? demanda
Monjoyeux a Parisis.--Une betise du vieux temps, mon cher. Vous savez
que je ne crois a rien, pas meme au diable: eh bien! depuis que j'ai
l'age de raison, c'est-a-dire l'age de folie, cette legende m'a
toujours inquiete. Est-ce que vous croyez au diable, vous?--Oui, la
nuit, quand je n'ai pas soupe. Il me serait d'ailleurs desagreable
de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu.
Dites-moi votre legende.--D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le
dit pas, je vous la dirai."
Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter
lui-meme. Voici comment il conta:
"C'etait au quinzieme siecle, au temps des grandes guerres: Jehan de
Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voila
qu'a l'heure des fiancailles, le roi Charles VII le prit au passage
pour la guerre. Il fit des prodiges d'heroisme devant Orleans. Il
voulut revenir pour son mariage, car il portait deja l'anneau des
fiancailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'etait
un des meilleurs capitaines de cette vaillante armee, Dunois l'obligea
encore a l'heroisme. Il recevait les lettres les plus tendres et les
plus desesperees; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir
revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hate se jeter
aux pieds de sa chere abandonnee.
"Quand il entra dans le chateau, tout le monde pleurait.
"Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mere et les
soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main
de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eut attendu
pour mourir. "--C'est toi, dit-elle. Dieu soit beni, puisque je t'ai
revu sur la terre. Il lui parla, elle ne repondit pas.
"Il eclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement
"ses levres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un
baiser.--Oh! Seigneur, s'ecria-t-il, vous que j'ai prie a Rome, vous
que j'ai aime partout, vous que mes aieux ont glorifie aux croisades,
Seigneur, prenez mon ame ou rendez-moi Blanche!
"Il etait tombe agenouille, il priait avec ferveur, la figure baignee
de larmes. Sa fiancee, qui n'etait plus qu'une fiancee de marbre,
ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit
sonnait au beffroi.
"Une figure apparut au tres pieux Jehan de Parisis, c'etait la Mort
couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans levres. Il
eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancee.
"La Mort, plus forte que lui, l'eloigna du lit et se pencha pour
saisir la jeune fille.
"Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire
horrible, il prit son epee et frappa d'une main terrible.
"L'epee se brisa. "--Oh! Seigneur! Seigneur! s'ecria-t-il, ayez pitie
de moi."
"Un ange apparut devant lui qui se pencha a son tour sur la jeune
fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de
Jehan de Parisis, ne la reveilla point.
"L'ange s'evanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche.
--Puisque Dieu ne m'entend pas, s'ecria Jehan de Parisis, que
l'Enfer me secoure."
"Un autre ange apparut, c'etait l'ange des tenebres. La Mort se
redressa comme si elle dut obeir a celui-la. "--Que me veux-tu? dit
l'ange des tenebres a Jehan de Parisis.--Je te demande la vie de ma
fiancee.--Elle vivra, mais cela coutera cher a ton coeur et a ton ame.
Chaque heure de sa vie sera payee par toi par un siecle de damnation.
Le fils qui naitra de son sein sera condamne a sa naissance.--Non! pas
mon fils. J'accepte les siecles de damnation, mais que la Mort ne me
prenne pas mon fils.--Ton petit-fils?--Non! Je suis le dernier des
Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.--Eh
bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des tenebres,
tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre
siecles apres la mort de ton premier-ne, mais tous les Parisis seront
marques du signe fatal, tous periront tragiquement. Inscris bien ces
mots dans ton coeur pour qu'ils soient legues de pere en fils, de
siecle en siecle, jusqu'au dernier des Parisis."
"Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimes en lettres de feu sur le
suaire de la Mort.
"L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
"L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT.
"Tout s'evanouit; la fiancee ouvrit les yeux et remua les levres pour
dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu."
"Ils se marierent, ils furent heureux; mais dix annees apres, Jehan
de Parisis mourut de mort violente. "Depuis quatre siecles, tous les
Parisis sont morts de mort tragique. De generation en generation, leur
bonheur a ete diminue d'un an."
Octave avait conte cela tres simplement, sans rien accentuer, ne
voulant pas donner a cette histoire une couleur melodramatique, mais
il etait demeure serieux comme si le souvenir des siens eut retrempe
son ame.
Le prince voulut rire d'abord, mais il s'etait pris a la legende comme
a quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'etait plus gris.
Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, etait emu comme a un beau
spectacle.
Les femmes dormaient toujours. On ne les reveilla pas. Le Prince
remua les levres pour demander a Octave si les quatre siecles etaient
passees. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: "Eh bien! tu
n'as pas envie de te marier, toi?--Non, repondit le dernier des
Parisis.--Je commence a comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes
si vite a travers les passions: tu as toujours peur de te laisser
prendre.--Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne a moi,
si je dois porter malheur. Car pour moi, apres tout, je suis bien
sur de n'aimer que quand je voudrai. _Voir Naples et mourir_! dit le
proverbe: c'est-a-dire: _Aimer et mourir_! mais je ne dirai cela que
quand je serai degoute de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer
que la legende des Parisis me preoccupe beaucoup. Toutes les familles
en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus a
payer la part du diable.
Le prince dit qu'il y avait une legende dans sa famille. "On ne croit
plus a ces betises-la; mais quand le doigt de Dieu se montre on y
pense bien un peu."
Parisis se levant, dit adieu par un signe. "Tu ne viens pas au club,
lui demanda le prince?--Non. J'ai compte aujourd'hui pour la premiere
fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus." Il
se leva, et sortit. Puis rentrant aussitot, et comme pour se moquer
lui-meme de sa legende: "Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de
l'homme a la legende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un
million, il ne me reste plus que deux annees a vivre: je suis
riche.--Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa
fortune.
Quand Octave eut referme la porte, Monjoyeux dit au prince: "Ce que
c'est que d'etre bien ne! on a des legendes de famille. Moi qui suis
le fils d'une chiffonniere, quelle pourrait bien etre la legende de
mes ancetres?"
Monjoyeux reflechit. "J'ai aussi ma legende, moi! Je n'ai jamais eu
d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma
mere; or, une bonne fee est venue a mon berceau qui m'a dit: "_Tu
seras roi_!" Sans doute elle a voulu dire un roi de comedie, puisque
j'ai joue, a Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mere
m'avait vu sous cette royaute-la!"
Monjoyeux pencha la tete sur son verre; une larme tomba de ses yeux
dans le vin de Champagne.
III
PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE
Octave de Parisis n'avait rien a envier aux plus beaux noms; son
ecusson est a la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un
autre fut marechal de France, un troisieme ministre. Si les Parisis
ne marquent pas avec eclat, dans l'histoire du dernier siecle, c'est
peut-etre parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Refugies dans leur
chateau comme dans un royaume, ils etaient trop rois sur leurs terres
pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent
cependant ca et la, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les
ambassades et dans les armees, mais ce ne sont que des apparitions.
Des qu'ils ont montre leur bravoure et leur esprit, ils s'en
reviennent au chateau natal se retremper dans la vie de famille, comme
si leur temps, d'ailleurs, n'etait pas encore revenu. La famille est
comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes
sont celles que le soleil dore apres les jacheres. La Revolution,
qui n'etait pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et
eparpiller la couvee. Le beau chateau de Parisis, une des merveilles
de la Renaissance, ou Jean Goujon avait sculpte quatre figures sur la
facade, deux Muses et deux Saisons, fut saccage et brule apres le 10
aout; dans l'admirable parc, qui etait une foret d'arbres rares, tous
les bucherons du pays vinrent fagoter a grands coups de hache. Le duc
de Parisis, pris les armes a la main pour defendre les siens, fut
massacre a coups de sabre; la duchesse vint se cachera a Paris avec
ses enfants, car Paris etait encore le meilleur refuge quand on ne
pouvait pas gagner le Rhin ou l'Ocean.
Sous l'Empire, Pierre de Parisis, general de brigade, a fait des
prodiges d'heroisme. Il est mort a Iena, en pleine victoire. Celui-la
etait l'aieul d'Octave. Son pere, Raoul de Parisis, avait couru le
monde et s'etait arrete au Perou dans les Cordilleres, ou il avait
fini par decouvrir un sillon argentifere. Mais sa vraie decouverte
fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donne un fils: M.
Jean-Octave de Parisis, surnomme don Juan de Parisis, que nous avons
eu l'honneur de vous presenter,--Madame,--et qui en vaut bien la
peine.
Le duc Raoul de Parisis fut tue a la chasse a sa troisieme annee
de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui
presentait sa mere. "Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune
femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes,
l'amour ne pardonne pas aux Parisis."
Octave de Parisis etait de belle stature, figure barbue, levre
railleuse, nez accentue a narines expressives, cheveux bruns a reflets
d'or, legerement ebouriffes par un jeu savant de la main. Dans le
regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupe,
on voyait errer la pensee, la volonte, la domination. C'etait la tete
d'un sceptique plutot que celle d'un amoureux, mais la passion y
frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur.
Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaiete. Quand
on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'etait surtout l'opinion des
femmes. Il avait la desinvolture d'un artiste avec la dignite d'un
diplomate. Il s'habillait a Paris, mais dans le style anglais. Voila
pour la surface visible.
Son esprit etait inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il
aspirait a tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas
aux nuees comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son ideal;
mais ne se nourrissant pas de chimeres, apres la premiere heure
d'enthousiasme, il eclatait de rire.
Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont depaysees dans
le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme,
c'etait pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le gout des
grands amateurs de gravures; il adorait l'epreuve d'artiste et
l'epreuve avant la lettre; mais il ne dedaignait pas l'esprit et la
malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un
peu trop de fatuite des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme
tentee tombe un jour comme une fraise mure dans la main de l'amoureux.
Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,--l'esprit
parle,--car il ne lisait guere et n'ecrivait pas.
La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle.
Toutefois, il n'avait pas gate ses dons. Il montait a cheval comme
Mackensie; il donnait un coup d'epee avec la grace impitoyable de
Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait a la force
du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement
feconde son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de
l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait
l'imprevu. Nul n'avait mieux penetre a vol d'oiseau l'histoire ou
plutot le roman des philosophies: nul n'en etait revenu plus sceptique
et plus dedaigneux.
Octave de Parisis etait ne pour toutes les fortunes, meme pour les
mauvaises. Beau de l'altiere beaute qui s'impose par la severite des
lignes et la fierte de l'expression, il avait fait son entree dans le
monde avec l'aureole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige
sous les gouvernements democratiques. Il n'en etait ni meilleur ni
plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans
le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignite
plus ou moins chevaleresque, offrant a trois heures son coupe et ses
gens a Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir
pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans
les salons officiels jusqu'a minuit; mais, apres minuit, il jouait au
club ou soupait a la Maison-d'Or ou au Cafe Anglais avec les plus
gais compagnons. Il etait de toutes les fetes. On l'a vu conduire
le cotillon a la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de
cotillon.
Avec son esprit d'aventure, Octave etait voyageur. Non pas pour aller
a Rome, a Bade, aux Pyrenees ou a Montmorency, comme ces gentlemen du
boulevard qui disent impertinemment au mois d'aout: "Que voulez-vous,
moi, j'aime les voyages!" Parisis ne parlait de voyager que pour faire
le tour du monde, pour penetrer dans les pays inaccessibles, franchir
les murailles de la Chine, fumer un cigare a Tombouctou et s'intituler
roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtieme annee, il etait alle
a Lima, pour voyager bien plutot que pour liquider les affaires de son
pere dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et
trouveur d'or, n'etait revenu en France qu'avec l'idee de retourner
au Perou; il avait laisse la-bas un representant ayant beaucoup de
comptes a rendre et croyant que l'Ocean le dispenserait de montrer ses
livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au chateau
de Parisis la moitie des trouvailles. Octave s'etait donc reconnu
beaucoup plus riche qu'il ne l'esperait. Il n'avait eu garde de
quitter l'Amerique sans s'y promener, amoureux des forets vierges,
comme Chateaubriand, et des fleuves geants, comme Fenimore Cooper.
Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du
Nouveau-Monde, ou l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans
la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, a New-York,
Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commencait. Il n'epousa
pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur a Mlle
Rachel?
Il revint en France pour voir mourir sa mere: ce fut son premier
chagrin.
Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour
de l'or. Ce fut la surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit
qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme:
style americain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni
pour les arts, ni pour les lettres des Etats-Unis. Les vraies femmes
qu'il aima la-bas, c'etaient des Americaines de Paris. Parisien par
excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme
Octave, le monde serait conquis a la France.
Revenu a Paris, il rencontra l'Empereur,--a la Cour, ou il etait si
difficile de rencontrer l'Empereur;--il lui parla de son pere et du
pelerinage a Ste-Helene. L'Empereur, qui savait toute cette histoire,
presenta lui-meme Octave au marquis de la Valette en-disant: "Voila
un futur ambassadeur." Octave prit ses grades en diplomatie dans
les coulisses de l'Opera, chez Mlle Leonide Leblanc ou Mlle Sarah
Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de
Boulogne. Aussi commencait-il a rire dans sa barbe des sentences de
Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand eclata la guerre
de Chine.
La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons deja plus nous
imaginer, a quelques annees de distance, que nous avons pris la
capitale du Celeste-Empire avec une poignee d'hommes. Octave de
Parisis fut dans cette poignee de heros.
Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient
des bijoux, les Francais s'enchinoisaient. Octave fit main basse
sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena a Paris, et un
eventail-Pompadour pour la premiere marquise qu'il rencontrerait au
faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave a Pekin, on pourrait faire
un joli _Livre de Jade_. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris
qui n'avaient jusque-la navigue que sur le fleuve Bleu. On se rappelle
le bruit qu'il fit a son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche
qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos
avec elle, dans le plus grand serieux, car il etait maitre fou par
excellence.
On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours,
metamorphose le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission
en Orient. Il disait d'un air degage: "Si je ne meurs pas dans un
duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur a Londres
et grand-croix de la Legion d'honneur.--Mais surtout chevalier de la
Jarretiere," lui disaient ses amis. Il avait deja, d'ailleurs, tous
les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eut ete refuse.
Il faut bien laisser un desir aux grandes ambitions.
En attendant sa mission--et la croix de Monaco--il ne se trouvait pas
trop malheureux dans un adorable hotel de l'avenue de l'Imperatrice,
bien connu sous le nom du Harem.
Comme une grande dame du dix-huitieme siecle, Mme de Montmorin, la
duchesse de Parisis avait dit a son fils: "Je ne vous recommande
qu'une chose, c'est d'etre amoureux de toutes les femmes." Octave
aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mere. Pour jouer ce
role, qui preserve souvent des denouements tragiques de l'amour, il
faut toujours etre a l'oeuvre. Mais Octave etait un homme d'action,
souvent irresistible par sa beaute intelligente, son art exquis de
tout dire aux oreilles les plus delicates, d'etre passionne sans
passion, d'etre fou sans folie, et surtout d'etre sage sans sagesse.
Parisis avait une vertu: il aimait la verite; nul ne dedaignait comme
lui les prejuges et les illusions, Aussi faisait-il bon marche des
ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquerir les
femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la creation, pourquoi
ne pas adorer et posseder ce chef-d'oeuvre a mille exemplaires? La
femme est amere, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au
moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable,
tandis que tout le reste n'est que vanite. Ainsi raisonnait Octave a
ses moments perdus: plus d'un philosophe a ses moments trouves n'a
peut-etre pas ete si pres de la sagesse.
Il disait a ses amis: "Pour se faire adorer des femmes, il faut parler
aux femmes du monde,--si elles sont en rupture de ban conjugal,--comme
on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme
si elles etaient les femmes du monde." Il disait aussi: "Selon
Vauvenargues: Qui meprise l'homme n'est pas un grand homme.--Selon
moi: qui meprise la femme n'est pas un galant homme."
Il avait lu La Rochefoucauld. C'etait son breviaire. Il le prenait en
voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la
vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait
avoir tue la "petite bete," mais l'amour est plus fort que La
Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit.
Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempetes;
mais des qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde.
IV
OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR
Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait a
cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite
lettre, qui le surprit, meme avant de l'avoir lue, parce qu'il y
reconnut le cachet des Parisis:
Monsieur mon neveu,
Si je vous disais que votre vieille tante Regine de Parisis est
presque votre voisine, a Paris, ou elle va passer deux moi
ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne
seriez-vous pas quelque peu etonne?
Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire
avenue Bugeaud); ils appellent cela un hotel! Il en tiendrait dix
comme cela dans mon salon de Champauvert.
Pourquoi suis-je venue a Paris? Grave question! Je ne vous
repondrai pas, mais vous devinerez. Apres tout, c'est peut-etre
pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez
nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous
separent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris
au chateau de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numero, parce
que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car
votre cousine Genevieve est allee prier sur le tombeau de sa
patronne, a Saint-Etienne-du-Mont.
Je vous embrasse, enfant prodigue!
REGINE DE PARISIS.
Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mere,
Mlle Regine, deja cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui
avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait
mieux aime prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa
famille, c'etaient ses maitresses.
Mlle Genevieve de La Chastaigneraye etait devenue orpheline au temps
meme ou Octave perdait sa mere. Il se rappelait vaguement avoir vu
cette petite fille cachant sa poupee sous sa robe noire; il n'avait
pas d'autres souvenirs de sa cousine.
Le comte de La Chastaigneraye etait mort colonel a Solferino,
survivant d'une annee a peine a sa femme. Deja Genevieve etait venue
habiter Champauvert avec sa tante qui jusque la n'aimait pas les
enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce
fut bientot pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans
ce chateau silencieux, dans ce parc solitaire.
Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille
se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye
et des Parisis, par sa beaute grave et sa grace heraldique. Genevieve
revela soudainement toutes les vertus: la fierte et la douceur, front
pensif et bouche souriante, ame divine et coeur vivant. Elle etait
musicienne comme la melodie. Le dimanche, pour racheter ses peches,
elle qui etait encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue a l'eglise
de Champauvert avec un sentiment tout evangelique; puis le meme jour
au chateau, elle chantait des airs d'opera avec le brio de la Patti.
Elle etait bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient
les paysans.--Le feu de l'intelligence la brulait. Elle interrogeait
l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on
pressentait deja les entrainements de la passion.
Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au chateau
de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui
parlaient en automne de belles chasses du chateau de Parisis, mais il
ne voulait pas s'amuser pres de la sepulture ou dormaient les deux
figures, toujours aimees, de son pere et de sa mere. A Paris, dans
son hotel, quand il s'arretait un instant devant leurs portraits, il
jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le
courant de la vie, un torrent pour lui, l'entrainait a toutes choses,
sans qu'il prit la force de suivre cette bonne pensee.
Ce matin-la, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'etait pas
long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les
maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaitre une servante,
coiffee a la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui
embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis,
mais elle devinait que c'etait l'enfant du chateau de Parisis.
Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec
ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de
chatelaine altiere--du temps des chateaux a pont-levis.
On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignite, le
neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui
arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. "Eh bien! monsieur le
duc Octave de Parisis, mon neveu par la grace de Dieu, sans que la
volonte nationale y soit pour rien, avez-vous devine pour quoi je
suis venue a Paris?--Non, ma tante.--Eh bien! je vais vous le dire.
Seulement, pas un mot a Genevieve.--Je devine! dit Octave avec
effroi.--Ma tante, vous avez reve un mariage entre le cousin et
la cousine.--Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La
Chastaigneraye! Voila ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans
l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des
chanoinesses des deux cotes." La vieille fille avait failli epouser un
chevalier de Malte: pour elle c'etait l'ideal du vieux monde. "Octave
Parisis dit a sa tante qu'il etait desole de la contrarier dans ses
desseins, mais il y avait selon lui un abime entre la niece et le
neveu.--Un abime! qu'est-ce que cela veut dire?--Cela veut dire que le
cousin n'epousera jamais sa cousine. J'ai ce prejuge-la, moi, il faut
varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.--Ah! vous
ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas epouser
une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funerailles vous vous
en repentirez."
Mlle de Parisis, avec colere et d'une main agitee, prit une photographie,
faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer
le caractere en donnant un coup de soleil de trop.
C'etait le portrait de Mlle Genevieve de La Chastaigneraye.
M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate
d'argent, cette adorable creature qu'il avait vue, la veille, dans
l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied ideal et se
dessinant a travers les ramees avec la grace d'une chasseresse
antique.
Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en
cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardee!
N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.--Oui, dit Octave
sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-etre.--Comment, trop brune?
Ma niece a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une
beaute incomparable.--Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce
portrait d'une Africaine?--Je vois bien, monsieur, que vous etes
indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comediennes et les
courtisanes, je garderai ma chere Genevieve pour quelque duc et pair
sans decheance.--Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle
blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-etre encore chanter sous les
arbres de Champauvert."
La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. "Mauvais
garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffe, athee voue
au demon, tu aimes donc mieux epouser toutes les femmes?--Oui, ma
tante.--Je te desheriterai!--Oui, ma tante. Il faut que je vous
embrasse pour ce bon mouvement."
Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.--"Eh bien! ne parlons
plus de mariage, je ne veux pas la mort du pecheur.--D'autant plus,
ma tante, que le mariage ne tuerait peut-etre pas le pecheur.--Tu
m'effraies. Moi qui voulais sauver Genevieve, j'allais la perdre en te
la donnant. N'en parlons plus."
On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse
de chocolat au pain grille, selon la mode de Champauvert, apres quoi
il se leva pour partir. "Reviens me voir souvent, il ne sera plus
question d'epousailles.--Ma tante, venez me voir avec Mlle de La
Chastaigneraye. Vous n'avez qu'a dire votre nom pour que toutes les
portes de mon hotel s'ouvrent a deux battants.--Eh bien! nous irons
te surprendre. Ah! ca, monsieur, n'allez pas m'enlever Genevieve au
moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les
femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si
vous montrez vos yeux a Genevieve, je lui dirai que vous avez plus de
femmes que la Barbe-Bleue.--Oh! ma tante, pour moi une cousine est
sacree."
Comme Parisis depassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui
reprit la main: "A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune?
Tu sais que ton chateau de Parisis tombe en ruines.--Je le rebatirai
en marbre.--La mine des Cordilleres est donc toujours bonne?" Octave
etait devenu pensif, mais il repondit: "Oui, ce n'est plus une mine
d'argent, c'est une mine d'or."
Parisis monta a cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant:
"Je l'ai echappe belle!"
L'homme n'est jamais plus heureux que le jour ou il a fui son bonheur.
Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de
Voltaire, pour lui donner plus d'autorite, mais la verite ne signe
jamais ses aphorismes.
Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa
tante l'embrassa et lui dit tristement: "Eh bien, ma chere Genevieve,
ton cousin est un renegat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main
pleine d'or, cette main blanche et fiere?"
Mlle de Parisis avait pris la main de sa niece. "Puisqu'il ne veut pas
m'epouser, dit Genevieve simplement, il m'epousera.--C'est bien, cela!
Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment
feras-tu ce miracle?--Vous ne croyez pas a la destinee, ma tante?--Je
crois que la destinee ne travaille pour nous que si nous travaillons
pour elle.--Ma tante, nous travaillerons pour notre destinee.--Etrange
fille! Pourquoi l'aimes-tu?"
On ne sait jamais bien pourquoi on aime: des qu'on raisonne sans
deraisonner, il n'y a deja plus d'amour. "Je le sais bien, dit Mlle de
Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui,
parce qu'a Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu
l'as vu a la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que
tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif
pour t'avoir regardee.--Je l'aime parce que je l'aime, dit Genevieve
ennuyee de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas
dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai
la femme de mon cousin."
Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant
un magnifique bouquet qu'elle avait achete sur son chemin. A tous les
coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voila
pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.
Dieu donne deux aurores aux femmes: la premiere vient apres la nuit
de l'enfance et repand sur le front l'aureole de la jeune fille; la
seconde, plus lumineuse, brule les cheveux d'un vif rayon: c'est
l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui
n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle
est transfiguree. Elle marchait avec la grace naive, mais abrupte
encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles
harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon
de la reverie. Elle incline la tete ou la releve avec la desinvolture
que donne la gaiete du coeur ou la melancolie de l'ame. On ne
respirait hier dans la maison sur ses pas legers que les chastes
parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les levres je
ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure denouee et de fleurs
effeuillees. Hier c'etait une ecoliere a son piano; d'ou vient
qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle repandait un
charme discret et tempere, aujourd'hui c'est toute une fete. La femme
transperce a travers la jeune fille. C'est l'heure benie ou les
battements du coeur sont comptes la-haut, car, a la premiere heure
d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler a son
ideal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais
reprendre leur vol?
Genevieve en etait a sa seconde aurore.
V
LES CURIOSITES D'UNE FILLE D'EVE
A quelques jours de la, on donnait une matinee musicale chez la
duchesse de Persigny.
Tout Paris y etait. Fut-ce pour cela que Mlle Regine de Parisis et
Mlle Genevieve de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir
l'hotel d'Octave a deux battants, se hasarderent a entrer chez lui par
l'escalier derobe ou par l'entree des artistes, ainsi nommee parce
que les comediennes passaient par la, comediennes de theatre et
comediennes du monde?
Comment Genevieve savait-elle que tous les jours, de deux a quatre
heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans etre rencontre,
attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le
chemin de Corinthe dans l'apres-midi? Comment Genevieve osait-elle se
hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Genevieve
possedait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du
jardin?
Ce n'etait pas le secret de la comedie, car je n'en sais rien. Octave
avait donne ca et la beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais,
c'est que Genevieve ouvrit cette porte et qu'elle entraina sa tante
par la serre, par l'escalier derobe et par l'appartement intime
d'Octave.
Mlle Regine de Parisis etait aussi etrange dans ses actions que Mlle
de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient
peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.
Je ne peindrai pas avec quelle curiosite elles scruterent des yeux la
vie familiere d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille
se signa avec epouvante. Dans la bibliotheque--ou il n'allait presque
jamais,--elle salua avec un sentiment d'orgueil le pere et la mere
d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les
mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni
les autres.
Genevieve etudiait cet ameublement tout a la fois severe et feminin,
ces tableaux de maitres et ces gouaches de sport, ces belles armes
et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ebene qui
gardaient leur gravite devant le sourire des chiffonnieres en bois de
rose.
La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, ou elle esperait
trouver la splendeur des Parisis; mais Genevieve, qui savait qu'en
descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la
maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle
avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussee dans ses visites a
Octave.
Pour elle, curieuse comme Eve, elle aurait voulu passer tout un jour
a penetrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui etait ecrite
sommairement dans sa chambre a coucher, dans son petit salon, dans son
cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir.
Tout etait d'un luxe de haut gout. Octave aimait surtout les meubles
d'art en marqueterie d'ivoire sur chene, representant les facades des
plus beaux palais et des plus belles eglises de la Renaissance; il
aimait aussi les meubles travailles par les mains feeriques des
Chartreux du quinzieme siecle, ces marqueteries qui sont des
chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.
Genevieve, qui s'y connaissait, s'arreta devant des statuettes des
deesses de l'Olympe en bronze dore attribuees au Verocchio. Elles
ornaient les portes d'un meuble d'ebene a trois corps, gracieusement
arrondi; elles etaient placees en sentinelles sur les portes dans des
niches a peine fouillees entre des colonnes a chapiteaux corinthiens
qui portaient des vases d'argent imites des vases de Castiglione.
Genevieve admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent
les dessins de la marqueterie, ou elle retrouva les arabesques de
Raphael. Tout appelait les yeux: les ornements a rinceaux, les frises
toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de
feuillages, de scenes mythologiques.
Pendant que Genevieve se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de
Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa
famille.
Devant ce meuble etait une table pareillement en ebene: on y admirait
trois tableaux encadres d'arabesques. C'etait Diane a la chasse, Diane
a la fontaine, Diane endormie. La table etait soutenue par trois
cariatides; des sirenes en argent s'enroulaient a un pied monumental
a tetes de chimeres. Les chaises etaient dans le meme style,
incrustations d'ivoire, tres fines sculptures, ornements, arabesques,
amours et rosaces. Les gravures representaient les grandes scenes de
l'Iliade.
Dans d'admirables emaux cloisonnes, supportes par des pieds en bronze
dore d'un fort beau travail, des fleurs rares s'epanouissaient en
toute liberte. Genevieve cueillit une grappe blanche d'un arbre des
tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre
main; elle la passa sur ses levres avec un sentiment indefinissable de
vague esperance.
La pendule sonna quatre heures. "Deja quatre heures!" s'ecria-t-elle
en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre
deux portes.
Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines
gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il etait temps
de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arreta
pourtant encore, pendant pres d'une minute, devant un tout petit
cabinet en ebene, fermoirs et serrures d'argent, ornements a chimeres.
C'etait la le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres
de femmes, tous les portraits de femmes,--je parle des petits dessins
et des cartes photographiees,--etaient jetes pele-mele dans les
tiroirs.
Un des tiroirs etait ouvert. Genevieve y vit un gant, trois ou quatre
lettres, un portrait. C'etait le portrait d'une comedienne celebre.
A qui etait le gant? Sans doute c'etait un gant qu'il avait lui-meme
arrache a quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si
Genevieve se fut trouvee toute seule!
Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs
fanees: "Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto.
Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?"
Parisis n'avait ferme que la petite porte du milieu. La etait le
secret du jour, c'etait la place du coeur. "Oh! que je voudrais que
cette porte fut ouverte!" Mais si la porte se fut ouverte comme par
miracle, elle eut ete bien etonnee. Il n'y avait rien dedans. Et alors
eut-elle pense que c'etait la place reservee a ses lettres, a ses
portraits, aux fleurs cueillies avec elle, a son gant arrache par lui.
"Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il
nous fera conduire au poste comme des aventurieres.--Ne craignez rien,
ma tante, quand on vient ici par l'escalier derobe, on est toujours
bien recu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me
voie avant de m'aimer.--Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te
voit."
Genevieve suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques.
VI
LA MARGUERITE
Il etait dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonne,
comme un benedictin dans son blanc linceul, se disposait a courir les
aventures.
C'etait la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de
la decadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres
du careme, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets
par-dessus le dernier moulin de Montmartre.
Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-meme.
Un vrai Parisien de la vraie decadence, Octave de Parisis, se
preparait a cette belle nuit de carnaval, a l'ambassade de ----. Il se
deguisait en Faust, cherchant l'amour: "un jeune gentilhomme vetu de
pourpre et brode d'or, le petit manteau de soie roide sur l'epaule, la
plume de coq au chapeau, une longue epee affilee au cote."
Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'experience de la vie? Et
devait-il se dire aussi comme Faust: "Quel que soit l'habit que
j'endosse, en sentirai-je moins les dechirements et les angoisses de
mon coeur?"
Octave prit un chandelier a deux branches pour se regarder dans une
glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. "Non,
dit-il, j'aime mieux, bien decidement le bonnet et la houppelande du
docteur." Il revetit l'autre costume.
Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa repetition, je veux dire
au moment ou il s'etudiait devant le miroir. "Bravo! dit Monjoyeux en
entrant, voila le Docteur de la Science. J'espere bien que tu vas leur
dire de fortes verites, cette nuit, a ces paiens qui ne croient pas
a Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homere, de Phidias et
d'Apelles.--Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas
une pareille pretention.--Alors, pourquoi t'es-tu habille en docteur
Faust?--Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.--Des
mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et
non Rivarol.--Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis
plus.--Tu as peut-etre raison. La Rochefoucauld prend notre esprit
apres avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homere,
Theocrite et toutes les bonnes betes de l'antiquite.--Veux-tu
fumer?--Non, je ne fume plus.--Pourquoi?--Parce que c'est decidement
trop a la mode de fumer. Je ne veux plus etre de mon temps.--Homme
antique!--Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux
qu'elle te rajeunisse de pres de deux mille ans. Vois-tu, mon cher,
l'antiquite c'est l'eternel pays des vingt ans, c'est le paradis
retrouve, c'est....--Chut! tu vas precher. L'heure est mal choisie,
pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons
"sculptees" a Monaco.--Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais a
la Ceremonie du _Malade imaginaire_: voila mon carnaval; a minuit je
serai couche, car je me leve matin. Adieu. Veux-tu voir une belle
journee, leve-toi matin.
C'est un ancien qui a dit cela.--Adieu, tu sais mon opinion sur les
sept sages de la Grece.--Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu
les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises a la
derniere mode, o homme d'esprit."
Et Monjoyeux souleva la portiere en damas rouge pour sortir. "Encore
un mot: s'il te reste une heure, relis Goethe pour ne pas faire trop
d'anachronismes.--Tu as raison, j'y avais pense. Pour representer
Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable.
--Donne ton ame au diable! mais tu l'as donnee si souvent que le
diable n'en voudrait plus. Adieu."
Octave alla a sa bibliotheque et prit le livre de Goethe. Il le
feuilleta d'abord et y penetra bientot, non pas avec la vaine
curiosite d'un desoeuvre spirituel qui court les fetes du carnaval,
mais avec la curiosite d'un homme qui cherche le mot de la vie.
Il sonna son groom, le citoyen Egalite, un negre haut en couleur.
"Egalite, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai
qu'a onze heures."
A onze heures, Octave avait penetre les profondeurs du genie de Goethe.
Je ne vais pas faire ici le tour de Goethe. Il faudrait avoir le temps
de faire le tour du monde. C'est une figure tres etudiee, qui garde
le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot.
Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,--tout un monde: le
paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en
disent les inities, la lumiere de Goethe n'est pas le soleil: il a
trop aime l'heure nocturne. Quel miracle que le genie! Dieu n'a cree
qu'une femme, Goethe en a cree deux. Eve, elle-meme, est-elle plus
vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles
radieux qui voyagent a jamais dans le ciel ideal, mais qui demeurent
femmes? Car Goethe le pantheiste les a petries en pleine pate humaine.
La est le caractere du genie de Goethe. Tout en parcourant les mondes
dans ses poesies legendaires, il ne perd jamais pied; les personnages
de sa comedie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'etre des
hommes. Voila pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art.
Voila pourquoi sa renommee etend ses frontieres, pourquoi la France le
traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.
La pendule sonna minuit. Il n'etait que onze heures. "C'est etrange,
dit Pariais, c'est la troisieme fois que j'entends sonner minuit."
Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait
aussi vite que la grande. "Qu'est-ce que cela? dit-il."
Revait-il? Etait-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui
jettent l'ame dans les penombres ca et la rayonnantes de la seconde
vue?
Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiete dans son atheisme
en lui parlant de l'ame des choses: cette vie insaisissable qui s'agite
dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur;
qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des echos, des
flammes, du silence. "Quelle folie, dit-il en rejetant les affres
nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'ame que
dans le corps--et peut-etre meme qu'il n'y a pas d'ame du tout."
Il se remit devant l'atre et rouvrit son livre. Il prit un charme
etrange a cette lecture; pour la premiere fois son esprit fut illumine
de toutes les lumieres fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. "Un peu
plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano,
suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-meme, mais
ou est Marguerite?" Goethe a raison:
Faust chercha la science et trouva Marguerite.
Et Parisis pensa a toutes les femmes qui avaient traverse sa vie. Un
cortege de figures rieuses et eplorees passa dans son souvenir.
Cependant il etait onze heures. Il jeta sur son epaule son pardessus
de fourrures et sonna Egalite.
Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il
s'imagina qu'il se voyait double. "Satan,--dit-il, tout indigne contre
lui-meme,--tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne
croit plus a Dieu, pourquoi croirait-on a Satan?"
Don Juan de Parisis, ou plutot ce soir Parisis-Faust, avait a peine
traverse le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais
fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer,
mais celle de Goethe lui-meme.
Octave atteignit bientot cette Marguerite dans un embarras de
mascarades, cause par un houx gigantesque qui piquait tout le monde.
"Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me deguiserais en
Faust?--Oui je le savais."
Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: "Tu ne viens pas ici
pour aller a l'Eglise? Veux-tu faire ton salut avec moi?--Je n'ai
pas un peche sur la conscience.--Cela te sera compte plus tard.
Viens--Mais vous etes le diable, Faust!--Le diable n'a-t il pas emmene
Jesus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en
danger.--Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?--La, a
l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.--Eh bien! parlez,
tentateur."
Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite
n'etait plus la fille de Goethe; elle n'en avait que le masque.
C'etait un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle
eut peur de l'amour.
Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnes
quelquefois, plus souvent railleurs.
La Marguerite cachait son emotion par une gaiete d'emprunt.
"O femme! dit tout a coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parle que pour
masquer votre ame et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi
vous etes-vous deguisee en Marguerite?--Pourquoi vous etes-vous
deguise en Faust?--Je n'en sais rien. Une betise! Des que je me suis
vu ici, j'aurais voulu etre sur la Jungfrau. Un homme bien ne comme
moi ne devrait se deguiser qu'en Pierrot.--Eh bien! c'est comme moi,
qui ne suis pas plus mal nee que vous: j'aurais du me deguiser en
Colombine.--O ma Colombine!--Chut! on vous ecoute! Vous auriez le
duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon
secret?--J'ecoute avec mon coeur.--Je me suis deguisee en Marguerite,
parce que vous vous etes deguise en Faust.--Qui vous avait dit
mon deguisement?--Je sais tout.--Marguerite, je vous aime.--Un
peu.--Beaucoup.--Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!"
Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se
soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans
quel tourbillon elle s'etait evanouie.
"C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle
est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivre de la
fraiche senteur des vingt ans qu'elle repandait autour d'elle. Mais,
apres tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masque, ou un
homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq
minutes."
VII
L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMEE, L'AMOUR
Apres une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, ou
elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se demasquer
le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient
pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau venitien.
C'etait Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps
sa nomination de ministre plenipotentiaire; c'etait le vicomte de
Miravault, qui avait jete l'ambition aux orties pour devenir riche:
homme de son temps, qui deifiait l'or, parce que l'or deifie tout.
"Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles
le vers: _Faust cherchait la science, il trouva Marguerite_.--Moi, je
cherche Marguerite. Sais-tu ou elle est passee?--Elle passe son temps
a dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.--Non. La
mienne dit qu'elle n'aime pas du tout."
Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.--"Asseyons-nous la,
c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les
femmes sont si legeres!--As-tu remarque, dit M. de Villeroy au vicomte
de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinee? Il est ne pour
faire le malheur de toutes les femmes.--Excepte de la sienne, quand il
en prendra une, ou quand il se laissera prendre.--Ne craignez rien,
dit Octave; le piege a loup n'est pas encore tendu.--Prends garde, il
y a des pieges a loup ici.--Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non
plus, tu ne trahis pas ta destinee. Tu es si diplomate que tu n'en
as pas l'air.--La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une
carriere. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je
serai ministre,--non pas ministre a Rio ou a Tonkin, mais ministre des
affaires etrangeres,--tu verras si je trahis ma destinee qui est de
gouverner les hommes!--Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il
fut convaincu de sa mission.--Vous etes deux grands enfants, dit le
vicomte de Miravault en montrant un napoleon: voila la vraie royaute.
Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-la, ranges en
bataille, je serai maitre du monde, maitre de vos consciences, maitre
de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai
pas fuir les courtisans.--Vous poursuivez chacun une chimere, dit
Parisis. Moi j'etreins la mienne.--Oui, mais toi tu te reveilleras un
matin trainant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras
pas la supreme consolation d'etre foudroye au souper du commandeur.
--C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-etre ici,
apres tout, les trois hommes les plus serieux de cette fete: car nous
avons tous les trois notre theorie et notre volonte. Moi, je m'appelle
le Pouvoir.--Parce que tu n'es rien.--Toi, dit Miravault a Octave,
tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tue.--Toi, tu t'appelles
l'Argent, parce que tu n'en as pas."
Un homme deguise en diable a quatre ecoutait aux portes. "Vous oubliez
un ami qui s'appelle la Gloire,--La Gloire, dit Octave, ne vaut pas
le diable.--C'est le diable a quatre, dit M. de Miravault en
reconnaissant Monjoyeux.--Oui, c'est le diable a quatre, reprit
Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre
en me disant que tu ne viendrais pas.--Oui, repondit Monjoyeux, j'ai
voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions." Et
il prit sa part du divan.
"Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;--Le
second, MIRAVAULT, veut regner par l'ARGENT;--Le troisieme, MONJOYEUX,
tente les chimeres de la GLOIRE;--Le quatrieme, OCTAVE DE PARISIS, ne
veut tenter que la FEMME."
Villeroy tordit sa moustache: "Eh bien! nous verrons dans un an ou
dans dix ans qui est-ce qui se sera trompe.--Tous les quatre," dit M.
de Parisis.--Et il se leva pour entrainer ses amis au buffet. "Allons
prendre des forces pour conquerir le monde."
VIII
LE JEU DE CARTES
En cette belle annee, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde
furent panachees par des mascarades de tous les styles. Ces folies
enseignent la sagesse. La plupart des gens a la mode n'apprennent ou
ne reapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les
empeche pas de faire les plus beaux anachronismes,--comme la celebre
Mme d'Amecourt, qui se deguisait en Fredegonde, avec des cheveux
poudres a la marechale et deux mouches assassines.--Il est vrai
qu'elle donna une raison aux pedants: la poudre a la marechale
indiquait l'esprit de conquete de Fredegonde, et les mouches
assassines, ses armes deloyales; toutefois, cette nuit-la, Mme
d'Amecourt n'eut pas le prix d'histoire de France.
Parmi les bals masques de l'hiver, il y eut encore, trois jours apres
la fete de l'ambassade, celui d'une grande dame celebre a la Cour. On
avait meme dit qu'elle n'avait donne son bal que pour de tres hauts
personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans
tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour
coudoyerent peut-etre quelques personnages du theatre.--Apres tout,
ou est la vraie comedie? ou sont les vraies comediennes?
Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se
rencontrant tout a propos, decreterent qu'elles iraient a ce bal
deguisees en jeu de cartes, c'est-a-dire en dame de carreau,--dame de
pique,--dame de trefle--et dame de coeur. Trois de ces dames etaient
illustres dans le beau monde:--la marquise de _Fontaneilles_, la
duchesse d'_Hauteroche_, la comtesse d'_Antraygues_-- La quatrieme
etait une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Genevieve de _La
Chastaigneraye_.
Le sort retourna pour elle la dame de coeur. "Tant pis, dit-elle,
j'aurais voulu me deguiser en Jeanne d'Arc, c'est-a-dire en dame de
pique."
Les quatre dames se jurerent le secret au nom de la jeune fille, qui
ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse,
une vertu rigide et inalterable, vraie femme de marbre qui etait
revenue des passions sans y etre allee.
Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans
ce bal deja tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent
les journaux du lendemain.
Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masque de Mme de ----. Il
ne revetit cette fois que le petit manteau venitien. Presque a son
entree, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa
gaiement et bruyamment devant lui. C'etaient les quatre femmes qui
s'etaient entendues la veille pour se deguiser en Dame de Coeur,--en
Dame de Pique,--en Dame de Trefle,--en Dame de Carreau.
"On ne passe pas! lui cria la Dame de Trefle d'une voix sonore comme
l'argent.--Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de
suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de
Coeur.--Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne
personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.--Qui sait? dit Octave
avec un sourire moqueur.--Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur
sans deguiser sa voix."
Octave lui prit la main. "C'est etrange! dit-il en lui regardant les
yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?--Qui sait? dit la
Dame de Coeur."
Le flot poussait le flot, la vague entrainait la vague. Octave avait
suivi son jeu de cartes a la porte d'un petit salon, ou un diplomate
deguise en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se derobait
a ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes
beaucoup plus sorcieres que lui. M. de Parisis et les quatre dames
s'emparerent du divan sans s'inquieter du pauvre diable.
"Expliquez-moi cette legende, dit Octave en s'adressant a la Dame
de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi
etes-vous ainsi deguisees toutes les quatre? Qui est Rachel, qui
est Argine, qui est Agnes, qui est Pallas?--C'est peut-etre tout
simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment
les cartes. Apres cela, si tu aimes a dechiffrer les symboles, les
enigmes, les hieroglyphes, regarde bien."
M. de Parisis devisagea les quatre femmes a travers leur masque.
"Je commence par reconnaitre, dit-il, que vous etes toutes les quatre
fort jolies.--Sache, mon cher, repondit la Dame de Carreau, que nous
sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'etions pas
jolies.--Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent
mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.--Toi! tu as fait
tes humanites a l'universite de M. de Balzac.--Je n'ai jamais lu qu'un
seul livre: Saint-Simon.--Tu te vantes, c'est pour me faire croire que
tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi
as-tu choisi le role de la Dame de Carreau?--Parce que je suis une
Agnes?--Oui, une Agnes Sorel. Mais ou est ton roi?--Ca et la, dans les
salons, je ne sais ou, en bonne fortune avec quelque domino pistache.
M. de Parisis s'etait penche vers la Dame de Pique. "Voila ma dame,
dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a ete consacree par Jeanne d'Arc;
c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!--C'est cela,
dit la Dame de Pique, volontiers vous me bruleriez vive sur le bucher
de vos amours, monsieur Don Juan!--Et moi, qui suis-je? je demande
l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trefle.--Toi tu
t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la
tyrannie. Veux-tu m'enchainer a tes pieds?--Je te connais: tu trouves
deja que les chaines de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu
ne sais pas dechiffrer les hieroglyphes du moyen age. Je ne suis pas
le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.--Et moi! je
suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre."
La Dame de Coeur se recria: "Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la
galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Baviere.--Je
n'ai qu'un mot a dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de
coeur, sinon la Dame du Coeur.--Non, tu es la dame des coeurs.--Et
qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.--L'amour, lui
dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.--L'amour, lui
repondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.--Vous avez dit cela,
mais comme une femme qui n'a jamais parle d'amour. Vous etes adorable
dans votre emotion."
Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son
coeur.
Je ne veux pas redire mot a mot tout ce qui se debita d'extravagant
dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup a ce
jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les varietes de la femme,
depuis les cimes bleues de l'ideal jusqu'aux abimes de la passion.
La, il y avait la vertu et la volupte, la candeur qui se hasarde au
precipice, et la malice savante qui se moque de tout.
"Dans l'antiquite, dit tout a coup M. de Parisis, Praxitele prenait
sept femmes pour trouver la beaute: si vous voulez, ma Dame de Pique,
ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trefle, je vous
prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.--C'est cela, dit en
riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.--Vous ne
serez jamais serieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trefle.
Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme
d'ordre. Vous etes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en
disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.--Non, dit la Dame de
Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.--Tais-toi, ambitieuse, dit la
Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion."
Octave avait ecoute en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur:
"Et vous, vous ne dites rien?--C'est que je ne suis pas si savante,
moi."
Octave se pencha vers elle pour lui parler a l'oreille. Elle
tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses
cheveux de ses levres. Que lui dit-il?
Pour la premiere fois, il se fit un silence eloquent.
Octave entendit ces mots murmures a demi-voix par la Dame de Trefle
et la Dame de Pique: "C'est la province qui triomphe!--La province!
pensa Octave, je ne connais pas la province."
Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des
masques. "Donc, reprit il tout haut, vous m'etes apparues toutes les
quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE,
L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulieres
comedies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui
m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il
y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU
POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. "C'est tout simple, dit la Dame de
Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un
pas sans marcher sur la queue de leur robe."
En disant ces mots, la Dame de Pique entraina ses trois amies a
d'autres aventures.
Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de
Parisis et lui dit:--C'EST LA! Octave se demanda serieusement s'il
revait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'etait envolee.
IX
LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR
Une demi-heure apres dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule
la Dame de Pique.
"Diogene cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouve. Toi,
tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.--Je ne trouverai pas
ici?--Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.--Pourquoi?
demanda Parisis.--Pour deux raisons.--La seconde, c'est qu'il n'y a
pas de femmes.--Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes
de denouer...--Ta ceinture doree.--Non, les rubans des souliers d'une
jeune fille, belle de toutes les beautes de la jeunesse et de toutes
les beautes de la vertu."
Parisis regarda ses mains. "Mes mains? Apres tout je m'en lave les
mains.--Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa cle. Il n'y a que
les larmes de la penitence...--Est-ce que tu te repens. Veux-tu
te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de
quelqu'un.--Tu as lu cela quelque part.--Peut-etre.--Tout a ete dit
et tout a ete imprime.--Mais on peut avoir de l'esprit sans ecouter a
ta porte."
Mme d'Antraygues etait tres emue. C'etait une femme romanesque, mais
c'etait la premiere fois qu'elle se hasardait dans les perils d'une
pareille causerie "Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous _tu_
avec tant d'impertinence?--Madame, je vous parle comme je parlerais a
Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu ecouteras ma priere! O Madame,
tu es si belle, que tu me diras ton nom!
Les violons preluderent a _la Fee Tapage_, le quadrille endiable. "On
va danser, si nous allions la-bas sur le canape qui s'ennuie.--Prenez
garde, c'est le sofa de Crebillon II, il dira vos secrets."
La Dame de Pique avait pris toute la place. "Et moi? dit Octave.--La
belle question. Quand vous montez en coupe avec Mlle Olympe ou Mlle
Cora, comment faites-vous?--Vous avez raison." Octave ne detourna pas
d'une main discrete les jupes de la dame, il ne fit pas de manieres
pour s'asseoir dessus. "Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce
quadrille."
C'etait le plus eblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni
ait reve. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-a-vis un
Buisson-de-Roses et une Gelee-Blanche.
Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit a
l'oreille dans un baiser: "Veux-tu m'aimer?--Je ne m'en consolerai
jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.--Que cherches-tu,
toi?--Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je
chercherais l'amour.--C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec
moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.--Tu adores et tu n'aimes
pas.--T'imagines-tu donc que l'amour ait elu domicile chez les femmes
du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles
perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon
avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va,
Des Grieux etait un homme et Manon etait une femme, l'homme et la
femme que nous cherchons."
Octave regarda la Dame de Pique. "Si j'etais l'homme et si tu etais la
femme!"
M. de Parisis entendit encore cet echo bien connu: "CE N'EST PAS LA."
Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. "Tu me compares
a Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.--A Virginie, si tu veux, a
Beatrix, si tu aimes mieux, a Marguerite, a toutes celles qui ont
aime.--Les lauriers sont coupes: je suis mariee.--Je le savais. Une
jeune fille ne parlerait pas si bien et n'ecouterait que son danseur.
Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariees--de la main droite ou de
la main gauche--qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui
n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas
pleure.--Parce qu'elle n'a pas assez pleure. Moi aussi je ris de
tout.--Excepte de ton coeur.--Ne parlons pas des absents.--Ah! il n'y
a personne la?"
M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la
Dame de Pique. "Voila un coeur capitonne.--Vous savez que je ne suis
pas une mappemonde et que je n'aime pas les geographes." La Dame de
Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit a la porte.
"Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de
l'air du monde le plus naif.--Non, repondit-elle simplement, mais je
me voyais."
M. de Parisis pensa qu'il s'etait trompe en prenant le chemin de
traverse. Il sentit qu'il n'etait plus si pres d'elle et voulut se
rapprocher, mais plus il avanca plus il perdit de terrain. "Si vous
saviez mon age....--Je sais votre age. La femme a beau se masquer,
elle se trahit a chaque mot. En vain elle a traverse la diplomatie,
elle a fait un cours de machiavelisme, en vain elle a l'experience,
ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout
cacher.--Vous etes si profond que je ne comprends pas.--Une femme
comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq
ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopedie de l'amour, la
science des coquineries autorisees et des coquetteries permises. Vous
avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la betise a s'y
meprendre, parce que vous defendez le quadrilatere en sachant bien
qu'on peut passer a cote et surprendre Venise sans s'inquieter de
Verone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le
demon dans vos affaires.--C'est tout. Est-ce que vous etes petit-fils
de Labruyere?--Oui--Et depuis quand, s'il vous plait, ai-je vingt-cinq
ans?--Depuis cinq minutes."
La Dame de Pique respira. "Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq
ans depuis cinq ans.--Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respire vos
cheveux, j'ai senti votre coeur.--Oui, je vous vois venir, car vous n'y
allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos
poignards. J'en ai vu deja ce soir trois ou quatre dans les chevelures
de ces dames."
Chaque fois que Parisis etait heureux en amour, il piquait dans la
chevelure de la femme,--plus ou moins heureuse avec lui,--un petit
poignard d'or pas plus grand que le doigt. Etait-ce un sacrificeaux
dieux, ou etait-ce pour marquer sa conquete?
Les amoureux improvises allaient bon train, mais une Giboulee, au bras
d'un Soleil, vint se jeter a la traverse en disant a Mme d'Antraygues:
"Ma chere, votre mari vous cherche: vous savez ou vous devez vous
retrouver?--Oui, mais apres le souper, dit la Dame de Pique." Et se
levant: "Adieu, Monsieur, a l'an prochain."
Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui,
mais bientot il fut emporte dans le groupe de la duchesse de Persigny
qui voulait le railler sur son jeu de cartes--biseautees--selon son
expression. "Pas si biseautees que cela, dit une voix dont le timbre
d'or fit tressaillir Octave."
C'etait Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.
X
LE BAISER DE DON JUAN
Octave ne fit pas de facons pour fuir la duchesse. Il saisit la main
de la Dame de Coeur et la passa a son bras avec toutes les caresses
d'un amoureux: "Laissez-moi defaire votre gant, lui dit-il, je vous
dirai qui vous etes."
Et Octave developpa une theorie sur la physionomie de la main. Pour
lui, la main c'etait le blason, c'etait les armes parlantes.
La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. "Pour moi, dit-elle, je
n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous etes.--Eh bien,
parlez-moi de moi-meme, je vous jure que je ne me connais pas."
La Dame de Coeur, qui avait une bonne grace charmante, avec un esprit
d'ange et de demon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses
aventures. Il etait ravi et effraye, comme si sa conscience se fut
dressee devant lui.
Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle
peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient
joue un grand role. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec
humilite, lui qui etait toujours si fier. Cette histoire, la Dame de
Coeur la conta a Octave, comme une bonne fee qui l'eut suivi partout
depuis son berceau. Elle lui parla de sa mere avec une expression qui
le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amerique et de la Chine comme
un vrai compagnon de voyage. "Apres tout, dit-elle, qu'avez-vous
rapporte d'Amerique? une poignee d'or! Qu'avez-vous rapporte de la
Chine? un eventail! N'allez-vous pas vous croire un heros parce que
vous avez pris Pekin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise,
car c'a ete l'histoire de tout Paris, o don Juan de Parisis!--Ne
parlons jamais des femmes d'hier," murmura Parisis.
Et comme s'il voulut dire un secret a la Dame de Coeur, il baisa ses
beaux cheveux rayonnants. Il les brula.
Mlle Genevieve de la Chastaigneraye se leva tout indignee et toute
rougissante. Le masque la devorait.
Elle avait pu s'aventurer dans son innocence a jouer son jeu dans
cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler a Octave,
elle s'offensait d'etre touchee par Don Juan.
Octave tressaillit a ce beau mouvement. La pudeur a une eloquence qui
attere le plus roue.
La Dame de Coeur s'eloigna dans sa chaste dignite, sans que le duc de
Parisis osat lui reprendre la main pour la retenir.
La mascarade etait abracadabrante; on avait epuise tous les symboles;
on coudoyait l'Ange des tenebres et des Cocotes--en papier--les
Cocotes des enfants. Il y avait un Assuerus, un Sarcophage, un
Obelisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un malin s'etait
deguise en Facteur pour etre un homme de lettres. Il y avait un Orage
et une Tempete; il y avait une Californie que tout le monde demandait
en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Valledas,
et des Almees, et des Repentirs, et des Diablesses et des
Poupees--beaucoup de poupees.
Mais le grand tapage de la soiree, apres le jeu de cartes, ce fut
l'entree triomphale du cortege de Cochinchinois portant sur un
palanquin l'Imperatrice de la Chine. Tout le monde se figura que
c'etait la Chinoise de M. de Parisis.
Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les
quatre dames etaient parties. Vainement il questionna tout le monde:
aucune d'elles n'avait souleve son masque. Ceux qui avaient tente
de jouer a ce jeu-la n'avaient pas retourne le roi, ils avaient ete
traites comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques,
mais nul ne mit les vrais noms. C'etait la premiere fois que quatre
femmes gardaient si bien leur secret.
Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave,
toute sa gaiete et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils
debiterent des sottises comme au bal de l'Opera; car la ou la-bas,
c'est toujours le meme esprit.
A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il etait
encapuchonne dans un domino noir. Rien ne le designait a la curiosite.
Il n'avait ni la taille, ni la desinvolture d'un vainqueur. Son oeil
ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup
de presence d'esprit. D'ou vient pourtant que ce personnage fut tres
remarque a son arrivee? C'est que plusieurs femmes inoccupees se le
disputerent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? "Je te
dis que c'est lui, murmura une de ces dames a l'oreille de Parisis."
Bientot le bruit se repandit que le nouveau venu n'etait rien autre
que l'empereur de la Chine--un souverain fort aimable qui voulait que
rien ne lui fut etranger dans son empire. La vie etait pour lui un
livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde.
Mais ce jour-la c'etait par les femmes qu'il commencait. Il avait bien
raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les
femmes. Aussi la duchesse de Portaleze lui disait que Napoleon 1er
regrettait, a Sainte-Helene, de n'avoir pas suivi ce conseil de la
sagesse des nations.
On continuait a se montrer le personnage. Les femmes se jetaient
devant lui etourdiment, pour se jeter dans son chemin. "Tu t'imagines,
dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe,
c'est Persigny.--Persigny! Il est la-bas, avec cette grande pyramide
qui voudrait bien etre son tombeau.--Il doit bien la connaitre,
pourtant, lui qui a ecrit un volume sur les Pyramides.--Ne me parle
donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle
ne m'ensevelisse dans ses bandelettes."
Roqueplan passait la: "Persigny n'est pas si bete, dit-il, ce n'est
pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui
l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.--Apres cela, ajouta
Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'etonner de cet
amour, puisque je l'aimais deja quand j'avais vingt ans."
Et il donna la main a un autre homme de beaucoup d'esprit, le
commandeur de Niagara, qui debitait en zezeyant un beau sonnet sur
Venise sauvee, a l'Imperatrice--de la Chine,--qui avait bien travaille
pour cela.
Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses
amies. "Ma belle marquise, tu t'es taille une robe dans ton ciel de
lit--ton seul ciel." La marquise ne repondit pas. "J'esperais que tu
allais me dire une betise.--Non: j'en fais faire."
Mme de Pontchartrain passa deguisee en Firmament et s'arreta devant
Octave. "Comment me trouves-tu?--Belle comme le jour.--Alors tu ne me
connais pas.--Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais."
Mlle de Chantilly passa deguisee en Pie. "Ah! ma chere, lui dit M.
de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-la? car cela ne vous
deguise pas. Je vous reconnais au premier mot.--Vous avez perdu une
belle occasion de vous taire.--Et vous, vous l'avez trouvee."
Une femme avait eu l'esprit de se deguiser avec les modes
d'aujourd'hui sans les exagerer. "N'est-ce pas, Messieurs les
philosophes, que ma robe me deshabille bien? Je suis si facile a
habiller!--Tu parles par antiphrase."
La "Mode du jour" souleva son sein sur la gaze, comme Venus sur
la vague. "C'est un sein qui echoue.--Non, par malheur il flotte
encore.--Voila une femme qui a passe le pont-levis du faubourg
Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades.
--Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisees en chemin avec celles
de tes aieux.--Passe-tu encore par ta croisee, quand ton mari ferme
la porte, fille des croises?--Retire-toi donc de mon Etoile, dit
Monjoyeux a une femme maigre deguisee en Algue-Marine, qui lui jeta ce
mot:--Monsieur Mardi-Gras!--Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je
ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres."
Le prince Rio debusqua. "Que cherches-tu? lui demanda Octave.--Une
femme perdue.--Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.--Voici la
blonde madame ---- qui etait si brune l'an passe; on voit qu'elle a
touche a la lune rousse. Vois donc, comme elle est vetue en musique
d'Offenbach.--Oui, dereglee comme un papier de musique."
On debitait des mots a toutes les effigies; c'etait plus souvent des
gros sous que des pieces d'or. On n'avait pas puise dans l'arsenal
de l'hotel Rambouillet. Le fusil a aiguille a demonetise ces armes
d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.
Octave s'esquiva a l'anglaise. Miravault lui dit:
"Tu t'en vas parce que tu n'as plus de coeur dans ton jeu.--Vous vous
trompez, mon cher, dit Monjoyeux a Miravault, ce n'est pas le coeur qui
pique."
XI
LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE
Parisis s'endormit a l'aurore, mecontent de lui dans ce massacre des
coeurs. Cependant, sur le soir, il recut deux lettres par la poste,
comme un simple mortel qu'on ne traite pas en ambassadeur.
Voici la premiere:
Ces bals, ces fetes, ces folies, n'etait-ce pas comme le poeme de
Goethe, tout y dansait, les idees et les coeurs.
Avez-vous reconnu Marguerite, o Faust?
Dans le livre de la vie, comme dans le livre allemand, vous n'avez
pas reconnu une marque a la page. C'ETAIT LA! Adieu pour jamais.
UNE DAME DE COEUR.
"Je connais cela, dit Octave, le mot jamais se traduit souvent par
vingt-quatre heures. Si la nuit porte conseil, c'est aux femmes.
Demain Marguerite, un peu moins offensee que cette nuit quand j'd
baise ses cheveux, taillera encore sa plume pour ecrire a Faust."
Octave respira la lettre et y reconnut une vague et lointaine odeur de
violette. Elle etait ecrite sur du papier anglais sans armoiries.
Octave avait brise le cachet sans le regarder; il ramassa l'enveloppe
tombee a ses pieds et y retrouva ecrit en arabe ce mot: "C'EST LA!"
qui le poursuivait depuis minuit. "Voyons la seconde lettre; elle va
peut-etre m'expliquer la premiere," murmura Octave.
Avant de briser le cachet, il le regarda; il y vit une couronne de
comtesse, mais on avait brouille l'ecusson. "C'est peut-etre une vraie
comtesse," dit-il.
C'etait une ecriture anglaise sur du papier francais. Il lut:
Figurez-vous,--Monsieur et ennemi, puisque vous m'avez fait la
cour,--que je vous ecris avec un loup sur la figure pour me cacher
a moi-meme ma rougeur.
Oh! la curiosite! Vous allez me trouver trois fois folle; je
voudrais maintenant que toute la vie fut un bal masque.
Comment s'amuser a visage decouvert? On doit faire une si bete de
mine quand on ecoute un amoureux qui dit: Je vous aime; quand on
lui repond sur la meme musique: je ne vous aime pas.
Le malheur, c'est que les bougies sont eteintes et que le masque
est tombe.
Irez-vous au bal de la Cour? Je vous verrai apres-demain chez la
plus spirituelle des ambassadrices, mais ce sera comme a l'Opera,
ou la musique empeche d'entendre les paroles.
Et, d'ailleurs, malgre votre desinvolture un peu trop
_desinvoltee_, vous n'oserez pas mettre vos pieds dans ce bouquet
de fleurs que ces Messieurs de la Chronique appellent la Corbeille
ou le dessus du Panier.
Demain vous irez au Bois. Je vous y convie pour votre sante. Par
ordonnance du medecin, vous ferez trois fois le tour du Lac de
droite a gauche.
Moi, par ordonnance de mon coeur, je ferai trois fois le tour du
Lac de gauche a droite.
Mais chut! Monsieur, je crois que vous soulevez mon masque.
LA DAME DE PIQUE.
"Voila qui est bien, dit Octave, deux sur quatre qui ont ecrit en
se reveillant a midi. A la prochaine distribution, les deux autres
lettres m'arriveront peut-etre."
Le duc de Parisis se promenait dans sa chambre, "Ce sont la,
reprit-il, des lettres qui me dispensent de repondre. C'est toujours
cela." Il avait tous les talents pour devenir ambassadeur: il ne
parlait jamais qu'aux femmes et n'ecrivait jamais. Et pourtant nul
comme lui ne savait cacheter une lettre. On eut dit un graveur en
pierres fines, tant il marquait ses armoiries avec purete et avec
precision. Et quel suave parfum s'exhalait de la cire? Ses lettres,
ecrites sur un irreprochable papier wathman qui avait de l'oeil et de
la main, donnaient toutes les curiosites de les lire. Par malheur, il
n'y avait rien dedans.
Octave avait trop d'esprit pour le depenser en belles lettres. Il
avait horreur des phrases toutes faites et de l'esprit convenu. Quand
il ecrivait a sa maitresse, c'etait par deux mots: "_Je t'attends!"_
Ou bien: "_Attends-moi!_"
C'etait tout. Pas un mot de plus. N'avait-il pas raison? Ce qu'on aime
dans la lettre, c'est le cachet, c'est le premier mot. _Attends-moi!_
Il y a toute une page dans ce mot.
Quand le duc de Parisis ecrivait ces deux mots a une femme comme il
faut, il etait encore plus eloquent, car la vraie eloquence dans
la vie, c'est l'amour, c'est l'action. Et ces deux mots de la main
d'Octave rappelaient un homme d'action.
Octave avait relu les deux lettres de la Dame de Coeur et de la Dame
de Pique. "Tout bien considere, dit-il, je leur donne mon coeur. La
Dame de Trefle et la Dame de Carreau sont des endormies, des coquettes
ou des begueules."
Monjoyeux entra sur ce mot. "Des begueules! dit-il en prenant une pose
theatrale.--Oui, des begueules, je ne retire pas le mot, mais cela ne
te regarde pas, mon cher Monjoyeux."
Et, naturellement, Octave raconta ses nocturnes aventures a son ami.
"J'ai vu tout cela. Voila de belles equipees! comme si tu n'avais
pas assez de femmes sur les bras!--On n'a jamais trop de pain sur
la planche.--Te voila repris par les illusions. Mais tu seras bien
attrape quand tu verras le dessous des cartes. Ta Dame de Pique aura
aime le genre humain, ta Dame de Carreau sera grelee, la Dame de
Trefle aura le nez rouge et la Dame de Coeur...--Chut, dit Octave,
pas un mot sur celle-la."
XII
LE TOUR DU LAC
Quoique le temps fut abominable, a quatre heures Octave etait a cheval
pour faire le tour du Lac. Il bravait la bise, la neige et le verglas.
Il y avait peu de voitures. Il jugea qu'il ne lui serait pas difficile
de reconnaitre celle qui signait la Dame de Pique.
Le ciel sombre avait jete des teintes grises dans son imagination.
"Monjoyeux a peut-etre raison, pensait-il, le chapitre des illusions
perdues va commencer."
Un petit coupe que trainaient deux chevaux de race debusquait
au-dessus du rocher. "C'est peut-etre cela, dit Octave." Et il
s'inclina, comme sans y penser. C'etait a la fois un salut ou un
mouvement de curiosite. La dame tint bon, elle ne derangea pas sa tete
d'un millimetre. "Non, il est impossible que ce soit celle-la!" dit
Octave qui avait reconnu la comtesse d'Antraygues.
Son cheval etait deja a vingt pas du coupe quand il detourna la tete.
La comtesse d'Antraygues s'etait trahie; elle avait souleve
l'abat-jour du petit oeil-de-boeuf. "Est-ce que ce serait elle?" se
dit Octave.
Il voulut tourner bride, mais il aima mieux etre discret; il continua
sa route, jurant qu'il saurait a quoi s'en tenir a la seconde
rencontre, ce qui ne l'empecha pas de jeter un coup d'oeil scrutateur
dans les autres voitures. Son imagination etait deja prise par
Mme d'Antraygues. C'etait une des plus jolies femmes des fetes
parisiennes. Elle n'avait pas la beaute sculpturale, mais elle avait
la beaute charmeuse; je ne sais quoi dans les yeux et dans la bouche
qui triomphe plus surement des hommes que le jeu des lignes absolues.
Parisis l'avait rencontree ca et la dans les plus beaux salons, mais
a de rares intervalles; elle passait la moitie de son temps en
Angleterre et vivait beaucoup dans son hotel, un des plus jolis nids
de l'avenue de la Reine-Hortense, quoique son mari n'y fut presque
jamais,--on pourrait dire, parce que.
A la seconde rencontre elle sourit; mais Octave, qui s'y entendait,
vit l'emotion a travers le sourire. Cette fois il ne douta plus et
eperonna son cheval pour faire deux fois le tour du lac pendant que
Mme. d'Antraygues faisait son troisieme tour.
Il aurait pu simplifier cette tactique, mais il pouvait compromettre
la comtesse; sans parler du cocher et du valet de pied, il y a
toujours, au Bois, des yeux vigilants, envieux, jaloux.
Ce n'etaient pas les yeux de M. d'Antraygues, qui passait sa vie
au club, a fumer ou a jouer, quand il n'etait pas enferme dans
l'appartement de Mlle. Eva, surnommee Belle-de-Nuit.
A la derniere rencontre, Mme. d'Antraygues pencha tout a fait la tete
a la portiere, avec la coquetterie d'une femme qui s'est trop cachee
sous l'eventail et qui est fiere de montrer sa figure. Elle semblait
dire: "Vous voila bien attrape; vous pensiez que j'etais laide et je
suis jolie."
Le coupe partit au grand trot pour remonter l'avenue de l'Imperatrice.
Octave le depassa pour revoir encore la comtesse et pour qu'elle eut
de ses nouvelles en rentrant a son hotel. En effet, quand elle rentra,
apres un tour dans les Champs-Elysees, sa femme de chambre lui remit
une boite de dragees.
"D'ou cela vient-il? demanda Mme. d'Antraygues.--D'une dame des amies
de madame la comtesse, qui sans doute a ete marraine.--Il n'y avait
pas de lettre?--Non, madame.--Qui a apporte cela?--Un negre.--C'est
singulier, dit la comtesse, mes amies n'ont pas de negre."
Elle eut un pressentiment. Des qu'elle fut seule, elle ouvrit la
boite.
"Point de carte! dit-elle, je me suis trompee."
Elle prit une dragee et la croqua. Ce fut alors qu'elle s'apercut que
les dragees n'etaient pas dans l'ordre ideal travaille en mosaique par
les marchandes de bonbons.
Elle renversa la boite dans une coupe a cartes de visite. "Un billet!"
dit-elle en rougissant. Son emotion fut si vive qu'elle regarda le
billet sans y toucher. "C'est amusant, l'amour!" murmura-t-elle.
Elle s'imaginait deja qu'elle etait adoree. Elle prit le billet en
regardant la porte: "Il me semble que cela va me bruler les yeux."
Elle lut:
Puisque vous etes si belle et puisque je vous aime, venez a la
fete de nuit des patineurs; n'ayez pas peur d'un amour a la glace.
D'ailleurs, vous savez la chanson: Il est plus dangereux de
glisser sur le garcon que sur la glace. Je serai voire parachute.
"Je n'irai pas," dit Mme. d'Antraygues.
Elle y alla. Je vous fais grace des combats qui se disputerent son
ame. C'etait sa premiere aventure. Elle voulait. Elle ne voulait pas.
Elle suivait dans son imagination tous les meandres d'un amour imprevu
et tourmente. Puis tout a coup elle se refugiait avec la quietude
de la conscience dans les devoirs du mariage. Mais je dois dire que
l'image de son mari ne l'y retenait pas longtemps. Elle avait depense
pour lui ses premieres aspirations romanesques; elle s'etait apercue,
avant-le dernier quartier de la lune de miel, que son mari n'etait pas
son homme.
On dira ici, si voulez bien, l'histoire de ce mariage.
XIII
POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER
Il y avait cinq ans qu'Alice etait mariee; cinq ans de curiosite et de
deceptions!
Mme d'Antraygues tentait ca et la de se prendre aux distractions du
monde. Elle s'amusait de sa beaute, de son eventail, de ses diamants,
de ses robes et des bouches en coeur qui souriaient autour d'elle,
mais elle n'imaginait pas qu'elle dut tomber "dans la gueule du loup."
Cinq ans de vertu! c'etait la seule station qu'elle put faire dans son
devoir. L'heure de la premiere crise venait de sonner.
Voila pourquoi elle avait ecrit au duc de Parisis, voila pourquoi elle
alla a la fete des patineurs.
Il arrive souvent qu'un galant homme s'imagine avoir une femme parce
qu'il est marie; mais la ou est la femme, souvent la femme est
absente. Son esprit et son coeur font menage ailleurs. Il n'y a pas
separation de corps; c'est bien pis, car il y a separation d'ames.
Vous savez qu'en Angleterre une jeune miss bien nee, qui n'aurait pas
ete quelque peu enlevee par son mari avant la benediction nuptiale, se
considererait comme la plus malheureuse des filles de la romantique
Albion. Or, les Anglaises de Paris ont souvent introduit en France les
plus belles traditions d'Outre-Manche.
Mlle Alice Mac Orchardson etait fille unique et comptait a peine
dix-neuf printemps. Elle avait vecu ses plus jeunes annees a Brighton.
Sa mere, une veuve de keepsake, avait obtenu du faubourg Saint-Germain
ses lettres de grande naturalisation. Jusqu'a l'automne de 1867, Alice
sut du monde ce qu'on en apprend au couvent, ce qui est deja beaucoup.
Mais elle avait dans ses veines du sang des heroines de Shakspeare et
de Byron, et son esprit avait souvent erre au clair de lune sous les
ombrages des parcs anglais.
Donc, le jour ou elle revetit pour la premiere fois la blanche robe
de bal, Alice se recita quelques vers du _Songe d'une Nuit d'ete_, et
elle se jura solennellement devant son miroir qu'elle ne se marierait
qu'apres avoir ete enlevee, comme une heroine.
Six semaines apres son premier bal, Alice etait aimee de Fernand
d'Antraygues, un turfiste trop beau pour faire quelque chose.
Mlle Alice ne voyait pas cet amour d'un oeil dedaigneux, mais elle
tremblait a cette idee:--que son amoureux pourrait bien ne pas vouloir
l'enlever.--Un beau jour, ou plutot une belle nuit de bal chez lady
Syons, Fernand profita de la solitude d'un petit salon pour declarer
a Alice qu'il etait amoureux fou. "Je le savais avant vous, Monsieur,
car vous avez des dettes et j'ai; un million de dot. Mais m'aimez-vous
assez pour m'enlever?"
C'etait un homme tres prosaique. Il fut presque effraye de la besogne:
"Vous enlever, Alice! a quoi bon? Ma mere a deja parle a la votre.
J'ai espere que tant de bonheur...--Eh bien, non; je ne croirai qu'a
l'amour de celui qui consentira a m'enlever, interrompit Mlle Alice;
c'est un serment que j'ai fait. Voyez si vous voulez tenir mes
serments.--Vous etes mineure, mademoiselle; on voit bien que vous
n'avez pas fait votre droit, vous....--Si vous n'etes qu'un homme de
loi, epousez une Normande. Moi, je me donne a qui m'enleve.--Faut-il
freter un navire ou arreter un fiacre?--Tous les moyens sont bons." Il
fut arrete que le lendemain, a minuit, le heros du roman serait rue de
Londres, a vingt pas de la porte d'Alice; la jeune fille descendrait
par l'escalier, l'enlevement par la fenetre n'etant plus d'usage
depuis l'invention des becs de gaz et des sergents de ville.
Fernand d'Antraygues fit bien les choses: on eut un coupe attele de
chevaux de poste a grelots. Il faut toujours des violons. Tout
se passa comme il avait ete premedite: La mere dormait; sa fille
descendit avec des battements de coeur, mais elle ne trouva pas
d'obstacles; le suisse tira le cordon avant qu'elle ne l'eut demande.
Dans la voiture, elle se jeta tout en pleurant dans les bras de
Fernand. "Je suis effrayee de mon bonheur, lui dit-elle.--Les vents
sont pour nous, dit l'amoureux; voyez comme le ciel est beau et comme
la lune nous fait bon visage!"
Et ils allerent ainsi au galop des chevaux, au bruit des sonnettes et
des propos amoureux.
Le rossignol chantait peut-etre, mais je ne l'ai pas entendu.
Au premier relais, a Ville-d'Avray, Fernand proposa de faire une
station dans un pavillon ou Alice serait comme chez elle, et ou
elle trouverait une aile de perdreau et un pate d'alouettes. Toute
romanesque qu'elle fut, elle avait bien un peu envie de manger une
aile de perdreau, de toucher au pate d'alouettes, et de dormir sur un
lit moins cahote.
Les chevaux s'etaient arretes a la grille d'un petit parc, "
C'est comme dans les legendes, dit-elle: il y a de la lumiere au
chateau.--C'est le feu de la cuisine, car j'ai envoye une depeche
telegraphique pour que le souper fut cuit a point."
Mlle Alice traversa le parc. "Quelle admirable solitude! je suis tout
embaumee par les lilas." Elle monta le perron et se trouva, sans aller
plus loin, dans une salle a manger ou deux couverts etaient mis. Le
souper venait d'etre servi. "C'est une feerie, dit Alice.--N'etes-vous
pas magicienne?" Le souper se continua sur ce temps. Alice etait
ravie." Quelle nuit! soupirait elle en ouvrant la fenetre.--Voyez,
Fernand, comme la lune baigne de douces clartes les arbres du parc.
Voulez-vous venir la-bas, sous les grands marronniers?--J'irais avec
vous au bout du monde! repondit Fernand en ouvrant la porte."
Une femme etait sur le perron. "Je viens trop tard pour souper,
dit-elle en entrant." Alice poussa un cri et se cacha la tete dans ses
mains. "Enfant, je te pardonne," lui dit sa mere. Alice se jeta
dans ses bras. "Quoi! tu etais ici?" Et se tournant vers Fernand
d'Antraygues, qui riait a la derobee: "Ceci est une trahison,
monsieur, car vous aviez tout dit a ma mere.--Mais enfin, ma belle
Alice, vous avez ete enlevee?--Oh! si peu et si mal! Je ne vous
pardonnerai jamais. J'aurai mon quart d'heure de vengeance!"
Alice comprit qu'elle n'avait plus qu'a se marier; mais, tout en
donnant sa main, elle reserva son coeur.
M. d'Antraygues eut beau faire, elle ne l'aima point: il avait ferme
son roman, un autre devait le rouvrir.
Octave de Parisis n'etait pas homme a avertir une mere--ni un
mari.--Il disait,--car il avait ses maximes comme La Rochefoucauld,
"une femme qui veut se donner appartient par droit de conquete a celui
qui la prend."
Je dois dire--pour la vertu de Mme d'Antraygues--qu'elle etait mariee
depuis cinq ans et qu'il n'avait fallu rien moins que la haute
eloquence de Don Juan de Parisis pour la rejeter dans les folies
romanesques. Je dois dire aussi que son mari avait deux torts envers
elle: il avait une maitresse et il jouait.
Il croyait trop a lui-meme, il croyait trop a sa femme pour ne pas la
perdre. On citait de lui un mot typique: "Tu as epouse une bien jolie
femme," lui disait un ami. Il repondit: "Il faut toujours epouser une
jolie femme, parce qu'on peut s'en defaire."
XIV
SUR LA GLACE
Le soir de la rencontre du duc de Parisis et de la comtesse
d'Antraygues, le bois de Boulogne etait dans toute sa splendeur
hivernale.
Parisis ne fut pas le dernier a faire entendre le gai carillon des
grelots; il fit atteler quatre chevaux nains, quatre merveilles.
Qui ne se souvient de cette fete nocturne que Paris a donnee sur la
glace? Les lacs etaient couverts de traineaux et de visiteurs, mais
ce n'etait pas la le vrai theatre. La fete se donnait sur l'etang
reserve. Jamais on n'avait si bien illumine la neige et la glace.
C'etait une feerie. Le beau monde arrivait avec des cris de joie; il y
avait un peu du carnaval de Venise dans ce carnaval de la neige.
Paris est en toutes choses la synthese du monde connu et inconnu. Ici,
la zone torride avec ses fleurs eclatantes et ses arbres qui mettent
cent ans a fleurir: la, la zone hyperboreenne avec ses neiges, ses
forets poudrees et ses plaisirs d'hiver.
Il n'y a pas longtemps, l'hiver parisien n'etait encore qu'un hiver
francais. C'est pour en faire un hiver du Nord qu'on a imagine le bois
de Boulogne et ses lacs. Si le bois de Boulogne est charmant, l'ete,
avec ses grands massifs, ses meandres capricieux, ses perspectives
lumineuses et ses chemins sables tout vivants de promeneurs et
d'equipages, il est plus charmant encore par la neige. C'est alors que
vous avez le droit de vous croire en pleine region norwegienne. Les
taillis de sapins verts se profilent sur la grande tenture blanche qui
eblouit; les arbres courbent leur front sous les panaches neigeux;
dans les sentes ecartees, recouvertes d'une couche de flocons vierges
de toute trace humaine, vous pouvez apercevoir ca et la la trace
furtive de quelque lapin egare, ou les etoiles faiblement imprimees
par la patte engourdie d'un rouge-gorge ou d'un roitelet. Un silence
absolu regne dans le bois; vous vous croyez transporte dans quelque
desert, dans une de ces solitudes blanches ou l'on n'entend que le
craquement lointain de la neige glacee et le vent qui pleure sur le
torrent des avalanches.
C'etait un spectacle et une fete. Le duc de Parisis et le comte Olympe
Aguado furent les plus remarques par l'elegance et la richesse de
leur attelage. Parmi cette nocturne cavalcade, on remarquait aussi
l'Empereur et l'Imperatrice, le duc d'Albe, le duc d'Aquila, la
comtesse Walewska et le comte Walewski, le duc et la duchesse de
Persigny, le prince Napoleon dans son char pompeien. Tous les grands
noms du sport et toutes les beautes celebres se donnaient le spectacle
de l'hiver, en faisant eux-memes la mascarade. Les hauts financiers
etaient la, eux qui, ne consacrant que peu d'instants a la vie de
plaisirs, la menent a grandes guides et ne connaissent aucun obstacle
sur, leur route.
Les traineaux dores a la tete de cygne, les chars a l'antique, les
chariots bas des boyards, le long patin des Samoyedes, le patin court
et recourbe des Hollandais, jusqu'a la planche des montagnards de
l'Islande, tout etait la qui courait, glissait, volait, decrivait
des courbes gigantesques, se croisait, se fuyait, se recherchait et
s'evitait. C'etait la fievre du froid dans la fievre de l'amour.
Vers la fin de la fete, un curieux aurait pu entendre cette petite
conversation entre un patineur et une patineuse, qui n'avaient pas
l'air de se connaitre depuis longtemps, mais qui avaient bien envie de
faire connaissance: "Je vous jure, Madame, que c'est une tres jolie
promenade de venir chez moi en passant par la petite porte du jardin.
La serrure est un bijou; tenez, voyez plutot la clef."
Le patineur fit briller une clef d'argent d'un travail exquis. "Quelle
coquetterie! monsieur.--En entrant on ne trouve pas de fleurs, si ce
n'est de givre aux arbustes. Mais une fois dans le jardin, on est
bientot dans la serre, ou on est recu par cent camelias, armes au
bras, fleurs a la boutonniere. Ce sont mes cent-gardes. Apres la
serre, on rencontre une porte que cette clef ouvre pareillement. On
trouve un escalier derobe,--le dernier escalier derobe,--qui vous
conduit par ses spirales de marbre a une petite bibliotheque ou je
travaille quand j'attends quelqu'un, a moins que je n'aille attendre
dans la serre. Savez-vous un chemin plus facile que celui-la?--Oui,
monsieur, un chemin qui mene chez moi.--C'est imprime. Mais ce qui est
imprime aussi, Madame, c'est que rien n'est ennuyeux que de passer par
le meme chemin. Du reste, je ne vous demande qu'une grace, c'est de
garder ma clef.--Oui, vous en avez une autre que vous donnerez demain,
sans compter celle que vous avez donnee hier. On vous connait.--Je
vous jure que je ne donne jamais deux clefs a la fois.--Comment
la marquise rousse a-t-elle rencontre chez vous la comedienne
rousse?--Conjonction de cometes!--Vous savez qu'on nous
regarde!--Adieu! Madame."
Le patineur en donnant a la patineuse une poignee de main, lui laissa
dans la main la petite clef d'argent. Elle voulut la lui rendre, mais
il avait fait un tour de valse, et deja, avec la grace charmante des
Hollandais,--sur la glace,--il gravait avec un burin savant un A et un
O entrelaces.
Jamais ce chiffre n'avait apparu aux yeux en si belle calligraphie; on
eut dit que le patineur avait etudie les lettres ornees du moyen age.
L'Empereur, qui patinait comme un roi de Hollande, felicita Octave
d'ecrire si bien. "Apres vous, Sire."
Parisis rencontra encore, sur la glace, madame d'Antraygues. "Comme
vous ecrivez bien, lui dit-elle.--Je n'ecris bien que votre nom, comme
je vous aime, Alice!--Oui, sur la glace, jusqu'au prochain degel:
votre amour tombera a l'eau. Vous savez que j'ai perdu votre clef;
mais rassurez-vous, elle a ete ramassee par une main blanche qui vous
la rapportera en passant par la petite porte,--Je vais vous en
donner une autre.--Est-ce que vous seriez serrurier comme Louis XVI?
Savez-vous que vous etes un homme dangereux! Vous crochetez les
serrures--et les coeurs--Adieu! Monsieur.--A revoir, Madame. A propos,
j'oubliais de vous dire que je vous adore!"
Et Octave repandit son ame dans un dernier regard. "Ce n'est pas vrai,
dit-il, elle n'a pas perdu la clef; la petite main blanche c'est la
sienne; elle viendra demain."
XV
L' ESCALIER D'ONYX
Comme les femmes, le Bois a ses heures: il ne recoit qu'entre quatre
et six heures au mois de fevrier;--Mme d'Antraygues s'habilla tout en
noir, se voila comme une veuve et monta dans un coupe, tout en ouvrant
son porte-monnaie.
Elle pensait donc a faire une bonne oeuvre? Sans doute elle allait
frapper a la porte de quelque misere cachee?
Il ne faut pas la canoniser si vite. Il y avait a peine trois ou
quatre petites pieces de cent sous dans ce porte-monnaie, de menues
aumones qu'on donne en passant, le prix d'un gouter au lait au Pre
Catelan avec une amie, ou d'un gouter aux oranges glacees chez Guerre
ou a Frascati.
Mais dans ce porte-monnaie il y avait une clef d'argent.
La comtesse se fit descendre dans l'avenue de l'Imperatrice devant
l'hotel de la trop celebre Mme ---- qui recevait ce jour-la. D'ou
vient qu'elle n'entra pas? Est-ce qu'elle allait se tromper de porte?
Tout autre jour, elle aurait pu s'inquieter des curieux, mais ce
jour-la, il neigait comme la veille, les curieux ne mettaient pas la
tete a la fenetre ni a la portiere.
Quoi qu'elle n'eut pas beaucoup etudie la geographie, comme elle
connaissait bien la facade de l'hotel de M. de Parisis, elle ne
demanda son chemin a personne pour tourner autour du jardin. Ce fut
d'autant mieux, qu'elle ne rencontra ame qui vive dans les rues
avoisinantes. Elle devina la porte. "Voyons, dit-elle, si je ne me
suis pas trompee?" Elle prit la clef et la mit dans la serrure.
C'etait bien cela. Vous croyez peut-etre--Madame--qu'elle ouvrit la
porte? Eh bien! non, elle retira la clef et se promena. On n'a jamais
du premier coup le courage de son opinion.
Cependant il ne faisait pas un temps a rester indecise; il faut qu'une
porte soit ouverte ou fermee. Or, dans la vie on a toujours peur
d'ouvrir ou de fermer une porte. Ouvrir la porte! Que va-t-on trouver
de l'autre cote! Ne pas l'ouvrir! Et si c'est le bonheur?
Pour Alice, c'etait la porte du paradis et c'etait la porte de
l'enfer. Le paradis, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend.
L'enfer, c'est-a-dire un amoureux qui vous attend. Dante a eu beau
etre terrible, il n'a degoute personne de l'enfer, parce qu'il a peint
dans l'enfer tous ceux qui ont ete emparadises dans leurs passions.
Mme d'Antraygues remit la clef dans la serrure et tourna rapidement.
C'etait une porte docile qui ne faisait jamais de facons pour
s'ouvrir, ni pour se fermer. Personne n'avait passe la depuis la
veille, peut-etre depuis l'avant-veille. La neige etait immaculee
comme celle du Mont-Blanc. On n'y voyait que les hieroglyphes imprimes
par les pattes d'or des merles.
Alice faillit laisser la clef dans la serrure, tant elle etait
troublee. Elle imprima aussi ses petits pieds sur la neige, une page
blanche dont elle faisait un acte d'accusation. Mais elle ne voyait
pas encore le tribunal. Son petit pied, dans sa bottine plus petite
encore, se dessinait en criant dans les lignes les plus gracieuses du
monde.
Un imbecile eut prepare le chemin, mais Octave n'avait eu garde de
balayer la neige.
Alice avait reconnu la serre; la porte etait entr'ouverte comme
par megarde. Une fois qu'elle eut franchi le seuil, la jeune femme
respira, et comme si les camelias eussent fleuri pour elle, elle
murmura avec un sourire: " Oh! les beaux camelias! "
Les femmes s'imaginent volontiers que tout ce qui fleurit, comme tout
ce qui chante, est un hosannah a leur beaute.
Apres ce premier sentiment d'enthousiasme contenu d'ailleurs, Alice se
dit: "Il n'est pas la. Est-ce qu'il s'imagine que je vais monter son
escalier plus ou moins derobe?"
Quoique romanesque, elle avait souvent l'esprit railleur. Cet esprit
la reconforta un peu. "Apres tout, dit elle, on n'est pas une dame aux
camelias pour avoir traverse cette serre." Elle reflechit que M. de
Parisis ne l'attendait pas, car c'etait bien l'heure convenue. Il
lui semblait que lui aussi aurait bien pu traverser la serre a sa
rencontre, " Il faut bien en prendre son parti, dit-elle. On a
supprime les tournois, il y a encore des amoureux, mais il n'y a point
de paladins."
Comme la porte de la serre, la porte de l'escalier etait entr'ouverte.
"C'est toujours cela, pensa-t-elle." Et elle poussa la porte en y
appuyant son manchon. "Mais cet escalier est un bijou!" dit-elle.
C'etait un bijou, en effet, un bijou en onyx; la spirale etait une
merveille d'architecture, comme l'escalier du chateau d'Anet, ou
plutot une copie en miniature de l'escalier de l'hotel Paiva. "Je ne
monterai pas," dit-elle. Et elle monta la premiere marche. Elle monta
la seconde, parce qu'elle avait monte la premiere, elle monta la
troisieme tout en se retournant et tout en voulant descendre. Mais la
queue de sa robe ondoyait si bien sur l'onyx!
Se fut-elle arretee en chemin? Son coeur battait bien fort, l'emotion
brisait ses forces. Elle qui etait vaillante quoique paresseuse, elle
qui avait la jambe de Diane et qui eut valse toute une nuit sans se
reposer, elle s'appuya a la balustrade, toute chancelante.
Le duc de Parisis parut alors. "Ah! c'est vous," lui dit-il. Et il se
precipita pour lui prendre la main. "Oui, c'est moi," dit-elle d'une
voix etouffee. Octave etait devant la comtesse, il la prit dans ses
bras et l'embrassa sur les cheveux. "Ah! reprit-elle, je ne me croyais
pas capable de venir jusqu'ici, mais je n'irai pas plus loin.--Je ne
comprends pas.--Je ne me comprenais pas non plus, mais je me comprends
maintenant. Il y a deux femmes en moi, la femme qui reve et qui
parle, une vraie folle, celle-la! Mais c'est assez de rever; chez moi
l'action ne suit pas la parole: adieu!"
Octave saisit violemment Mme d'Antraygues et la voulut emporter.
"Alice, je vous aime!--Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que je
suis venue chez vous! Cela prouve, helas! que je vous aime, mais c'est
tout." Elle soupira: "C'est deja trop, adieu!" Et alors, ressaissant
toutes ses forces, elle se delivra d'Octave et s'enfuit.
Il la rejoignit dans la serre. "Alice, pourquoi jouer ce jeu de
coquettes, si vous m'aimez." Il la reprit dans ses bras, il faillit la
vaincre. Elle palit et inclina la tete comme une victime resignee.
" Mon ami, ayez pitie de moi? je me sens mourir.--Je vous emporte
la-haut pour vous faire respirer des sels."
Mme d'Antraygues etait revenue a elle. "Non, dit-elle, je vais
respirer l'air vif, vous n'avez la-haut que du vinaigre des quatre
voleurs." Et elle se mit a rire. "Vous riez, donc vous etes desarmee."
La comtesse leva les yeux sur Octave. "Je ris?" dit-elle. Elle montra
deux larmes. Il les prit sur ses levres, et fut emu lui-meme, tout en
jouant a la moquerie. Mme d'Antraygues n'etait pas encore a la porte.
La lutte recommenca. Octave etait charmant, mais elle avait peur. Son
ame entrainait son corps loin des tentations; il lui semblait qu'une
fois dehors elle retrouverait cette quietude du coeur qui est bien
plus pres de la joie que les fievres de la passion. "Non," dit-elle
tout a coup.
Cette fois elle avait brise tous les liens qui la retenaient. Octave
comprit que son role de tentateur etait fini; il connaissait trop,
les femmes pour ne pas savoir qu'une fois chez elle la comtesse
regretterait de n'etre pas restee un peu plus longtemps chez lui. Il
compta sur le lendemain ou le surlendemain. "Donc, dit-il d'un air
degage, vous ne voulez pas que je fasse mon salut avec vous? Moi qui
avait jure que nulle femme ne passerait plus par cette petite porte."
Alice fut atteinte au coeur, mais elle cacha sa blessure. "J'oubliais
de vous rendre la clef, dit-elle, en essayant un sourire. Je sais
qu'il y a beaucoup d'appelees et beaucoup d'elues. Je suis desesperes
d'avoir empeche quelque belle dame de l'un ou l'autre monde de
franchir votre seuil aujourd'hui, mais elles se rattraperont, car il
parait qu'on fait queue pour venir chez vous.--Quelle calomnie! je ne
suis jamais chez moi.--Je comprends, vous etes chez celle-ci ou chez
celle-la. C'est egal, voila votre clef, placez-la en de meilleures
mains."
Octave prit un air suppliant. "Faites-moi une grace, gardez cette
clef. Demain, dans un an, toujours, vous me trouverez le plus heureux
homme du monde si vous montez l'escalier.--Eh bien! je la garde, je
viendrai dans un an, un jour de neige; aujourd'hui j'ai monte trois
marches, je prendrai mon courage a deux mains pour en monter six,--Je
vous attends, et ce jour-la je ne serai pas si bete que de m'humilier
devant votre vertu, comme si l'amour avait pitie des robes blanches.
--Vous avez bien fait, monsieur de Parisis; contre la faiblesse il n'y
a pas de force. Les violences donjuanesques me font pitie; on ne prend
une femme que si elle se donne. Je vous aime, mais je me garde. Adieu!
adieu! adieu!
Mme d'Antraygues s'enfuit, tout en gardant la clef.
Le duc de Parisis se promena par la neige. "Je ne suis pas content de
moi, pensa-t-il, c'est une bataille perdue."
Il rentra dans la serre et salua philosophiquement ses camelias.
"Vanite des vanites! reprit-il; d'ou vient cet insatiable desir
de conquerir des femmes comme les ambitieux conquierent des
villes?--Apres tout, reprit le duc de Parisis, je n'aime en Mme
d'Antraygues que sa beaute, et je ne veux pas m'embarquer dans une
passion a perte de vue. Ah! si c'eut ete la Dame de Coeur."
Son imagination etait toute a cette figure a peine entrevue. "Mais la
Dame de Coeur, reprit-il, ne viendra meme pas jusqu'a la petite porte
du jardin. Le lys qu'elle tient si fierement a la main se fletrirait
en traversant la serre aux camelias."
XVI
VIOLETTE
De Parisis n'en continua pas moins sa vie aux aventures. Il n'etait
pas homme a s'attarder dans un reve; chaque jour etait pour lui un
feuillet blanc qu'il fallait remplir par une page d'histoire plus ou
moins romanesque. Il y en a qui vivent par la tete, d'autres par le
ventre; ceux-ci par l'esprit, ceux-la par le coeur. Octave vivait
par l'esprit du coeur. Ni la fortune, ni l'ambition, ni la renommee
n'avaient de prestige pour lui; il ne s'amusait qu'aux aventures de
l'amour. Il disait que ce qu'il y a encore de plus inconnu, c'est la
femme; il s'indignait du philosophe qui a dit: "Toutes les femmes sont
la meme." Pour lui, toute femme, quelle qu'elle fut, etait un monde
nouveau a decouvrir. Et quand il avait joue le role de Christophe
Colomb, il jouait celui d'Americ Vespuce. Ce fut une de ces aventures
qui lui ouvrit le vrai roman de sa vie. Voici comment:
Il passait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel avec son ami Monjoyeux.
Ils venaient de voir un de leurs camarades reste fidele au pays
latin jusqu'apres son doctorat. Le quasi-ambassadeur et le sculpteur
neo-grec s'en allaient bras dessus, bras dessous, fumant leur cigare.
Octave riant un peu de la simplicite de l'etudiant qui etudie. "Pas si
simple, dit Monjoyeux; le jour viendra ou il nous prouvera sans peine
qu'il a pris le chemin le plus court. L'etude a du bon quand on est
jeune; sans compter que Georges a aussi ses heures de distraction.
Nous allons traverser le Luxembourg qui est encore emaille ca et la de
jolies fillettes qui ne coutent pas cher a habiller.--Ne parlons pas
par antiphrase, dit Octave. Les fillettes en question ont passe l'eau;
il n'y a plus au pays latin que les ombres de Rosine, de Mimi Pinson
et de Musette.--Tu ne sais pas ce que tu dis. C'est toujours ici
qu'elles poussent; elles ne vont s'effeuiller sur la rive droite
qu'apres avoir fleuri sur la rive gauche.--Je t'entends; cela veut
dire que nous n'avons plus que les regains.--Tiens, justement en voila
une!"
Une jeune fille qui n'avait pas dix-neuf ans, d'une beaute pudique,
d'une paleur de marbre, venait de sortir de la porte etroite et sombre
d'une vieille maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Une robe
brune a peine attachee a la ceinture, un leger fichu noue au corsage,
dont il ne voilait qu'a demi les lignes indecises encore, un petit
bonnet qui enserrait mal une gerbe de cheveux noirs, des souliers en
pantoufles, voila dans quel equipage la jeune fille apparut aux deux
amis.
Octave fut frappe par l'expression de candeur souriante qui
embellissait encore cette jeune fille. On voyait tout de suite que
celle-la n'avait aime que sa mere, que nul souvenir d'amour coupable
n'inquietait son coeur; elle avait peut-etre reve aux passions de ce
monde, mais comme le voyageur qui se promene sur la rive et qui voit
de loin la tempete envahir le navire.
Elle ne vit pas d'abord Parisis et Monjoyeux; toute a sa douleur, car
elle avait les larmes dans les yeux, elle marchait lentement, comme si
elle ne savait pas ou aller.
Octave, lui voyant les yeux baisses, lui dit etourdiment:
"Mademoiselle, vous avez perdu quelque chose." Elle leva doucement ses
beaux yeux noyes et repondit avec simplicite: "J'ai perdu ma mere,
monsieur." A ce seul mot, si bien dit, le duc de Parisis, qui s'etait
cru d'abord en bonne fortune, fut frappe au coeur: "Mademoiselle, je
vous demande pardon."
La jeune fille etait deja partie. Mais il courut a elle et lui demanda
ou elle allait. "Ou je vais? je ne sais pas, puisque je n'ai plus ni
maison ni famille? mais pourquoi me parler puisque nous ne suivons pas
le meme chemin."
Le compagnon de Parisis l'avait rejoint? "Sais-tu, lui dit-il, que
tu deviens trop romanesque. Voila les passants qui s'amusent du
spectacle: allons-nous-en,--Va-t'en si tu veux; pour moi, je suis dans
un quart d'heure de charite et je me soucie bien d'etre en spectacle.
--Ce serait bien pis si je m'en allais. Un pareil duo dans cette rue."
La jeune fille marchait toujours. "Mademoiselle, reprit Octave, je
serais au desespoir de vous importuner, mais il ne sera pas dit que
je vous aurai vu pleurer sans vous consoler.--Je ne pleure pas,
Monsieur.--Permettez-moi d'etre votre frere, ne fut-ce que cinq
minutes.--Mon frere? dit la jeune fille en regardant Octave pour la
premiere fois, il ne vous ressemblait pas.--Vous l'avez donc perdu
aussi?--Oui, monsieur; s'il etait revenu du Mexique, je ne serais pas
la, car ma mere est morte de chagrin. La pauvre femme! elle n'avait
pas de quoi porter le deuil de son fils, et moi, mon plus grand
chagrin est de ne pouvoir porter le deuil de ma mere.--Eh bien!
permettez-moi de vous acheter une robe."
Et Parisis se tournant vers son ami. "Voila qui me ferait pardonner
toutes les robes de fete dont j'ai habille les sept peches capitaux."
La jeune fille s'etait encore eloignee. "Mademoiselle, je suis
serieux, parce que votre douleur m'a gagne. Encore une fois,
permettez-moi d'etre votre frere pendant cinq minutes. Si vous saviez
comme l'argent me coute peu! Ce n'est point, Dieu merci, une aumone
que je vous propose, vous etes trop fiere et trop digne pour cela."
Monjoyeux prit la parole: "Non, mademoiselle, mon ami ne vous donnera
pas d'argent, mais il vous en pretera; je connais ses mauvaises
habitudes, c'est un preteur sur gages." La jeune fille ne put
s'empecher de sourire. "Eh bien! monsieur, j'allais au mont-de-piete,
dit-elle en soulevant une etoffe qu'elle avait sous le bras;
voila deux rideaux que j'ai sauves, car on a tout vendu hier a la
maison.--N'allez pas si loin, je vous prete dix louis sur vos deux
rideaux. Si ce n'est pas assez....--Sans parler de la reconnaissance,
dit Monjoyeux. D'ailleurs, je suis temoin du contrat." La jeune fille
etait devenue reveuse. "Monsieur, dit-elle gravement et en levant la
tete, j'accepte vos deux cents francs; il ne m'en faut pas davantage
pour payer les dettes de ma mere, et pour garder notre petite chambre.
Je vous demande un an et demi, car je puis, si je travaille bien,
mettre trois francs de cote par semaine.--Que faites-vous donc,
mademoiselle ?--Je travaille en vieilles dentelles. Si maman n'etait
pas tombee malade, je ne serais pas si pauvre, car il y a des jours ou
je gagne jusqu'a cent sous,--quand je passe la nuit,--ajouta-t-elle
avec un sourire qui parut d'autant plus douloureux a Octave qu'il
remarquait sur ce jeune visage les ravages de la misere et du
travail."
Octave prit dans les poches de son gilet une petite poignee d'or.
"Voila qui est convenu, mademoiselle, ceci est a vous pendant un an et
demi, mais pas un jour de plus." Il prit la main de la jeune fille et
y versa l'or. "Comptons, monsieur, vous me donnez plus qu'il ne me
faut.--Elle a raison: ce n'est pas genereux, dit Monjoyeux."
La jeune fille avait compte: "Ceci n'est pas pour moi, dit-elle,
en remettant a M. de Parisis quatre pieces de vingt francs.--Que
voulez-vous, dit-il, je n'ai pu apprendre les mathematiques.--Adieu,
monsieur, adieu, messieurs, dit la jeune fille en s'inclinant."
Elle retourna d'ou elle venait. "Mais, mademoiselle, dit Octave en la
rappelant, ou vous retrouverai-je dans un an et demi?--Ah! c'est vrai;
j'oubliais. Vous me retrouverez ou je demeure aujourd'hui, la-bas,
a cette porte grillee.--Mais je ne sais pas votre nom, mademoiselle?
--Louise Marty."
En moins de quelques secondes, la jeune fille disparut dans la sombre
allee de la maison d'ou elle etait sortie quelques minutes auparavant
"C'est bete comme tout, dit le duc de Parisis, emu; c'est egal, voila
toujours deux cents francs bien places.--Pas si bien places que cela,
dit le sculpteur, car elle te les rendra.--Tant pis, mon cher. Ainsi,
dans ton opinion, c'est une honnete fille?--Pure comme un beau jour
d'ete. Pas un nuage a l'horizon, excepte toi, peut-etre. N'as-tu pas
vu cela tout de suite dans ses yeux? C'est bleu, doux et profond comme
la vertu. Cela fait du bien de voir une pareille creature!--A nous
surtout qui en voyons tant d'autres! Oh! Paris! tenebres sur tenebres!
Avec deux cents francs, cette fille est peut-etre sauvee; or, j'en
connais plus d'une qui, a cette heure, en devore cent fois autant d'un
seul coup pour des robes ou des bijoux dont elle ne voudra plus demain
matin.--Mais, apres tout, reprit Monjoyeux, devenu pensif, la femme
est toujours la femme. Cette belle fille va peut-etre oublier d'acheter
une robe de deuil.--Oui, si nous allions la rencontrer avec une rose
quand nous viendrons surprendre notre ami le normalien a la Closerie
des Lilas!"
Et, parlant ainsi, les deux compagnons d'aventure traverserent le
Luxembourg et gagnerent la rue de Seine, ou ils prirent un coupe. Ils
se dirent adieu sur le boulevard des Italiens. "Mon cher Octave, dit
Monjoyeux en serrant la main de son ami, si tu veux je serai de moitie
dans ta belle action; je vais te donner cinq louis.--Non, non, dit
Octave avec impatience, ce n'est pas la peine de se mettre deux pour
un pareil capital."
Un sentiment de jalousie l'avait pris au coeur. Sa pensee le reportait
deja, avec je ne sais quel charme melancolique, vers la scene qui
s'etait passee rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Il regrettait que la
jeune fille n'eut pas garde les quatre louis qui lui restaient; car
elle aurait beau faire, ce n'est pas avec deux cents francs qu'on paye
son terme, qu'on paye ses dettes et qu'on paye une robe de deuil.
Il se promit d'aller la voir le lendemain; ce qui ne l'empecha pas de
diner au cafe Anglais, en compagnie de Mlle Va-t-en-Guerre et de
Mlle Cosaque, deux vertus guerrieres qui avaient saute d'un char de
l'Hippodrome dans une victoria de Longchamp.
Apres le diner, on alla aux Bouffes Parisiens, dans une petite loge
infernale ou l'on fit semblant de s'amuser de tout, et ou l'on ne
s'amusa de rien. Apres le spectacle, on raccola des amoureux et des
amoureuses depareilles pour aller souper. Ce fut une de ces fetes
bruyantes dont les tapageuses disent toujours le lendemain: "Tu n'y
etais pas; nous avons bien ri." Ri de quoi? Elles ont beau boire des
vins genereux, ces Aspasies de hasard n'en sont pas plus spirituelles:
le vin ne fait que donner du ton a leur betise.
Au beau milieu du souper, Octave se leva, prit son chapeau et sortit
en disant qu'il allait revenir. Il ne revint pas. Pour la premiere
fois, il voyait tout le neant de cette vie a la surface. Il se demanda
comment il avait pu perdre les plus fraiches de ses belles annees
dans ce tourbillon dore, ou l'on respire les fumees de l'ivresse, ou
l'esprit prend un masque, ou le coeur ne se retrouve jamais.
Le duc de Parisis rentra chez lui avec le contentement d'un homme qui
vient de faire une mauvaise traversee et qui franchit le seuil de sa
maison. Il n'avait pu d'un seul coup rompre avec son passe. Toutes les
figures de femmes qui avaient hante sa premiere jeunesse le suivaient,
souriantes ou railleuses; il semblait qu'elles voulussent garder leur
proie. Son coeur n'etait occupe que de la vision du matin; mais son
esprit, plus faible que son coeur, etait obsede du souvenir des folies
amoureuses. Et pourtant, dans l'espace de quelques jours, Octave avait
trois fois renie le diable comme saint Pierre avait trois fois renie
Jesus. Trois fois, de par l'apparition de Mlle de la Chastaigneraye
dans l'avenue de la Muette, de par le charme imperieux de la Dame de
Coeur, de par la vertu si simple et si douce de cette petite fille
egaree au pays latin.
Le lendemain, que fit Octave? Sans bien savoir pourquoi, il fit
atteler et se conduisit lui-meme a la porte du Luxembourg. Il traversa
le jardin a pied et monta bientot les cinq etages de l'ouvriere en
dentelles. Quatre paroles du portier lui avaient appris que la belle
fille etait en odeur de saintete dans toute la maison. "Elle travaille
bien?--Si bien qu'elle n'a jamais le temps d'ouvrir sa fenetre, si
ce n'est pour respirer quand sa journee est finie. Et encore il lui
arrive plus d'une fois de recommencer sa journee quand sa journee est
finie."
Cependant Parisis frappa a la porte. "C'est deja vous, monsieur?" dit
Louise en rougissant. Elle demeura sur le pas de la porte comme pour
empecher Octave d'entrer. "Oui, c'est deja moi, mademoiselle; il me
semble qu'hier nous avons oublie de nous dire quelque chose.--Nous
avons oublie...--Voulez-vous m'accorder une audience de cinq minutes?"
Elle n'osa refuser et presenta une chaise de paille a Octave.
"Monsieur, je commence par vous remercier, car tout ce qui est ici,
grace a vous, est a moi. C'est singulier, depuis hier je suis presque
contente." Et, disant ces mots, la jeune fille reprit son travail; son
travail, c'etait une robe de laine noire. "Elle ne nous a pas trompes,
pensa Octave, voila bien la robe de deuil.--Maintenant, monsieur,
voulez-vous me dire pourquoi vous etes monte si haut?"
Le duc de Parisis regarda la jeune fille avec un sentiment profond.
"Parce que je vous aime." La jeune fille palit et se leva: "Monsieur,
si je suis chez moi, allez-vous-en; si je suis chez vous, je m'en
vais!--Vous etes chez vous et je ne m'en vais pas. Je croyais que vous
m'estimeriez assez pour ne pas me rappeler la dette qui est entre
nous. Pourquoi vous facher d'un mot tout simple? C'est donc un grand
crime que de vous dire: _Je vous aime_, quand on parle selon son
coeur? Ne m'aimez pas si vous voulez; mais ne vous offensez pas si je
vous aime."
La foudre etait tombee dans la chambre: la jeune fille, toute hors
d'elle-meme, voulut devorer ses larmes, mais ses larmes l'etouffaient.
Octave lui saisit la main et la porta a ses levres avec effusion:
"Louise, ce sont les seules larmes que vous verserez a cause de moi.
Voyez en moi un ami, et si mon amour vous fait peur, je n'en parlerai
plus."
Que vous dirai-je? Je ne veux pas peindre cette singuliere passion
dans toutes ses nuances. Ce qui est certain, c'est que, le lendemain,
la jeune ouvriere pleura encore, mais cette fois ce fut parce que
Parisis ne vint pas. L'amour ne vit que d'imprevu; elle l'attendait:
s'il fut venu, elle ne l'aurait pas attendu le lendemain;--il ne
vint pas, elle l'attendit quinze jours durant avec les anxieuses
impatiences de la jeune fille,--le dirai-je?--avec la fievre de
l'amour. Elle ne se l'avouait pas, mais elle aimait Octave. Et comment
ne l'eut-elle pas aime? Il revint. "Je ne vous attendais plus, dit
Louise, sans vouloir cacher sa joie.--Vous m'avez donc attendu?--Vous
le savez bien."
Ce jour-la, ce fut une vraie fete. Il avait apporte une branche de
lilas qu'elle pressa sur son coeur et qu'elle embrassa a diverses
reprises. "Oh! que je suis heureuse, dit-elle tristement, il y a deux
ans que je n'ai touche une fleur.--Pauvre enfant, s'ecria Octave, je
veux vous donner un bouquet tous les jours.--Tous les jours? jusqu'a
quand?--Jusqu'a toujours.--Toujours, toujours, murmura-t-elle avec
amertume.--Apres tout, reprit-elle, toujours c'est peut-etre demain et
peut-etre apres demain."
Et elle embrassait encore la branche de lilas. Et elle racontait a
Octave qu'autrefois, avec sa mere et son frere, elle allait dans les
bois de Meudon se faire des bouquets agrestes: "Si vous saviez mon
bonheur, lui dit-elle, quand je voyais des bles a la barriere d'Enfer,
ou je trouvais des bleuets et des coquelicots!"
Octave apporta tous les matins un bouquet de lilas ou de violettes.
Une fois, il se hasarda a apporter une robe de soie: "Vous ne m'aimez
plus, lui dit Louise tout en revolte, cette robe est une injure."
Octave comprit qu'il s'etait trompe: "Louise, ne m'en veuillez pas, ne
parlons plus de cette robe, mais prenez le bouquet qui est dedans." Le
diable garda la robe.
Pendant dix jours, le duc de Parisis ne manqua pas un seul jour a ce
rendez-vous. Tous les matins, apres dejeuner, il montait en voiture,
descendait a la grille du Luxembourg et courait s'enfermer une heure
avec Louise. Et l'heure passait trop vite. Il se disait qu'elle etait
trop fiere et trop pure pour devenir sa maitresse. On se demandera
pourquoi il revenait tous les jours: il ne le savait pas lui-meme. Il
eprouvait une joie indicible a se retrouver dans la petite chambre
de Louise. La vertu a son atmosphere qui rasserene l'ame, comme les
horizons du matin, dans les beaux jours, ou le vent ne secoue que
l'odeur saine et fortifiante des bles en fleur et des chenes verts. Il
y avait trop longtemps que Parisis n'avait respire cet air vivifiant
pour qu'il n'en fut pas penetre jusqu'au fond de l'ame.
Ca et la, Octave avait tente d'augmenter sa creance, mais Louise
n'avait jamais voulu augmenter sa dette. "Vous m'empecherez d'etre
heureuse, si je ne suis plus digne de moi."
C'est a peine si elle avait accepte une jardiniere, un livre d'heures,
un de d'or et un coucou de cinquante francs. Et encore elle n'avait
accepte le coucou qu'apres que Parisis eut bien prouve que c'etait
pour voir l'heure. "Savoir l'heure! a quoi bon! Ne saurai-je pas
toujours l'heure ou vous ne reviendrez pas? avait dit Louise.--Vous
voulez donc me fermer votre porte?--Jamais."
La pauvre Louise ne connaissait pas le vieux proverbe: "Si tu ne
fermes pas ta porte a l'amour, l'amour te mettra a la porte." Un
matin, on ne vit pas Louise courir d'un pied leger chez la fruitiere
qui lui vendait du lait, des oeufs et des pommes. Ce fut un vrai
chagrin dans le quartier quand on apprit qu'elle avait disparu, le
soir, au bras d'un amoureux "a equipage." "Quel malheur! dit la
portiere. Une fille si bien elevee! C'etait comme une hirondelle:
elle portait bonheur a la maison.--Eh bien, dit la fruitiere, elle se
portera bonheur a elle-meme."
Octave n'avait pas de prejuges: il aimait la femme, quelle que fut son
origine et quel que fut son pays. Il l'avait prouve en ramenant une
Chinoise. Il aimait le faubourg Saint-Germain, mais il aimait Breda
street; il aimait les Champs-Elysees, mais il aimait le pays latin.
Devant toutes frontieres, il repetait le mot de Louis XIV: "Il n'y a
plus de Pyrenees."
Il n'eut pas le pressentiment que cette jeune fille n'etait pas du
pays latin.
Le lendemain, non loin de l'hotel de Parisis, dans une maison de
l'avenue d'Eylau, cachee sous les grands arbres d'un jardin, une jeune
fille venait cacher sa vie. Je ne sais pas si elle devait porter
bonheur a cette petite maison humide et malsaine, que les derniers
locataires avaient quittee. C'etait cette solitude meme qu'Octave
avait cherchee pour Louise. Il voulait lui louer le premier etage,
mais elle avait peur du luxe, et elle demanda a habiter l'etage
mansarde: cela lui rappellerait sa mere et elle travaillerait mieux,
car elle comptait bien travailler toujours. Elle aimait trop a toucher
la dentelle et les fleurs pour vouloir se croiser les bras. Octave eut
beau lui dire qu'il lui en donnerait pour elle-meme; elle refusa.
Octave ne voulut pas l'encanailler dans l'acajou, ce pauvre bois trop
decrie. Il lui donna des meubles en citronnier, un petit mobilier de
villa, tres simple, mais pas vulgaire. Il ne voulut rien oublier: elle
eut des oiseaux dans une petite cage doree et des pervenches dans une
petite jardiniere rustique. "Cela ne vous empechera pas, lui dit-elle,
de m'apporter tous les matins un bouquet de violettes.--Oui, ma
Violette, repondit-il.--Oui, s'ecria-t-elle avec joie, Violette c'est
mon nom, car je veux vivre toujours cachee."
La pauvre Violette s'imaginait qu'entre Octave et elle c'etait a la
vie, a la mort. "N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'entre moi qui
vous aime et vous qui m'aimez, c'est a la vie a la mort?" Octave
tressaillit, il se rappela la legende des Parisis. "Si j'allais
l'aimer! Et si elle allait m'aimer!" dit-il, avec un sentiment de
tristesse. Et il reprit: "Il faudra que je jette de l'eau sur le feu."
Le soir il alla voir sa tante. Genevieve etait au spectacle avec la
marquise de Fontaneilles. "C'est dommage, dit-il, j'aurais voulu
apaiser mon coeur dans l'atmosphere de la province."
Il joua au reversis avec sa tante. "Etes-vous bien amoureux? lui
demanda-t-elle.--Effroyablement! J'aime trois ou quatre femmes."
XVII
POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL VOULUT
SONNER
Pas un homme ne suit logiquement son coeur ni son esprit. M. de
Parisis avait peur d'aimer et d'etre aime,--et il ne voulait vivre
qu'au milieu des femmes.--Il pensait vaguement, sans trop s'inquieter
du reste, que la legende des Parisis pourrait bien l'envelopper a son
tour dans sa robe funebre a ses premiers jours de bonheur,--et il
etait insatiable a chercher le bonheur.--Il voyait ca et la flotter
sous ses yeux la legende des Parisis: "_L'amour des Parisis donnera
la mort_,"--et il s'aventurait tete perdue dans les folies
amoureuses.--Il croyait bien, il est vrai, qu'en ne s'y attardant pas,
il cueillerait tous les amours sans y trouver le fruit mortel.
Les contrastes ont leur poesie. Octave se disait que Violette dans sa
blancheur de vierge etait peut-etre le veritable amour pour un coeur
endurci comme le sien. C'etait le voyageur qui a epuise toutes les
coupes et qui trempe ses levres a la source glaciale qui jaillit du
rocher.
Mais les levres insatiables de Parisis ne devaient, comme toujours,
boire qu'un seul jour a cette fontaine d'eau vive.
Il avait plus d'une fois revu Mme d'Antraygues dans le monde. Il
s'etait fait presenter officiellement; mais il n'avait pas abuse du
droit que prennent tous les hommes, de parler aux femmes. Il semblait
lui dire, en ne lui disant rien, qu'il ne pensait plus a elle. Alice
lui avait rappele la clef d'argent comme une menace gracieuse.
Enfin un soir, a la Cour, comme on chuchottait a la ronde sur les
amours de M. d'Antraygues avec Mlle Belle-de-Nuit, elle alla bravement
a Octave et lui dit qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle entre
onze heures et minuit. "J'aimerais bien mieux vous attendre chez moi,
lui dit Octave.--Non, lui dit-elle, je n'aurai jamais le courage de
monter votre escalier d'onyx."
Octave avait trop d'esprit pour insister; il prenait les femmes la ou
elles voulaient se donner. Or, les femmes se donnent plus volontiers
chez elles, comme si le demon de l'adultere leur imposait le champ de
bataille.
Le lendemain, la comtesse, qui s'etait jetee tete baissee dans la
folie de son amour, ecrivit ce mot a Octave:
_Ce soir a minuit. J'en mourrai, mais qu'est-ce que ca fait!_
Quand les femmes sont en train de se perdre, elles y vont bien. Mme
d'Antraygues signait ce petit billet,--la condamnation a mort de sa
vertu,--sans s'imaginer qu'elle jetait son bonnet par-dessus les
moulins.
Or, ces deux lignes etaient le commencement d'un drame.
A dix heures, Violette, jalouse par pressentiment, alla chez Octave
qui lui avait dit qu'il ne sortirait qu'a onze heures pour aller au
club.
Octave venait de sortir, elle monta en se disant qu'elle attendrait.
Il lui arrivait ca et la de lui faire cette amoureuse surprise; pourvu
qu'elle ne vint pas chez lui de deux heures a quatre heures, il lui
permettait toutes ses fantaisies.
Des qu'elle fut chez lui ce soir-la, tout naturellement elle trouva le
billet de la comtesse d'Antraygues. Il n'etait pas long, mais il etait
explicite.
Violette fut frappee comme d'un coup de poignard. Elle palit, elle
chancela, elle tomba sur le canape presque evanouie, "Et moi aussi,
dit-elle, j'en mourrai!"
Une volonte subite la ranima. Elle relut la lettre. Le hasard fait
bien tout ce qu'il fait: sur la cheminee, pres de la lettre, elle vit
un petit revolver qu'elle connaissait bien. C'etait un vrai bijou.
Parisis le lui avait plus d'une fois montre en lui disant: "N'interroge
jamais cette bete-la, parce qu'elle te repondrait dans l'autre monde."
Violette appuya sur son coeur la bouche du revolver. "Non! dit-elle,
je veux mourir sous ses yeux."
Mais ou etait-il? Les femmes savent tout. Le matin, Violette etait
allee au parc Monceaux, cueillir des herbes pour ses oiseaux: elle
avait vu Octave qui fumait dans l'avenue de la Reine-Hortense et qui
regardait les fenetres d'un hotel. "C'est cela, dit-elle, je me suis
sentie jalouse, je ne me trompe pas!"
Et, presque folle de desespoir, elle courut avenue de la Reine-Hortense.
"Mais s'il est entre!" dit-elle.
M. de Parisis avait passe par le club pour bien s'assurer que M.
d'Antraygues, le joueur obstine, etait bien a une table de baccarat.
Octave serait donc ce soir-la le plus heureux homme du monde
parisien.--C'etait entre onze heures et minuit,--l'heure feconde ou
se nouent et se denouent presque toutes les comedies amoureuses. Les
drames et les tragedies pour tout de bon ne commencent qu'apres les
dernieres scenes de l'Ambigu et de la Comedie-Francaise.
M. de Parisis fumait, renverse dans une legere victoria enlevee par
deux chevaux anglais de la plus altiere desinvolture. A les voir
passer, au clair de la lune et des reverberes dans l'avenue de la
Reine-Hortense, on eut dit qu'ils ne touchaient pas la terre. Une
pianiste a la main plus lourde sur les touches d'ivoire que ces pieds
legers pour effleurer le sol; ils jetaient dans le silence de l'avenue
un leger battement tres harmonieusement cadence, qui certes ne
devait pas reveiller les belles dames deja endormies dans les villas
voisines.
Cependant, des qu'ils depasserent la rue du Faubourg-Saint-Honore, qui
coupe l'avenue, on aurait pu voir une ombre blanche soulever un rideau
a la fenetre d'un prochain hotel. Avait-on reconnu le pas des chevaux
ou venait-on rever a la belle etoile?
A Paris, on ne reve plus a la belle etoile, les pendules vont trop
vite pour cela. Les pendules! J'ai voulu dire les passions.
Octave sauta sur la chaussee en donnant l'ordre a son groom de
promener les chevaux dans le voisinage comme s'il n'attendait
personne. Il regarda autour de lui: il ne vit que les arbres et les
reverberes. L'avenue de la Reine-Hortense, qui va du parc Monceaux a
l'Arc-de-Triomphe, est deserte a la tombee de la nuit; c'est l'avenue
de Paris ou on passe le moins a pied: on y voit le matin des
cavaliers, dans l'apres-midi des carrosses, le soir on y rencontre
ca et la les rares habitants qui regagnent leur hotel, quelques
cuisinieres amoureuses, quelques sergents de ville distraits, en un
mot, une vraie voie pompeienne apres le Vesuve.
Quelques secondes apres, Octave s'arretait devant une porte et levait
la main pour sonner. Mais il ne sonna pas.
Une petite main blanche s'appuya subitement sur sa main. Lui qui
ne s'etonnait de rien, s'etonna pourtant cette fois. Il n'avait vu
personne autour de lui; mais les femmes jalouses ont l'art d'etre
invisibles et de n'apparaitre qu'au moment tragique.
M. de Parisis s'etait retourne et avait reconnu Violette. "Eh bien!
lui dit-elle, je vous y prends." Octave vit briller deux yeux que
l'enfer de la jalousie avait embrases. "Tu es folle, Violette!--Oui,
monsieur, folle parce que je vous aime."
Octave releva la main pour sonner, mais une seconde fois la main
de Violette detourna la sienne. "Je te dis que tu ne sonneras
pas.--Voyons, Violette, soyez sage; il est minuit, je vais en soiree,
rentrez chez vous.--Ah! vous allez en soiree!--Si vous ne voulez
pas rentrer chez vous, rentrez chez moi; prenez ma victoria si vous
voulez, mais pour Dieu, plus un mot, n'est-ce pas?"
M. de Parisis avait sonne. La porte s'ouvrit. Violette voulut
s'elancer, mais il la rejeta doucement comme en un tour de valse et
lui ferma la porte au nez.
Violette sonna a son tour en femme decidee a tout. Le duc de Parisis,
voyant la porte se rouvrir, retourna sur ses pas. Il rejeta Violette
une seconde fois tout en lui serrant la main avec amour. Mais il
referma la porte bruyamment.
Il entendit un cri, son nom retentit dans le silence. Il aurait voulu
foudroyer Violette. Il se demandait s'il ne ferait pas mieux de
rebrousser chemin et de remettre sa bonne fortune a des nuits
meilleures.
Une femme de chambre s'etait avancee vers lui. "Monsieur demande
madame la comtesse?" dit-elle d'un air entendu. Elle avait deja trahi
la femme pour le mari, elle allait trahir le mari pour la femme. Elle
croyait ainsi racheter sa faute. "Oui, dit Octave en lui donnant cinq
louis; si on sonne encore, n'ouvrez pas.--C'est bien simple, je vais
rompre le fil, et on ne sonnera plus."
Cette belle idee decida tout a fait Octave a monter chez la comtesse.
Alice l'attendait sur le palier dans le plus adorable deshabille de
minuit. Un peignoir de mousseline garni de point d'Angleterre, cachant
a peine une chemise transparente,--des mules de satin rose sur des
bas a jour--et une chevelure desordonnee, s'echappant des peignes en
cascades voluptueuses. On voyait que la chevelure etait de la fete.
Il ne reconnaissait pas la comtesse. Etait-il possible que celle qui,
tout effrayee d'elle-meme, avait fui l'escalier d'onyx, fut la meme
femme qui le recevait ainsi a bras ouverts? Le premier mot d'Alice fut
un mensonge. "Je ne vous attendais pas, dit-elle a Octave." Octave
prit Mme d'Antraygues dans ses bras et la porta doucement jusque
devant un feu qui flambait joyeusement, quoiqu'on fut deja dans la
belle saison. "Je croyais ne pas arriver, dit-il en baisant les
cheveux d'Alice. Votre avenue n'est pas sure! j'ai ete arrete a
votre porte, j'ai failli etre poignarde sous vos fenetres.--Vous
m'epouvantez! Ceci m'explique pourquoi j'ai entendu parler; il me
semblait que c'etait une voix de femme. Je ne voulais pas ouvrir la
fenetre parce que ma voisine n'est pas encore couchee.--Oui, c'etait
une voix de femme.
Les hommes n'ont qu'un ennemi dangereux, c'est la femme; pour moi,
j'ai plus peur d'une femme que de quatre hommes.--Vous avez peut-etre
raison. Mais quel est donc ce mystere? Parlez vite, vous etes emu,
voulez-vous des sels?"
Mme d'Antraygues soupira. "Je ris, continua-t-elle, mais c'est moi qui
vais me trouver mal." Octave reprit Alice dans ses bras et l'appuya
sur son coeur. "L'emotion c'est la vie. Ne me parlez pas des lacs,
parlez-moi des torrents."
Parisis savait Alice romanesque et meme romantique. "Comme vous
etes belle avec ces airs penches! Moi qui croyais vous retrouver
railleuse!--Quand je vais dans le monde, je suis armee jusqu'aux
dents; quand je suis ici en face de moi-meme ou en face de vous-meme,
je deviens bete jusqu'a montrer mon coeur. Ah! mon ami, comme je vous
aime!"
Cette femme qui riait de tout avait les larmes dans les yeux. Le duc
avait deja oublie Violette, il respirait avec passion les savoureuses
senteurs de l'epaule, du cou et des cheveux d'Alice. "Mais enfin,
reprit la comtesse, qu'est-ce que cette femme?--N'en parlons plus,
c'est une femme qui me demandait son chemin. Je lui ai repondu que je
ne savais pas le mien; mais ne parlons que de vous, de vos beaux yeux
pers, qui sont des abimes; je suis effraye quand je les regarde: c'est
l'inconnu. Les yeux, voyez-vous, c'est tout un monde, c'est l'infini,
c'est Dieu." Octave embrassait Alice. "Voila pourquoi vous fermez les
miens, dit-elle en souriant."
M. de Parisis se jeta aux pieds de Mme d'Antraygues, non pas
melodramatiquement a la maniere des jeunes premiers de l'Ambigu, mais
en comedien qui sait jouer tous les roles.
Etre aux pieds d'une femme, c'est etre a mi-chemin de sa conquete.
L'amour fait bien ce qu'il fait. S'il devient respectueux au point de
tomber a genoux, c'est pour se relever plus triomphant.
La comtesse, tout amoureuse qu'elle fut, jetait toujours en toute
chose son vif et charmant eclat de rire.
Minuit sonna a une petite pendule, un temple rond a colonnes avec des
acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuee a
Louis XVI. "Deja minuit, dit la comtesse.--Cette impertinente pendule
qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.--La pendule, dit
Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va
toujours trop vite ou trop lentement."
Les femmes ont peur de cette action mysterieuse qui marque le temps,
qui compte les minutes--et les rides. Par l'horloge, la vie est
divisee en cent mille parcelles inapercues, comme le coeur est divise
par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de
sable qui tombent sans fin sur les grains de beaute. Ils tombent du
sablier jusqu'a ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil
soit plein.
M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le
repoussa avec douceur. "C'est cela, dit-il. La femme regle l'homme,
comme l'horloge regle le soleil." Et apres un baiser: "N'oubliez pas:
vous m'avez averti que vous me mettriez a la porte pour aller voir
lever l'aurore au club.--Ah! oui. Il faut que je vous donne une lecon
de geographie. Si, contre toute attente, il prenait a M. d'Antraygues
la fantaisie de rentrer....--Soyez sans inquietude, il ne quittera sa
table que pour aller chez sa maitresse.--Enfin il pourrait se tromper
de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises
habitudes!--Il ne faut jamais jurer de rien.--Donc, s'il rentrait a
l'hotel et s'il frappait a ma porte, cela lui est arrive le jour de ma
fete, parce que sa maitresse le lui avait rappele,--vous passerez par
mon cabinet de toilette ... mais il faut que je vous montre cela...."
Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, apres quoi
elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier a
jour qui descendait au jardin. "Quand vous serez dans le jardin,
lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles a
escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin
conduit a un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre
sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pieges a
loup.--Il n'y a pas de pieges a loup! se recria Octave, mais qu'est-ce
donc que ces beaux bras qui m'enchainent a vos pieds!"
XVIII
LE ROI DE THULE
Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la
comtesse. "A propos, dit-elle, je vous ai invite a prendre une tasse
de the et mon monde est couche.--Quel contre-temps! dit Octave, moi
qui ne suis venu que pour cela.--C'est d'autant plus facheux que
j'aurais pu vous faire apprecier mon vieux Sevres. Voyez-vous cette
merveille sur cette console?--C'est d'autant moins facheux, Madame,
que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette
une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches
mains me preparer vous-meme une tasse de the."
Octave n'aimait pas a tordre le cou a ses aventures. Un dilettante
en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le
denouement.
Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu
pendant que M. de Parisis apportait le tete-a-tete sur un gueridon
dore, a trois cariatides sculptees en syrene.
Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs delicates
de cette petite merveille qu'une main feerique avait travaille pour
Trianon.
"C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et
de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.--J'aime encore mieux
la theiere. Voyez donc comme l'anse est dessinee! voyez donc comme
le goulot se profile bien!--Croyez-vous, Madame, qu'a Trianon ou
ailleurs, depuis qu'on prend du the, ce divin tete-a-tete ait jamais
eu la bonne fortune de caresser des levres aussi amoureuses que les
notres."
Octave embrassait Alice. "Octave! decidement vous avez trop soif,
murmura Mme d'Antraygues en riant.--Vous etes comme le vieux Sevres,
d'une pate exquise.--Oui, pate tendre." Octave alla embrasser encore
Alice. "Chut! dit-elle, voila l'eau qui bout.--Quelle jolie chanson!
je comprends que les poetes aient parle des symphonies de la
bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma
chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mere m'a berce au
chant de la bouilloire.--Vous avez ete eleve dans l'age d'or; moi, ma
grand'mere m'a elevee aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust."
Alice chanta du bout des levres une strophe du _Roi de Thule_. "Oh!
chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour a cette
chanson.--Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.--N'ayons
pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade."
Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la
bouilloire et du petillement du fagotin. Et elle la chanta presque
aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute
nouvelle:
Il etait un roi de Thule,
Qui perdit un soir sa maitresse
Il but comme un inconsole
Le souvenir avec l'ivresse.
C'etait dans une coupe d'or
Portant le chiffre d'Arabelle:
"Heureux, disait-il, qui s'endort
Dans l'amour, comme a fait ma belle!"
Plus d'une fois, quand il revait,
La nuit, en ecoutant les merles,
Il prenait sa coupe et buvait,
Croyant y retrouver des perles.
Perles et pleurs! Le sort amer
Le fit vieillir fidele et sombre.
Un soir qu'il regardait la mer,
Et qu'il evoquait la chere ombre:
"O ma belle! nulle apres toi
A cette coupe savoureuse
Ne boira plus. Nul apres moi
N'y mettra sa bouche amoureuse."
Et dans les vagues, tristement,
Par lui la coupe fut jetee,
Ne voulant pas qu'un autre amant
Profanat la coupe enchantee.
Pendant qu'Alice chantait, M. de Parisis promenait son vif regard sur
sa beaute epanouie; tout un poeme en vingt-quatre chants, a commencer
par les cheveux blonds en revolte, a finir par les pieds mignons qui
jouaient dans les pantoufles.
Alice etait grasse et blanche, legerement rosee, legerement brunie,
comme si le soleil eut passe sur elle trop longtemps dans sa derniere
villegiature. Quoiqu'elle fut une femme du Nord, elle avait la
nonchalance des Havanaises. Elle vivait couchee, quittant son lit pour
son canape, son canape pour sa caleche; aussi faisait-elle une
rude penitence quand le dimanche, a la messe d'une heure, elle
s'agenouillait a Saint-Philippe-du-Roule au milieu de ses amies. La
mere de M. d'Antraygues lui avait dit plus d'une fois: "Prends garde a
ta femme, elle est romanesque et coquette." Le jeune mari repondait
a sa mere: "Il n'y a rien a craindre, elle est trop paresseuse pour
cela."
Un fin physionomiste n'eut pas repondu ainsi. Et, en effet, les yeux
d'Alice,--ces terribles yeux de mer, a reflets changeants, qui ne
disent jamais le secret du coeur, revelaient une ame troublee par les
reves amoureux comme la mer par les nues qui renferment l'orage. Il y
a des femmes qui se montrent tout entieres par leurs regards. On
les penetre du premier coup comme ces sources vives jaillies de la
montagne dans leur premier lit virginal.--fontaines que nulle levre
humaine n'a touchees encore.--Mais il y a des femmes profondes comme
la mer: l'oeil s'y perd; plus on les croit connaitre et plus on est
dans l'abime: "Bien fol est qui s'y fie," disait Francois Ier devant
celles-la. M. d'Antraygues ne connaissait pas si bien les femmes que
Francois Ier, il n'avait pas appris a lire dans ce livre du bien et du
mal, une oeuvre toute divine que Dieu a livree au diable.
Il est des femmes a l'abri des tentations par leur figure; les passions
ne frappent pas a toutes les portes, elles laissent sommeiller dans la
vie les ames qui n'ont pas revetu une enveloppe attrayante. La beaute
qui ne tombe pas de son piedestal de marbre est un ange de vertu. La
laideur qui meurt immaculee ne merite pas les canons de l'Eglise. Toute-
fois, il faut bien le dire, il n'y a pas de laideur absolue, et toute
femme, quel que soit son masque, a son quart d'heure de rayonnement.
Mme d'Antraygues etait faite pour la volupte sinon pour la passion;
yeux profonds sous la flamme, levres rouges, une foret de cheveux,
dont les broussailles envahissaient le cou et les oreilles, des
sourcils qui se joignaient presque et qui semblaient peints, tant ils
etaient energiquement et finement dessines, de longs cils retrousses
et mobiles qui accentuaient encore l'expression mysterieuse de ses
yeux. L'ovale du visage etait peut-etre trop arrondi, mais il etait
embelli par un second menton dont la ligne ondoyante se fondait
mollement sous le premier. L'oreille etait un bijou cisele sur la
chair; elle etait un peu rouge peut-etre mais par ce temps d'anemie,
qui se plaindrait de voir le sang vif s'accuser! Ce soir-la, la
comtesse avait de grands anneaux pompeiens, mis a la mode par les
femmes excentriques.
M. de Parisis n'arretait pas son regard a la figure seule; comme un
voyageur qui a entrevu a peine le pays inconnu, il promenait ca et la
de la tete aux pieds, sur les montagnes et les vallons, penetrant la
robe un peu diaphane, admirant les surfaces de l'epaule, les graces
abandonnees du cou, le marbre rose du bras. "Quel joli pied vous
avez!" dit-il a Alice apres un silence. Et sans qu'elle y prit garde
ou qu'elle voulut y prendre garde, il lui saisit le pied dans sa
pantoufle, comme il aurait pris sa main dans son manchon.
Les jeunes filles qui liront ce roman pourront me demander pourquoi M.
de Parisis allait a minuit chez Mme d'Antraygues, puisque ce n'etait
ni sa femme ni sa soeur; je repondrai aux jeunes filles que le the de
la comtesse etait fort bon.
XIX
OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER
Madame d'Antraygues avait mis deux pincees de the dans la theiere,
Octave voulut prendre la bouilloire. "Non, lui dit-elle, il y a un
art de verser de l'eau que vous ne savez pas." Et avec une grace
charmante, elle precipita dans la theiere une petite cascade d'eau
bouillante. Une douce fumee parfuma la chambre.
Alice presenta le sucrier a Octave. "Permettez-moi, madame, de prendre
une pince a sucre." Il prit les doigts de Mme d'Antraygues et les
mit dans le sucrier avec une douceur ideale. En verite, dit-elle, en
retirant deux morceaux de sucre, vous me feriez passer par un
trou d'aiguille: je n'aurais jamais cru que ma main put entrer
la-dedans.--Et maintenant, dit Octave, donnez-moi du the a pleins
bords, car il sera exquis."
Glou, glou, glou, glou: les deux tasses furent pleines. "Quelle belle
couleur! dit Alice, on dirait de l'or en fusion.--L'amour est un
magicien, tout ce qu'il touche devient or.--Ah! l'amour, c'est encore
la plus belle invention des anciens.--Pour les modernes.--Vous buvez
deja, vous allez vous bruler les levres.--Non, il est a point, voyez
plutot."
Et Octave presenta sa tasse a Alice. Elle venait de se rasseoir pres
de lui sur le canape, leurs bouches n'etaient pas loin l'une de
l'autre.
Quand la comtesse porta les levres a la tasse, le duc y porta aussi
les siennes: deux bouches a la surface du the. " N'est-ce pas que
c'est bon?"
On s'etait embrasse,--j'imagine. "Eh bien! Madame, dit Octave en
relevant la tete, c'est la premiere fois que je comprends le the: je
jure que jamais je n'oublierai ce festin de nos levres." Et il but
jusqu'a la derniere goutte. Et il jeta la tasse dans le feu.
Le petit chef-d'oeuvre fut brise en mille eclats. "Que faites-vous la?
demanda la comtesse avec plus de surprise encore que de regret.--Vous
ne le devinez pas? repondit M. de Parisis qui avait repris sa
railleuse expression adoucie par un sourire de penetrante volupte.
Est-ce que vous auriez permis, Madame, que d'autres levres eussent
profane cette tasse? J'ai fait comme le roi de Thule, j'ai jete ma
coupe a la mer."
XX
UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS
Cependant il etait une heure du matin, M. de Parisis avait-il pris
une seconde tasse de the avec la comtesse? La comtesse a son tour
avait-elle jete sa tasse au feu pour achever le sacrifice et garder un
souvenir plus vivant de cette heure amoureuse?
On ne me l'a pas dit. On m'a dit seulement qu'elle avait perdu dans
le va-et-vient une de ses mules de satin rose et que son mari, en
rentrant, l'avait retrouvee dans l'escalier: ce qui prouverait assez
qu'elle avait reconduit Octave sans lumiere.
Si Mme d'Antraygues eut reconduit Octave un peu plus loin, elle eut
assiste a une autre scene amoureuse.
Des que la porte s'ouvrit, Octave retrouva Violette couchee par terre.
Un pressentiment traversa son esprit; il se pencha et vit un flot de
sang qui avait jailli sur sa robe. "Violette!" s'ecria-t-il. Violette
ne repondit pas.
Les platanes agites par un vent d'orage promenaient alternativement
l'ombre et la lumiere; mais tout d'un coup un nuage ayant passe, la
lune repandit sur Violette sa blancheur d'argent.
Octave s'etait precipite et avait souleve la jeune fille dans ses
bras. "Violette! Violette! ma Viola! c'est moi qui te parle, dis-moi
que tu m'entends!"
Violette ne dit pas un mot. Le duc l'embrassait et lui parlait
toujours: elle avait les levres tiedes et le front glace. "Ma petite
Violette, tu sais que je t'aime!"
Octave aimait Violette. Il ne me faudra pas faire un cours
d'esthetique sur les passions de l'ame pour demontrer que depuis les
siecles de decadence, c'est-a-dire depuis le commencement du monde,
l'amour vit de contraste et que la loi primordiale du coeur, c'est de
conquerir, si ce n'est d'etre vaincu.
Octave venait d'adorer Mme d'Antraygues; mais il aimait Violette.
Il s'en revenait de conquerir la comtesse avec un vague sentiment
d'orgueil, mais la volupte seule avait ete de la fete. Ce n'est pas
toujours le coeur qui remue les levres, l'amour le plus eloquent
jaillit de l'imagination. Quand Salomon a dit: "La femme est amere,"
c'etait le cri de l'esprit humain et non le cri du coeur humain. S'il
eut trouve dans son palais, parmi ses sept cents femmes, une brave
fille, un coeur d'or comme Violette, il eut peut-etre pousse a travers
les siecles un autre cri sur la femme.
Mais la femme de la Bible n'etait pas la femme de l'Evangile; l'ame
n'avait pas encore dompte le corps, le sentiment n'avait pas devore
le coeur. Aujourd'hui, il y a beaucoup de Violettes qui se tuent
heroiquement pour leurs passions. Faibles coeurs! disent les
philosophes et les moralistes. Ames vaillantes! peut-on dire plus
justement de toutes les phalanges d'amoureuses que la jalousie ou le
desespoir a jetees dans l'abime.
Octave arracha le corsage de Violette. En s'agenouillant, il trouva
son petit revolver, ce bijou qu'elle avait pris au serieux. "Tu es
donc devenue folle," lui dit-il en l'embrassant.
M. de Parisis, tout en parlant a Violette, avait a deux reprises
appele son cocher. Au moment ou les chevaux arrivaient devant l'hotel
d'Antraygues, Octave posait Violette sur le banc de l'avenue le plus
rapproche. Elle etait souple, de son adorable souplesse de roseau,
comme une femme endormie, les bras pendants, la tete renversee.
Quand elle fut sur le banc, Violette s'agita. "Dieu soit loue!"
s'ecria Octave. Il eut donne dix ans de sa vie pour voir vivre
Violette pendant dix minutes; sa blessure meme eut ete mortelle qu'il
eut ete presque console de lui entendre dire qu'elle l'aimait. "Je
meurs, je meurs, murmura-t-elle d'une voix coupee, il ne faut pas le
dire a maman."
La pauvre Violette ne savait plus que sa mere fut morte. "Violette! tu
ne mourras pas, ma Violette, je t'aime et je te sauverai.--Non, je me
suis frappee au coeur."
A cet instant, un coupe arrivait devant l'hotel par la rue de
Courcelles. C'etait le coupe de M. d'Antraygues, qui, par hasard,
rentrait chez lui avant l'aurore. Ceci merite bien une explication.
Ce jour-la, M. d'Antraygues, appele du Club a la Maison d'Or, y avait
rencontre quelques demoiselles de l'Opera. Il avait bu avec elles--non
pas precisement dans du vieux Sevres--et, ne pouvant se griser
d'amour, il s'etait grise de vin de Champagne. Le comte, tout bete
qu'il fut, avait compris dans les fumees champenoises qu'il ferait
cette nuit-la un bien mauvais joueur et qu'il risquerait de perdre ce
qu'il avait deja gagne. Voila pourquoi il revenait chez lui.
En descendant de voiture, il reconnut l'attelage d'Octave. Il
s'approcha tout en se dandinant et vit le duc qui soulevait Violette.
"Qu'est-ce cela? lui demanda-t-il.--Cela, repondit M. de Parisis, sans
paraitre s'inquieter de la presence du comte, c'est une femme qui se
trouve mal."
M. d'Antraygues eut d'abord l'esprit traverse par un soupcon de
jalousie, mais voyant bien que ce n'etait pas sa femme, il se contenta
de dire a Octave: "Diavolo! mon cher ami, vous chassez sur mes terres
au milieu de la nuit comme un braconnier; il est vrai que je viens de
chasser sur les votres. Vos petites amies de l'Opera m'ont fait boire
outre mesure, et pourtant ma mesure est bonne.--Eh bien! dit Octave,
allez vous coucher."
Le comte, qui chancelait sous l'ivresse, releva la tete: "J'irai si
je veux! Il parait que monsieur ne veut pas etre trouble dans ses
rendez-vous nocturnes.--C'est vous, mon cher, qui etes nocturne. Votre
femme vous attend."
Le duc avait repris Violette pour la poser dans la victoria. "Ma femme
m'attend? Est-ce qu'elle vous l'a dit?--Oui. Hatez-vous, car elle va
vous faire une scene." Le comte, jaloux cette fois comme un tigre,
saisit le bras d'Octave qui montait a cote de Violette. "Vous savez,
mon cher, que je ne ris pas apres minuit.--Vous savez, repliqua
Octave furieux, que je vous defends de dire un mot de plus--a moins
que vous ne trouviez un mot spirituel.--Un mot spirituel, je ne suis
pas si bete que cela; la preuve, c'est que je vois bien que vous
n'avez amene cette femme que pour cacher votre jeu! Vous venez de chez
ma femme.--La verite dans le vin, pensa Octave.--Mon cher, dit-il
tout haut, allez voir chez vous si j'y suis.--Oui, monsieur, et je
me vengerai, et je briserai tout, et je jetterai la femme par la
fenetre."
Cette fois, en voyant la colere subite du comte, Octave aurait voulu
reprendre les paroles qu'il avait dites. Il le savait capable de
toutes les folies et de toutes les sottises. "Voyons, lui dit-il,
revenez a vous et ne vous donnez pas en spectacle a la lune; rentrez
chez vous silencieusement, et surtout ne dites pas a votre femme ce
qui s'est passe a votre porte. Sachez-le donc, mon cher, cette
pauvre fille que vous voyez la, baignee dans son sang, vous ne la
reconnaissez pas?"
Le comte se rapprocha. "Comment la reconnaitrais-je? vous la
masquez.--C'est votre maitresse.--Laquelle?" Ce cri partait du coeur.
"Je ne sais pas laquelle, dit le duc de Parisis. Je l'ai trouvee ici
comme je revenais du boulevard Malesherbes, un revolver sanglant a ses
pieds. Tenez, le voila!" Et Octave donna le bijou au comte sans trop
bien savoir pourquoi. "Adieu, mon cher, pas un mot de ceci a
Mme d'Antraygues. Et n'allez pas vous servir du revolver contre
vous-meme.--Pauvre fille," dit le comte, avec des larmes de vin dans
les yeux.
Et tout chancelant sous l'ivresse et sous l'emotion, il se souleva
pour voir Violette. Mais sur un signe d'Octave, les chevaux etaient
partis au galop." Pauvre fille! dit encore le comte, ai-je fait assez
de malheureuses comme cela?" Il regarda le revolver sous le reverbere,
"C'est vrai qu'il est tache de sang! C'est un bijou. Je montrerai cela
demain a mes amis."
A cet instant, Mme d'Antraygues, qui avait assiste toute haletante
du haut de son balcon a cette scene tragi-comique, hasarda ce nom de
bapteme: "Fernand!" Le comte oublia qu'il etait ivre et marcha d'un
pied plus assure jusque sous le balcon. Au nom de Fernand, il repondit
par le nom d'Alice. "Que faites-vous la, mon ami?" Et comme un echo,
Fernand dit aussi: "Que faites-vous la, mon amie?" Naturellement, Mme
d'Antraygues repondit: "Je vous attendais."
Cela etait jete du haut du balcon comme une aumone sur un pauvre.
Fernand ramassa ces paroles d'or et murmura: "Decidement, je ne merite
pas tout mon bonheur."
Il craignit que sa femme n'eut tout entendu. "Alice, est-ce que
vous etes la depuis longtemps?--Non, je viens d'ouvrir la fenetre,
repondit-elle vivement.--Alors vous n'avez pas vu ce fou de Parisis
qui enlevait une femme?--Non, mon ami! Adieu, je meurs de sommeil. Ne
venez pas frapper a ma porte!"
Cette scene d'intimite se passait en pleine avenue, mais les etoiles
seules ecoutaient. Pas ame qui vive au voisinage. Il faut se loger
avenue de la Reine-Hortense quand les maris partent pour la Syrie.
Alice avait ferme sa fenetre. Toutes les femmes ont compris ce mot:
"Ne venez pas frapper a ma porte." Quand M. de Parisis dit au mari:
"Allez voir chez votre femme si j'y suis," il savait bien qu'il y
etait. L'amour a cela de beau dans ses enchantements, qu'il permet a
l'amoureux ou a l'amoureuse de garder l'image aimee. Quand la femme
aime, elle n'est jamais seule.
XXI
LES DEUX RIVALES
C'etait au temps des thes diurnes. Vers quatre heures de l'apres-midi,
Parisis et Mme d'Antraygues prirent le the ensemble, par rencontre,
chez une Havanaise des Champs-Elysees. Il y avait beaucoup de monde.
Quelques figures severes obligeaient au ceremonial; on parlait tout
haut. "Est-ce que vous aimez le the? dit Octave a la comtesse en lui
passant une tasse.--Pas le matin, dit-elle."
Et elle refusa, tout en jetant un regard dedaigneux sur la tasse de
porcelaine anglaise que Parisis avait passee sous ses yeux.
On parlait deja dans tout Paris d'une jeune fille qui s'etait brule la
cervelle la veille dans l'avenue de la Reine-Hortense. "Vous ne savez
pas cela? dit une dame en questionnant Octave avec une bonne intention
de femme.--Comment! dit Octave, je ne sais que cela. Je ne connais
pas la dame, mais c'est moi qui l'ai trouvee "baignee dans son sang,"
comme dira la _Gazette des Iribunaux_.--Il parait que c'etait avenue
de la Reine-Hortense?--Je ne me souviens pas bien, dit Octave;
c'etait peut-etre avenue d'Iena.--On dit que c'est un desespoir de
jalousie?--Si Mme d'Antraygues n'etait pas la, dit audacieusement
Octave, je dirais que la demoiselle a prononce le nom de bapteme de
son mari. Apres cela, il y a tant de Fernands!--Voyez-vous, dit la
maitresse de la maison, on racontera tant d'histoires sur ce coup de
pistolet, qu'on ne saura jamais la vraie. Vous avez raison, madame,
reprit Octave; l'histoire n'a ete inventee que pour cacher la verite."
Et il jeta une citation latine qui lui fit le plus grand honneur chez
toutes ces belles dames qui s'ecrierent en choeur: "Il est inoui! il
voit tout, il est partout, il sait tout!"
Naturellement Octave, en s'en allant, trouva Mme d'Antraygues dans
l'escalier. "Monsieur de Parisis, lui dit-elle, je sais tout; ce soir,
a onze heures, en revenant de chez ma grand'mere, j'irai prendre
le the chez vous.--Par quelle porte?--Par la grande, par celle
de Violette. Moi aussi, helas! j'ai le droit d'avoir mes grandes
entrees.--Vous savez que vous trouverez Violette?--C'est pour elle que
je veux aller chez vous.--Pour lui bruler la cervelle?--Oui, mon mari
m'a donne le revolver."
Le philosophe, ou plutot le moraliste, car il y a un abime entre le
philosophe et le moraliste, aurait etudie avec une bien vive curiosite
les metamorphoses rapides qui s'emparerent de la comtesse d'Antraygues
et de cette jeune fille que Parisis avait surnommee Violette. Les
hommes politiques les plus devoues a leur fortune ne font pas d'aussi
soudaines evolutions,--meme dans les revolutions.
Au lieu de se sauver l'une par l'autre, elles acheverent de se perdre
en se rencontrant. Comme elle l'avait dit, Mme d'Antraygues alla le
soir chez Octave. Il l'attendait dans son petit salon, un journal a la
main. "C'est l'histoire d'hier que raconte le journal, sans doute, dit
Mme d'Antraygues en s'asseyant a cote de lui pendant qu'il lui baisait
le front.--Oui, ecoutez plutot:
"Hier, vers minuit, avenue de Wagram, une jeune fille a recu six coups
de couteau dans la poitrine. On ne doute pas qu'elle n'ait ete victime
d'une fureur jalouse; elle a survecu a cet acte de barbarie; elle a
ete transportee a l'hopital Beaujon. On croit connaitre le nom de
l'Othello. La justice informe."
"Eh bien! voila un journal bien informe.--Quoi! vous doutez du
journal? Mais c'est la loi et les prophetes.--Vous savez que je veux
voir cette jeune fille?--Eh bien! vous vous imaginez qu'elle est
ici? Elle est chez elle.--Je ne suis donc pas mieux informee que le
journal!--Pourquoi voulez-vous la voir?--Parce que la passion qui va
jusque-la est encore de la vertu. Et puis, je ne sais pourquoi, mais
j'aime cette jeune fille."
La comtesse regarda doucement Octave, "C'est peut-etre parce que vous
l'aimez. Puisqu'elle n'est pas ici, je m'en vais.--Quelle etrange
femme vous faites!--Peut-etre. Mais il me semble que cette jeune fille
est pour quelque chose dans ma destinee. Comment va-t-elle?--Mal, mais
elle ira bien. La balle s'est promenee sur le sein sans penetrer; elle
a une forte fievre; j'ai eu peur jusqu'a midi, parce qu'elle n'etait
pas revenue a elle, mais Ricord m'a repondu de sa vie.--Conduisez-moi
chez elle.--Non! je ne ferai pas cette folie. Il faut que les femmes
du monde restent dans, le monde.--C'est l'histoire du Paradis; vous
m'avez ouvert la porte pour m'en aller et je ne la refermerai pas."
Mme d'Antraygues soupira. "C'est fini! je ne m'amuserai plus chez moi,
a moins que vous ne metamorphosiez mon mari en homme amusant. Donc,
si vous ne voulez pas me conduire chez Mlle Violette, car je sais son
nom, j'irai toute seule.--Nous ne ferons pas cette betise-la ni l'un
ni l'autre."
Mme d'Antraygues se leva. "Don Juan, dit-elle a Octave, montrez-moi
donc votre palais. Je suis tout eblouie, ici, moi qui n'habite
pourtant pas une chaumiere."
Elle marcha rapidement, suivie d'Octave, parlant de toutes choses en
femme qui connait un peu toutes choses. "Dites-moi donc, Alice, le nom
de la Dame de Coeur?--Oui! Et de la Dame de Carreau et de la Dame de
Trefle? Je suis trop jalouse pour vous le dire; et d'ailleurs,
j'ai jure sur votre tete que je ne le dirai pas.--Je vous donne ma
tete.--Je n'en veux pas." Ce fut en vain que Parisis insista, Il
embrassa Alice, "Voyez, je vous mets a la question.--J'y resterais
plutot un siecle!" s'ecria Mme d'Antraygues. Et, se degageant des bras
d'Octave: "Adieu, dit-elle tout a coup, je reviendrai."
Octave, qui avait promis a Violette d'aller la voir a minuit, ne
retint pas de force la comtesse. "Demain, reprit-elle, nous nous
verrons aux Italiens." Elle partit. Octave l'accompagna jusqu'a son
coupe. "Adieu. Je vous aime; mais vous n'irez pas voir cette pauvre
enfant?--Non, puisque vous ne voulez pas," Mais Mme d'Antraygues alla
droit chez Violette.
On sait deja que Violette habitait les mansardes d'une petite maison
de l'avenue d'Eylau, perdue dans un de ces vieux jardins de Paris
qui disparaissent tous les jours sous les pyramides de pierres. La
comtesse avait ete bien renseignee, car elle traversa le jardin sans
meme dire le nom de la jeune fille au concierge; elle monta les trois
etages et sonna; une garde-malade vint ouvrir et la conduisit au lit
de Violette. "Je suis une amie inconnue, du la comtesse, je sais tout,
j'ai voulu vous voir et vous serrer la main.--Je ne comprends pas, dit
Violette en essayant de se soulever.--Ne remuez pas, imaginez que je
suis une soeur de charite; si la femme qui vous veille veut se reposer
demain, je viendrai vous veiller moi-meme.--Je comprends de moins en
moins, dit Violette; comment savez-vous qui je suis et ou je suis, moi
qui ne connaissais personne?"
Violette regarda Mme d'Antraygues jusqu'au fond du coeur. "Ah! c'est
vous!" dit-elle en laissant retomber sa tete. Elle avait juge que
c'etait sa rivale. Elle faillit se trouver mal, mais elle eut le
courage de lutter. "Oh! madame, murmura-t-elle d'une voix eteinte,
venez-vous ici pour me railler?"
Et, avec un sourire: "Une femme qui veut mourir et qui ne meurt pas
est si ridicule! mais j'espere que Dieu me fera la grace de ne pas
survivre.--Mademoiselle, je suis venue par un sentiment d'admiration
et de sympathie. Ne voyez pas une rivale en moi, mais une amie.--Apres
tout, madame, dit Violette, l'amitie est si rare qu'il faut toujours
lui dire: Soyez la bienvenue. Je crois serieusement que je vais
mourir, je vous pardonne ma mort" Ce n'est pas une balle qui m'a tuee,
c'est une trahison.
--Pauvre enfant! vous etes comme moi, vous n'etes pas de votre siecle.
Une trahison d'Octave de Parisis! mais vous ne savez donc pas qu'il
trahit toujours le lendemain celle qu'il a adoree la veille. On a
raison des hommes, non pas en se tirant des coups de revolver, mais
en se moquant d'eux.--Mais si on les aime?--dit Violette toute naive
encore et ne craignant pas d'ouvrir son coeur,--si on les aime, on
se moque de soi-meme.--Vous avez un coeur d'or, mais il se bronzera.
Adieu, je suis contente de vous avoir vue, je reviendrai demain.--Oui,
revenez, dit Violette devenue curieuse." Mme d'Antraygues lui serra la
main et partit en lui montrant le plus beau sourire du monde.
La beaute exerce un despotisme qui soumet tout le monde. Si Violette
eut vu venir a elle une figure quelconque--_effigies sine anima_--une
de ces figures qui ne parlent pas au coeur, peut-etre se fut-elle
revoltee, mais elle subit avec je ne sais quelle douceur le charme
invincible de la comtesse; elle sentit d'ailleurs que ce n'etait pas
pour la trahir qu'elle venait a elle. Les coeurs se voient. Violette,
qui n'avait jamais rencontre une amie, se prit a cette amitie
imprevue. Elle s'imaginait d'ailleurs que Mme d'Antraygues ne lui
prendrait plus Octave, comme si son coup de pistolet etait un titre
sacre.
Octave entra chez Violette, cinq minutes apres le depart de Mme
d'Antraygues. "Comment vas-tu?--Bien, si tu m'aimes." Parisis baisa
Violette au front. "N'est-ce pas, reprit-elle, que tu m'aimeras
toujours?" Il ne put s'empecher de sourire. "Je lis ta pensee, dit
vivement la jeune fille; tu m'as aimee, mais tu ne m'aimes plus.--Si
je ne t'aimais plus, serais-je la?--Non, ce n'est pas l'amour qui te
conduit ici, c'est un sentiment de pitie. Je me vengerai.--Et tu feras
bien! dit Octave qui voulait lui donner la soif de vivre.--Tu n'as pas
rencontre ta belle maitresse?--Elle est donc venue? je m'en doutais;
c'etait bien sa voiture qui fuyait vers l'Arc de Triomphe. Elle est
aussi folle que toi. Puisque ta maison devient une maison de fous,
je n'y reviendrai plus.--Octave, tu veux me faire mourir?--Non, je
t'aime, je veux que tu vives; si cela t'amuse, je reviendrai avec
elle."
Le duc de Parisis embrassa doucement Violette. Il passa la nuit a la
veiller. Le lendemain, Ricord declara qu'elle n'en avait que pour une
semaine. "Dis-moi que tu m'aimeras toujours," disait-elle a son amant.
Et il repondait "Toujours!"
Mais le surlendemain il envoya a Violette un adieu en ces mots:
Je crois que nous n'avons plus rien a nous dire, ma petite
Violette. Ne vous tuez plus pour les hommes, redevenez belle.
Prenez une boutique de fleuriste et vendez-y de tout, excepte des
violettes!
Ne voyez pas trop les femmes du monde, elles vous perdraient.
Adieu, je pars pour Londres et je vous embrasse. Tournez la
page--comme celle du livre de la vie.
Point de signature. Octave ne signait presque jamais. Violette tourna
la page en pleurant. Elle s'indigna en y trouvant un bon de dix
mille francs sur M. de Rothschild. Elle le jeta au feu. En le voyant
flamber, elle s'imagina qu'elle avait brule dix mille francs. Elle se
dit: "Il ne sait pas que cela ne vaut pas dix de mes larmes."
Mme d'Antraygues survint. Elle lui conta tout. "C'est beau, cela! dit
Mme d'Antraygues. Je vais ecrire a Octave, il vous enverra vingt mille
francs.--Je ne veux rien, murmura Violette: Je veux mourir."
Violette devint plus malade qu'elle ne l'avait ete. Elle se fut
laissee mourir de chagrin si la comtesse n'etait venue la consoler.
Mme d'Antraygues se consolait elle-meme en la consolant; elle n'avait
pas vu la profondeur de sa chute. Quoique son mari fut de jour en jour
plus indigne, elle reconnaissait qu'elle etait plus indigne que lui.
C'est a la femme bien plus qu'a l'homme que Dieu a confie l'honneur de
la maison. Un amoureux avait franchi le seuil de la sienne: quand il
avait repasse la porte, il etait son amant. Elle ne comprenait pas
cet eblouissement, ce vertige, cet abime. Elle s'armait de toutes ses
vertus pour remonter le courant, pour retrouver ce sommet ou l'on n'a
pas les curiosites de l'orage, mais ou l'on respire l'air vif.
C'en etait fait! Elle devait bientot s'avouer qu'une femme ne se
repent d'un amour que dans un autre amour. C'est la loi fatale, la
vertu ne se reconquiert pas; le Rubicon est facile a franchir, mais si
on se retourne vers l'autre rive, elle est devenue inabordable.
Violette devait-elle, comme Mme d'Antraygues, se repentir de son
premier amour dans les bras d'un second amoureux?
XXII
LE DUC DE PAS LE SOU
Il y avait un secret dans la vie d'Octave, que Mlle Genevieve de la
Chastaigneraye ne lui avait pas dit au bal masque. Nul ne savait ce
secret, pas meme Genevieve.
M. de Parisis passait pour un des hommes les plus riches de Paris; on
parlait de la terre de Parisis comme une des terres les plus fecondes
de la France, on parlait surtout de ses mines d'argent dans les
Cordilleres. On l'avait vu plus d'une fois arriver au club avec une
poignee de pepites d'argent ou un lingot en forme de sabot chinois.
"Quand je pense, disait-il d'un air convaincu, que j'ai cent Indiens
dans les Cordilleres ou on ne trouve que de l'argent, quand je
pourrais avoir cent Californiens qui me trouveraient de l'or!"
Pareillement, ca et la, il lisait tout haut quelques lignes d'un
journal de province, ou on vantait les troupeaux de Parisis, ses
vignes, ses bois et ses champs de betteraves. C'etait une terre
modele.
La fortune lui arrivait par toutes les routes, puisqu'il gagnait aux
courses, puisqu'il gagnait au jeu, au club comme a Bade, a la Bourse
comme chez les dames qui jouent.
On le disait genereux, on le disait meme prodigue; il pensionnait plus
d'un ami et ne regardait jamais ce qu'il donnait aux pauvres.
Quand deux chenapans se battaient, il les payait pour qu'ils
s'embrassassent. Il est vrai que ce spectacle ne lui coutait pas bien
cher. Il renouvelait ainsi l'histoire d'un de ses devanciers, le comte
de Grammont, qui donna un jour vingt-quatre livres a deux voleurs qui
se battaient pour avoir chacun trois louis, quoiqu'ils n'en eussent
vole que cinq.
Tout cela etait un jeu bien joue, car le duc de Parisis n'avait pas
le sou. Mais il cachait sa pauvrete a quatre chevaux comme les vrais
riches cachent leurs millions a deux rosses. A premiere vue, cela doit
paraitre etrange: rien n'etait plus simple.
Quand il etait entre dans la diplomatie, il avait recueilli un million
en rente trois pour cent, en actions de la Banque et en obligations
de chemins de fer. Le chateau de Parisis etait estime deux millions,
total trois millions. Mais il y avait dix ans de cela. Le premier
million dura bien deux annees. Octave avait toujours les mains pleines
et les mains ouvertes; il etait la providence des comediennes, des
dames du Lac, de ses amis; il lui fallait quinze cents francs par jour
pour vivre vaillamment dans le premier feu de la jeunesse, avec son
titre de duc, sa soif de plaisir, ses manieres d'enfant prodigue. Ce
n'etait pas trop. Il ne comptait pas bien, il s'imaginait que deux
millions sont une mine inepuisable: mais toutes les mines s'epuisent,
meme celles des Cordilleres, ou les cent Indiens qui travaillaient
toujours pour lui trouvaient a peine de quoi vivre eux-memes depuis
quelques annees.
Quand Octave etait revenu d'Amerique, il lui avait fallu emprunter par
hypotheque sur son chateau. Il prit d'abord un million. A son retour
de Chine, il ne lui restait plus que la ressource des secondes
hypotheques; on lui preta encore cinq cent mille francs, parce
qu'on savait que, le cas echeant, la terre de Parisis vendue par
expropriation depasserait toujours deux millions. Ces cinq cent mille
francs ne firent qu'une saison. M. de Parisis jouait alors sa vie et
sa fortune en homme qui n'a pas souci du lendemain, decide a vivre
plus tard comme il plairait a Dieu,--ministre a Carlsruhe ou a
Dresde,--ou recueillant des debris de son patrimoine pour planter ses
choux au chateau natal.
Il appartenait d'ailleurs a cette nouvelle generation qui vit au jour
le jour et qui brave le lendemain. Cette generation n'est pas plus
sage que l'autre, mais elle, n'est pas beaucoup plus folle, car la vie
n'est ni une maison de banque, ni un grenier d'abondance. Un galant
homme ne meurt jamais de faim; ceux qui vivent riches pour mourir
pauvres, sont des esprits superieurs a ceux qui vivent pauvres pour
mourir riches, puisque ce sont les vrais riches. Depenser gaiement un
louis, c'est l'avoir; le retenir d'une main avare, c'est le perdre.
Tant et si bien qu'a vingt-huit ans, Octave de Parisis n'avait plus
rien, mais il n'etait pas ruine pour cela: je m'explique.
Je ne parle pas de quelques poignees d'or qui pouvaient lui venir tous
les ans de Lima, puisque le dernier arrivage, apres un silence de
dix-huit mois, n'avait ete que de quelques milliers de dollars; je ne
parle pas de ce qu'il pouvait retrouver dans la vente du chateau de
Parisis, puisqu'il le voulait garder coute que coute; je parle de son
credit qui etait encore un capital. On ne saurait s'imaginer le nombre
de beaux viveurs qui vivent sur leur nom et qui sont encore riches
quand ils n'ont plus d'argent. Pourquoi tous les oisifs ne vivent-ils
pas ainsi? C'est qu'il faut avoir ete riche, c'est qu'il faut avoir le
prestige du nom et de la mode.
Brummel, d'Orsay et les autres dilettantes de la haute vie, ont
toujours vecu en grands seigneurs sans qu'on sache bien avec quoi; un
homme d'esprit disait sans vergogne: "Il faut laisser aux imbeciles le
privilege d'avoir pour les autres une maison, une femme, un cheval
et le reste." Le braconnier prend plus de gibier que le chasseur. Le
trouve-t-il moins bon? Greuze qui fut cocu comme Moliere, disait que
les hommes a la mode sont les braconniers du mariage. Ne sont-ils pas
les braconniers de la vie? Octave de Parisis etait plutot un comte
d'Orsay qu'un Brummel. Il vivait sur sa fortune passee et sur sa
fortune future Il menait toujours grand train, mais ca et la dans le
train des autres. Comment avait-il encore une ecurie de course et des
equipages de chasse? Parce que le jeune marquis de Saint-Aymour lui
avait dit un matin, au retour de Chine: "Veux-tu que nous fassions
courir et que nous chassions ensemble?--Oui. Mais je n'ai pas d'argent
comptant.--Qu'a cela ne tienne, nous compterons plus tard." En
attendant le compte, Octave partageait la moitie des prix gagnes.
C'etait de toute justice. Et naturellement, pour tout le monde,
c'etait Octave qui faisait courir et qui donnait les parties de
chasse.
Il savait bien qu'il payerait tout cela un jour. Il ne doutait pas
qu'un nouveau voyage a Lima ne le sauvat de toutes ces belles miseres.
Parisis n'avait pas de train de maison. On a trouve chez un duc de
ses amis, le jour de l'inventaire, quatre volumes depareilles, un
_La Rochefoucault_, le _Dictionnaire des Actrices de Paris_, le
_Parfait-Ecuyer_ et la _Clef des Songes_. Dans la cave d'Octave, on
eut a peine trouve quatre cents bouteilles depareillees. Il n'avait
pas a s'inquieter de sa cuisine, il etait de tous les diners
officiels: a peine avait-il un jour par semaine a donner aux femmes.
Mais comment s'etait-il bati un hotel avec le luxe des sculptures, des
fresques et des marbres? C'est encore bien simple. Il avait eu le
bon esprit--car il n'etait pas si desordonne qu'on pourrait le
croire--d'acheter un terrain avenue de l'Imperatrice, vendu par
expropriation, a peu pres la moitie de sa valeur. Cela se voit tous
les jours, selon les bruits de la guerre ou les sinistres de la
Bourse. Son notaire n'avait pas eu de peine, une fois l'hotel
commence, a lui trouver par un emprunt de quoi payer le terrain et la
moitie de l'hotel. L'hotel termine, comme il avait grande mine, un
second emprunt etait venu a point. Paris est le pays de la confiance.
Le credit cree des prodiges; si on ne travaillait a Paris qu'avec de
l'argent comptant, on ne ferait pas grand'chose: or, on y remue des
mondes.
Mais comment Octave se payait-il le luxe des femmes? Avec des bouquets
de violettes, des bouquets de lilas blanc, des bouquets de roses-the.
Le plus souvent par des cartes de visite; les courtisanes s'estimaient
bien payees par sa carte de visite quasi royale: n'etait-il pas le
prince des amoureux? Il n'avait pas de scrupule en se rappelant qu'il
avait debute dans la vie par bruler plus d'un million sur l'autel de
madame Venus.
Depuis trois ans, le duc de Parisis avait vecu sans un sou vaillant,
mais sans se priver de rien, tout en restant un des rois de Paris.
Seulement il ne jouait plus guere, parce qu'il ne voulait pas etre
frappe de decheance en dette d'honneur.
On commencait par dire qu'il devait a Dieu et a diable, mais ses amis
attribuaient ses dettes a son insouciance de toutes choses; selon eux,
s'il devait, c'est qu'il oubliait de payer.
Toutefois, il commencait a s'inquieter de cet abime qui s'appelle
la dette privee et qu'il franchissait tous les jours au risque d'y
tomber. C'etait danser sur le volcan: mais on ne faisait plus autre
chose au dix-neuvieme-siecle.
Le duc de Parisis avait bien pense ca et la a quelque beau mariage;
mais plus le mariage est beau, moins la femme est belle. Et puis, il
aimait peut-etre trop les femmes pour aimer une seule femme.
XXIII
UNE REAPPARITION A L'OPERA
Parisis etait a l'Opera avec ses amis, Miravault et Monjoyeux. On
jouait _le Prophete_. On ecoutait religieusement le ballet des
Patineurs.
Miravault, qui vivait a la minute, regardait sans cesse a sa montre;
Monjoyeux jetait ca et la une saillie; Parisis ne regardait pas
l'heure et n'ecoutait pas les beaux mots. Il avait vu apparaitre, dans
une loge de galerie, la jeune fille qu'il avait rencontree au bois de
Boulogne.
C'etait bien elle, c'etait la meme beaute, hautaine et decidee, que
temperaient la grace innee et la douceur du sourire. C'etait bien ce
meme profil idealement sculpte, c'etait la meme chevelure abondante,
retenue dans sa revolte, blonde comme les gerbes mures. Elle etait ce
soir-la plus belle encore: ses bras admirablement modeles, ses epaules
de marbre, son cou ferme et ondoyant a la fois, sa main qui agitait
l'eventail avec la simplicite du haut style, achevaient de seduire
Octave. "Voyez donc la-bas, dit-il a ses amis.--Eh bien! dit
Miravault, c'est la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche
et une jeune fille que je ne connais pas. Mais tu n'as pas le temps de
t'attarder a ces curiosites-la: vois donc l'heure qu'il est. Tu sais
bien qu'on nous attend chez M. Million."
Octave devait emprunter cent mille francs pour une dette de Courses.
Il se tourna vers Monjoyeux: "Puisque vous restez dans ma loge, il
faut que vous me sachiez le nom de cette belle creature. J'espere
revenir d'ailleurs avant la fin du spectacle.--Allons! allons! dit
Miravault, te voila encore avec ta soif de conquetes. Il n'y a rien a
faire par la, mon cher; tu sais bien que la marquise est toute a Dieu,
que la princesse est une ambitieuse qui veut mettre un ecu d'or de
plus sur son blason. Quant a ce qui est de la jeune fille, qui me
semble ce soir faire son entree a l'Opera, tu dois bien juger au
premier coup d'oeil qu'elle est aussi imprenable que le quadrilatere
rhenan. Tout ce que tu pourras faire, ce sera de passer a cote. Viens
vite, M. Million n'attend pas."
Octave serra la main de Monjoyeux. "Vous me direz le nom de cette
jeune fille."
Il etait bien loin de penser que dans la meme loge il voyait du meme
coup trois cartes de son dernier jeu: la Dame de Carreau, la Dame de
Trefle et la Dame de Coeur.
Si l'homme etait toujours dans la coulisse, prendrait-il grand interet
au spectacle?
Octave donc avait prie Monjoyeux du savoir le nom de la jeune fille
qui etait avec la marquise de Fontaneilles dans la loge de Mme
d'Hauteroche. Mais elles etaient parties a la fin du quatrieme acte.
"Ca n'est pas de ma faute, dit Monjoyeux a Parisis, quand il reparut
vers la fin du spectacle: j'ai fait tout au monde pour les retenir;
j'ai dit a l'ouvreuse qu'un duc, un vrai duc, un comte des croisades,
demandait a etre presente a la marquise de Fontaneilles.--Est-ce que
vous avez dit mon nom?--Non.--Mais vous ne me dites pas le nom de la
jeune fille.
--Elle s'appelle Genevieve.--Genevieve de quoi!--Ah! je me suis arrete
au bapteme."
Octave etait furieux. "Genevieve! reprit-il, je connais ce nom-la.
Ah! pardieu, c'est le nom de ma cousine; mais celle-la est une vraie
Parisienne, tandis que ma cousine est une provinciale. Il faudra
pourtant que j'aille voir Mlle de La Chastaigneraye."
Octave tarda d'un jour; le lendemain, quand il se presenta au petit
hotel de sa tante, elle etait partie.
En rentrant chez lui, il trouva parmi ses lettres du matin ce billet
qu'il n'avait pas lu:
Je pars tres mecontente, monsieur mon neveu. J'ai tente deux fois
de vous trouver pour vous dire adieu. Mais monsieur le duc ne
recevait pas. Je ne vous pardonnerai que si vous me faites la
grace de venir a Champauvert. Puisque vous avez peur de votre
cousine, je vous promets que vous ne la rencontrerez pas. Elle a,
d'ailleurs, le plus grand desir de ne jamais vous voir.
Sur ce, monsieur le Duc, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte
et digne garde.
REGINE DE PARISIS.
"Eh bien! dit Octave, j'irai chasser cette annee a Parisis."
XXIV
POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT L'OCTAVE
Octave ne voulait pas--selon son habitude--revoir madame d'Antraygues.
On sait qu'il n'aimait pas se retourner vers le passe. Il aimait plus
les aventures que l'amour, ou plutot il aimait l'amour des aventures
plus encore que les aventures de l'amour.
Mais, trois jours apres, a un bal de la princesse ----, il vit entrer
la comtesse dans toute la souverainete de la jeunesse, de la beaute et
des diamants. Tout le monde s'ecria: "Comme elle est belle!" Faut-il
le dire, la comtesse etait plus belle apres sa chute que dans la
souverainete de sa vertu. L'orage fait eclore le lendemain mille
fleurs inattendues. La vertu a son despotisme, ses contraintes, ses
chaines inflexibles. La passion, quand elle ne rougit pas, quand
elle ne pleure pas, quand elle ne s'humilie pas, a je ne sais quelle
desinvolture irresistible. Chez les femmes du monde, elle s'abrite
encore sous des airs de vertu qui la font plus penetrante, comme
ces adorables voluptueuses de Prudhon, dont les yeux sont a la fois
baignes d'innocence et d'amour. La fable a fait Venus plus belle que
Junon.
M. de Parisis fut pris soudainement d'un vif _revenez-y_, comme disait
Mme de Sevigne. Il alla saluer Alice et lui dit qu'il mourait d'amour.
"Je vous connais, repondit-elle, aussi je ne crois pas un mot de ce
que vous dites."
Tout autre qu'Octave eut ete rejete bien loin, mais il eut bientot
prouve a Mme d'Antraygues qu'il ne l'avait pas revue parce qu'il
n'avait voulu revoir Violette. "Vous savez qu'elle vous attend
toujours?--Oui, mais c'est fini. Le coup de revolver a tue mon
caprice. Je n'aime pas ces betises-la. Comment voulez-vous revoir un
sein de femme qui a ete ensanglante?--Mais ce sang coulait pour vous,
monstre charmant!--Plus un mot de Violette. Qu'avez-vous fait de
votre belle jeunesse depuis notre derniere rencontre?--Je vous ai
hai.--C'est toujours par la que l'amour commence.--Que l'amour finit."
On jasait autour d'Octave et d'Alice. Quoiqu'il ne mit pas beaucoup
d'orgueil dans ses aventures galantes, il ressentait bien quelque
plaisir a etre accuse de cette conquete.
Comme Mme d'Antraygues semblait decidee a ne plus le recevoir ni a ne
plus revenir chez lui, il la menaca d'un air degage de se consoler
avec une de ses amies qui etait surnommee la consolatrice des affliges.
Elle aima mieux, tout bien considere, qu'il vint se consoler chez elle,
ou il restait encore un tete-a-tete en porcelaine de Sevres--pate
tendre.
Le lendemain, a minuit, quand M. de Parisis se retrouva chez la
comtesse, il lui fallut vaincre sa rebellion par toute la comedie du
sentiment. "Ah! vous voila a mes pieds. Je vous attendais la. Eh bien,
restez-y, mon cher duc.--Toujours, dit Octave en joignant les mains
sur les genoux de la comtesse.--Je ne puis m'empecher de penser, en
vous voyant ainsi en adoration plus ou moins railleuse, que dans les
pieces de theatre, c'est toujours a ce moment critique que le mari
frappe a la porte. Prenez garde a vous!"
La comtesse avait a peine acheve ces mots, qu'on frappa trois coups a
la porte. Les amoureux ne raillerent plus. Octave fut moins de temps
a se remettre debout qu'il n'en avait pris pour s'agenouiller. Il
interrogea Mme d'Antraygues du regard. Mais, pour toute reponse, elle
appuya le doigt sur ses levres agitees.
On frappa encore trois fois. "Ce n'est pas mon mari, dit la comtesse,
car Gladiateur n'a pas aboye." Modele des petits chiens de garde: elle
ne l'avait appris a aboyer que contre son mari. Qui donc a dit que le
chien etait l'ami de l'homme?
"C'est egal, reprit Alice, jetez-vous sur le balcon!" M. de Parisis
obeit. Il ouvrit la fenetre en homme experimente. Jamais un voleur
ou un amant n'avait fait moins de bruit. "N'a-t-on pas frappe?
demandait-elle en jouant l'innocence.--Comment donc! je ne fais que
cela! cria d'Antraygues."
Mme d'Antraygues ferma la fenetre, deploya les rideaux et poussa un
fauteuil dans l'embrasure, tout en disant: "Ah! c'est vous, mon ami!
Est-ce que vous voulez que je vous ouvre la porte?--Vous le voyez
bien, puisque je frappe depuis une heure!--Dites-moi ce que
vous voulez?--Je n'ai pas l'habitude de parler par le trou de la
serrure.--Puisque vous avez la cle?"
Mme d'Antraygues etait bien sure de la lui avoir prise.
Le comte frappa encore trois coups; mais cette fois avec le pied,
comme signe de haute impatience. "En verite, mon cher, vous n'aimez
pas a parlementer. Je me couchais; je remets ma robe. Faut-il faire
la conversation? Faut-il vous lire le journal du soir? On annonce que
Mlle Patti se marie et que Mlle Brohan divorce.--Pardieu, le monde est
un malade qui n'est jamais tourne du bon cote."
La comtesse ouvrit. "Vous faites des maximes comme votre cousin La
Rochefoucauld? Je ne parle pas de l'ancien.--Merci, ma chere; tous
les La Rochefoucauld sont bons, meme les mauvais. Vous ne savez pas
pourquoi je viens vers vous a une pareille heure?--C'est vrai, vous ne
rentrez jamais que vers quatre ou cinq heures du matin. Or il est a
peine minuit.--J'ai jure de ne plus jouer et je vous supplie de me
lier les mains. J'ai joue ce soir pour la derniere fois. J'ai perdu
pres de sept cents louis; mais, en verite, c'est une bonne fortune,
puisque je ne jouerai plus. Ah! ma chere, je vais redevenir un homme
de l'age d'or."
Et le comte ajouta, comme se parlant a lui-meme: "Quand j'aurai paye."
Mme d'Antraygues avait entendu. "Quoi! vous n'avez pas paye?--Oh! cela
se fait toutes les nuits. On joue sur parole. C'est la derniere parole
d'honneur.--Si vous n'avez pas paye, je suppose que ce n'est pas faute
d'argent." Le comte prit dans la poche de son gilet une piece de cent
sous a l'effigie de Louis XVIII, trouee en trois endroits, un vrai
fetiche qui naturellement lui avait toujours porte malheur, "Faute.
d'argent madame! Mais voyez donc cet objet d'art!--C'est tout ce
qu'il vous reste?--Oui, ma chere, avec notre piece de mariage.--Nous
parlerons de notre piece de mariage demain, monsieur. En attendant il
faut payer."
Et Mme d'Antraygues, qui ne comptait pas encore, ouvrit son
chiffonnier. "Vous etes aimable, lui dit son mari, de considerer les
billets de banque comme des chiffons. Comment faites-vous pour
en avoir toujours?--C'est que je ne joue pas. Combien vous
faut-il?--Donnez-moi seulement dix billets roses.--Cinquante mille
francs, dit-elle, les voila. Mais vous voyez ce qui me reste.--Vous
etes un ange, Alice."
M. d'Antraygues se pencha pour baiser la main de sa femme. Il ne donna
pas le baiser. Il avait vu sur le tapis un gant qui ne lui parut pas
un gant de femme.
Il le ramassa. "Madame, voulez-vous essayer ce gant-la?" Il tenta
violemment de ganter sa femme. "Je m'en doutais, lui dit-il, vous
gantez maintenant l'Octave." Et il rit de son mot pour dissimuler sa
colere.
Il se demanda serieusement s'il allait tuer Alice. "Adieu, madame,
je vais payer pour l'honneur de la maison que vous protegez si bien.
Demain, je vous rendrai cet argent avec les interets!" Il partit.
Toute cette scene n'avait pas dure une demi-minute. Alice courut a l'a
fenetre. "Nous sommes perdus! Il a ramasse un de vos gants, il a
joue sur le mot, il m'a demande si je gantais l'Octave.--Soyez sans
inquietude, dit Octave, mes chevaux m'attendent rue de Courcelles, je
serai au cercle avant lui." Et il baisa la main que M. d'Antraygues
n'avait pas voulu baiser. "Octave! Octave!--Adieu! adieu!"
Quand M. d'Antraygues arriva au cercle, il trouva M. de Parisis a une
table de baccarat. Il lui tendit son gant au bout de sa canne. "C'est
votre, gant, n'est-ce pas? Oui, dit Octave, si vous n'etes pas
content, gardez-le."
Et s'adressant a tous les spectateurs. "Messieurs, nous nous battrons
demain, M. d'Antraygues m'a trouve chez sa maitresse. Pas un mot, car
si Mme d'Antraygues le savait!"
Le duel fut terrible. Tous ceux qui tiennent une epee s'en souviennent
encore. On se battit dans le parc d'une villa du bois de Boulogne. M.
d'Antraygues, blesse a la main, ne voulut pas cesser le combat. Il dit
que c'etait un duel a mort. Il atteignit Octave a l'epaule, il vit
jaillir le sang, mais ce ne fut pas assez. Il eut beau faire, Octave
se contenta de se defendre par de simples oppositions de quarte et de
six. A chaque nouvelle attaque, il se retrouvait a la meme parade.
Mais M. d'Antraygues lui perca la main. Octave, toujours souriant,
Octave reprit son epee de la main gauche et desarma deux fois son
adversaire.
Les temoins se jeterent entre eux et declarerent que l'honneur etait
satisfait. Mais on recommenca. D'Antraygues se battit en furieux. Il
finit par se jeter sur l'epee savante de Parisis. Le sang jaillit de
la poitrine. Il tomba en rugissant et en agitant son epee. "Eh bien!
dit-il aux temoins avec un rire horrible, l'honneur est-il satisfait?"
L'honneur n'eut ete satisfait que si M. d'Antraygues avait force
l'amant de devenir le mari. Le duel n'etait pas fini: Il recommenca
entre M. d'Antraygues et sa femme.
Quand le comte fut porte chez lui, il demanda la comtesse. On lui
apprit qu'elle etait partie a l'heure meme du duel et on lui remit
cette lettre:
_Adieu, monsieur, je vais en Irlande chez ma grand'mere. Nous n'avons
plus besoin de separation de corps, puisqu'elle est faite depuis
longtemps, ni de separation de biens, puisque vous les avec manges.
Adieu._
Alice.
Avec la meme encre elle avait ecrit a Octave:
Decidement, votre amour porte malheur. Vous avez presque tue
Violette et vous m'avez exilee.
Je ne vous dis pas ou je vais, parce que vous n'y viendriez pas.
Alice.
XXV
UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS
Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu ca et la, comme Rodolphe
de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en
Allemagne, quoiqu'il n'aimat pas beaucoup la rive droite du Rhin.
En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompe. Un de ses
amis, Guillaume de Montbrun, devait epouser Mlle Lucile de Courthuys
a la chapelle du Senat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le
lendemain, la nouvelle devait eclater par tous les mondes de Paris.
Comme Octave, Guillaume etait de tous les mondes, du meilleur et
du plus mauvais. Il alla des l'aurore reveiller le duc de Parisis:
"Pourquoi viens-tu si matin?--Parce qu'il n'y a pas un jour a perdre.
Tu m'as promis d'etre toujours la pour mes affaires d'honneur; voila
pourquoi je te reveille.--Parle; un duel?--Oui, un duel a mort: je me
marie."
Octave se souleva sur l'oreiller. "Pourquoi cette mauvaise
plaisanterie?--Parce que j'ai trouve une jeune fille adorable; je ne
te l'ai pas dit plus tot, connaissant tes allures, tu me l'aurais
enlevee. Et pourtant celle-la, Dieu merci! n'est pas une de celles qui
se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!--Un
ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare a ta
table.--Ne parlons pas d'argent.--Tu as raison; on n'en a jamais et on
en a toujours.--Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancee
ni de la dot.--A propos, que va dire cette belle dame que j'ai
entrevue une fois sous les ombrages de la Valliere, a Versailles?
Elle etait bien voilee, mais je crois qu'elle etait bien jolie. Elle
marchait comme une reine, et si depuis elle a boite comme Mlle de la
Valliere, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec
toi.--C'est precisement pour te parler d'elle que je suis venu
ici.--Alors, c'est elle qu'il faut que j'enleve?--Je ne vais pas
jusqu'a te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent
montre mon ami....--Explique-toi, sphinx."
Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. "Voila. Je suis
adore comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien
que quand une autre femme est la, c'est de toute antiquite.--Ah! mon
ami, comme tu es malheureux si tu es aime!--Ne m'en parle pas, tu
sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plenipotentiaire en
disponibilite, il faut que tu ailles bravement chez la dame en
question, et que tu lui arraches son amour du coeur.--C'est simple
comme tout. Je vais a elle et je lui dis: "Madame, n'aimez plus mon
ami Guillaume, parce qu'il a confie les destinees de son coeur a une
autre femme." Et quand j'aurai parle, la dame dira: "Je ne l'aime
plus." Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle
poignarde la blanche epousee?--J'ai peur de tout; j'ai peur surtout
qu'elle ne se poignarde elle-meme. Quand une femme tombe dans la
betise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.--Alors tu feras
bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'a la lune de miel.--Ah!
s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la
nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de
tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour
qui finit....--Voila pourquoi tu recommences.--Ne rions pas, c'est
serieux."
Guillaume de Montbrun se leva et porta a Octave, toujours couche,
une enveloppe cachetee a ses armes, renfermant une cinquantaine de
lettres, autant de pales souvenirs deja scelles dans le tombeau.
"Voila ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras a deux heures;
son mari ne rentre qu'apres la Bourse....--Ou, naturellement, il est
heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?--Elle
s'appelle Mme ... Mme de Revilly.--En verite! Je ne l'ai jamais vue,
mais on m'a dit qu'elle etait charmante.--Elle ne va jamais dans le
monde. Elle s'etait emprisonnee dans notre amour avec une fenetre
ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et
le diable.--Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable.
Donc je porterai ces lettres a Mme de Revilly. Et tout naturellement
tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des
noces il lui prenait fantaisie de les envoyer a ma femme, Lucile ne me
pardonnerait pas d'avoir ecrit a une autre avec une pareille eloquence
de coeur."
Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. "Je te trouve beau,
en verite, de t'inquieter de pareilles billevesees. Ta femme te
pardonnera d'autant plus que ton eloquence sera plus belle. Mais
enfin, tu veux briser, brisons."
Octave regarda la pendule. "Dix heures. Je n'aurai pas le temps de
m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel a arranger, ce qui veut dire
qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que
je n'ai pas de rancune; ta chaine a briser--o esclave blanc qui en a
deja une autre;--un nouveau cheval a montrer, je veux dire a monter au
Bois; un diner officiel et un bal a l'ambassade d'Autriche. Enfin, a
minuit je pourrai commencer ma journee.--Je sais bien que tu es comme
le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un
grain d'or."
M. de Montbrun s'etait leve: "Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout
ce qu'il faut dire a la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes
dettes.--Oui, on se marie pour echapper a une maitresse qui vous
ennuie et on met cela sur le dos de ses creanciers. Sois tranquille,
je suis un excellent avocat pour ces causes desesperees. Sais-tu
pourquoi?--Parce que cela t'amuse.--Parce que c'est une etude de
femme.--Et parce qu'on n'apprend a connaitre la femme qu'apres avoir
mis le scalpel dans tous les coeurs.--Oh! je ne suis pas si medecin
que cela.--Je reviendrai chercher la reponse a six heures.--Oui, tu
me trouveras; c'est l'heure ou je m'habillerai pour aller diner."
Les deux amis se serrerent la main. "N'oublie pas qu'elle demeure
boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as
demande du feu pour allumer ton cigare? c'etait sous sa porte
cochere. Que Dieu te conduise!--Sois heureux, va cueillir des fleurs
d'oranger."
A deux heures, M. de Parisis descendait a pied le boulevard Haussmann,
tout a sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause,
il cherchait de bons arguments. "C'est la que demeure la belle,
dit-il tout a coup en regardant un petit hotel d'architecture trop
composite.--Mme de Revilly? demanda-t-il."
Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait
deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait
qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de
l'escalier, qu'il etait dans une bonne maison.
Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour
lui dire d'entrer. Il fut quelque peu desappointe en voyant deux dames
au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-la. Toute femme
du monde qu'elle etait, la maitresse de la maison ne put masquer une
vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. "Je ne m'attendais pas
a cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.--Madame,
j'etais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous
dirai, pour m'autoriser a me presenter ainsi devant vous, sans avoir
eu l'honneur de vous etes presente."
La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Apres
de profondes reflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et
sortit sans qu'on fit de bien grands efforts pour la retenir.
M. de Parisis avait deja etudie la dame du logis. Elle etait fort
jolie, dans tout l'epanouissement de la seconde jeunesse, qui est
peut-etre la vraie. "Madame, reprit Octave avec gravite, pouvez-vous
m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthese de
cinq minutes dans vos trois heures de reception?--Je ne reponds de
rien, dit la dame, plus surprise encore qu'a l'arrivee d'Octave,
seulement vous avez toutes chances de n'etre pas trouble, car les
vraies visites ne commencent qu'a quatre heures, mais surtout au
retour du Bois. Parlez, monsieur.--Eh bien! madame, je vais droit
au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous ete a la comedie? Oui,
n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous etes une heroine de roman
ou un personnage de comedie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la
vie du coeur?--Je ne comprends pas bien.--Il me semble que je vous ai
vue a cette premiere representation d'une comedie ou il y a une jeune
fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimee. Le comedien est
tres amoureux de la jeune femme, mais il va epouser la jeune fille;
c'est la loi du monde."
La dame avait pali. Octave se tut un instant pour voir ce qu'elle
dirait, mais elle garda le silence. "Vous vous rappelez, reprit
Octave, que l'amoureux a si peur de lui, qu'il prend un ambassadeur
pour le supreme adieu a sa maitresse."
A ces derniers mots, la dame se leva et s'ecria: "Il se marie! Je
l'avais devine. Il y a huit jours que j'ai senti un coup au coeur."
Et la dame retomba atterree sur son fauteuil.
M. de Parisis se leva a son tour pour lui prendre la main. "Il se
marie, madame, mais il vous aime. Il vivra a cote d'une autre, mais il
vivra dans votre souvenir tout vivant. Que voulez-vous, le monde est
ainsi fait! Voila pourquoi l'ame aspire toujours a une autre patrie,
ce qui prouve que le divorce doit etre decrete."
La dame semblait ne pas entendre. "Mais, monsieur, c'est impossible;
a-t-il donc oublie que je lui ai tout sacrifie, mon honneur et
l'honneur de ma maison? Songez donc, monsieur, que mon mari sait tout
et m'a maudite. Il ne veut pas me revoir. Le scandale n'a pas eclate,
parce que mon mari est un galant homme. Mais il m'a exilee de ma
famille. Me voila seule! seule! seule!"
La dame se leva. Elle etait effrayante de paleur et de desolation.
--"Il ne me reste que le desespoir, il ne me reste que la mort.--Tout
s'arrange, madame. Le bien enfante le mal, comme le mal enfante le
bien.--Eh! monsieur, je ne me paye pas de phrases, quand on m'a dit:
"A la vie, a la mort," j'ai subi fatalement cette passion, parce
que votre ami mourait de n'etre pas aime. Si vous saviez comme j'ai
resiste, comme je lui cachais mon coeur, comme je m'attachais a mon
devoir? Et maintenant que je suis tombee comme toutes les femmes qui
tombent, par sacrifice, il s'en irai gaiement, sans souci de mes
larmes, faire le bonheur d'une autre. Non, je ne le veux pas! le
scandale eclatera plutot, tant pis! Je lui montrerai qu'on ne me
traite pas comme une poupee. Quand il entendra mes sanglots, il ne
voudra pas me condamner a mort. Mais il n'a donc pas de coeur, votre
ami? Et moi qui ne croyais qu'a son coeur!"
La dame avait dit tout cela avec un accent de passion qui emut
beaucoup M. de Parisis. "Voila une vraie femme," se dit-il. Ce qui
ne l'empecha de prendre les lettres et de les presenter a l'Hermione
farouche. "Ce sont vos lettres, madame." La jeune femme bondit. "Mes
lettres!" Elle les prit et les jeta au feu. "Oh! non, dit Octave, cela
brulerait trop vite."
L'enveloppe brulait deja. Il reprit les lettres dans l'atre. "Et il
s'imagine que je vais lui rendre les siennes? Non, monsieur! qu'il
vienne plutot m'arracher le coeur. Ah! si vous saviez...."
La jeune femme retomba pour la troisieme fois sur son fauteuil. Cette
fois, elle etait a demi morte, son coeur battait a tout rompre, elle
chercha son flacon. M. de Parisis le saisit sur la cheminee et le lui
fit respirer. "Monsieur, lui dit-elle, vous aller me trouver bien
ridicule. Je sais qu'on ne permet pas a une femme d'avoir du coeur,
mais enfin, puisque vous etes son confesseur,--(une indiscretion
que je ne comprends pas, tout galant homme que je vous reconnaisse),
--soyez le mien aussi. Vous comprenez que je ne suis pas de celles
qui donnent toute leur vie pour un caprice. Si j'ai fait cette chute
profonde, c'est que je croyais le retrouver toujours avec moi dans
l'abime. Pour moi, la solitude c'est la mort. Dites-le-lui bien.
--Mais, madame, vous voulez vous abreuver d'ideal sans mettre les
pieds sur la terre. Songez donc que s'il se marie, c'est parce qu'il
n'a pas d'argent.--Il n'a pas d'argent! Ne dirait-on pas que je lui ai
mange son argent? Il ne s'est pas ruine avec moi, Dieu merci! Je ne
lui ai jamais coute que des bouquets de lilas blanc.--Je n'en doute
pas. Mais enfin, il n'a pas d'argent. Le mal etait fait depuis
longtemps. Que voulez-vous qu'il devienne, lui qui se reveille
ambitieux et qui porte un beau nom: noblesse oblige?--Oui, noblesse
oblige a etre un honnete homme. Qu'importe s'il n'a pas d'argent,
puisque j'en ai, moi!"
Octave sourit. "Pardon, madame, vous estimez trop mon ami pour le
soumettre a ce regime-la, et moi je vous estime trop pour ne pas
attribuer cette parole a la colere.--Mais, monsieur, ma fortune est a
moi. Si bien a moi que mon mari, brouille a mort avec moi, vient de
partir pour une de mes terres.... Mais vous avez raison: je suis
folle, je ne sais plus ce que je dis. Votre ami est un lache, car,
s'il m'aimait, il ne dirait pas qu'il n'a plus d'argent.--Que
voulez-vous? l'homme n'est pas parfait; celui-la vous a adoree, il
vous aime encore; sa mauvaise destinee l'arrache a son bonheur. Il
faut lui pardonner.--Lui pardonner! jamais! Dites-lui qu'il vienne, je
veux lui parler.--Oui, mais il ne veut pas vous entendre; il sait trop
que vous parlerez bien et que vous aurez raison."
Octave se dit a lui-meme: "Eh bien! j'ai ete bien mauvais avocat, ou
la cause etait desesperee. Je n'ai plus qu'a battre en retraite."
Et s'inclinant vers la jeune femme: "Madame, voici vos lettres;
voulez-vous me donner celles de mon ami?--Monsieur, je ne veux pas de
mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont
a moi comme les miennes sont a lui.--C'est irrevocable?--J'ai dit.
Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.--Je savais
bien, madame, que vous me diriez ce mot-la, mais je sais le traduire."
Et se rapprochant de la jeune femme: "Vous le haissez bien, n'est-ce
pas, madame?--Oui, dit-elle en cachant ses larmes."--Elle reprit sa
dignite: "J'en mourrai. Dites a Horace....--Horace! s'ecria M. de
Parisis."
Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout
emerveille. "Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est
Guillaume.--Guillaume! quel Guillaume?"
Octave se demanda si elle jouait la comedie. "Voyons, vous le
connaissez bien! Guillaume de Montbrun."
La jeune femme partit d'un grand eclat de rire. "M. de Parisis, vous
vous etes trompe de porte; adressez-vous a cote.--Vous n'etes donc pas
Mme de Revilly?--Non, je suis Mme d'Argicourt." Ils riaient tous
les deux de cette meprise de comedie--de comedie a faire.--"Tout
justement, reprit la jeune femme, Mme de Revilly etait la quand vous
etes arrive.--C'etait elle; voila donc pourquoi, quand j'ai demande
au concierge Mme de Revilly, il m'a dit de monter.--Oui, monsieur de
Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-la se consolera.--L'amour
console de l'amour.--Si j'ai un conseil a vous donner, c'est de lui
dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime
plus.--Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais
diplomate. Desormais, je serai plus feminin."
Octave et Mme d'Argicourt etaient devenus les meilleurs amis du monde.
Elle etait si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle
se jetait dans les bras de M. de Parisis.
Il devina ce mouvement. "Ah! madame, dit-il en jouant une passion
subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-meme!"
Cependant une pensee serieuse etait venue frapper le coeur de Mme
d'Argicourt; elle pencha la tete et prit l'attitude d'une de ces
belles repenties que peint si eloquemment et si simplement Mlle de la
Valliere dans sa lettre a Mabillon.
Une profonde expression de tristesse s'etait repandue sur sa figure.
M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle
et prit sa main retombante. "Et moi qui me croyais heureuse!
dit-elle.--Puisqu'on vous aime toujours, madame!" Elle releva la tete
avec energie, tout en degageant sa main: "Mais, monsieur, c'etait un
secret a deux! Vous etes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je
n'oserai plus etre heureuse!"
Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la
colere. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave
venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude a deux--car
l'amour, meme a Paris, est toujours une solitude a deux--etait pour
jamais violee. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait la
avec son sourire railleur, au spectacle des scenes les plus intimes.
C'etait le diable lui-meme qui etait venu jeter une lumiere fatale sur
le secret de sa vie.
Et, comme Mme d'Argicourt etait toute a l'emotion du moment, elle
s'abandonna comme un enfant a sa colere et a sa douleur.
Octave etudiait ce caractere tout primesautier, avec une vive
curiosite. "Voila, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce
qu'elle fait; je suis sure que quand elle est avec son amant, elle ne
va pas chercher midi a quatorze heures."
Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idees. Elle
paraissait le prier de la laisser a son chagrin; mais il eut trouve
indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhetorique, une si
belle creature.
Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosite seule ne
l'aiguillonnait pas. "Quoi! madame, parce qu'un galant homme a
surpris, comme par une fenetre ouverte, que vous vous consoliez du
mariage par l'amour, vous allez vous emouvoir de cela? Il est passe,
le temps des heroines qui pleurent. Vous etes trop belle pour
pleurer.--Vous avez peut-etre raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant
son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais a force d'amour je veux
elever ma passion jusqu'a l'heroisme. On ne condamne pas tout a fait
une femme quand elle subit son coeur.--Madame, on ne condamne jamais
une femme quand elle a votre adorable figure. "Belle figure, belle
ame," dit Lamartine.--Je suis belle? je ne m'en doutais pas.--Est-ce
qu'il ne vous trouve pas belle, lui?--Peut-etre. C'est un esprit
taciturne qui m'aime en silence.--Et comment s'appelle-t-il, cet
Horace heureux?--Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle...." Mme
d'Argicourt s'interrompit. "Il s'appelle l'Amour.--Et vous etes bien
heureuse?--Oh! bien heureuse!"
C'etait l'expansion de la joie apres les mouvements de la colere et de
la jalousie. Les levres s'agitaient comme des roses apres l'orage.
"Eh bien! puisque vous etes si heureuse, madame, il faut que je vous
embrasse; cela me portera bonheur." Mme d'Argicourt ne voulait pas,
mais Octave l'appuyait sur son coeur. "Un baiser fraternel, n'est-ce
pas? dit-elle en jetant sa tete en arriere.--Oui, le baiser de Rene
a sa soeur." Mme d'Argicourt presenta son front, mais M. de Parisis
descendit jusqu'aux levres. "Ce n'est pas de jeu," dit-elle gaiement.
La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fut, etait une des plus
luxuriantes creatures que la Bourgogne envoie a Paris. Or, on sait que
la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif.
C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne meme que tetent
les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme
d'Argicourt.
C'etait une femme de trente ans, qui avait epouse un gentilhomme
campagnard sans relief, sans caractere, sans energie, un de ces hommes
comme il y en a tant, qui sont nes pour mourir sans avoir vecu, parce
que la fee Passion n'est pas venue a leur berceau.
Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune,
n'avait epouse M. d'Argicourt que pour son titre de baron. _Dans la
ville de Dijon_ ... la belle Dijonnaise avait voulu eblouir tout le
monde par l'eclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari
dont les vignes, usees depuis longtemps, ne devaient plus enivrer
personne; voila pourquoi, vers la troisieme annee, la belle Dijonnaise
ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier.
Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maconnais; avec
son amant, elle avait goute au vin de Nuits et au vin de Tonnerre.
Mais elle n'en etait pas encore aux grands crus.
M. de Parisis lui revela, dans cette etreinte de dix secondes, je
ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanee qui l'enivra
subitement.
L'amant qu'elle adorait n'etait un dieu que dans son imagination. M.
de Parisis, qui lui etait de cent coudees superieur par la beaute,
par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie
donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitie de son
prestige. Il y a des magnetismes despotiques qui enchainent une femme
et bouleversent son ame. On avait dit d'Octave: "Tout ce qu'il touche
devient feu," comme on dit du soleil: "Tout ce qu'il touche devient
or." En effet, quand il avait touche une femme, elle pouvait s'envoler
impunement de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir.
C'est que nul n'avait plus de force dans la grace, plus de feu dans la
passion.
Mme d'Argicourt etait enivree.
Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait
penetre dans son ame et dans son sang; elle le subissait sans revolte,
comme si ses bras fussent enchaines dans les roses. Octave, penche
au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et repandait le
sien sur ses yeux comme pour l'aveugler.
"Je crois que vous etes le diable," murmura-t-elle.
Le timbre retentit une fois. La jeune femme se degagea et tourna
sa tete vers la glace. "Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute
decoiffee." Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'etait
pas homme a rester cloue a la cheminee pour recevoir une visiteuse
quelconque, il ne considerait pas la partie comme perdue. Il suivit
Mme d'Argicourt, qui etait deja a sa toilette. "Pourquoi fermez-vous
la porte? lui dit-elle.--Parce que je suis entre.--Et pourquoi
etes-vous venu?--Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les
cheveux.--Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.--Je
suis fou, madame, parce que je vous ai vue."
Mme d'Argicourt, qui s'etait assise devant sa toilette, venait de se
relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arreta au passage.
"Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi desordonnes que
tout a l'heure et vous font mille fois plus belle encore."
Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses
bras. "Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.--Et moi qui vous
attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aime que vous." Et,
sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme.
"Mais c'est une tyrannie! Me voila encore toute decoiffee; je vais
crier.--Je vous ferme la bouche."
Ci-git un troisieme baiser, "Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tete
perdue, je voudrais vous battre." Octave souriait, tout en regardant
Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur.
"Je suis au desespoir. Si nous rentrons par la tous les deux, ce
sera un scandale.--Aussi suis-je bien determine a rester ici."
Mme d'Argicourt essaya de railler: "Comme si vous etiez chez
vous!--L'amour est toujours chez lui, madame."
On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de
sa maitresse; il arrive meme que, par la comparaison, on peut a jamais
demonetiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'etait jetee tout eperdue
dans les bras du sien, parce qu'il etait un autre homme que son mari.
Maintenant qu'elle voyait face a face cet irresistible Parisis, dont
les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empecher de mesurer les
tailles: Octave depassait Horace par toutes les superiorites, par son
titre de duc, par sa beaute hautaine, par son esprit railleur.
Elle avait jusque-la appele son amant son ange et son dieu,--style
dijonnais,--mais Parisis avait du demon, il sentait l'enfer. Elle
risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent
trop le paradis.
Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se
mit au piano et joua la valse des Roses. "Un tour de valse," dit
Octave en prenant Mme d'Argicourt a la ceinture. C'etait la ceinture
de Venus: on la denoue en y touchant.
La visiteuse joua merveilleusement cette adorable valse qui a enivre
toutes les belles pecheresses depuis cinq ans. Et quand resonna le
dernier soupir--de la valse--et de l'amour: "Oh! mon Dieu! dit tout a
coup Mme d'Argicourt, Et ma visiteuse!--Oh! mon Dieu! dit tout a coup
Octave. Et mon ambassade!"
XXVI
LA VALSE DES ROSES
Octave ne fut pas plus tot dans l'escalier de Mme d'Argicourt, qu'il
pensa a Mme de Revilly.
Il se demanda comment il allait jouer son role; mais comme il etait
de ceux qui ne croient qu'a l'inspiration du moment en toutes choses,
comme il savait que le plus souvent les plus belles batteries perdent
leurs feux dans un siege, a l'heure meme ou un accident, une trahison,
une defaillance, un acte d'heroisme donne la place a l'ennemi, il
resolut d'aborder, sans parti pris, la maitresse abandonnee.
Il se presenta a sa porte. Elle etait rentree apres sa visite a sa
voisine, mais elle venait de sortir encore.
Apres tout, cela se trouvait d'autant mieux qu'il n'avait pas cinq
minutes a perdre pour monter a cheval.
Il arriva un peu tard au Bois, mais il ne manqua pas son effet. Le
cheval qu'il voulait presenter, une bete bien nee, recueillit les plus
vives admirations. Tous les hommes disaient autour d'Octave: "Il n'y a
vraiment que Parisis pour faire de pareilles trouvailles." Toutes les
femmes disaient: "Il n'y a que lui pour monter comme cela un si beau
cheval."
Il pensait vaguement a Mme de Revilly et a son ambassade, quand tout a
coup il vit la jeune femme en caleche qui jouait de l'ombrelle, comme
la princesse T---- joue de l'eventail. "Elle est decidement fort
jolie," dit-il en s'inclinant avec un sourire.
Au Bois, on n'est jamais inquiet du salut qu'on donne, il y a toujours
quelqu'un pour le rattraper. Mme de Revilly prit le salut pour elle.
"M. de Parisis!" dit-elle.
Une legere rougeur se repandit sur sa figure. Elle salua elle-meme
avec une grace charmante, comme une femme du monde qui n'est pas
tout a fait du haut monde, quand elle est saluee par le prince de
Metternich, le comte Walewski ou le duc de Persigny. "C'est bien, dit
Octave, nous voila de vieilles connaissances, car c'est la seconde
presentation. Quand j'irai chez elle demain, nous pourrons deja parler
du passe."
Il constata qu'elle etait fort jolie.
En remontant l'avenue de l'imperatrice, Parisis revit Mme de Revilly;
cette fois il put s'approcher de la caleche. "Pardonnez-moi, madame,
si j'entre sans frapper trois coups."
C'etait une femme d'esprit, elle repondit tout de suite: "Il n'y a
personne, monsieur.--Je viens, madame, vous demander une audience de
cinq minutes.--Une audience! monsieur, vous vous imaginez donc que
j'accorde des graces.--Quand ce ne serait que la grace de vous
voir!--C'est une grace que je n'accorde jamais chez moi, car je ne
recois que mon mari, et il ne me regarde pas. Allez-vous ce soir au
bal de la ville, voir les princes etrangers?--Oui, si vous voulez
m'accorder mes cinq minutes."
A ce moment, le cocher, qui ne s'inquietait pas de la conversation,
s'eloigna trop de l'allee des cavaliers pour qu'Octave put entendre
la reponse de la jeune femme; mais par l'expression du signe d'adieu
qu'elle lui faisait, il jugea qu'elle serait tres accessible le soir
dans la solitude de la foule panachee de l'Hotel-de-Ville, entre les
princes, les artistes, les ambassadeurs--et, malgre la diplomatie des
femmes,--les expropries et ceux qui demandent a l'etre.
On dit que quand on cherche une femme on ne la trouve pas. Ce ne
fut pas ce qui arriva le soir a M. de Parisis. Comme il montait
l'escalier, il suivait une traine de la plus belle envergure, un
taffetas ideal, seme de fleurs et couvert de dentelles. Un membre de
l'Institut, Academie des inscriptions et belles lettres, qui n'avait
jamais marche que dans le jardin des racines grecques, mit son pied
sur cette traine, ce qui fit tourner la tete a la dame. "C'est elle!"
dit Octave.
Et il salua, tout en enjambant trois marches. "Il y a, lui dit-il, des
gens qui font leur chemin, mais qui ne sauront jamais marcher dans le
monde.--Comme vous avez raison! Si je ne me hate d'arriver, je n'aurai
plus du tout de robe."
Octave remarqua que la robe de Mme de Revilly n'etait pas precisement
une robe montante. Un noeud de rubans aux bras, deux doigts d'etoffe
sous la ceinture, et deux petits nids pour les seins, de blanches
colombes aux becs roses voulant prendre leur volee; ce qui prouvait
irrevocablement que Mme de Revilly etait une femme bien faite. "Est-ce
que vous etes venue seule, madame? demanda Parisis.--Oui, c'est un
jour de liquidation, mon mari fait danser les chiffres. On vous a
peut-etre dit qu'il avait la folie des millions; moi, qui suis sage
comme Minerve, je viens au bal faire danser mes diamants.--Eh bien!
prenez mon bras, madame.--Jamais! Que dirait-on ici?--Avez-vous peur
d'etre expropriee?"
Tout en ne voulant pas, Mme de Revilly mit sa main sur le bras
d'Octave.
Il passa tant de monde a la fois qu'elle jugea qu'on ne la verrait
pas. Mais elle etait fort decolletee; mais Octave etait fort a la
mode; un haut personnage, qui connaissait bien le dessous des cartes
de la bonne ville de Paris, accentua son sourire spirituel quand elle
fit son entree. "Voyez, dit-elle a Octave, vous m'avez horriblement
compromise, me voila toute desorientee. Faites-moi valser bien vite
pour me remettre."
Parisis pensait, tout a sa curiosite de l'eternel feminin, que Mme de
Revilly etait un type; beaucoup d'esprit et pas un atome de pensee.
Elle demandait a valser pour se remettre, parce que le tourbillon
etait son element. Elle ne passait pas, elle tournait dans la vie.
Octave valsa avec elle. Ce fut un joli tableau de les voir tous les
deux, dans leur jeunesse et dans leur beaute, valser la valse
des Roses--toujours la valse des roses--avec la plus adorable
desinvolture.
Les valseurs et les valseuses d'occasion qui encombraient le terrain
s'etaient peu a peu effaces pour ces dilettantes et ces virtuoses.
Octave ne pouvait s'empecher de penser que c'etait la seconde fois
dans la meme journee qu'il entendait la valse des Roses, avec une
vraie joie.
Mme de Revilly, qui aimait la valse jusqu'a s'en faire mourir,
appuyait sa tete enivree et haletante sur le sein de Parisis, qui
tressaillait sous la chaleur de ses levres et sur la neige de ses
bras.
Apres la valse, Mme de Revilly avisa deux chaises dans une porte et
y entraina M. de Parisis, tout en lui disant: "Et maintenant, c'est
l'heure des affaires serieuses; vous m'avez demande une audience, je
vous l'accorde. Depechez-vous, car vous n'avez que cinq minutes. Voyez
plutot, voila un danseur--une ame en peine--qui s'approche.--Madame,
je vous defends de danser le premier quadrille, si ce n'est avec moi."
Mme de Revilly partit d'un eclat de rire, ce qui empecha le danseur en
disponibilite de venir jusqu'a elle. "A merveille, dit Mme de Revilly,
je me croyais libre jusqu'a deux heures du matin, mais il parait que
mon mari vous a donne ses pouvoirs. Vous seriez bien attrape si je
vous prenais au mot et si je dansais avec vous, car je vois la-bas une
belle dame qui vous lorgne avec les paleurs de la jalousie.--Madame,
quand je suis dans le monde, je n'y suis pas avec mes passions de la
veille; voulez-vous connaitre ma philosophie de l'amour? Le plus
beau sentiment qui fasse battre le coeur est celui qui n'a pas de
lendemain; je m'explique: rencontrer une femme adorable comme vous,
l'aimer tout a coup doucement et furieusement, rever ensemble que
Dieu nous a jetes sur la terre pour nous rencontrer une heure dans
le souvenir du ciel, sous les nuees de feu de notre ame soudainement
amoureuse, enivres par un baiser supreme quand le coeur sa precipite
sur les levres, ah! madame, voila le souverain amour, voila le bonheur
inespere. Une heure ainsi passee, c'est un siecle, on s'en souvient
toute la vie, on s'en souvient toute l'eternite.
Mme de Revilly n'etait pas habituee a cette eloquence; elle regarda,
toute surprise, Octave qui lui prenait la main, sous pretexte
d'admirer son bracelet. "Alors, pour vous, monsieur, l'amour n'a pas
de lendemain?--Un lendemain peut-etre, un surlendemain passe encore,
mais que voulez-vous que fassent des amoureux qui tombent dans
l'habitude? C'est odieux, c'est ridicule, c'est malseant. Si vous
aimiez le vin, je comparerais cela a des gourmands qui ne boivent
jamais d'une bouteille quand elle a ete debouchee. Dans le flacon qui
contient l'amour, cette liqueur de Dieu, il n'y a que la premiere
goutte qui donne l'ivresse."
Mme de Revilly, pour la premiere fois de sa vie, ne s'apercut pas
qu'on dansait sans elle.
Octave lui fit tres sataniquement le tableau de son amour avec
Guillaume de Montbrun, je veux dire qu'il en fit la caricature. Il
montra a la jeune femme tout le ridicule de ces vieux soupirs eventes,
de ces poses academiques, de ces mensonges officiels; il etala devant
elle avec une complaisance railleuse toute la friperie des roles qu'on
joue plus ou moins mal dans cette comedie eternelle; il prouva
que l'amour n'engendrait que la haine, que les chemins battus ne
repandaient que de la poussiere, qu'il n'y a en ce monde que des
commencements, que la suite a demain veut toujours dire un roman
ennuyeux qu'il faut donner a lire a sa fille de chambre. Bien entendu
que le nom de Guillaume de Montbrun ne fut pas prononce, M. de Parisis
etait si persuasif qu'a chaque mot la maitresse de son ami se disait
tout bas: "C'est pourtant vrai!" "Croyez-moi, reprit Octave, tout
en appelant a lui l'eloquence des yeux, il n'y a en ce monde que
l'imprevu et le premier chapitre. Un homme et une femme qui vont aimer
sont adorables, parce qu'ils mettent en jeu toutes les forces, toutes
les graces, toutes les poesies de l'ame comme du corps; un homme et
une femme qui se sont aimes, mettent au fourreau, pour des temps
meilleurs, leurs plus irresistibles coquetteries; ils ne vivent pas,
ils sommeillent.--C'est pourtant vrai, murmurait toujours Mme de
Revilly; quand Guillaume est avec moi, il ne trouve plus rien a me
dire."
Octave allait frapper son dernier coup. "Il y a, madame, un sentiment
qui domine tous les autres, c'est celui de la dignite de l'ame.--Ah!
monsieur de Parisis, vous allez me faire mourir de rire: c'est donc un
sermon?--Non, madame; je reprends mon mot et vous allez le comprendre.
Supposez un instant--c'est une supposition--que vous avez eu un jour
de passion; n'est-il pas bien plus beau a vous de briser tout de
suite, que de trainer apres vous un amant morfondu qui se bat les
flancs pour se tromper et vous tromper vous-meme? Qui n'a eu ses
heures de folie? Ce sont celles-la que Dieu et la conscience
pardonnent, parce qu'il faut bien subir les orages. Mais ce que Dieu
et la conscience ne pardonnent pas, c'est de vouloir perpetuer sa
folie quand la lumiere s'est deja faite dessus. J'estime bien plus
une femme qui a eu dix amants par aventure, qu'une femme qui garde
un amant par reflexion.--Je vous admire, voila une nouvelle morale.
Dites-moi, est-ce que le ministre vous a autorise a faire des
conferences? Il fallait me dire tout de suite que je devais payer ma
place. Et pourquoi me sermonnez-vous tout cela?--La belle question!
parce que j'ai valse avec vous et parce que je vous aime."
Mme de Revilly parodia les deux vers:
_Vous m'aimez, j'en suis fort aise;
Eh bien! dansons maintenant._
Parisis ne dansait que par force: Il se resigna. Mais il avait a fait
peine une figure, quand il avisa un de ses amis, a qui trois ou quatre
quadrilles ne faisaient pas peur: il lui remit la main de Mme de
Revilly. "Madame, mon ami, un gentilhomme italien qui danse toujours
sur un volcan, va danser par interim; nous nous retrouverons tout
a l'heure, et vous me direz si vous etes contente de lui.--Est-il
impertinent! pensa Mme de Revilly.
Elle voulait se mettre en colere, mais il avait tant de seduction,
jusque dans son impertinence! L'interimaire etait d'ailleurs un
cavalier charmant. Quand le quadrille fut fini, Mme de Revilly
retourna a sa place et chercha des yeux M. de Parisis. Elle sentit
tout a coup la solitude autour d'elle. "Est-ce qu'il s'est envole,
maintenant qu'il a eloigne tous mes amis?"
Octave reparut et reprit sa place entre les deux salons. "Eh bien!
madame, mon ami vous a-t-il plu?--Oui, pour danser. --Mais je n'ai pas
eu la pretention de vous le donner pour qu'il vous enleve. A propos,
jusqu'a quelle heure restez-vous ici?--Pourquoi cette question? est-ce
que vous avez la pretention de m'enlever?--Un autre dirait: Peut-etre,
moi je dis: Oui.--Vous etes impayable--Vous comprenez bien, madame,
tous les dangers que vous pourriez courir en retournant seule chez
vous, la-bas, dans les solitudes du boulevard Haussmann; demandez
plutot au prefet.--Si bien qu'avec vous je ne cours aucun risque. Vous
etes admirable! Et que diront mes gens?--Je sais bien que vous
avez plus peur de vos gens que de l'opinion publique, mais si vous
retournez seule chez vous, que diront-ils? Ils verseront des larmes
sur votre abandon. La pauvre femme!... toujours seule!... un mari qui
ne s'occupe plus d'elle!... un amant qui la trahit!"
Mme de Revilly bondit et se leva a moitie. "Un amant qui me trahit!
Qui vous a dit cela? Par exemple, je voudrais bien voir qu'on
m'accusat d'avoir un amant!--Erratum! vous aviez un amant, mais vous
n'en avez plus.--Vous devenez fou, monsieur, en me parlant ainsi.".
Parisis prit l'eventail de la jeune femme et lui donna quelques
bouffees d'air. "Voyons, on n'ecoute pas aux portes, nous sommes entre
nous. Pourquoi depenser mal a propos des reserves de dignite? Je
sais trop mon monde, madame, pour ne pas savoir que M. Guillaume de
Montbrun a ete votre amant."
Mme de Revilly se mordit les levres et vit bien qu'il n'y avait pas a
s'en dedire. "Pourquoi _a ete_, monsieur, s'il vous plait?--Parce que
j'ai appris a conjuguer les verbes au passe et au futur. _A
ete_, madame, veut dire qu'il ne l'est plus.--Et depuis quand,
monsieur?--Depuis qu'il a rencontre Mlle Peau-de-Satin et qu'il acheve
de se ruiner dans la poussiere de ses chevaux."
La jeune femme, toute bouleversee qu'elle fut, se contint, et de l'air
du monde le plus degage, elle dit a Octave: "Si nous allions prendre
une glace?--Oui, madame. Et puisque toute l'Academie est ici, disons
comme son Dictionnaire: Allons pictonner un peu."
Le tohu-bohu, le va-et-vient, le mouvement de la fete devait masquer
son emotion, Sa pensee rapide embrassa toute la periode de son amour.
Elle ne douta pas des paroles d'Octave, surtout quand elle se rappela
que depuis plusieurs semaines deja Guillaume avait une expression de
contrainte, sinon d'ennui. Elle jugea qu'il n'avait pas voulu briser,
par un sentiment de commiseration. "Ces coquines-la!" murmura-t-elle.
M. de Parisis avait entendu. "Ne m'en parlez pas, madame, elles me
prendront tous mes amis.--Et vous par-dessus le marche.--Oui, si les
femmes du monde font toutes comme vous. Vous me jetez a la porte de
votre voiture ou vous ne voulez pas venir dans la mienne.--Quelle
heure est-il?--Madame, il est l'heure de demander vos gens ou les
miens.--Allons toujours au buffet."
Celui qui etudie le coeur humain remarquera que la femme, creature
ideale, mais gourmande, ne veut jamais perdre ses droits aux festins,
quel que soit l'etat de son ame. Le diable savait bien cela en lui
donnant une pomme a manger.
Au buffet, Mme de Revilly prit une tasse de chocolat, un ou deux
petits pains de foie gras, une coupe de cafe glace, un sandwich, un
quartier d'orange et une grappe de raisin. Que n'eut-elle pas devore,
sans cette fatale nouvelle?
Or, pendant qu'elle se desolait ainsi au buffet, M. Guillaume de
Montbrun la regardait, tout en s'effacant dans un groupe; il etait
venu a l'Hotel-de-Ville pour y rencontrer sa fiancee. Mais la vue de
sa fiancee n'avait pu l'arracher tout a fait au souvenir de Mme de
Revilly. Il ne doutait pas du chagrin de sa maitresse, car, dans son
esprit, si Octave etait avec elle, c'etait pour consoler un peu ce
pauvre coeur dechire.
Il aurait bien voulu parler a son ami: mais voyant que Mme de Revilly
reprenait le bras d'Octave, il remit sa curiosite au lendemain.
La jeune femme n'avait pas pris tout a fait au serieux les
plaisanteries de Parisis. Elle se disait que Guillaume affichait
peut-etre une maitresse pour mieux cacher son jeu.
On se rencontra au buffet avec Mme d'Argicourt. On se montra les dents
sous pretexte de manger des pommes d'api. "Vous me trahissez deja, dit
tout bas la belle Bourguignonne a Octave. Et pourtant je porte vos
armes!"
Elle avait dans les cheveux un poignard d'or.
Cinq minutes apres, on criait du meme coup du haut de l'escalier:
"Les gens de Mme la comtesse de Revilly!--Les gens de M. le duc de
Parisis!" Ce qui fit dire au duc d'Acquaviva, consolateur de Mme
d'Argicourt, que dans ce hasard des noms jetes a la porte, celui
d'Octave sortait toujours a cote de celui d'une jolie femme. Simple
rapprochement--du hasard.
Au moment ou M. de Parisis et Mme de Revilly descendaient l'escalier,
Octave qui connaissait bien les hommes, dit a la jeune femme de
retourner la tete. "Pourquoi? lui demanda-t-elle,--Parce que vous
verrez M. Guillaume de Montbrun."
Octave avait bien juge. La curiosite, l'amour et la jalousie avaient
entraine son ami jusqu'a l'escalier. "C'est lui! dit Mme de Revilly
toute surprise. Que vient-il faire ici? Je suppose que ce n'est pas
pour y trouver Mlle Peau-de-Requin?--Non, mais supposez-vous qu'il y
soit venu pour vous."
Mme de Revilly etait furieuse. "Ah! si je l'avais aime!" dit-elle.
Octave jeta ce mot profond: "On n'a jamais aime les amants qu'on
n'aime plus."
La voiture de Mme de Revilly se presenta la premiere. Octave donna la
main a la jeune femme et se jeta resolument a cote d'elle, apres avoir
dit a son groom de faire suivre son coupe.
C'etait une charmante creature que Mme de Revilly. Elle se revolta
de voir Octave a cote d'elle; elle voulut qu'il descendit, elle alla
jusqu'a vouloir descendre elle-meme. Mais il lui parla si doucement,
il magnetisa ses coleres avec tant d'a-propos, il lui prit les mains
si amoureusement, qu'elle se laissa desarmer peu a peu.
C'est un joli voyage nocturne que celui du quai d'Orsay aux anciens
abattoirs du Roule, traverses aujourd'hui par le boulevard Haussmann.
On part a deux heures du matin par les quais, on touche a l'obelisque,
on suit l'avenue Gabriel, on trouble le silence de la rue de l'Elysee,
on traverse la place Beauvau, on monte la rue Miromenil, et on est
arrive par le chemin des ecoliers.
Mais pourquoi est-ce un joli voyage? Est-ce parce qu'on voit errer
sur les quais les ombres amoureuses des femmes du Directoire qui ont
emaille le Cours-la-Reine? Est-ce pour les bouquets des jardins de
l'avenue Gabriel, illustree par Mme de Pompadour?
Demandez a M. Octave de Parisis.
J'oubliais de vous dire que c'est un joli voyage dans la voiture de
Mme de Revilly.
La comtesse dit tout a coup a Octave: "Ce n'est plus de jeu: par
quel chemin me faites-vous passer.--Par le chemin le plus court,"
repondit-il dans un baiser.
Quand la femme de chambre vint pour deshabiller Mme de Revilly,
c'etait deja fait. "Madame a sans doute joliment valse, lui dit
cette fille, pour avoir ainsi perdu sa ceinture et les rubans de ses
epaules?--Oui, murmura la comtesse, c'est la _Valse des Roses_.--Oh!
mon Dieu, madame, qu'est-ce donc que ce poignard d'or que je trouve
dans vos cheveux?--Je ne sais pas."
C'etaient les armes parlantes de Parisis.
XXVI I
LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE
Quand Guillaume de Montbrun se presenta le lendemain chez son ami
Octave de Parisis, il etait pale et inquiet. "Et ton ambassade? lui
demanda-t-il.--Ah! diable! se dit Octave, et moi qui n'ai pas pense
a parler de ce mariage a Mme de Revilly!" Il paya d'audace: "Tout va
bien, mon cher. Je te dois une bonne fortune.--Une bonne fortune! dit
Guillaume avec inquietude.--Oh! je ne parle pas de Mme de Revilly.
Mais je me suis trompe de porte."
Et Octave raconta son aventure avec Mme d'Argicourt. "Voila pourquoi
tout va bien, dit Octave en finissant de conter son aventure.--Tout va
bien avec Mme d'Argicourt, mais es-tu bien sur que Mme de Revilly ne
va pas venir a moi comme une Hermione furieuse?--Tout est fini, pas un
mot de plus! vous vous reverrez dans six mois."
Guillaume deguisait mal son emotion. "La pauvre femme, dit-il en
soupirant, comment a-t-elle pris cela?--Mais elle a tres bien pris
cela, dit Octave qui n'avait pas dit un mot du mariage a Mme de
Revilly.--Tu veux rire?--Veux-tu que je pleure avec toi?--Non; mais je
connais Mme de Revilly, elle ne se consolera pas.--Je la connais tout
aussi bien que toi. Va te marier, elle aura la grandeur d'ame de ne
pas aller aux noces.--Et mes lettres?--Fumee que tout cela.--Elle a
tout brule!"
Tout en ne sachant pas trop ou il en etait, ressentant a la fois la
douleur d'avoir brise et le bonheur d'etre libre, il prit la main de
son ami: "Je te remercie.--Il n'y a pas de quoi."
M. de Parisis ne put cacher un sourire railleur. "Tu ris toujours,
toi."
Guillaume ne put cacher un second soupir. "Ah! c'etait une belle
maitresse!--Avec trois points d'admiration!--Merci encore; la belle
enfant que je vais epouser te devra son bonheur.--Qui sait?"
Ainsi se termina cette; histoire d'une ambassade extraordinaire en
l'an de grace 1867.
Les affaires de coeur, qui sont les plus graves, puisque ce sont
celles-la qui mettent le monde a feu et a sang, seraient toujours
menees a bonne fin si on choisissait des diplomates comme Octave de
Parisis.
Mais tout n'etait pas fini. Cet imbroglio galant devait avoir son
denoument tragique.
Octave croyait trop que les femmes se donnent et se reprennent comme
elles feraient d'un bouquet ou d'un eventail. Les plus legeres et
les plus rieuses subissent plus profondement que les hommes les
contre-coups de la passion. Mme de Revilly n'etait pas consolee
parce qu'elle avait commis un peche de plus: "On ne badine pas avec
l'amour," lui avait dit Alfred de Musset quand elle etait toute jeune
fille.
XXVIII
LE NAUFRAGE DU COEUR
Guillaume de Montbrun epousa Mlle Lucile de Courthuys a la chapelle du
Senat.
Naturellement M. de Parisis alla a cette messe de mariage. Ce n'etait
plus une chapelle, c'etait un salon. On croyait y continuer une
conversation commencee la veille dans quelque belle societe du beau
Paris.
Quand il s'approcha de son ami Guillaume, il le trouva heureux, mais
inquiet. "Tout est bien qui finit bien," lui dit Parisis a mi-voix.
"Oui, mon ami, mais je ne serai peut-etre content qu'apres la lune
de miel; j'ai toujours peur que Mme de Revilly ne vienne troubler la
fete."
Les deux amis s'etaient dit ces paroles tres rapidement a la fin de la
messe.
La jeune mariee, toute radieuse qu'elle fut, semblait les interroger
du regard. Elle s'etait bien apercue de l'inquietude de son mari; elle
devinait qu'Octave avait le secret de Guillaume.
Toute jeune mariee a un nuage a l'horizon.
Apres la messe, Parisis s'en fut droit au boulevard Haussmann.
Allait-il en amoureux desoeuvre ou en philosophe curieux etudier
les battements du coeur d'une femme trahie? Je crois que ces deux
sentiments l'entrainaient a la fois; mais c'etait surtout le premier,
parce qu'il se disait: "Si Mme de Revilly n'est pas chez elle, je
monterai chez la belle Dijonnaise."
On verra tout a l'heure qu'il monta chez la belle Dijonnaise, parce
que Mme de Revilly--n'y etait pas.--
En s'approchant de l'hotel de la jeune femme trahie, il vit neuf
voitures de deuil suivant un corbillard; tout cela harnache, pomponne,
armorie, comme pour les enterrements de premiere classe. Un R sous une
couronne de comte le frappa. "Revilly! dit-il tout a coup. Est-ce que
ce serait son mari?"
Il espera encore que cet R ne voulait pas dire _Revilly_. Toutefois,
quoique les voitures de deuil se fussent eloignees deja, il s'arreta
devant la porte de Mme de Revilly sans avoir le courage d'entrer.
Il passa de l'autre cote du boulevard, regardant aux fenetres, comme
s'il devait lire sur la facade de la maison.
Personne n'etait aux fenetres. Deja il avait interroge vainement le
triste cortege. Tout en regardant la facade de l'hotel de Revilly, il
regarda la facade de l'hotel d'Argicourt. Une figure lui apparut a
demi voilee par un rideau de guipure. Il lui sembla que c'etait Mme de
Revilly elle-meme. Il entra tout joyeux a l'hotel d'Argicourt.
Le concierge, qui avait voulu etre du spectacle, n'etait pas dans son
"salon." Comme Parisis savait que son mari etait en Bourgogne, il se
hasarda a monter. Il sonna; ce fut une femme de chambre qui ouvrit.
"Mme de Revilly?" lui dit-il. Cette fille ne comprit pas et lui ouvrit
le petit salon sans lui repondre. Mme d'Argicourt vint a lui. "Ah! que
suis heureux de vous voir, lui dit-il en lui serrant la main; j'avais
peur que vous ne fussiez dans cet horrible corbillard.--La pauvre
femme! murmura Mme d'Argicourt.--Vous la connaissez donc? demanda
Parisis avec surprise.--Mais vous etes donc fou? C'est Mme de Revilly
qui est morte."
Octave recula de trois pas. "Oh! madame, je vous demande pardon, je
croyais voir Mme de Revilly.--Comment! elle etait blonde et je suis
brune! Je vous remercie de vous rappeler ainsi ma figure.--Que
s'est-il donc passe?" demanda Parisis tout atterre.
Que s'etait-il passe, en effet? Trois jours auparavant, une lettre de
faire-part etait venue frapper au coeur Mme de Revilly. Naturellement
c'etait une amie qui, sachant son histoire amoureuse, lui avait envoye
la lettre de mariage de M. Guillaume de Montbrun avec Mlle Lucile de
Courthuys. Elle ne vivait pas dans le monde ou allait vivre son amant;
elle le croyait a Londres depuis le bal de l'Hotel-de-ville. Nuls
pressentiments ne l'avaient avertie. Elle relut vingt fois cette
lettre fatale, tout en l'inondant de larmes.
M. de Parisis avait pu, toute une nuit de bal, lui faire oublier M.
de Monbrun par je ne sais quelle seduction inattendue; la valse, les
violons, les jolis propos, toutes les magies d'une fete nocturne lui
avaient tourne la tete; elle s'etait abandonnee a un mouvement de
passion subite. Mais le lendemain matin, en se reveillant, elle avait
eu horreur de sa faute, et--voila bien la logique des femmes!--elle
avait en elle-meme demande pardon a la fois a son amant et a son mari.
Octave croyait avoir seduit une femme; il n'avait surpris qu'une
expansion d'ivresse. S'il fut venu le lendemain frapper a la porte
de la jeune femme, certes, elle ne lui eut pas ouvert. Si elle l'eut
rencontre, elle se fut cachee. S'il lui eut parle, elle se fut
ecriee:--Je ne vous connais pas!
Et que fit-elle apres avoir lu cette lettre de mariage qui lui parut
une lettre de mort? Elle devait aller diner a Chatou, chez des amis
qui l'attendaient tous les jeudis. Elle y alla.
Il lui eut ete impossible de rester chez elle ou tout lui rappelait
son malheur. La pauvre femme ne savait pas que le malheur est un hote
qui vous suit partout, plus terrible encore dans le voyage qu'a la
maison; car les figures etrangeres vous refoulent plus loin encore
dans l'enfer du desespoir.
Avant de monter en wagon, elle s'arreta a l'eglise Saint-Augustin.
Pourquoi? Son second adultere lui avait-il ouvert les yeux sur le
premier? La seconde chute lui montrait-elle toute l'horreur de la
premiere? Ou n'etait-ce que le chagrin de perdre son amant?
Chez ses amis de Chatou, elle ne dit rien, elle cacha sa douleur, elle
essaya meme de sourire, elle les trompa par quelques eclats de gaiete.
On servit a gouter dans un petit pavillon de verdure au bord de
l'eau, devant une barque toute pavoisee qui attendait. Comme on lui
reprochait de ne toucher a rien, elle mangea des fraises et but coup
sur coup d'un air de vaillance trois ou quatre petits verres de vin
de Malaga. Apres quoi on monta dans la barque, selon la coutume, car
toutes les semaines on allait a Bougival, ou l'on se rencontrait avec
d'autres Amphitrites, Parisiennes en villegiature.
Les jeunes amies de Mme de Revilly remarquerent qu'elle etait devenue
silencieuse; elle penchait melancoliquement la tete sur les vagues
legeres, murmurant a diverses reprises: "N'est-ce pas que l'eau est
belle aujourd'hui?"
Quand la barque s'approchait du bord, elle essayait de cueillir des
roseaux et des fleurs aquatiques. Elle cueillit un beau nenuphar
qu'elle montra a tout le monde. On l'entendit qui disait presque tout
haut? "Et quand je pense qu'il n'est pas venu me dire tout cela!"
La barque avait repris le milieu du fleuve et voguait a pleine voile.
Mme de Revilly se penchait au-dessus de l'eau et y trempait le
nenuphar blanc cueilli sur la rive.
La fleur s'echappa de sa main. "Oh! mon Dieu!" dit-elle. Etait-ce pour
le nenuphar? Elle se pencha un peu plus et tomba. "Oh! mon Dieu!"
crierent a leur tour les deux amies.
Il y avait un homme qui conduisait la nacelle, un hardi navigateur
d'eau douce, qui, comme tous les navigateurs, ne savait pas nager. On
sait avec quelle imprudence les Parisiens, et surtout les Parisiennes,
s'aventurent sur les bords de l'Ocean. Le jeune homme voulut
s'elancer: ses soeurs le retinrent, tout en appelant. On avait vu
reparaitre la robe de Mme de Revilly; mais on fut plus de cinq minutes
sans qu'un sauveur se montrat.
Quand on ramena la pauvre femme sur la rive, elle etait bien morte.
Vainement les medecins tenterent tout, elle ne rouvrit pas les yeux.
L'ame amoureuse et blessee etait partie.
"Comprenez-vous cela? dit Mme d'Argicourt a M. de Parisis. Une femme
qui riait toujours!--Oui, dit Parisis emu profondement; elle a pris
son coeur au serieux. Plus j'etudie les femmes et moins je les
connais.--Son mari ne se consolera pas, dit madame d'Argicourt. Il
parlait, lui aussi, de mourir.--C'est Guillaume de Montbrun qui ne se
consolera pas."
Mme d'Argicourt accorda une larme a Mme de Revilly. "C'etait la plus
charmante voisine du monde; je l'entendais chanter comme un oiseau,
je la voyais sourire sur le balcon: je sens que mon ame est toute en
deuil."
Octave regardait la jeune femme. "C'est etrange! se dit-il a lui-meme;
il me semble que je vois toujours Mme de Revilly dans Mme d'Argicourt.
Adieu, madame, reprit-il tout haut. Nous reparlerons d'elle."
Et quand il fut seul: "Oh! les femmes! Quel abime de tenebres! Cette
pauvre morte! elle avait trouve tout simple de prendre un amant
pendant que son mari jouait a la Bourse; elle a trouve tout simple de
le trahir une belle nuit; et parce qu'il l'a trahie lui-meme, elle se
jette a l'eau. Explique cela qui pourra: moi je m'y perds."
Et pensant aux deux femmes: "Il me sera impossible de revoir jamais
Mme d'Argicourt."
XXIX
LES METAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME
C'etait un jour de grande reception chez M. Mabille: fete de nuit,
lanternes chinoises, palais venitien, feu d'artifice. Et, pour le
bouquet, fiancailles universelles. Ces beaux messieurs du Bois-Dore et
ces belles dames du Bois-Joli ne s'etaient pas donne rendez-vous, mais
on se rencontrait pour causer mariage et divorce.
Octave de Parisis allait comme tout le monde fumer ca et la un cigare
a Mabille. Il avait dine ce samedi-la avec Miravault qui voulut bien
lui donner le bras pendant vingt-huit minutes; a la trentieme minute,
il devait etre au concert des Champs-Elysees.
Ils etaient a peine entres qu'ils remarquaient que decidement le
beau style serait toujours l'apanage des Francaises. "Entends-tu ces
vocables dignes des grammaires heraldiques?" dit Octave a son ami.
C'etait une jeune personne de dix-sept ans qui sortait du giron de sa
mere et qui disait a une de ses amies. "Ne me beche pas, ma chere, ou
je te donne du poing sur le bapteme."
Reponse eloquente de la dame, ainsi apostrophee, en langue javanaise,
que je ne saurais traduire.
On s'etait approche. Il y avait deja foule, quand arriva une femme
a huit ressorts. Elle se drapa dans sa dignite et s'ecria: "Faites
place, mesdames et messieurs, c'est une honnete femme qui passe." Et
elle passa.
Un duc anglais qui ne savait pas marcher, s'entortilla dans la queue
de sa robe. Elle se retourna avec une exquisse politesse. "Milord
Muffleton!" dit-elle avec un accent anglais.
L'offense demanda des reparations. "Des reparations! c'est vous qui me
devez des reparations, puisque vous m'avez dechire ma robe.--Tais-toi!
dit un ami de l'Anglais, ou je te fais mettre dedans.--Tais-toi, ou je
te fais mettre dehors.--Madame, repondit l'ami de l'Anglais, tout cela
peut s'arranger; un homme mal eleve dirait "sortez," nous savons trop
notre monde pour ne pas dire "sortons." Et on se donna rendez-vous
pour les reparations au cafe Anglais.
Quelle etait cette femme qui se donnait si bien en spectacle?
Octave ne fut pas peu surpris de reconnaitre Violette, qui avait
dechire tout ce qui lui restait de sa robe virginale pour revetir en
pleine lumiere la robe a queue epanouie. Il n'y comprenait rien. Il
savait pourtant que les metamorphoses des femmes d'Ovide ne se font
pas plus rapidement que les metamorphoses des femmes de Paris.
Violette l'avait reconnu, elle avait cache un battement de coeur, en
laissant tomber sur lui un regard de haut dedain et d'amere raillerie.
"Violette!" dit-il, comme pour l'arreter en chemin. Elle ne se
retourna pas. Il marcha plus vite, mais Miravault le retint. "Tu sais,
si tu as des affaires ici, je m'en vais."
Octave se remit au pas de son ami, se promettant de parler plus tard
a Violette. Ils firent trois ou quatre tours. Violette etait allee
s'asseoir dans le "salon d'honneur," ou elle eut bientot un cercle
compose des hommes les plus a la mode.
Elle s'etait donnee pour une etrangere, qui venait de prendre les
bains de mer a Brighton et qui allait faire sauter la banque a
Wiesbaden.
Tout en tournant, Octave jetait sur elle un vif regard. Quoiqu'ils
fussent separes par tout un parterre des plus panaches et des plus
bruyants, elle ne perdit pas un seul regard d'Octave; elle le
haissait, mais elle desirait le voir, ne fut-ce que pour le jeter
a ses pieds; il avait brise sa vie, il avait brise son coeur: elle
aurait voulu le briser lui-meme.
C'etait l'amour dans la colere.
Elle etait heureuse de se voir si bien entouree, croyant le piquer au
jeu et le ramener a elle. Elle ne se trompait pas. Octave avait cesse
de l'aimer sous sa douce et sentimentale figure d'honnete fille;
tendre et devouee comme une epouse, reveuse et poetique comme une
fiancee, toute a lui, fidele jusqu'a la mort, le chien de la maison.
Maintenant qu'il la croyait a tout le monde, il sentit qu'il aimait
encore. C'etait un autre amour qui se relevait plus vigoureux sur les
anciennes racines, amour etrange, furieux, terrible, qui met le feu
dans le sang et l'enfer dans le coeur.
Octave eut pourtant la patience d'attendre que Miravault l'eut quitte
pour aller dans "le salon d'honneur." Il ne s'inquieta pas de la
cour improvisee de Violette. Il derangea meme quelques-uns de ses
adorateurs, et, trainant une chaise a sa suite, il s'assit sans facon
tout contre la dame. "Violette! expliquez-moi par quel chemin vous
etes venue ici."
Ce fut une revolution dans le cercle des courtisans de Violette.
"Comment, il la connait!--Tu sais bien que Parisis connait tout le
monde; il l'aura rencontree en Chine ou en Amerique.--Pas de chance!
dit un jeune premier, des que je veux parler a une femme, c'est
toujours Octave qui me repond."
Aucun de ceux qui papillonnaient la n'etait homme a ceder la place
hormis a la pointe de l'epee. Tous etaient plus ou moins braves comme
l'acier. Mais tel etait l'empire de Parisis qu'on le reconnaissait
toujours comme un maitre; on s'effacait devant lui sans croire que
ce fut un pas en arriere. Il faut bien que la superiorite ait ses
privileges; d'ailleurs, tout le monde voulait etre l'ami d'Octave.
Apres avoir regarde froidement l'homme qu'elle avait tant aime,
Violette detourna la tete et voulut continuer la conversation
commencee avant l'arrivee de M. de Parisis.
Il repeta sa question, et comme elle le regardait une seconde fois
avec la meme froideur, il partit d'un eclat de rire. Et alors, ce
fut elle qui le questionna. "Pourquoi riez-vous? monsieur.--Je
ris--madame--parce qu'en regardant votre main, j'y retrouve un
souvenir d'une autre existence. Vous savez que je crois a la
metempsycose; or, il y a bien longtemps, quand vous etiez une vertu
irreprochable, vous avez mis a votre doigt cet anneau de six francs
cinquante centimes, qui se cache comme--une violette au milieu des
roses,--que dis-je, des roses! ce sont des diamants."
Ramenee tout entiere a sa vie passee, Violette se leva et demanda a
Octave de faire un tour avec elle. Tous les jeunes gens se regarderent
et s'offrirent des cigares, ne pouvant s'offrir Violette.
"J'avais jure de ne plus vous parler, dit Violette au duc de Parisis,
mais vous etes le tyran de ma vie; des que je vous revois, je
redeviens esclave. Je vous hais!--Et moi aussi, dit Octave. Mais
pourquoi etes-vous ici?--Pourquoi je suis ici? Il faut bien aller un
peu dans le monde quand on est femme du monde. Et d'abord, sachez que
je ne suis plus Violette, je me nomme Violette de Parme. La pauvre
petite Violette, de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, a ete
pietinee sous vos pieds; son dernier parfum s'est envole vers le ciel
des amoureux.--Violette de Parme! a la bonne heure.--J'ai monte en
grade; vous comprenez bien, mon cher, qu'apres votre gracieux abandon,
c'etait la vie ou la mort, la vie dans le torrent ou la mort dans le
tombeau; mais on ne se tue pas deux fois; c'etait donc la mort, dans
quelque sombre atelier ou l'on oublie tout a force de travail. Il n'y
a que la joie du coeur, il n'y a que la vertu qui s'arrange de tout,
meme de la pauvrete. La mort n'avait pas voulu de moi, je n'ai pas
voulu d'elle, non plus que des paleurs et des miseres du travail. Ne
vous etonnez pas de me voir ainsi, je suis votre oeuvre. Adieu, mon
cher, car je partirai demain a huit heures pour Dieppe avec le prince
Rio.--Qu'est-ce que le prince Rio?--Un prince du sang qui paye mes
chevaux.--Eh bien! ce n'est pas avec ces chevaux-la que tu iras a
Dieppe."
XXX
LE VOYAGE A DIEPPE
Octave de Parisis et Mlle Violette de Parme arriverent, un beau jour
d'aout, a une heure de l'apres-midi, a l'hotel Royal de Dieppe, ce qui
fut un grand scandale, non seulement dans la ville de Duquesne, mais
encore dans toute la Normandie:--Une ville collet-monte dans une
province begueule!
Quoi de plus simple et de plus legitime? M. de Parisis n'avait pas de
conseil de famille et mademoiselle Violette etait emancipee. Il n'y
avait donc pas detournement de mineurs. Mais ce qui scandalisait les
meres de famille et les demoiselles a marier, c'est que M. de Parisis
etait du meilleur monde, allie aux plus hautes familles, convoite
depuis longtemps pour un mariage par le faubourg Saint-Germain et par
le faubourg Saint-Honore.
Il y avait a l'hotel Royal tout un groupe de dames de la cour:
celles-la qui tous les hivers sont emaillees d'epithetes flamboyantes
par les chroniqueurs a la mode. A Dieppe, on s'ennuie toujours un peu,
meme quand on s'amuse. Ce matin-la on s'ennuyait beaucoup a l'hotel
Royal; on attendait l'heure des promenades, on sommeillait sur les
journaux du jour, on disait du mal de son prochain et de soi-meme,
quand M. de Parisis, qui conduisait son phaeton, un lorgnon dans
l'oeil, un cigare a la bouche, une demoiselle a cote de lui, entra
dans la cour au bruit de ses deux chevaux bai-bruns.
Tout le monde se mit aux fenetres. "M. de Parisis!" Ce nom courut sur
toutes les levres avec un sourire de curiosite et de surprise. "Eh
bien! dit Mme de Valbon en regardant Violette de Parme du haut de son
balcon, mais surtout du haut de sa grandeur: voila ce qui s'appelle
jouer avec l'audace.--Il parait, dit Mme de Pontchartrin, que M. de
Parisis n'est pas embourbe dans la foret des prejuges."
Depuis qu'il etait ne, M. de Parisis avait toujours tout brave. Il ne
s'inquieta pas beaucoup des mines ebahies qu'il voyait autour de lui.
Toutefois, il jugea qu'il etait bien un peu trop en spectacle; c'etait
la premiere fois qu'il venait a Dieppe; il croyait que tout le beau
monde etait a Trouville; il n'avait pas pense qu'il dut trouver tout
d'un coup tant de figures de connaissances.
Mais il fut brave dans son role, car il etait bon comedien dans la
vie. Il commenca par demander deux salons et quatre chambres a coucher
pour Violette. "Madame la comtesse attend du monde? dit un garcon
tres savant en art heraldique: il avait vu une couronne de duc sur le
phaeton et sur les harnais.--Oui, repondit Parisis, madame attend
sa mere, sa grand'mere, son oncle l'archidiacre et sa tante la
chanoinesse."
Il dit cela assez haut pour etre entendu de tout le monde. "Pour moi,
ajouta-t-il, il ne me faut qu'une chambre a coucher et un cabinet de
toilette. J'oubliais: une ecurie pour huit chevaux."
Quoiqu'il n'y eut que des sceptiques autour de lui, il parla si
naturellement que nul n'eut ose dire qu'il raillait. On le tenait
d'abord pour un homme si fantasque et si invraisemblable, que les
choses les plus impossibles n'etonnaient pas trop avec lui.
Il avait mis pied a terre. Mlle Violette sauta dans ses bras. Il
la confia a une fille de service et alla gaiement serrer la main
a quelques amis de turf et de club. "Quelle est donc cette belle
ingenue? lui dit l'un d'eux.--Je ne la connais pas, dit froidement
Octave; elle venait a Dieppe, nous avons voyage ensemble; elle m'a
offert une cigarette et nous sommes les meilleurs amis du monde;
mais je n'ai vu ni son signalement, ni son dossier, ni ses etats de
service. Je crois qu'elle est encore a sa premiere campagne. Je n'en
dirai rien, car je n'ai pas fait la guerre avec elle."
M. de Parisis s'assura que ses chevaux seraient bien loges et qu'ils
auraient une bonne table; apres quoi il monta, sans se faire prier, au
troisieme etage.
Une demi-heure apres, il se jetait a la mer. Une heure apres, il
ecoutait sur la plage, en compagnie de quelques fumeurs, la musique du
Casino, une vraie musique normande. A six heures, il dinait avec ces
dames de la Cour, qui ne cessaient de l'interroger sur sa compagne de
voyage. A huit heures, il etait sur la jetee avec Violette, qui
ne pouvait comprendre pourquoi la mer faisait tant de chemin sans
avancer. A dix heures, il jouait aux jeux innocents avec les dames de
la Cour. A onze heures, il improvisait un lansquenet. A minuit....
Ici le romancier tourne la page.
XXXI
SUR LA PLAGE
Le lendemain, Octave alla voir ses amis au spectacle des baigneuses.
Ils avaient tous des lorgnettes et regardaient les jolies evolutions
de ces dames, comme on regarde les danseuses a l'Opera.
On s'emerveillait d'un quadrige de naiades, des intrepides qui
savaient nager et qui jouaient au volant; joli jeu, ou le vent, la
vague et l'imprevu font danser les joueuses.
On entendait les cris et les rires. Gai tableau pour Isabey ou pour
Ziem. La mer etait bleue et perlee; quelques barques peuplaient
l'horizon; le soleil, perdu dans les nuages transparents, repandait de
vifs rayons sur les flots; les chevelures denouees, ailes de corbeau
et gerbes blondes, s'eparpillaient ca et la sur les vagues; la mer
monta et rapprocha les joueuses: on s'arrachait les lorgnettes. Chaque
fois que s'en allait la vague amoureuse, on surprenait a travers la
gaze humide la fine ou fiere sculpture du pied, de la main, du cou, de
l'epaule d'une de ces dames.
On affirma avec autorite que c'etait le grand livre heraldique qui
jouait au volant. On citait une duchesse, une marquise, une lady et
une jeune fille de grand nom. Quel etait l'enjeu?
Octave de Parisis eut ete quelque peu etonne si on lui eut dit que
presque tout son jeu de cartes etait la.--Il ne manquait que la dame
de Pique.--Sans doute, parce qu'il l'avait retrouvee.
Oui, la dame de Coeur, la dame de Carreau, la dame de Trefle, elles
etaient la toutes les trois qui se renvoyaient le volant.
Dans l'apres-midi, quand la plage est encore deserte, quelques
curieuses reunies a quelques desoeuvres chuchoterent en voyant
arriver, toute blanche comme un pastel, dans la plus adorable robe de
linon, Mlle Violette de Parme un panier a la main.
Elle alla s'asseoir pres de l'orchestre, sous une tente solitaire.
"Voyez donc comme elle se prelasse? dit une dame.--Non, dit une jeune
fille, elle marche bien, voila tout.--Vous appelez cela bien marcher!
Elle va comme une tortue.--C'est la ce qui donne cette grace
nonchalante qui lui sied a ravir."
Il y avait la un rhetoricien qui osa comparer, en face de sa mere,
Mlle Violette de Parme a un lys que le vent balance et a un cygne qui
glisse sur un lac.
Quand la compagne de voyage d'Octave se fut assise sur une de ces
abominables chaises qui ornent la plage de Dieppe, elle regarda la
mer et y perdit sa pensee. La mer a de si grandes eloquences, qu'elle
parle a toutes les ames, meme aux plus simples; elle ouvre dans la
pensee je ne sais quels horizons inattendus. C'est un livre ecrit en
hebreu, mais les caracteres ont des figures expressives qui disent
mille choses etranges. Jusqu'ici, Victor Hugo seul a ose illustrer ce
beau livre. Mais l'ame la moins illuminee de poesie n'est pas tout a
fait etrangere aux sublimites de cette langue de l'infini.
Je crois que Mlle Violette de Parme ne se jetait pas la tete la
premiere dans l'abime des reveries; elle regardait en curieuse les
embarcations legeres tout emaillees de robes et de casaques rouges,
blanches, orange; elle regardait les mouettes qui venaient se perdre
dans la vague pour piper leur gouter.
Tout a coup, comme si l'amour du travail fut une habitude invincible
chez elle, elle prit dans son panier une tapisserie commencee et se
mit a l'oeuvre sans presque lever les yeux, comme une ecoliere bien
apprise. Elle filait un oiseau bleu couleur du temps.
Comme le matin, Octave vint sur la plage; son nom bourdonnait a toutes
les oreilles, mais il semblait tres insouciant des contes debites sur
lui. La raillerie des autres ne montait jamais "a la hauteur de son
dedain."
Il alla saluer gravement Violette et il lui parla avec une certaine
reserve; quiconque eut bien etudie, n'eut reconnu entre lui et elle
qu'une amitie de passage qui ne viole pas les bienseances par des airs
de familiarite a la mode dans le beau monde. Les voisines furent meme
edifiees par la conversation. "Eh bien! disait M. de Parisis, comment
vous trouvez-vous a Dieppe? Est-ce que vous y ferez une saison?
L'air de la mer vous va a ravir. Avez-vous recu des lettres de votre
famille?"
Et Mlle Violette repondait: "Je ne m'ennuie pas, mais je n'ose me
hasarder dans ces vagues furieuses. Je suis tres contrariee de n'avoir
pas recu de lettres ce matin. Je vous ai dit que l'archidiacre avait
la goutte. Je suis allee prier pour lui aux deux eglises. Je ne sais
pas si l'air de la mer me va bien, mais je sais que j'ai dejeune
comme quatre. Si vous voyez par la ma femme de chambre, dites-lui de
m'apporter des peches."
En un mot, une conversation irreprochable; j'oubliais de vous dire
que Violette termina sa periode par un adorable: "Tu sais que tu
m'embetes."--Ce a quoi Octave repliqua: "Ce n'est pas etonnant, car je
m'embete tant moi-meme!" C'etait le thermometre de toute la plage.
M. de Parisis ne prit pas racine aupres de sa maitresse, il alla
s'asseoir en face, contre le Casino, dans un groupe de jeunes femmes
qu'il n'avait pas encore saluees a Dieppe. On ne manqua pas de lui
demander ce que c'etait que cette belle inconnue,--cette Ophelie de
Shakespeare, peinte par un aquarelliste d'aujourd'hui, Chaplin ou
Vidal--ou plutot peinte par elle-meme.
Il continua son jeu; il ne la connaissait que pour avoir voyage avec
elle. C'etait une jeune fille excentrique de la plus haute vertu
qui craignait d'autant moins la vie a la diable qu'elle etait plus
vertueuse. Elle voyageait incognito comme les princesses; elle
avait un frere zouave pontifical; un oncle archidiacre et une tante
chanoinesse. Il desirait entrer un peu plus dans son intimite, mais
il n'esperait pas franchir les limites des civilites pueriles et
honnetes.
Dans le groupe qui l'ecoutait, il remarqua de prime abord une jeune
fille qui avait un oiseau bleu sur son chapeau.
Il reconnut la belle fille du bois de Boulogne et de l'Opera dans
cette blonde aux yeux noirs, d'une beaute etrange, qui n'avait aucun
des caracteres des beautes de convention, avec sa fierte si noble et
si naturelle. Elle rappelait ces figures a la Correge et a la Prudhon
qui, a premiere vue, vous prennent l'ame comme le corps: un nuage de
volupte dans la purete ideale des yeux, sur la virginite des levres
un aiguillon d'amour. On voudrait les aimer avec violence et avec
douceur; on voudrait vivre et mourir pour elles. C'est le mariage
le plus profond et le plus impenetrable des sens et de l'esprit,
l'etreinte des bras et l'expansion du coeur.
C'etait la premiere fois que Parisis voyait sa cousine de si pres.
Naturellement il ne se doutait pas qu'il avait devant lui la
Marguerite des Marguerites, ni la Dame de Coeur.
Elle aussi filait de la laine comme Mlle Violette. Singulier
rapprochement! pendant que Mlle Violette filait un oiseau bleu, Mlle
Genevieve de La Chastaigneraye filait un bouquet de violettes.
Quoique la jeune fille semblat ne pas ecouter les propos de M. de
Parisis, elle entendait mot a mot et souriait du coin des levres.
Parmi les dames qui etaient autour d'elle, la marquise de
Fontaneilles, la duchesse de Hauteroche et lady Harrisson furent
saluees a cet instant par deux jeunes gens qui, ne connaissant pas M.
de Parisis, allaient passer outre. Mais, sans doute, ils etaient de
bonne prise ou de bonne rencontre, car les trois dames se leverent
soudainement comme si elles eussent obei a la meme idee. Mlle de La
Chastaigneraye se trouva donc seule un moment avec M. de Parisis.
"Mademoiselle,--si je puis m'exprimer ainsi,--dit Octave gravement,
voulez-vous me dire pourquoi vous avez souri si malicieusement quand
j'ai parle?--Monsieur, dit Genevieve, j'ai souri comme cela m'arrive
chaque fois que je vais a la comedie.--Je suis donc un comedien?--Oui,
monsieur.
Quand vous parlez a des comediennes ou a des femmes familieres aux
planches du monde, qui ont appris comme vous l'art de parler pour
deguiser leurs pensees, vous avez la chance d'etre cru sur paroles:
elles ont tant de fois brouille le mensonge avec la verite, qu'elles
ne savent plus reconnaitre le vrai du faux. Mais moi qui, dans la
vie, ne suis pas encore entree en scene, meme pour jouer la derniere
ingenue, j'ai traduit ce que vous avez dit dans la vraie langue des
coeurs simples.--De grace, Mademoiselle, donnez-moi votre traduction."
Genevieve regarda du cote des trois dames. "Je veux bien, dit-elle
sans se faire prier; je commence par vous avertir que je sais
la geographie du monde sans avoir beaucoup voyage sur la carte
parisienne. Or, du premier coup, je reconnais le caractere des
nationalites. Ainsi, je ne confondrai jamais une femme du monde avec
une femme du demi-monde, quoiqu'elles se confondent si bien entre
elles par les panaches du langage et des chiffons; je ne confondrai
pas davantage une femme du demi-monde avec une demoiselle qui n'est
pas tout du monde, quels que soient les grands airs et le bel esprit
de celle-ci. Voila pourquoi, monsieur, je vais traduire ainsi ce
que vous avez dit tout a l'heure: "Cette jeune fille n'est pas
excentrique, puisqu'elle ressemble a toutes ses pareilles; elle n'est
pas de la plus haute vertu, parce qu'elle n'est pas de la vertu,
d'ailleurs la vertu n'est ni haute ni basse. Si elle craint d'autant
moins la vie a la diable, c'est qu'elle est toujours affichee. Elle ne
voyage pas incognito, puisqu'elle n'a pas de nom; si elle voyage comme
les princesses, c'est que c'est une princesse de theatre. Elle n'a pas
de frere zouave au service du pape, ni d'oncle archidiacre au service
de Dieu, ni de tante chanoinesse au service des pauvres. Vous ne
desirez pas entrer dans son intimite, vous desirez en sortir, mais
les hommes ne savent jamais battre en retraite dans ces batailles
perdues." Voila, monsieur, ma traduction litterale.--Mademoiselle, si
j'etais de mauvais gout, je dirais votre traduction libre; mais vous
avez parle si juste, partant si bien, que je serais indigne de vous
repondre, si je prenais un masque avec vous. Dites-moi qui vous a
donne cette pierre de touche?--Voyez-vous, on a beau faire pour
enchasser le strass, il se trahit lui-meme en face du diamant. Ma
pierre de touche, c'est mon coeur. Dans la jeunesse, l'ame est une
petite goutte de rosee que Dieu a mise sur une pervenche ou sur une
violette: la goutte de rosee reflechit le ciel, elle voit tout,
jusqu'a l'etoile la plus lointaine, jusqu'aux nuages les plus perdus.
Mais quand vient le mauvais jour, la goutte de rosee tombe dans le
torrent qui roule le sable des montagnes; elle ne voit plus que le
chaos.--Vous avez raison, voila pourquoi la jeunesse est une perle
sans prix."
Et M. de Parisis ajouta: "Mais dites-moi, mademoiselle, a quelle ecole
avez-vous ete?--A l'ecole de Dieu." En disant ces mots, Mlle de La
Chastaigneraye leva ses grands yeux veloutes sur M. de Parisis.
C'etait le regard de la vertu meme. Ces beaux yeux noirs, vaillamment
ouverts et doucement ombrages par de longs cils, repandaient une si
divine expression de candeur, que M. de Parisis fut atteint au fond
de l'ame. Lui que tant de femmes avaient regarde avec amour, avec
volupte, avec passion, il tressaillit, comme atteint d'une emotion
jusque-la inconnue. Il avait toujours nie ce qu'il appelait la beaute
et le charme des pensionnaires: il reconnut qu'il avait nie la
premiere moitie de la femme.
Genevieve regardait Violette a la derobee. "Eh bien! dit-elle tout a
coup, je me trompais tout a l'heure, cette demoiselle a un grand
air et ne ressemble pas a ses pareilles.--Non, car elle vous
ressemble--par la figure--dit Parisis."
Les trois dames revinrent s'asseoir "Eh bien! M. de Parisis, dit la
duchesse, vous avez depose votre carte sur la chaise de notre belle
amie. Je vous avertis que c'est une carte perdue, car son coeur ne
recoit personne, meme dans l'antichambre."
Survint une visite. M. de Parisis se rapprocha de Genevieve. "Je n'ose
pas, lui dit-il doucement et avec un sentiment de melancolie, mettre
ma carte a vos pieds. Je suis comme le voyageur qui cueillerait bien
une fleur sauvage dans le ravin, mais qui ne la cueille pas pour ne
pas faire tomber la goutte de rosee dans l'abime."
Mlle de La Chastaigneraye rougit et palit; pour la premiere fois de sa
vie, elle saisit son eventail et le passa devant sa figure.
Octave de Parisis regardait Genevieve avec adoration: il lui sembla
qu'un rayon descendait dans son ame et y repandait une lumiere toute
divine. "A propos, dit la marquise de Fontaneilles, qui avait voulu
reserver son effet, je ne vous ai pas presente a Mlle Genevieve de la
Chastaigneraye.--De La Chastaigneraye!" s'ecria M. de Parisis.
Il se leva et s'inclina: "Mademoiselle, vous etes ma cousine; moi je
vous presente M. Octave de Parisis; car vous ne m'avez jamais vu."
Genevieve, qui jusqu'a ce jour n'avait pas menti, ne s'en acquitta pas
trop mal: "Je vous ai vu, monsieur mon cousin, mais c'est du plus loin
qu'il m'en souvienne.--Ma cousine, il faut que je vous embrasse!"
Genevieve, tres emue, essaya de railler.--"Oh! mon cousin, devant
la mer, que dira le flux?--Le flux reculera epouvante," dit Mme de
Hauteroche.
On s'embrassa vaillamment, ce qui n'eut pas peu surpris Mile Violette
de Parme, si elle n'eut alors regarde un grand d'Espagne qui fumait
pour elle. Cigare d'Espagne de premiere classe! Parisis parla de sa
tante, du sejour a Paris, de son regret de n'avoir pas vu Genevieve.
"Moi, mon cousin, je vous voyais tous les jours.--Ou donc?--Partout.
Au Bois, a la Cour, a l'Opera.--Ah! oui, je me souviens. Il fallait
donc me dire que j'avais la plus belle cousine du monde!--Il fallait
le deviner.--Expliquez-moi, ma cousine, par quel miracle nous nous
retrouvons ainsi, nous qui sommes Bourguignons, sur cette plage
normande, comme des naufrages.--Rien ne s'explique, mon cousin; il est
impossible de trouver un sens aux grands evenements qui bouleversent
le monde: comment voulez-vous savoir pourquoi nous nous rencontrons
ici? Je suppose que ce n'est pas pour me voir que vous y etes venu."
Genevieve jeta un rapide regard vers Mlle Violette. "Je vais vous le
dire, pourquoi vous etes ici tous les deux, reprit Mme de Hauteroche:
c'etait ecrit la-haut; c'est la destinee qui a marque votre rencontre
a Dieppe; je ne suis pas une tireuse de cartes, mais je lis dans les
astres--et dans les coeurs."
On entama une causerie a perte de vue sur le hasard et sur la
destinee. Personne ne fut convaincu; tout s'evanouit dans les notes
harmonieuses de la valse de Faust, qui se maria amoureusement aux
hymnes de la mer.
M. de Parisis avait tenu bon, malgre les signes de Violette; mais
Violette ayant brise son eventail, il jugea qu'il ne lui restait que
le temps d'aller a elle. Il salua les dames, tout en disant: "Nous
reparlerons de cela." En allant vers Violette, il murmura: "Quel
malheur que Genevieve soit ma cousine!"
Il lui sembla que tout son amour etait deja tombe a la mer. Le coeur
aime l'inconnu; a beau aimer qui vient de loin. "On n'a jamais aime sa
cousine," reprit-il.
Violette fit une scene. Il dina avec elle pour l'apaiser. Mais il
etait distrait. Violette lui demanda s'il se croyait toujours au bord
de la mer avec les femmes comme il faut. "Chut! dit Octave, pas un mot
sur ces dames." Violette parla plus haut et debita des malices sur les
grandes dames qui prennent aux petites leurs modes et leurs amants.
Octave se facha et sortit seul pour aller fumer sur la jetee. Quand il
revint, une demi-heure apres, on lui dit que Violette etait partie par
le train de huit heures avec le grand d'Espagne. "Tant mieux!" dit-il.
Ce fut son premier mot. Son second mot fut: Tant pis.
Violette etait partie desolee, furieuse et jalouse. Elle croyait se
venger.
Le duc de Parisis alla au concert du soir, esperant trouver sa cousine
Genevieve avec Mme de Fontanelles et ses autres amies. Genevieve et la
marquise etaient parties comme Violette par le train de huit heures.
Il ne prit pas racine a Dieppe. Il partit par le train de minuit.
Il ne chercha pas Violette. Et pourtant il l'eut trouvee seule chez
elle, eploree et desesperee.
Dans son souvenir, il voyait du meme regard Genevieve et Violette.
"On dirait deux soeurs tant elles ont le meme air," murmura-t-il. Les
ai-je perdues toutes les deux?
Il courut chez la marquise de Fontaneilles, ou il apprit que Mlle
de La Chastaigneraye etait allee rejoindre sa tante au chateau de
Champauvert sans s'arreter a Paris. Mlle Regine de Parisis, tombee
malade, avait rappele sa niece par un telegramme. "J'irai voir ma
tante," dit le duc de Parisis en pensant a Genevieve.
XXXII
LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE REGINE DE PARISIS
Mademoiselle Regine de Parisis avait ete prise par une pleuresie
dans son parc un jour d'orage; le medecin de Champauvert, qui etait
pourtant un medecin _Tant mieux_, lui parut inquiet. Elle se resigna
saintement a mourir, mais elle ne voulait pas mourir seule.
Des le retour de Genevieve, le medecin l'avertit qu'elle allait perdre
sa tante. "Je meurs contente, dit la vieille demoiselle en essayant
de soulever sa main pour repousser Genevieve, comme si elle eut peur
d'etre etouffee par ses embrassements. Prends garde! l'air me manque,
je ne respire plus." Et regardant sa niece avec cette belle joie des
coeurs aimes qui se retrouvent: "C'est fini, ma pauvre Genevieve! Je
ne te reverrai plus bientot, toi que j'ai bien aimee! Mais, enfin,
je me console deja, je meurs en Dieu et je trouverai d'autres anges
la-haut."
Naturellement, Genevieve voulut convaincre sa tante qu'elle n'etait
pas malade. "Si, si, si, je suis malade. La preuve, c'est que j'ai
fait mon dernier testament.--Votre dernier testament, ma tante!
Pourquoi faire?--Pourquoi faire? pour faire le bien. Je connais mon
monde; il y a ceux qui m'aiment, et il y a ceux qui aiment mon argent.
Pour ceux-la, je t'en reponds, ce sera un amour platonique; mais pour
toi...." Mlle de Parisis essuya deux larmes. "Tiens, reprit-elle,
prends ma boite a ouvrage." Genevieve prit la boite a ouvrage et
voulut la donner a sa tante. "Non, regarde dedans.... C'est cela.
Prends ce papier et lis-le.... C'est un billet de cinq millions cela!
Leur banque de France a beau cuver son or depuis 1830, elle n'en
delivre pas encore de pareils." Genevieve ne voulait pas prendre le
testament. "Je comprends, dit-elle, ton amour pour moi ne se paie pas
avec des millions. Tu as ete ma jeunesse quand j'etais deja vieille;
tu as ete mon sourire, tu as ete ma joie: Je te benis!" La jeune
fille tomba agenouillee sous ce dernier mot. "Et Octave? dit-elle en
relevant sa belle tete.--Octave! Eh bien! il viendra te demander ta
main, et il aura cinq millions, sans compter tous les tresors de ton
coeur.--Vous ne connaissez pas Octave, ma tante, si vous voulez qu'il
ne m'epouse jamais, il faut me faire riche.--Mais tu ne sais donc pas
qu'il est aux trois quarts ruine. Je m'en lave les mains.--Mais, ma
tante, si vous saviez comme il est chevaleresque. Ses amis lui coutent
cher. Sans Octave, celui qu'ils appellent le prince Bleu vivrait a
Clichy depuis longtemps. Tout l'argent qu'il a gagne aux courses,
il l'a peut-etre donne aux pauvres; or, Dieu sait si cet argent des
courses le ruinait. C'est a qui gagne perd.--Tais-toi donc, ma belle!
Si Octave a donne aux pauvres, c'est qu'a Paris les pauvres sont des
femmes,--et quelles femmes!"
Genevieve avait recueilli dans son voyage a Paris quelques belles
actions anonymes d'Octave. Elle les dit a sa tante, en leur donnant
une grandeur toute epique. "Allons! allons! dit Mlle de Parisis,
tout cela est bien; mais plus naturel a un Parisis? Ne faut-il pas
canoniser Octave pour avoir ouvert ses mains pleines d'or! Pour moi,
je ne lui pardonne pas de ne pas t'avoir epousee sur ma priere.--Mais,
ma tante, n'oubliez pas la legende des Parisis."
Genevieve conta a sa tante la rencontre sur la plage de Dieppe: "Je
vous jure, ma tante, que je serai la duchesse de Parisis si vous me
faites pauvre." Tout en parlant, Genevieve avait apporte une plume
trempee d'encre et une belle feuille de papier. "Ecrivez, ma tante.
--Que veux-tu que j'ecrive?"
Genevieve dicta un tout autre testament a sa tante qui murmura:
"--J'ecris, mais je ne signerai pas. Je veux faire une surprise pour
pouvoir rire apres ma mort."
La vieille demoiselle mourut le lendemain dans l'apres-midi. Genevieve
donna l'ordre d'envoyer des depeches telegraphiques a toute la
famille, mais elle dicta elle-meme le billet a Octave:
M. Octave de Parisis, avenue de l'Imperatrice, a Paris. Ma tante
vient de mourir; je suis desesperee et vous ne viendrez pas!
GENEVIEVE.
Octave, absent, ne recut le telegramme que le surlendemain. Aussi,
n'arriva-t-il a Champauvert qu'a l'heure des funerailles. Le soir,
il embrassa fraternellement Genevieve et alla coucher au chateau de
Parisis.
Quand le matin il salua la sepulture de sa famille, il lui sembla
qu'il assistait encore a des funerailles, tant il retrouva vivant le
souvenir des siens.
On vint le chercher a midi, pour commencer l'inventaire des papiers
de la succession de sa tante Regine; il avait voulu d'abord se faire
representer, mais le juge de paix et le notaire avaient insiste pour
qu'il fut la a cause des innombrables testaments ou codicilles que sa
tante railleuse s'etait amusee a faire.
C'etait la toile de Penelope. Cette femme, qui avait passe sa vie sans
faire un pas, tout occupee a prier Dieu et a mettre une piece d'or sur
une piece d'or, avait beaucoup vecu par le reve. L'action ne l'avait
jamais tentee; son amour pour l'argent etait un amour tout platonique,
puisqu'elle le cachait et ne s'en servait pas. Mais une de ses plus
grandes distractions etait de rever a toutes les aventures de voyage,
a toutes les bonnes oeuvres, a toutes les feeries qu'elle pourrait
realiser avec les mains pleines d'or. En ces dernieres annees, elle
n'avait plus songe qu'a ses heritiers. Chaque fois qu'elle faisait
un testament, c'etait pour suivre de la pensee dans l'avenir les
evolutions de sa fortune. Jamais on n'avait tant tourmente le papier
timbre; mais on ne joue pas tous les jours avec cinq millions.
On savait dans le pays que Mlle Regine de Parisis recommencait
toujours l'oeuvre de ses dernieres volontes; elle ne s'en cachait
pas d'ailleurs, elle disait a tout le monde qu'elle leguerait des
surprises. Son seul chagrin, dans l'idee de la mort, c'etait de ne pas
pouvoir soulever la tete dans son tombeau pour voir la figure de ses
heritiers.
Octave de Parisis, quoiqu'il fut le vrai chef de la famille, paraissait
avoir bien moins de chances qu'aucun autre a cet heritage. Il n'etait
jamais venu voir sa tante, il lui ecrivait, a peine une fois l'an, des
lettres de quatre lignes, d'un tour charmant, il est vrai, mais trop
sommaires en verite. Comme celle-ci qu'on retrouva dans la correspon-
dance de la tante Regine:
"Bonjour ma tante! Adieu ma tante!
"Quel bonheur d'avoir une tante comme vous, et quel malheur de
ne la voir jamais! J'ai votre portrait et je vous parle tous les
matins; vous me dites des choses qui me vont au coeur; je jure
tous les soirs que j'irai me jeter dans vos bras, mais je ne
suis qu'un neveu denature, et je merite vos maledictions! Avec
lesquelles je vous embrasse._
"OCTAVE DE PARISIS."
Apres tout, avec une tante fantasque comme celle-la, cette lettre
etait peut-etre un vrai titre a l'heritage. Un heritier vulgaire eut
ecrit des platitudes au moins douze fois l'an.
Le dernier hiver, comme on sait, Parisis avait vu sa tante a Paris,
mais il ne lui avait pas fait les caresses d'un heritier presomptif.
Une fois il avait refuse de diner avec elle, une fois seulement il
avait trouve une heure de loisir pour prendre le the, sachant d'avance
que Genevieve ne serait pas la. Il avait ete jusqu'a faire le
reversis; mais il n'etait pas homme a prendre de bonnes habitudes;
rien n'avait pu le decider a retourner chez sa tante, un peu parce
qu'il ne trouvait jamais une heure pour bien faire, un peu beaucoup
dans la peur de rencontrer sa cousine.
Il ne desesperait pourtant pas de sa part d'heritage. Il representait
a lui seul le beau nom de Parisis: sa tante n'avait pu vouloir
desheriter son nom.
On commenca l'inventaire des papiers. Il y avait cinq heritiers
directs: Octave de Parisis; Mlle Genevieve de La Chastaigneraye; un
jeune lieutenant de vaisseau, absent pour le service de l'empereur;
deux petites filles qui etaient au couvent et que representait un
second notaire; et enfin Mme de Portien, une Parisis qui s'etait
encanaillee.
Cette femme n'etait aimee de qui que ce fut dans la contree. Il y a
dans toutes les familles l'image du bien et du mal. Genevieve etait
l'ange, Mme de Portien etait le demon. Et ce n'etait pas un joli
demon.
Le premier notaire apportait quatre testaments deposes en son etude;
le quatrieme detruisait naturellement les trois premiers. Octave
demanda qu'ils fussent tous lus par ordre de date, pour montrer les
diverses aspirations de la testatrice.
Dans le premier testament, Mlle de Parisis ne derangeait presque rien
a l'esprit de la loi; elle se contentait de faire quelques legs
aux pauvres du pays. Dans le second, elle donnait le donjon de La
Roche-l'Epine a son neveu Octave de Parisis, a la charge par lui d'en
remettre les revenus a l'hospice de Tonnerre ou elle avait failli se
faire soeur de charite. Dans le troisieme, elle donnait un million
hors part a sa niece Genevieve de La Chastaigneraye. Dans le
quatrieme, ce million passait aux deux petites orphelines.
Le notaire ne connaissait pas d'autres testaments. Il remua beaucoup
de parchemins, des titres de la terre de Champauvert et de La
Roche-l'Epine. Pendant qu'il semblait chercher, Octave et Genevieve se
regardaient avec un sourire de quietude.
Des cinq heritiers, Octave et Genevieve etaient les seuls qui fussent,
comme on dit, interessants. Et, en effet, c'etaient les seuls pauvres.
Genevieve n'avait rien; Octave n'avait plus rien, a moins que les
mines des Cordilleres ne se rouvrissent pour lui par miracle.
Pourquoi la tante avait-elle abandonne sa niece dans le quatrieme
testament? C'etait inexplicable. Genevieve etait l'ange, le charme,
le sourire de sa vie; elle etait la toujours qui lui donnait son bras
pour se promener, sa voix pour lire, sa gaiete pour la reconforter.
La jeune fille avait pourtant ses heures de reverie, ses mouvements
fantasques, ses tristesses soudaines. En certains jours, elle avait
pu blesser sa tante sans y penser. "Quelle est la date du quatrieme
testament? demanda tout a coup Genevieve.--Deux aout, repondit le
notaire.--Ah! oui, je comprends," reprit Mlle de La Chastaigneraye.
Elle se tourna vers Octave: "Vous rappelez-vous notre rencontre a
Dieppe?--Si je me la rappelle! Pas un mot tombe de vos levres ce
jour-la n'a ete oublie par mon coeur.--C'est beau de me dire cela a
l'heure ou je suis desheritee. Eh bien! figurez-vous, mon cher cousin,
que ce jour-la ma tante, qui ne m'avait accorde que quinze jours,
m'a desheritee parce que le dix-septieme jour je n'etais pas encore
retournee chez elle. Mais rassurez-vous, il y a d'autres testaments,
je n'en doute pas."
A cet instant meme, le notaire venait d'en trouver un sous une
enveloppe qui portait ces mots: _Papiers precieux_.
Ce testament voulait que la fortune fut partagee selon les droits de
chacun, quand Mlle Genevieve de La Chastaigneraye aurait pris d'abord
le donjon de La Roche-l'Epine, les fermes qui en dependaient et tous
les loyers en retard. Les deux petites filles auraient pour elles,
outre leurs parts naturelles, les bijoux, les perles et les diamants,
cent mille francs a peine.
Je ne parle pas du codicille qu'on trouva dans la meme enveloppe,
il ne renfermait que des legs minimes, au cure de Champauvert et au
medecin de la Roche-l'Epine.
Octave commencait a desesperer, il voyait bien, par la lecture de tous
ces testaments, ou son nom etait a peine prononce pour des bagatelles,
que ce n'etait pas a Champauvert qu'il retrouverait une fortune. "Au
moins, se disait-il, je serais console si la meilleure part revenait
a ma belle cousine." "Je sais un autre testament, dit tout a coup
Genevieve, je ne l'ai pas lu, mais j'ai vu ma tante qui, deja malade,
l'ecrivait d'une main tremblante.--Ou est-il? demanda le notaire.--Je
crois qu'il est dans la boite a ouvrage qui a ete enfermee dans
l'armoire aux bijoux.
On leva les scelles de l'armoire aux bijoux, on l'ouvrit avec quelque
emotion, on y trouva non seulement le testament indique par Genevieve,
mais deux autres encore."
Le notaire eleva la voix. "Je lirai les autres testaments tout a
l'heure, mais je vais lire celui-ci dont la date indique que c'est la
derniere et supreme volonte de Mlle Regine de Parisis."
Et il lut tout haut:
"Ceci est mon testament.
"Je donne mon ame a Dieu. Que la terre soit legere a mon corps!
"J'institue pour ma legataire universelle Mlle Anne-Genevieve de
La Chastaigneraye, ma niece bien-aimee, qui a ete pour moi une
fille, qui a ete pour moi un ange. Elle disposera de toute ma
fortune sans aucune reserve; de tous mes biens, meubles et
immeubles, quels qu'ils soient, a la charge par elle de donner
cent mille francs a chacun de mes heritiers naturels.
"Tous les ans, le jour de ma fete, soit qu'elle habite Paris ou
Champauvert, ou tout autre pays, elle prendra deux poignees d'or
dans ses petites mains en allant a la messe pour le premier pauvre
qu'elle rencontrera.
"Je donne mon livre d'Heures a mon cher neveu Octave de Parisis.
"Telles sont mes dernieres volontes. Champauvert, ce 3 aout 1867.
"ANGELIQUE-REGINE DE PARISIS."
Apres la lecture de ce testament, il se fit un grand silence. Tout le
monde fut convaincu que c'etait le dernier mot.
Octave se leva solennellement, prit les mains de sa cousine, la baisa
sur le front et lui dit d'une voix haute: "Ma chere Genevieve, voila
ce qui s'appelle de la justice; je crois que personne ici ne s'avisera
de reclamer contre les dernieres volontes de ma tante; ce qui est
ecrit ici est ecrit la-haut."
Ces paroles firent une grande impression: on sentait qu'elles etaient
dites du fond du coeur. Octave avait de trop nobles sentiments pour
jouer a l'hypocrisie. Sa tante lui eut laisse un million qu'il n'eut
pas trouve cela mal: mais quoiqu'elle ne lui laissat que cent mille
francs, de quoi vivre cent jours, il trouva cela bien.
Mme de Portien n'etait pas a cette hauteur, il lui fut impossible de
cacher son chagrin et son depit. Elle hasarda quelques mots tout a
fait dignes d'elle; il lui semblait que les testaments les meilleurs
ne sont pas bons; puisque la loi a regle les successions, on avait
toujours tort de violer, par le caprice d'un moment, les regles
immuables de la loi et de la nature; dans un pareil heritage,
puisqu'il y avait cinq heritiers et cinq millions, le mieux eut ete de
laisser aller tout naturellement un million a chaque heritier; enfin
elle ne desesperait pas de voir Mlle Genevieve de La Chastaigneraye se
contenter de quelques avantages comme le donjon de La Roche-l'Epine
qu'elle aimait beaucoup, et abandonner a ses cousines et a ses cousins
une part plus serieuse que les cent mille francs indiques par le
testament.
Octave reprit la parole. Il ne comprenait rien a ce que disait sa
cousine Portien; quand un testament etait fait, c'etait la loi,
puisque la loi autorise les testaments.
La cousine Portien repliqua qu'elle etait bien sure que Genevieve
ne pensait pas comme Octave. Genevieve ne dit pas un mot. Sa figure
sibyllique n'exprimait pas sa pensee. Elle admirait Octave et
savourait dans son coeur toutes les joies de son admiration. Elle
avait subi trop de rebuffades de sa cousine Portien pour s'attendrir
sur le desespoir de cette femme qui ne pardonnait a personne sa
mesalliance.
La vacation avait ete fort longue. Le notaire dit qu'il allait lever
la seance pour faire enregistrer le testament. "Et si on en retrouve
un autre? dit Mme de Portien.--Cela n'est pas impossible, dit le
notaire des deux orphelines.--Non, repondit Genevieve; apres ce
testament, ma tante Regine ne m'a plus demande la plume qu'une seule
fois.--Eh bien! dit Mme de Portien, c'etait peut-etre pour ecrire ses
dernieres volontes.--Non, ma cousine."
Cette fois, Genevieve ne put masquer son emotion. Elle reprit: "C'a
ete pour me dire adieu, car elle ne pouvait plus parler."
Comme Octave etait pres d'elle, elle lui dit tout bas: "Le
croiriez-vous! cette nuit...." Elle se tut. "Non, reprit-elle, je ne
veux rien dire."
Le diner avait ete prepare pour les heritiers, les notaires et le cure
de la Roche-l'Epine. Mme de Portien dit qu'elle etait attendue et
demanda sa caleche; le premier notaire, qui s'interessait surtout au
lieutenant de vaisseau, dit qu'il devait faire signer ce jour-la un
contrat de mariage et demanda son cheval; le second notaire, qui
representait les orphelines, ne savait quelle figure faire et demanda
sa canne.
Il ne resta pour diner que Parisis et Mlle de la Chastaigneraye.
Le cure se fit attendre. Le cousin et la cousine se promenerent un
instant dans le parc sous les grands chataigniers. "Quelle belle
solitude, dit Octave, comme on serait heureux ici!"
Il se tourna vers sa cousine: "Si on n'etait pas seul!--Oui, mon
cousin, mais le bonheur n'est pas de ce monde.--Vous avez bien raison,
ma cousine."
Il lui prit la main. "Et pourtant, quand je songe que si ma tante
m'avait donne sa fortune, je me fusse peut-etre jete a vos genoux
pour vous prier d'etre ma femme!--Peut-etre! mais voila le malheur,
dit avec un charmant sourire Mlle de La Chastaigneraye, je vous
aurais dit? "Relevez-vous, et allez-vous-en, mon cousin. Les La
Chastaigneraye sont aussi fiers que les Parisis. Par exemple, si
je vous donnais ma main pleine de cinq millions, vous ne la
voudriez pas, n'est-ce pas, mon cousin?--Non, non, non, ma cousine.
--Eh bien! parlons politique."
XXXIII
LA DAME BLANCHE
Octave et Genevieve causaient encore politique quand survint M. le
cure.
C'etait une bonne ame de cure, qui croyait a Dieu sans savoir
pourquoi. Il n'avait jamais bien compris l'Evangile; il ne s'egarait
pas dans les subtilites de la theologie. Il prechait sans savoir ce
qu'il disait, hormis qu'il prechait le bien. Il n'aurait pas tue une
mouche, mais il voyait tomber avec un vif plaisir, au temps de la
chasse, les lievres, les perdreaux et les cailles, s'il devait en
avoir sa part. Par exemple, il n'etait pas si bon apotre aux chasseurs
qui ne payaient pas la dime. Il allait tous les jours, comme Louis
XIV, emietter du pain aux carpes de sa piece d'eau et aux poules de sa
basse-cour, mais il les mangeait sans regret. Il etait ne gourmand
et n'avait pas songe que ce peche de gourmandise, mortel pour ses
paroissiens, pouvait le conduire tout droit en enfer. D'ailleurs, bon
aux pauvres, meme quand il n'avait pas dine. Au demeurant, le meilleur
cure du monde.
A peine eut-il salue Parisis et sa cousine, qu'il tira sa montre,
ce qui voulait dire qu'il etait l'heure de se mettre a table. "Oui,
monsieur le cure, dit Genevieve; mais nous vous attendions.--Que
voulez-vous? c'est le catechisme. Ces pauvres enfants, il faut leur
corner la sainte verite comme a des boeufs."
Et le cure marcha en avant.
Octave eut envoye de bon coeur le cure au diable." Rassurez-vous,
lui dit Mlle de La Chastaigneraye, il y a une ame dans cette figure
enluminee. Il a de l'esprit a ses heures. D'ailleurs, ma tante
l'aimait beaucoup. Vous voyez deja qu'il a un beau caractere: il
croyait heriter, il sait deja qu'il n'a rien, et n'en est pas moins
gai."
Genevieve ne put retenir ce mot: "Il est vrai qu'il va se mettre a
table."--Quand ce serait un ange, ma cousine, je ne lui en voudrais
pas moins de rompre notre tete-a-tete?--Est-ce que vous vous imaginiez
que nous allions diner en tete-a-tete?--Pourquoi pas? Je ne suis pas
venu ici pour aller dans le monde.--Eh bien! mon cousin, il faut en
prendre votre parti; mais vous dinerez non-seulement en compagnie du
cure de La Roche-l'Epine, mais aussi en compagnie d'une jeune personne
qui a quatre fois vingt ans, une amie de ma tante, une Minerve qui me
prend aujourd'hui sous son egide." Parisis fit une effroyable grimace.
"Voyons, n'ayez pas peur. o homme sans principes! je ne vous placerai
pas a cote d'elle, je vous ferai une surprise."
A cet instant, la surprise apparut sur le perron.
C'etait une jeune fille d'un chateau voisin, qui etait venue a
Champauvert pour les funerailles de Mlle Regine de Parisis; Genevieve
avait obtenu de la mere de cette jeune fille, Mme de Moncenac, qu'elle
resterait un mois a Champauvert, ou d'ailleurs Mme de Moncenac
viendrait la voir souvent. "Qu'est-ce que cela?" demanda Octave avec
effroi.--"Cela, mon cousin, c'est une Bourguignonne."
Mlle de Moncenac etait rouge comme une cerise, petite, le nez
retrousse, des pieds a dormir debout, des mains d'oie. Et ce beau
corps avait ete habille par une couturiere du village voisin. "Ma
cousine, reprit Parisis, soyez assez bonne pour me placer a cote de
votre Minerve."
On se mit a table, apres les presentations. La conversation s'etablit
entre le cure, Genevieve et Octave. La vieille demoiselle et la jeune
fille babillerent ensemble des modes nouvelles; le cure debita une
parabole fort ingenieuse pour faire entendre a Octave et a Genevieve
qu'ils devraient bien a eux deux retablir les splendeurs de la
Roche-l'Epine, de Champauvert, de Belle-Fontaine et de Parisis. Autant
de demeures seigneuriales qui n'avaient plus de seigneurs. Octave lui
repondit qu'il aviserait; il allait partir pour le Perou, d'ou son
pere avait rapporte tant d'argent. La mine etait presque epuisee,
mais il ne desesperait pas d'y trouver encore une fortune. Il promit
solennellement de restaurer, dans tout l'esprit du style gothique et
de la renaissance, Belle-Fontaine et Parisis. Il ne doutait pas que
Mlle Genevieve de la Chastaigneraye ne le devancat avec plus de
gout et plus d'eclat dans la restauration de la Roche-L'Epine et de
Champauvert.
Octave demanda ses chevaux quand on servit le cafe. "Non, mon cousin,
dit Genevieve; vous m'accorderez au moins cette faveur de passer
vingt-quatre heures chez moi.--Oh! quel bonheur!" s'ecria Mlle de
Moncenac.
Elle rougit encore, si c'est possible. Elle eut peur qu'on ne se fut
mepris sur ce cri de joie qu'elle avait jete, elle ajouta: "Quel
bonheur que tu sois chez toi, Genevieve!--C'est precisement parce que
vous etes chez vous, ma cousine, que j'ai demande mes chevaux sitot.
Que dirait ma cousine Portien? Elle dirait que je veux vous epouser
pour vos millions.--Ma cousine Portien sait bien que vous ne voulez
pas epouser une provinciale.--Je ne sais pas a Paris une Parisienne
aussi parisienne que vous.--Eh bien! parisienne ou provinciale, je
vous ordonne de rester ici jusqu'a demain apres la messe. Et vous irez
avec le livre d'heures de ma tante Regine. Et vous lirez la messe.
J'ai mes idees, je ne veux pas que vous mouriez dans l'impenitence
finale, je veux que vous fassiez votre salut. Vous commencerez demain
votre belle action en venant avec moi a la messe, vous verrez quelle
jolie eglise nous avons a Champauvert. Vous ne savez peut-etre pas
que ma tante y a fait merveilles; par exemple, vous y retrouverez
l'admirable groupe de Bonassieux, representant la Charite; jamais le
ciseau d'or de la Renaissance en France ou en Italie n'a trouve une
plus maternelle et plus divine expression. Ce n'est pas tout, nous
avons un beau vitrail de Marechal et une Assomption de Cabanel, deux
chefs-d'oeuvre. Ma tante ne donnait son argent qu'a Dieu.--Vous faites
comme les papes, ma cousine, vous voulez me conduire au paradis par le
chemin des artistes; vous avez raison, le trait d'union de l'homme
a Dieu, c'est l'art.--Non, mon cousin, c'est l'amour.--L'amour!
Lequel?--Demandez cela a M. le cure."
Le cure venait de voir avec passion sa seconde tasse de cafe. Il ne
disait pas comme l'abbe de Voisenon: "Je ne tiens que chopine;" il
redemandait toujours une seconde fois de tout ce qui passait sur la
table, disant qu'il ne voulait pas contrarier la nature. Il essuya
ses levres avec sa langue, parut se recueillir et repondit avec
componction: "L'amour! je ferai un sermon la-dessus."
C'etait sa maniere de repondre a toutes les questions. "Pas si bete!
dit Octave a Genevieve, car s'il eut parle, il n'eut pas manque de
dire des sottises. Qui donc parlerait bien sur ce chapitre?--Si
ce n'est les plus simples d'esprit comme moi, repondit Mlle de la
Chastaigneraye.--Eh bien! ma cousine, pour devenir un simple d'esprit
comme vous, je consens a aller a la messe demain a Champauvert. Je
vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai trouve Dieu dans
son eglise; car a Paris, en verite, hormis les jours d'enterrement,
l'eglise n'est pas du tout catholique; on y va moins pour Dieu que
pour ses creatures. Voila pourquoi Dieu ne daigne pas s'y montrer. Je
croirais bien plus a l'action divine dans les eglises de village, si
je croyais a quelque chose."
Sur ce mot, le cure dit les Graces. Apres quoi on se leva pour aller
au salon. "Mon cousin, puisque vous etes pris au trebuchet, vous allez
faire le whist.--Ma cousine, j'ai jure que j'obeirais.--J'aime cette
resignation; c'est deja un renoncement et je ne desespere pas de votre
salut."
A onze heures, apres avoir perdu trois francs cinquante centimes,
Octave, emu d'une pareille deveine, montait tout seul le grand
escalier pour aller se coucher. Il connaissait deja sa chambre.
C'etait la chambre d'honneur, une grande piece tendue de perse
ancienne ou s'ennuyaient deux pastels, un monsieur et une dame du
temps de la Regence, condamnes a perpetuite a faire ainsi bon menage.
Octave soupira en les regardant. "Ah! dit-il, s'ils descendaient de
leurs cadres, en voila deux qui me diraient le secret de la vie."
Des livres nouveaux et des gazettes variees parsemaient le gueridon.
Naturellement Octave, qui avait quitte Paris depuis deux jours,
chercha des nouvelles de Paris.
Il avait deja entrelu trois ou quatre journaux quand il ouvrit la
croisee pour respirer l'air vif et ecouter les rossignols, qu'il ne
connaissait que par oui-dire. Il n'entendit que le silence. Il ne
savait pas que les rossignols ne chantent qu'au printemps, les
paresseux! des tenors qui prennent neuf mois de conge!
Octave ressentit toutefois un vrai plaisir a se perdre dans cette
solitude immense qui ne l'avait jamais envahi. Ce parc, ces forets,
ces montagnes, ces horizons, ces etoiles, toutes ces eloquences
emerveillaient son ame. La nature a des attractions et des forces
qui dominent les plus rebelles. Octave comprit qu'il avait trop vecu
jusque-la dans le tourbillon parisien; il reva qu'il lui serait doux
et salutaire de se retremper dans ces luxuriantes vallees de son pays
natal, qui sont comme un exemplaire du Paradis perdu.
Il y avait plus d'une heure qu'il etait a la fenetre, abime dans ses
reveries, quand il vit passer au loin, sous les arbres, un homme tout
de noir habille, comme vous et moi.
Il s'imagina d'abord que c'etait le cure de la Roche l'Epine qui
s'etait attarde dans le parc, mais il vit bientot que l'homme etait
grand et souple. Et, d'ailleurs, son habit n'etait pas une soutane.
Il etait plus de minuit. Minuit! une heure incroyable dans les
provinces. Que pouvait faire a minuit cet homme dans le parc de
Champauvert?
Octave ne fut pas longtemps a adresser cette question indiscrete aux
etoiles.
Une blanche vision lui apparut errant aussi sous les arbres et
marchant vers l'homme noir. "C'est impossible!" dit Octave avec une
fureur subite.
Il avait cru reconnaitre Mlle de la Chastaigneraye.
Il passa ses mains sur ses yeux pour mieux voir. Il ne vit plus
rien. Il ecouta, il n'entendit que le bruissement des feuilles.
"Allons, allons, allons, dit le duc de Parisis, je deviens fou ou
hallucine. Ce que c'est que de ne croire a rien!"
XXXIV
LA MESSE DE DON JUAN
Le lendemain, quand Octave salua Genevieve, elle lui remit le livre
d'Heures de sa tante Regine. "Votre salut est la, mais lisez toutes
les pages," lui dit-elle. Il etait dix heures et demie. M. de Parisis
et Mlle de la Chastaigneraye, suivis de la dame aux quatre-vingts
printemps et de Mlle de Moncenac, faisaient leur entree dans l'eglise
de Champauvert. Tous les habitants du village se retournerent et
saluerent comme si Dieu lui-meme fut entre.
Octave etait distrait: il lui semblait avoir vu Violette errer autour
du chateau. "Pourquoi serait-elle venue?" se demandait-il.
Dans la chapelle de la Vierge, Mlle de la Chastaigneraye s'agenouilla
devant une simple chaise rustique. "Si vous voulez, mon cousin, vous
pouvez vous placer au banc d'honneur avec Mlle de Moncenac et Mme
Brigitte qui sont des orgueilleuses. Moi je trouve que la plus belle
place est la plus humble."
Octave se garda bien de quitter Genevieve.
Il tenait a la main le livre d'Heures. Il voulait continuer la
conversation, mais elle lui dit: "Mon cousin, ouvrez votre livre, si
ce n'est pour vous, que ce soit pour ma tante. Lisez la messe en son
souvenir, cela vous fera du bien."
Octave feuilleta le livre d'Heures.
C'etait un vieux missel a miniatures dignes d'un Musee de souverain ou
d'un Tresor d'eglise. La calligraphie et les peintures etaient dignes
de la plus belle periode du XVe siecle. On n'avait jamais ete plus
hardi ni plus delicat, on n'avait jamais traduit avec plus de charme
et plus d'onction les grandes pages de l'Evangile.
Octave etait tout a ce chef-d'oeuvre, quand un papier plie en quatre
s'echappa du livre d'Heures et tomba a ses pieds. Il n'appela pas le
suisse pour le ramasser, vous n'en doutez pas.
Son coeur battit, son oeil s'illumina; il s'imagina, je ne sais
pourquoi, que c'etait un billet de Genevieve.
Elle etait si fantasque qu'elle avait voulu sans doute lui parler avec
toute la solennite de l'Eglise et du livre d'Heures, comme si Dieu
lui-meme eut ainsi consacre ses paroles.
Genevieve avait vu tomber le papier; tout en regardant dans son livre
de messe, elle ne perdait pas un seul des mouvements d'Octave.
Les femmes ont des yeux qui voient quand ils ne regardent pas.
Octave se demanda s'il ouvrirait ce pli. Qui sait s'il etait pour lui?
Il n'osait se tourner vers sa cousine, comme s'il eut craint de voir
son emotion. Car, enfin, si c'etait un billet d'elle!
Si c'etait le secret de ce coeur qui ne se demasquait jamais!
Octave deplia a moitie le papier; cela fit du bruit. Il lui sembla
que Genevieve le regardait. Il se tourna vers elle: leurs yeux se
rencontrerent. Il n'aimait pas a jouer au mystere: "Vous avez vu,
Genevieve?--Oui, j'ai vu un papier tomber du livre d'Heures, vous
l'avez ramasse et vous ne l'avez pas lu.--Savez-vous pourquoi je ne
l'ai pas lu? C'est qu'il ne m'appartient pas.
--Vous vous trompez: N'est-il pas dans le livre d'Heures qui est bien
a vous?"
Octave ne se fit pas prier.
Cette fois il etait convaincu qu'il allait trouver quelque charmante
surprise de Genevieve.
Mais point. C'etait une autre surprise. Octave regarda Genevieve d'un
air desappointe.
Mlle de la Chastaigneraye prit une voix tres-douce: "Si c'est
illisible, il ne faut pas en vouloir a ma tante, voyez-vous, car je
crois bien qu'elle a ecrit ceci a sa derniere heure."
Une emotion subite remua Octave; il comprit qu'il avait sous les yeux
une des pages de sa destinee.
M. de Parisis lut:
"Au nom du Pere, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. Que la
volonte de Dieu soit faite dans le monde, et la mienne dans ma
famille.
"Ceci est mon testament.
"Reconnaissant que la meilleure part de ma fortune me vient des
generosites de mon frere, M. Raoul de Parisis, a son retour du
Perou.
"Voulant que le grand nom de Parisis ne puisse dechoir.
"Moi, dame Angelique-Regine de Parisis, soussignee, je legue toute
ma fortune, telle qu'elle s'etend et se comporte: mes chateaux,
mes terres, mes inscriptions de rentes, mes obligations de chemins
de fer, mes meubles et bijoux, a mon cher neveu Jean-Octave de
Parisis. Le priant de venir, ne fut-ce qu'une fois l'an, a mon
tombeau, me faire les visites dont il m'a privee pendant ma vie.
Mais je suis sure que si j'eusse ete moins riche, il eut ete plus
de mes amis.
"Au nom du Pere, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
"Au chateau de Champauvert, en mon lit de mort, le 4 aout 1867.
"REGINE DE PARISIS."
En relisant pour la seconde fois: "_Au nom du Pere, du Fils, du
Saint-Esprit_," Octave de Parisis se signa et dit "Ainsi ne soit-il
pas.--Ah! je me rejouis en Dieu, dit Genevieve; la grace a touche Don
Juan, il vient de faire le signe de la croix: Satan est reconcilie
avec Dieu."
Deux larmes brillaient dans les yeux de Genevieve.
Parisis, qui n'avait pas pleure depuis bien longtemps, voulut cacher
deux larmes pareilles. "Savez-vous pourquoi, Genevieve, je viens de
remercier Dieu et de faire respectueusement ce signe d'adoration? Ce
n'est pas parce que j'ai vu le doigt de Dieu dans ce testament, c'est
parce que j'y ai vu le doigt de la plus noble et de la plus divine des
creatures, le doigt de Genevieve de La Chastaigneraye."
Genevieve voulut comprimer son emotion. "Je ne comprends pas, Octave."
Ce nom, qu'elle n'avait pas encore prononce en lui parlant, resonna au
coeur de Parisis. "Vous ne comprenez pas, Genevieve. Vous ne voulez
pas avouer que vous comprenez; pour moi, je vois juste. Ce testament
n'exprime pas la volonte de ma tante, il exprime la votre. Voila
pourquoi je n'en veux pas."
Genevieve reprit sa parole railleuse. "Je vous remercie, monsieur,
vous devriez avoir plus de soumission pour ma volonte, si c'est la
mienne."
Octave avait replie le testament et l'avait remis dans le livre
d'Heures. "Voila, dit-il a Genevieve en agrafant les fermoirs
d'argent.--Eh bien! monsieur, j'irai aujourd'hui meme le porter chez
le notaire."
Octave reprit le livre par un mouvement soudain. Genevieve ne devina
pas ce qu'il voulait faire.
Une seconde fois il deplia le testament et baisa doucement la
signature de sa tante Regine.
Puis le dechirant avec sa grace exquise: "Voila mon dernier mot,
dit-il simplement.--Octave! qu'avez-vous fait?" s'ecria Genevieve."
Il lui donna la moitie du testament et mit l'autre moitie dans le
livre d'Heures. "Gardons ceci tous les deux pour nous prouver, ne
fut-ce qu'a nous-memes, que si la noblesse du coeur etait bannie de ce
monde, on la retrouverait chez les Parisis."
En ce moment, le cure de Champauvert chantait le _Pater Noster qui es
in coelis_.
XXXV
LE BOUQUET DE ROSES-THE
Quand la messe fut dite a l'eglise de Champauvert, il se passa devant
le portail une scene imprevue qui vint tout a coup effacer les douces
emotions qui avaient pris le coeur de M. Octave de Parisis et de Mlle
Genevieve de la Chastaigneraye.
Tout le pays savait deja l'histoire du testament--je ne parle pas du
dernier;--puisque Mlle de La Chastaigneraye etait la legataire, il
fallait bien manifester sa joie: les jeunes gens et les jeunes filles
avaient imagine, de lui tresser, avec des rameaux, des feuillages et
des fleurs, un petit palanquin ou plutot une chaise a porteurs de la
forme la plus rustique.
Huit paysannes, toutes vetues de blanc et couronnees de marguerites,
etaient venues la, vers la fin de la messe, pour offrir des bouquets a
Genevieve et pour la supplier de monter dans la chaise a porteurs.
Mlle de La Chastaigneraye prit gracieusement un magnifique bouquet
de roses-the que lui presenta la plus jeune des paysannes, mais elle
refusa de monter.
"Vous avez tort, ma cousine, lui dit Octave, vous allez desesperer ces
braves gens.--Tant pis, mon cousin, repondit Genevieve en prenant le
bras d'Octave et en respirant le bouquet; songez bien que c'est aux
cinq millions de ma tante qu'on fait cette fete. Or, c'est vous qui
devriez monter dans cette maison rustique."
Et comme les jeunes filles insistaient, elle se tourna vers Mlle de
Moncenac et lui dit gravement que c'etait a elle a monter dans la
chaise a porteurs. "Pourquoi?--Parce que vous etes vous-meme un
bouquet de roses."
Mlle de Moncenac etait trop simple pour s'imaginer qu'on put railler
sa figure a prime-roses et sa robe a ramages. Elle monta sans se faire
prier dans la cabane de fleurs, trouvant tout simple que les huit
jeunes filles la portassent au chateau.
Quand on fut devant le vieux portail, Genevieve demanda a Octave qu'il
voulut bien l'autoriser a prendre sur la succession de sa tante Regine
huit fois mille francs pour doter ces jeunes filles. "Vous savez bien,
Genevieve, que j'ai dechire le testament, vous savez bien que vous
etes maitresse absolue de cette fortune; faites des dots a tout le
monde. Si un jour il ne vous reste plus de quoi vous faire une dot a
vous-meme, je viendrai peut-etre vous demander votre main.--Eh bien!
ce jour-la, mon cousin, je vous donnerai peut-etre ma main."
Genevieve se sentit rougir et se cacha la figure dans son bouquet,
tout en le respirant encore avec ivresse.
Il lui sembla qu'elle respirait le bonheur dans les paroles d'Octave.
Le bonheur! Le bouquet lui tomba des mains. Octave qui la regardait,
vit la paleur se repandre comme un nuage sur cette belle figure.
"Octave! dit-elle en lui tendant la main, je me sens mourir."
Octave ne comprenait pas, mais il ne put empecher Genevieve de tomber
foudroyee. "Oh! mon Dieu! s'ecria Mlle de Moncenac, la voila morte!"
Qui donc avait donne le bouquet de roses-the?
XXXVI
LE BOUQUET DE ROSES-THE ET LE POISON DES MEDICIS
Mademoiselle de la Chastaigneraye qui n'avait pas voulu retourner au
chateau dans un palanquin, y fut portee dans les bras d'Octave.
Ce fut une revolution tout autour d'elle; le cure et le medecin
accoururent en meme temps: c'etait a qui sauverait son ame, c'etait a
qui sauverait son corps.
Le cure n'avait que faire de toutes ses benedictions, parce que
Genevieve etait une de ces pieuses creatures qui traversent le monde
comme une image de Dieu, exemple vivant de toutes les beautes et de
toutes les vertus.
Le medecin pouvait-il sauver le corps? Le duc de Parisis lui dit qu'il
ne doutait pas qu'elle n'eut respire dans un bouquet le poison subtil
des Medicis, dont le secret s'est transmis dans quelques grandes
familles. Le medecin secoua la tete d'un air de doute; mais comme
Octave insistait, il s'ecria: "Attendez donc! Je me souviens que par
Richelieu ou Mazarin j'ai le contrepoison; mais je crois encore que
Mlle de La Chastaigneraye est tout simplement evanouie."
La jeune fille etait couchee sur une chaise longue devant une fenetre
ouverte. L'air vif frappait son front et soulevait ses cheveux. Le
medecin demeurait a la porte du chateau; il courut chez lui, apres
avoir recommande a Octave de tenir toujours des sels sur les levres de
Genevieve.
Quand il revint, Genevieve avait entr'ouvert les yeux; Octave la
soulevait dans ses bras, agenouille devant la chaise longue. Son ame,
devenue une volonte, avait-elle fait le miracle du contrepoison?
Non, sans doute. Genevieve referma ses yeux et sembla retomber plus
profondement dans la mort.
On peindrait mal le desespoir d'Octave; il regardait Mlle de La
Chastaigneraye, il regardait le medecin avec des yeux desoles et
suppliants. "Docteur! docteur! apportez-vous la vie!--A-t-elle parle?
demanda le medecin.--Non; elle a entr'ouvert les yeux et les a
refermes presque aussitot.--Elle m'a regardee, s'ecria Mlle de
Moncenac en poussant des hurlements; je suis sure que c'etait pour me
dire adieu."
Le medecin s'etait penche sur Mlle de La Chastaigneraye; il lui versa
dans la narine et sur la bouche une composition ou dominaient le
chlore, le cafe et le the. "C'est tout simplement le contrepoison des
Orientaux, dit le medecin." En meme temps il oignit les tempes d'une
liqueur blanche qui exhalait une forte odeur marine. "La nature, donne
les poisons, la nature donne les contrepoisons. J'ai essaye cette eau
sur une femme qui venait de mourir; l'action est telle, qu'elle a
remue la tete."
Comme le medecin disait ces mots, Genevieve rouvrit les yeux et tendit
les bras comme pour mieux respirer. La vie etait revenue. "Je ne
comprends pas," dit-elle.
Une heure s'etait passee, elle se croyait encore sur le chemin de
l'eglise; elle n'avait aucune conscience de son evanouissement. Elle
sembla touchee de voir Octave a ses pieds, dans l'attitude de l'amour
et de la douleur; l'emotion l'avait brise, il etait pale et desole,
il ne savait pas si on triompherait du poison; car, pour lui, il ne
doutait pas du poison dans le bouquet de roses-the.
Il se rappelait que c'etait une jolie petite fille, toute blonde et
toute souriante, la plus jeune des paysannes, qui avait offert le
bouquet a Genevieve. Mais ce n'etait pas cet enfant qui avait cueilli
les roses. Il donna l'ordre qu'on recherchat la petite fille. "Que
s'est-il donc passe? demanda Genevieve.--Vous avez respire ce bouquet
qui est la-bas, vous avez pali et vous vous etes trouvee mal.--Bien
mal, sans doute, puisque je me sens mourir encore.--Voyons, voyons,
dit le medecin, il faut vivre, il faut vouloir vivre, vous allez
marcher.--Jamais," dit Genevieve aneantie.
Octave comprit, comme le medecin, que l'immobilite etait fatale. Bon
gre, mal gre, il fallut que Genevieve essayat de se tenir debout,
appuyee sur Octave et sur le medecin, avec les larmes de Mlle de
Moncenac pour spectacle.
On avait amene la petite fille. "Mon enfant, qui vous avait donne
ce bouquet?--Mais c'est un bouquet du chateau.--Qui donc l'a
cueilli?--Tout le monde.--Qui est-ce tout le monde?--Je ne sais pas,
on m'a dit que c'etait le plus joli bouquet et qu'il fallait me le
donner a moi, parce que j'etais la plus petite.--Qui vous a dit
cela?--Tout le monde."
Vainement on questionna l'enfant, elle ne repondit pas autre chose.
Octave se promit bien de faire une enquete, mais il ne voulut pas
mettre la petite fille a la question.
Le souvenir de Violette, qu'il croyait avoir entrevue errant autour du
chateau, lui revint tout a coup. "Oh mon Dieu!" murmura-t-il. Mais il
dit aussitot: "Non, ce n'est pas elle."
Cependant Mlle de La Chastaigneraye commencait a marcher toute seule;
sans doute elle trouvait bien doux de s'appuyer sur Octave, mais sa
pudeur s'etait reveillee avant sa force; elle se degagea du bras de
son cousin et alla s'appuyer a la fenetre. "Quel beau ciel, dit-elle
comme pour remercier Dieu.--Oui, dit le medecin, est-il possible que
le ciel soit si pur et qu'il y ait des empoisonneurs sur la terre;
car vous l'avez echappe belle. Il y avait, je n'en doute pas, sur
le bouquet une poussiere d'opium, d'acide prussique, de digitale
pourpree, de noix vomique et de cigue, que j'ai combattue par mon
antidote."
Le medecin ne voulait pas qu'on s'imaginat que ce fut un evanouissement.
"Oui, dit Genevieve, on avait voulu me faire mourir dans les roses; je
sais bien, moi, qui a donne ce bouquet; mais je serai comme la petite
fille, je dirai que c'est tout le monde."
Cependant le bouquet avait disparu. "Ou sont donc ces roses! demanda
tout a coup Genevieve.--Je ne sais pas, dit Octave; j'avais dit qu'on
apportat le bouquet ici, je ne le vois pas." Quelques minutes apres,
on entendit un grand tumulte dans la cour de service; on criait au
secours, on pleurait tout haut. "Qu'est-ce que cela? demanda Mlle de
La Chastaigneraye.--En voici bien d'une autre, dit le medecin qui
remontait tout pale, en agitant le bouquet de roses."
Il se jeta sur un fauteuil. "Parlez! parlez!--Comme je descendais, on
m'a dit? "Accourez donc vite, voila Rose Dumont qui se trouve mal."
Elle se trouvait si mal qu'elle etait morte.--C'est impossible!--C'est
impossible, mais cela est. Et ce qui va bien plus etonner, c'est
qu'elle a ete tuee par le fameux bouquet de roses. Vous voyez bien
que les roses etaient empoisonnees. Vous en etes revenue de loin,
mademoiselle. Figurez-vous que cette grosse bete-la s'est mise a rire
quand on lui a dit que vous etiez empoisonnee par des roses. Elle
avait elle-meme rapporte le bouquet. "De si belles roses!" s'est-elle
ecriee. Et elle a respire a plein nez et a pleine bouche, comme elle
eut fait d'un panier de fraises. Cela n'a pas ete long: quand je suis
descendu, on me l'a montree couchee sur les dalles. Mais j'ai eu beau
faire, le sang est trop vif chez elle, le contrepoison n'a pu agir; il
etait trop tard."
Le medecin avait dit tout cela en tenant a la main le bouquet de
roses. Octave le prit, arracha ce qui restait de papier et denoua le
ruban rouge de Violette. Et comme il prenait les roses une a une,
Genevieve lui dit: "Est-ce que vous voulez les respirer aussi?--Non,
je cherche.--Vous imaginez-vous que vous allez trouver la carte de
celui ou de celle qui a envoye ces roses?--Il faudra pourtant savoir
d'ou elles viennent.--On le saura, dit le medecin. Ah! c'est un beau
cas pour la medecine.--Chut! dit Genevieve, gardez-vous bien de parler
de cela.--Quoi, mademoiselle, je ferais le silence sur un crime aussi
abominable!--Oui, vous ferez le silence; car je serais desesperee
que, hors des murs de ce chateau, on s'occupat de moi.--Mais,
mademoiselle....--Mon cher docteur, vous m'avez sauve la vie, n'est-ce
pas?--Eh bien ... oui, je vous ai sauve la vie.--Achevez votre oeuvre;
n'oubliez pas que vous me ferez mourir de chagrin s'il y a un proces
criminel."
Le medecin serra la main de Genevieve et sembla lui promettre, en ne
disant plus un mot, qu'il ne parlerait pas de l'empoisonnement.
Octave avait eparpille toutes les roses. Le medecin les ramassa en
disant: "Vous me permettrez au moins, pour mon amour de l'etude,
d'emporter le bouquet, cela paiera ma visite de ce matin."
Le medecin reunit les roses et les emporta, sans oublier le ruban
rouge. "Eh bien! dit Mlle de La Chastaigneraye a M. de Parisis quand
ils furent seuls, que pensez-vous de cela?--Je pense, ma cousine,
qu'il n'en faut rien penser du tout."
XXXVII
L'ADIEU DE VIOLETTE
Or que se passait-il hors de l'eglise?
Violette ne s'etait pas consolee avec le grand d'Espagne des
volageries d'Octave; elle avait beau comprimer son coeur, le premier
amour etait la qui parlait haut. Un instant, quand elle s'etait jetee
dans la vie d'aventures, elle avait espere oublier le duc de Parisis;
mais cette fatale image etait revenue plus despotique que jamais,
s'imposant par toutes les fascinations. Elle voulait devenir une femme
forte; mais elle avait beau mettre tous les masques qui cachent le
coeur, la pauvre petite Violette se reveillait toujours tendre et
douce. Aussi c'etait pitie de lui voir jouer la haute comedie des
coquines.
A peine Octave etait-il parti pour Parisis, qu'elle fut prise d'un
grand desespoir pour s'etre vengee a Dieppe. Puisqu'il s'etait affiche
avec elle, c'est qu'il l'aimait. Elle aurait du se resigner a ses
fantaisies. Elle ne doutait pas qu'en reprenant sa douceur des
premiers jours, elle ne reconquit son amant.
Elle alla pour le voir a son hotel le soir meme de son depart. Un des
domestiques d'Octave, qui voulait du bien a Violette et qui croyait
que son maitre s'ennuyait a Parisis, lui conseilla d'aller le
retrouver au chateau, ou sans doute il serait ravi de la voir arriver.
Rien n'est impossible a une femme amoureuse: elle partit pour Parisis
le jour ou l'on faisait a Champauvert la lecture des testaments.
La Bourgogne etait le pays de sa mere; mais Violette n'y etait pas
allee depuis sa naissance. Elle avait plus d'une fois dit a Octave:
"Nous sommes du meme pays," comme si cela dut la rapprocher encore de
lui.
Le hasard, qui fait bien les choses, la mit nez a nez, a une table
d'hotellerie a Tonnerre, au Lion-d'Or, avec Mme de Portien, qui dinait
la pour n'avoir pas voulu diner avec Genevieve de La Chastaigneraye et
Octave de Parisis.
Quoique Mme de Portien n'eut pas une figure sympathique, il restait
dans son air je ne sais quoi de la femme de race qui plut Violette. On
verra bientot que ces deux femmes devaient fatalement se rencontrer.
Mme de Portien etait encore tout a la fureur qui l'avait prise au
dernier testament lu. Aussi, ne regardant qu'en elle-meme, ce fut a
peine si elle avait entrevu Violette.
La jeune fille avait eu le bon esprit de revetir un simple costume de
voyage comme toutes les femmes du monde qui vont aux eaux, si bien
qu'on ne pouvait s'imaginer que ce fut une femme galante. On sait que
Mlle Violette de Parme avait une figure poetique qui eut ete partout
une lettre de recommandation, meme dans le meilleur monde, quand elle
ne se barbouillait pas trop la figure de poudre de riz.
Comme il n'y avait ce jour-la que des hommes attables dans la salle
a manger, elle se hasarda a parler a Mme de Portien. "Le chateau de
Parisis, madame, est-il bien loin de Tonnerre?"
Mme de Portien leva la tete avec la plus vive curiosite et devisagea
Violette. "Vous allez a Parisis, mademoiselle?--Peut-etre, madame."
Violette avait rougi comme la Violette d'autrefois. "Eh bien! madame,
vous ne trouverez pas M. de Parisis."
Mme de Portien avait dit tour a tour _mademoiselle_ et _madame_ comme
eut fait un juge d'instruction." Il est donc deja reparti pour Paris?
demanda Violette.--Non, mademoiselle; mais il est en train de se
marier au chateau de Champauvert." Cette fois, Violette palit. "Ah!
dit-elle simplement, je ne savais pas cela." Mme de Portien vit bien
qu'elle avait porte un coup a Violette. Ce lui fut une grande joie;
il lui sembla doux de faire souffrir son prochain comme elle-meme:
c'etait son pain quotidien. Meme quand elle etait heureuse, tout le
monde etait malheureux autour d'elle.
De tous les Parisis, Mme de Portien etait indigne de ce beau nom. Sa
mere, une soeur du duc Raoul de Parisis, avait epouse le comte de
Pernan et n'avait eu qu'une fille: aussi Edwige avait bientot domine
la maison avec les caprices violents d'une nature rebelle.
Elle avait mal commence. A seize ans, apres une aventure avec le
vicomte d'Arse, elle allait a Paris avec sa femme de chambre pour
accoucher d'un enfant anonyme qu'elle ne voulut pas revoir, moins dans
l'horreur de sa faute que par l'absence d'entrailles. A dix-sept ans,
elle avait fui le chateau natal avec un aventurier qui avait dirige un
theatre a Lyon et qui etait venu pres de Parisis voir un oncle cure,
dont il esperait quelque argent. On ne dira pas cette vulgaire
histoire d'un enlevement qui ne se fit que par une brutale passion ou
l'amour ne se montra pas. Au bout de quelque temps, le cure arrangea
tout. On aima mieux le deshonneur d'une mesalliance que le deshonneur
d'une aventure. On espera tout sauver: on perdit tout. Theodore
Portion, qui signait Theodore de Portien, avait commence par entamer
la dot, meme avant la ceremonie; il continua de plus belle, jusqu'au
jour ou la mariee se retourna contre lui pour defendre son bien, car
elle etait nee avare; enfant, elle vendait ses poupees pour avoir de
l'argent; jeune fille, elle volait les jetons du jeu; bien mieux, elle
volait les pauvres: quand sa grand'mere, la duchesse de Parisis, qui
etait aussi la grand'mere d'Octave, volilait qu'une aumone arrivat
a son adresse, il ne fallait pas qu'elle passat par ses mains deja
souillees. Quand Theodore Portien trouva une femme rebelle devant
son coffre-fort, il s'imagina qu'il etait sur la scene et parla
melodramatiquement; il menaca de se faire declarer en faillite; le
coffre-fort tint bon. Il montra un poignard; mais la femme etait a la
hauteur du mari: elle saisit le poignard et le leva sur lui; il y eut
une lutte horrible qui retentit jusque dans les journaux du temps. On
se separa, puis on se reprit: il y a des amours qui ne vivent que dans
les injures de la honte et du crime; il y a les voluptes du desespoir.
On se separa encore; cette fois, le tribunal parla. Quand les biens
furent a l'abri, l'horrible femme livra encore son corps. Theodore
Portien jouait le role de ce marquis de la cour de Louis XV qui
ne venait voir sa femme que moyennant cent pistoles, et qui ne se
debottait pas si le souper n'etait pas bon.
Mais la vraie passion de la Portien, c'etait la passion de l'or. Elle
achetait les faveurs de son mari: elle eut vendu les siennes si elle
se fut trouvee sur un tout autre theatre; mais elle vivait tres
oubliee dans une petite terre qui lui restait de sa dot, a quelques
lieues de Parisis, convoitant sa part d'heritage dans la fortune de
Mlle Regine de Parisis, et se promettait bien, des qu'elle aurait
un bon million, d'aller jouir de son reste a Paris. Sa tante Regine
n'avait que quelques annees plus qu'elle, mais elle semblait lui
promettre, par sa paleur maladive, de mourir bientot.
Voila quelle etait Mme de Portien quand mourut Mlle Regine de Parisis.
A l'heure de la mort, elle alla s'installer au chateau comme pour
veiller sur son bien. On n'a peut-etre pas oublie les deux mots
dits par Genevieve a Octave pendant la lecture des testaments: _"Le
croiriez-vous? Cette nuit ... mais je ne veux rien dire...."_ Or, que
s'etait-il passe cette nuit-la? Pendant que tout le monde dormait au
chateau, une vraie nuit de repos apres tant de nuits d'anxiete et de
fatigue, Mme de Portien, tourmentee par le bruit des testaments,
avait penetre a pas de loup dans la chambre de la morte; et la, dans
l'horrible silence des mauvaises pensees et des mauvaises actions,
elle avait force un petit secretaire en bois de rose ou sa tante
ecrivait et cachait ses secrets. Qu'avait-elle trouve? des brouillons
de lettres et des brouillons de testaments. Elle avait lu rapidement.
Elle desesperait de mettre la main sur autre chose, quand un pli
cachete lui apparut avec sa cire rouge: elle le saisit, ne doutant pas
qu'elle ne tint sa ruine ou sa fortune.
Genevieve, qui ne dormait pas non plus cette nuit-la, mais qui sans
doute ne pensait pas au testament, avait suivi sa cousine avec
curiosite; elle avait tout vu, parce qu'elle avait pu se cacher sous
la portiere du cabinet de toilette. Elle ne fut pas peu surprise de
l'etrange expression de cette figure dominee par une idee maudite;
mais elle fut bien plus surprise encore quand Mme de Portien, apres
avoir lu le pli cachete, regarda autour d'elle et l'alluma a la
bougie. Mlle de La Chastaigneraye s'enfuit effrayee; elle alla se
cacher comme si elle eut ete atteinte elle-meme par cette souillure
d'une personne de sa famille. Mme de Portien avait brule un testament
qui la desheritait, mais un testament deja ancien.
Ce sacrilege n'avait pas empeche l'horrible femme de subir le desherit.
On comprend dans quelles idees de sourde fureur et de sourde vengeance
elle s'etait eloignee du chateau de Champauvert.
Elle ne doutait pas que Genevieve ne devint bientot la duchesse de
Parisis; elle se voyait non seulement bannie de la fortune, mais
bannie de la famille. Elle enrageait de voir s'evanouir ses dernieres
esperances; le role qu'elle voulait jouer a Paris, elle ne le jouerait
pas; les paysans au milieu desquels elle vivait ne manqueraient pas de
se moquer d'elle, elle ne voyait plus sur son chemin que des avanies;
elle avait seme le mal, elle ne recueillerait plus que le mal.
Toutes ces idees lui traversaient la tete, quand Violette, qui dinait
a cote d'elle dans l'hotellerie de Tonnerre, lui adressa cette
question: _Le chateau de Parisis est-il bien loin de Tonnerre?_
Mme de Portien interrogea Violette, comme si elle avait sous la main,
par un hasard providentiel--les coquins et les coquines mettent la
Providence partout--comme si elle avait sous la main un instrument
de vengeance: elle avait devine tout de suite que Violette etait une
maitresse d'Octave de Parisis.
Les amoureux et les amoureuses aiment a jaser quand on parle a leur
coeur. Violette ne vit dans Mme de Portien qu'une femme curieuse, car
celle-ci ne demasquait jamais ses batteries. "Vous l'aimez donc bien,
ce mauvais sujet? demanda Mme de Portien.--Oui, c'a ete mon bonheur et
mon malheur, dit ingenument Violette. Mais que voulez-vous! on n'en
meurt pas, puisque je ne suis pas morte. On dit qu'on se console parce
que la vie est un perpetuel chagrin. Se consoler, c'est souffrir
ailleurs. Moi je me consolerai en pensant au bonheur d'Octave.--Ah!
vous n'etes pas vaillante! s'ecria Mme de Portien, emportee plus
qu'elle ne voulait. Vous n'aimez pas les batailles de femmes; vous ne
voulez pas lutter contre Mlle de La Chastaigneraye.--Non, je veux
que M. de Parisis soit heureux.--Qui vous dit qu'il sera heureux?
Genevieve est une etrange fille qui fera le malheur du duc.--Vous la
connaissez donc?--Un peu: mais elle est si singuliere qu'elle ne se
connait pas elle-meme. Ah! si j'etais comme vous, belle et jeune, je
ne voudrais pas que mon amant m'echappat. C'est lache de rendre les
armes avant le combat."
En ce moment, une fille de l'auberge apporta un magnifique bouquet de
roses-the, qu'elle venait de cueillir dans le jardin voisin; les
roses de Tonnerre sont renommees comme les roses de Provins. La fille
d'auberge presenta le bouquet a Mme de Portien. "Non, dit Mme de
Portien, dans la peur de donner cent sous a cette fille. Offrez cela a
mademoiselle."
La fille d'auberge se tourna vers Violette, qui lui donna un louis
"Ah! les belles fleurs!" dit Violette. Elle les admirait et les
respirait. Quand une idee traversa son coeur et le fit battre.
"Madame, dit-elle en se retournant vers Mme de Portien, savez-vous
quel sera le dernier mot de ma passion pour M. de Parisis? Ce sera ce
bouquet.--Comment cela?--Je vais le lui envoyer avec une priere, une
priere de l'offrir a Mlle de La Chastaigneraye.--Ce sera votre
cadeau de noces?--Oui, et jamais elle n'entendra parler de
moi.--Jamais?--Jamais! jamais! jamais!"
Une idee traversa aussi le coeur de Mme de Portien. Elle avait sa
vengeance: "Eh bien, mademoiselle, dit-elle, donnez ce bouquet a ce
gamin qui joue la du violon: dans deux heures, il sera dans les mains
du duc de Parisis.--Madame, je vous remercie!"
Violette ecrivit ce simple mot a Octave:
"Mon ami, j'etais revenue a vous; mais je sais tout. Adieu, nous
ne nous reverrons pas. Gardez-moi une bonne pensee, comme je
garderai de vous mon plus cher souvenir. Nous sommes morts l'un
pour l'autre, ne profanons jamais nos tombeaux.
"VIOLETTE."
Mme de Portien avait appele le petit joueur de violon: "Tu vas aller
porter ce bouquet au chateau de Champauvert, ou je t'ai rencontre
hier. Tu seras bien paye, mais pars tout de suite."
Violette avait demande du papier blanc pour envelopper le bouquet.
Apres l'avoir baise une derniere fois, elle noua la tige avec un ruban
rouge qu'elle prit dans ses cheveux. "Il aimait tant mes cheveux!"
dit-elle avec un soupir.
On vint avertir les voyageurs que le train de Paris allait partir:
Violette pensa que ce qu'elle avait de mieux a faire c'etait de
rebrousser chemin. Elle se hata de mettre son chapeau, elle serra
affectueusement la main seche, et crochue de Mme de Portien, elle donna
un autre louis a son petit ambassadeur en guenilles, et elle sauta
dans l'omnibus qui conduisait au chemin de fer.
Or, Violette manqua le train. Elle rentra a Tonnerre, repassa par
l'hotel, tout en se demandant ce qu'elle allait faire jusqu'au train
de nuit. "Si je pouvais voir Octave!" se demanda-t-elle.
Le silence et l'ennui de la province jettent les amoureux de Paris
plus loin dans la passion, parce qu'ils sont tout a eux-memes.
Violette demanda s'il y avait de bons chevaux a l'hotel. Naturellement
on lui repondit qu'on pouvait atteler a une caleche les deux meilleurs
chevaux du departement. Elle parla de Champauvert: on lui promit qu'en
moins de deux heures elle serait la.
Il etait trop tard. Mais comme cette idee de revoir Octave l'avait
envahie, elle decida qu'elle irait le lendemain a la premiere heure
a Champauvert.
Quand Octave se leva le dimanche matin, comment ne vit-il pas Violette
qui rodait dans la campagne, les yeux sur le parc?
Pour elle, elle l'apercut qui fumait sur le perron. A quoi pensait-il?
Il semblait rever. Elle se demanda si son souvenir ne passait pas dans
son ame. Elle eut envie de sauter par-dessus les haies pour aller dans
ses bras! "Est-ce possible! se dit-elle. C'est lui et c'est moi! En
une demi-minute je pourrais l'embrasser et pourtant je reste clouee
ici.... Mais cette jeune fille viendrait, je ne veux pas la voir...."
Octave descendit dans le parc. Violette se rapprocha de la cloture.
S'il se fut approche, sans doute elle eut crie:--_Octave, c'est moi!_
Comme il tournait la tete de son cote, elle s'imagina qu'il l'avait
vue, mais il s'enfonca sous les marronniers. "C'est etrange, dit-il,
je pensais a Violette et cette femme qui passe la-bas me la rappelle
un peu."
Si Violette eut ete devant le parc de Parisis, certes elle eut
franchi la haie; mais elle se voyait devant le chateau de Mlle de La
Chastaigneraye: elle ne se hasarda pas. "Non, dit-elle, je ne suis ici
ni chez moi ni chez lui."
Elle sentit que plus elle s'etait rapprochee d'Octave, plus elle
etait loin de son amant. Elle se decida a regagner sa caleche qui
l'attendait a quelque distance du village. Elle etait venue jusqu'au
parc par des sentiers detournes; en s'en retournant, elle se hasarda
un peu plus et voulut meme entrer a l'eglise. Ce fut alors qu'elle vit
apparaitre M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, suivis de Mlle
de Moncenac et de Mme Brigitte. Ils allaient tous a la messe.
Violette etait masquee par le bouquet d'arbres de la place publique;
mais elle vit bien l'expression amoureuse d'Octave et de Genevieve.
"Puisqu'ils sont heureux, dit-elle tristement, je m'en vais."
Elle ne fut pas surprise, a cet instant, quand elle vit passer
des jeunes paysannes qui preparaient une ovation a Mlle de La
Chastaigneraye a sa sortie de l'eglise. On vint faire la repetition
sous les arbres. C'etait une vraie comedie. Quoiqu'elle se fut un peu
eloignee, Violette comprit bien de quoi il etait question. Elle fut
plus surprise encore quand on apporta du chateau son bouquet de
roses-the. On le placa sur la corbeille de fleurs qu'on devait offrir
a la "chatelaine," selon l'usage antique et solennel.
Elle avait reconnu son bouquet a son ruban rouge. Pourquoi, le
bouquet, qui devait arriver le samedi soir a Champauvert, n'etait-il
arrive que le dimanche matin?
Toutes les jeunes filles, moins une, entrerent dans l'eglise. Celle
qui resta sous les arbres devait veiller a la corbeille et aux
couronnes de marguerites destinees a les coiffer toutes quand elles
feraient cortege a Genevieve.
Violette ne craignait plus d'etre vue par Octave. D'ailleurs sa
douleur l'aveuglait. Elle s'avanca vers la paysanne, quand celle-ci,
qui croyait que c'etait une nouvelle venue au chateau, qui allait
veiller a son tour sous la moisson de roses, courut chez une voisine
pour chercher du fil et une aiguille.
Violette s'approcha d'autant plus et regarda ses roses-the. "Eh bien!
dit-elle, voila un bouquet qui ne s'est pas trompe d'adresse." Elle
entr'ouvrit l'enveloppe de papier: "Elles sont aussi fraiches qu'hier,
ces roses-the!"
Elle saisit le bouquet avec un sentiment de jalousie et reprit sa
lettre d'adieu a Octave. "A quoi bon cette lettre? dit-elle; j'ai
voulu donner mon bouquet a la mariee, pourquoi rappeler mon nom a
Octave!"
Elle mit la lettre dans sa poche et repartit pour Tonnerre. Cinq
minutes apres, comme elle pleurait et prenait son flacon, la lettre
tomba de sa poche et s'envola sans qu'elle y prit garde.
Le soir, elle dinait avec le prince Rio: "Comme vous etes gaie! lui
dit-il.--Je le crois bien, repondit-elle en eclatant de rire, pour
cacher ses larmes, mon ex-amant se marie!"
XXXVIII
LES DIX MILLIONS
Il fallait quelques jours pour que Mlle de La Chastaigneraye reprit
ses forces. Des qu'elle fut sur pied, elle voulut recompenser les
paysannes de son cortege du dimanche. Chacune des jeunes filles, y
compris la petite fille qui avait presente le bouquet, recut deux
mille cinq cents francs en or des mains de Mlle de La Chastaigneraye.
Ce n'etaient que larmes et benedictions. Dieu a mis la joie si pres
des larmes, que la joie pleure toujours, si c'est la joie du coeur.
Huit jours s'etaient passes; la figure de Mlle Regine de Parisis
etait deja bien loin. Un evenement fait ombre a un evenement. Les
funerailles de la jeune Rose Dumont mirent au second plan celles de
la vieille chatelaine de Champauvert. M. de Parisis et Mlle de La
Chastaigneraye parlaient encore de leur tante, mais ils parlaient bien
plus du mysterieux bouquet.
Le procureur imperial, sur une lettre du medecin et sur la rumeur
publique, etait venu commencer une enquete; mais Octave et Genevieve
l'avaient supplie de faire l'oubli, tant ils avaient l'effroi d'un
proces en cour d'assises, qui viendrait les mettre en spectacle. Selon
Mlle de La Chastaigneraye, le bouquet n'etait pas empoisonne, il
y avait de l'orage ce jour-la, elle n'avait subi qu'un simple
evanouissement. Rose Dumont etait morte, il est vrai, apres
avoir respire le bouquet; mais cette fille etait sujette aux
etourdissements, le sang la tourmentait, elle dormait toujours. M.
de Parisis appuya les raisonnements de sa cousine; c'etait un pieux
mensonge qui pouvait sauver un coupable n'ayant pas la conscience
du crime et qui devait leur epargner a eux beaucoup d'ennuis; sans
compter qu'il avait bien, lui aussi, ses idees sur l'origine du crime
et qu'il eut ete desole que la lumiere se fit.
Le procureur imperial parut decide a ne pas suivre l'enquete,
quoiqu'elle fut deja ordonnee.
Cependant Octave devait partir le dimanche matin; ses chevaux
l'attendaient tout atteles et tout impatients. Il avait pris en
s'eveillant une tasse de chocolat, il comptait dejeuner a Parisis;
mais il etait deja midi, et il resta bien volontiers a dejeuner a
Champauvert, sur une simple priere de Genevieve, a l'heure des adieux.
"Ce n'est pas tout, mon cousin, vous dinerez encore avec moi; ce soir,
vous vous en irez par le clair de lune."
Octave se fit rapidement cette question: "Pourquoi Genevieve veut-elle
me retenir a diner, et pourquoi me donne-t-elle apres cela la clef
des champs par le clair de lune?" Et il se repondit: "C'est peut-etre
parce qu'elle s'imagine que je m'ennuie." Mais la jalousie et
l'inquietude etaient rentrees dans son ame. Le clair de lune lui avait
rappele les visions sous les arbres du parc: l'homme noir et la femme
blanche, la premiere nuit de son sejour a Champauvert. "Eh bien! ma
chere Genevieve, je vais vous prouver que je vous aime bien: je ne
partirai que demain pour Parisis."
Il fut impossible a Octave de bien lire dans l'expression qui se
repandit sur la figure de sa cousine. "Connaissez donc les femmes,
murmura-t-il, etudiez-les pendant dix ans, soyez don Juan et
La Rochefoucauld, pour vous trouver tout d'un coup devant des
hieroglyphes comme celui-la."
On etait au dessert, on passait les plus beaux fruits: des peches qui
riaient a toutes les gourmandises, des raisins qui donnaient soif a
toutes les levres. "Mesdames, dit Mlle de La Chastaigneraye a Mme
Brigitte et a Mlle de Moncenac, vous vous imaginez peut-etre que
depuis le testament lu il y a huit jours, ce sont la des fruits de mon
jardin? Eh bien! ce sont des fruits du jardin de M. Octave de Parisis,
car il y a un autre testament.--C'est une plaisanterie! dit Octave."
Et se tournant vers Genevieve: "Ma cousine, si vous reparlez de cela,
je vais redemander mes chevaux."
On ne s'etait jamais si bien dispute a qui n'aurait pas dix millions.
Dans l'apres-midi, M. de Parisis, Mlle de La Chastaigneraye et Mlle de
Moncenac monterent a cheval pour parcourir la foret.
Octave etait emerveille de voir Genevieve en amazone; jamais la beaute
heraldique ne s'etait plus fierement dessinee sous les vertes ramures;
son cheval lui-meme avait des airs hautains, comme s'il eut compris
que Mlle de La Chastaigneraye avait toute la majeste d'une reine.
En revanche, jamais depuis qu'il y a des amazones, on n'avait vu de
caricature pareille a Mlle de Moncenac, d'autant plus qu'elle avait
revetu une amazone bleu de roi, qui criait encore plus aux yeux avec
les tons ardents de la figure. Octave avait comme toujours son grand
air, sa desinvolture et son sourire dedaigneux.
A la Croix-des-Dames, le cheval de Mlle de Moncenac prit peur et la
jeta fort galamment dans un fosse. Elle etait trop ronde et trop dodue
pour se rien casser. Octave la ramassa et la replanta sur son cheval
comme si de rien n'etait. Mais encore un peu il la replantait sans
dessus dessous.
A cela pres, d'ailleurs, la promenade fut charmante. Il est inutile de
vous dire que Parisis posa bien des points d'interrogation devant
les enigmes de son sphinx aux yeux noirs. Mais plus il cherchait la
lumiere dans ce coeur aux abimes, plus la jeune fille plongeait dans
les tenebres; elle mettait tous les masques. Tantot profonde, tantot
insouciante; hasardant un mot de philosophie apres avoir jete un mot
naif; montrant tour a tour des nuages et des clartes sur son front;
disant de l'air du monde le plus simple: "Je ne sais rien," tout en
jetant un regard plein d'eloquence muette. "Ma cousine, dit tout a
coup Octave, est-ce que vous aimez aussi les promenades nocturnes au
clair de la lune?--Oui et non, mon cousin. J'obeis toujours a mes
inspirations, pourtant je vous avoue que je ne suis pas lunatique le
moins du monde.--Avez-vous peur la nuit?--Jamais. Si j'avais peur,
est-ce que je resterais dans ce chateau, habite par les ombres
errantes comme tous les vieux chateaux?--Vous croyez aux revenants?
--Oui et non. Je crois que les ames gardent encore longtemps la figure
insaisissable des corps. Voila pourquoi on les appelle des ombres.
Mais je vous avoue que je n'en ai jamais vu."
Octave n'osa pas insister sur ses visions du parc. Il savait bien
d'ailleurs que ce n'etait pas des ombres.
Le diner fut gai pour un diner de deuil; la jeunesse s'accuse toujours
et triomphe de tout. Les paysans, d'ailleurs, n'en avaient pas fini
avec leurs surprises. Le violon, la flute et le hautbois, amour
insense des quadrilles rustiques, vinrent, au dessert, marier leurs
sons harmonieux. Jamais pareil trio n'avait offense les oreilles des
gens qui aiment la musique; Mlle de Moncenac elle-meme demandait grace
tout en eclatant de rire.
On prit le cafe sur le perron du jardin, ou l'on eut la visite du cure
de La Roche-l'Epine, accompagne cette fois du cure de Champauvert.
La conversation n'en fut pas beaucoup plus catholique; on raconta des
histoires de paysans pour prouver que les sept peches capitaux ont
trouve chez eux bon logis a pied et a cheval. A force d'habiller et de
raviver les vices, la civilisation les transforme jusqu'a en faire des
vertus; c'est dans la paix de l'innocence des champs qu'on retrouve le
peche dans toute sa force brutale.
Le cure de La Roche-L'Epine offrit du cafe au cure de Champauvert,
sachant bien que son compagnon refuserait. "Vous n'y perdrez rien,
dit-il a Mlle de La Chastaigneraye, car j'en prendrai deux tasses."
On parla des dots faites si gracieusement aux huit paysannes.
"Vont-elles se marier? demanda Mlle de Moncenac.--Si elles vont se
marier! s'ecria le cure de La Roche-L'Epine qui avait "le mot pour
rire," je le crois bien, et plutot deux fois qu'une.--Oh! monsieur le
cure! dit Genevieve avec quelque dignite, mais sans begueulerie.--Que
voulez-vous, mademoiselle, c'est aujourd'hui dimanche.--Je suis sur,
dit Octave, qu'a cette heure ces demoiselles ont autant de pretendants
que ceux de Penelope, sans compter Ulysse.--Mon cousin, mon cousin, je
vous rappelle a l'ordre.--Eh bien, ma cousine, je suppose qu'on danse
deja devant l'eglise. Voulez-vous venir voir danser vos vingt mille
francs?"
Octave alluma un cigare et alla jusque devant l'eglise pour voir
danser les filles et les garcons. Les huit jeunes filles s'etaient
encore habillees en blanc pour aller a la messe et pour venir
remercier Mlle de La Chastaigneraye. Sur le preau, elles n'etaient pas
tout a fait aussi blanches que le matin. Comme M. de Parisis l'avait
dit, elles etaient assaillies, assiegees, prises d'assaut, chacune
avait une legion d'adorateurs, d'autant plus qu'on repandait le bruit
que le jour du mariage Mlle de La Chastaigneraye en ferait bien
d'autres.
C'etait comique et odieux. Huit poignees d'or avaient mis le feu aux
quatre coins du village. La veille, les pauvres filles avaient a peine
un amoureux, qui leur parlait du haut de sa faulx ou de sa
fourche; maintenant, on leur debitait les compliments les plus
invraisemblables, sans oublier la phrase sacramentelle: "Ce que je
vous en dis n'est pas pour votre argent."
On prit le the au chateau a dix heures, et on se retira a onze heures,
comme la veille. Vous pensez bien que Parisis ne tarda pas a se mettre
a la fenetre. Apres une demi-heure d'attente, il jugea qu'il avait eu
tort de se montrer: il pouvait effaroucher Romeo et Juliette. Il avait
eteint les bougies, mais on pouvait le voir. Il ferma prudemment sa
croisee et se mit en spectacle derriere le rideau.
Il reflechit bientot qu'il n'etait pas bien digne de lui d'epier les
mysteres du chateau de Champauvert. "Ce ne sont pas les mysteres
d'Udolphe, mais ils n'en sont que plus sacres." Et il se retira
heroiquement de son embuscade. "Apres tout, dit-il, cela ne me regarde
pas, Mlle de La Chastaigneraye est bien libre d'etre folle comme
toutes les femmes; elle n'est ni ma maitresse ni ma fiancee; qu'elle
ait ou qu'elle n'ait pas cinq millions, elle n'en est pas moins libre
de ses actions; elle est belle, elle a vingt ans: qui peut repondre de
son coeur, meme dans les solitudes de la Bourgogne? Qui sait s'il
n'y a pas dans quelque villa voisine un gentilhomme campagnard ou un
Parisien attarde qui travaille ses embuches?"
Et tout en se prouvant qu'il n'avait pas le droit de regarder par la
fenetre, Parisis souleva le rideau. Il ne vit rien sous les arbres
doucement agites par les brises deja fraiches. Il allait laisser
tomber le rideau; mais minuit sonna, la curiosite retint sa main.
Tout a coup, au loin, au dela de la piece d'eau, voila que la vision
blanche apparait. Quand je dis la vision blanche, je ne veux pas
faire croire que c'etait une ombre, c'etait bien une vraie femme qui
marchait. Mais pourquoi cette dame blanche comme a l'Opera-Comique?
demandera-t-on. Je n'en sais rien. Peut-etre celle qui la portait
voulait-elle faire croire a une vision. "Sans doute, dit Octave avec
un mouvement de fureur, le monsieur tout noir n'est pas loin..."
Il faillit arracher le rideau quand il vit le monsieur noir aller a la
rencontre de la dame blanche. "Je comprends pourquoi Genevieve m'avait
conseille de partir a la brune."
Octave ralluma ses bougies comme s'il lui fut impossible de prendre
un parti sans y bien voir. Avant de reflechir, il sonna, tout en se
disant sans doute que tout le monde etait couche, moins les amoureux
du parc. A sa grande surprise, un petit groom qui vivait toujours dans
le vestibule, jouant a la toupie ou faisant des caricatures, vint lui
demander ses ordres. "Mlle de La Chastaigneraye dort-elle? lui demanda
Octave en le regardant dans les yeux.--Comment monsieur veut-il que je
sache cela, puisque mademoiselle ne me dit ni bonjour ni bonsoir?"
Octave s'apercut seulement alors qu'il jouait un role indigne.
"Va-t'en, dit-il au groom. Je voulais prier Mlle de La Chastaigneraye
de me preter un livre si elle ne dormait pas encore."
Le groom disparut. Quelques minutes apres, une fille de chambre, a
peine habillee, apportait a Octave quelques volumes depareilles.
"Est-ce cela, monsieur le duc?--Oui, dit-il sans regarder. Ce gamin a
eu tort de vous parler. Peut-etre aura-t-il reveille ma cousine?--Oh!
monsieur le duc, Mlle Genevieve ne dort pas si tot.--Comment! a
minuit?--Vous savez, monsieur le duc, comment on vit ici: mademoiselle
est si fantasque!"
Ce mot avait echappe a la fille de chambre: elle fremit d'en avoir
trop dit, et s'eloigna tout en rajustant ses jupes. C'etait une belle
creature qui ne demandait qu'a jaser; elle avait juge, sur le rapport
du groom, que puisque M. de Parisis ne dormait pas, c'est qu'il
s'ennuyait; elle avait pense aux fortunes rapides que font les femmes
de chambre dans leurs rencontres nocturnes avec les beaux messieurs de
Paris: elle etait apparue dans un deshabille fort voluptueux. "Ma foi,
elle est fort jolie." dit Octave. Un peu plus il la rappelait; il
trouvait que les femmes sont trois fois femmes quand elles sortent du
bal et quand elles sortent du lit; c'est le moment ou la force du sang
leur donne un magnetisme irresistible. Octave etait trop de l'ecole
de don Juan pour dedaigner une femme sous pretexte que c'etait une
servante. Il n'avait donc pas plus de prejuges que lord Byron. Mais
tout a sa jalousie, il se contenta de lui crier: "Mademoiselle, allez
reveiller mes gens."
Octave alluma le cigare de la colere et descendit lui-meme. Quand il
ordonnait, ses gens n'y allaient pas de main morte; sous ses yeux, il
fallait que tout se fit a la minute. En moins d'un quart d'heure,
ses chevaux furent a la voiture. Il s'etait imagine que Mlle de La
Chastaigneraye, avertie par la femme de chambre ou par le groom,
viendrait s'opposer a son depart, ou tout au moins lui dire adieu.
Mais elle ne parut pas.
Au dernier moment, il remonta dans sa chambre, sous pretexte d'avoir
oublie je ne sais quoi,--il n'en savait rien lui-meme.--Il avait
oublie de soulever une derniere fois le rideau pour voir sous les
grands marronniers. Il ne vit rien que les feuilles qui ondoyaient au
vent et la lune qui mirait sa paleur dans la piece d'eau.
Il redescendit en toute hate et partit. "Je ne me croyais pas si bete,
dit-il quand l'air de la nuit eut un peu frappe sur son front. Je me
conduis comme un ecolier. Ce que c'est que de ne plus etre maitre de
son coeur! Il n'y a pas a se le dissimuler, j'aime Genevieve."
Et apres un silence de cinq minutes, il avait vu plus profondement
dans son coeur, il repeta: "J'aime Genevieve."
Et comme il aimait a railler toujours, meme les sentiments de son
coeur, il reprit: "J'aurais bien mieux fait de donner un tour de clef
quand cette fille est venue; elle se fut devoilee a moi corps et
ame; j'aurais appris a connaitre la maitresse par la servante.--Non,
reprit-il en se jugeant et en se condamnant, c'est assez de
profanations comme cela."
XXXIX
ALICE
L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient quand
Octave arriva au chateau de Parisis; ce qui veut dire, en prose du
XIXe siecle qu'il etait cinq heures quarante-cinq minutes, almanach de
Mathieu Laensberg.
Octave avait sommeille en voiture; il monta a sa chambre a coucher,
mais il ne se coucha pas. Il redescendit presque aussitot et donna
l'ordre qu'on lui amenat l'intendant.
L'air etait vif, il fit allumer un grand feu dans le petit salon et
promena melancoliquement ses regards sur les meubles demodes, mais
chers a son souvenir. C'etait dans ce petit salon, sur cette chaise
longue, devant la fenetre ouverte, que sa mere avait voulu mourir.
Il se revit agenouille devant elle, mouillant de larmes ses mains
blanches qui le benissaient et retombaient sans forces. Ces souvenirs
peuplerent soudainement cette silencieuse solitude. Il se renversa sur
un fauteuil et regarda amerement le chemin parcouru depuis la mort
de sa mere: le voyage en Amerique, l'expedition de Chine, et les
aventures parisiennes. Il n'eut pas a rougir de cet examen de
conscience; il avait ete fier toujours, aventureux, heroique; s'il
s'etait attarde dans les folies de la vie parisienne, c'etait encore a
ses yeux de l'heroisme, puisqu'il avait pris le premier role parmi les
Alcibiades de son temps, a la pointe de son epee et a la pointe de son
esprit. Il ne se reconnaissait qu'un tort--un tort bien leger--celui
d'avoir devore deux millions.
Octave voyait dans son imagination passer la belle figure de sa
cousine. "Dix millions! reprit-il, mon premier mouvement a ete beau;
mais le second me conseillait de ne pas dechirer le testament et
d'epouser Genevieve."
Vers minuit, Octave se promenait par le parc, quand tout a coup une
femme qui pleurait se jeta sur son passage. C'etait la fille de son
intendant, M. Rossignol qui lui avait taille une dot dans la foret de
Parisis. "Pourquoi pleurez-vous, madame? lui demanda Octave." Il la
prit dans ses bras comme pour la proteger. "Oh! monsieur de Parisis,
mon pere m'a mariee, malgre moi, a un notaire qui ne parle que de
coups de canif dans le contrat. Je me suis enfuie a la derniere
heure.--A l'heure du sacrifice!--Oui, monsieur le duc.--Comme votre
coeur bat!--Je savais bien que vous me consoleriez!"
Le duc de Parisis consola la jeune mariee--pendant tout une
heure.--"Apres tout, pensait-il, elle est jolie; ce qui tombe dans le
fosse c'est pour le soldat. Et d'ailleurs, elle me coute cent mille
francs."
Survint le notaire avec une lanterne. "Monsieur, lui dit le duc de
Parisis, voici votre femme qui s'est perdue dans le parc; mais je l'ai
remise dans son chemin. Ne lui parlez plus de coups de canif dans le
contrat." La fille de M. Rossignol montra fierement a son mari un
petit poignard d'or que Parisis lui avait fiche dans les cheveux.
Octave ne serait peut-etre pas parti le lendemain pour Paris si une
figure inattendue ne se fut montree au chateau de Parisis.
Il se promenait dans le parc, dans le cortege des melancolies. Il y
avait bien de quoi. Il sentait que Mlle de La Chastaigneraye etait
perdue pour lui; il ne s'etait pas avoue encore tout son amour pour
elle, parce que son coeur etait alors le pays des ruines et que les
fantomes des femmes aimees y revenaient ca et la.
Non seulement il voyait deja s'evanouir ce reve le plus cher qu'il eut
caresse, mais il pressentait qu'un jour ou l'autre il lui faudrait
faire son compte au grand jour, c'est-a-dire avouer tout haut qu'il
n'avait pas le sou. On ne joue pas impunement toute sa vie le jeu des
riches quand on est devenu pauvre.
Jusque-la il avait pris cela gaiement--comme on dit dans la langue
parisienne--parce qu'il etait emporte par le tourbillon et qu'il ne
descendait pas profondement en lui-meme; mais au chateau de Parisis,
le dernier voile tomba de ses yeux.
Les figures des maisons et des arbres ont leur physionomie journaliere
comme les figures des personnes; il semble que l'ame des choses
transperce partout dans ses mouvements de gaiete et de tristesse.
Octave regardait son vieux chateau et le trouvait plus melancolique
encore que lui. Cette demeure, berceau et tombeau de tous les siens,
le regardait pas ses grandes fenetres desolees et lui parlait avec
eloquence par cette langue universelle des sentiments qui dit tout
et qui se comprend si bien. Les arbres, les nouveaux venus comme les
anciens, lui reprochaient son absence et son oubli.
Mais il y avait un reproche qui s'elevait plus haut et qui le touchait
de plus pres, dans toute cette belle demeure et dans tout ce beau
parc. Il entendait une voix s'elever des tombeaux pour lui dire:
"Qu'as-tu fait de ta fortune? tu as humilie notre fierte, la lepre des
hypotheques a entame le marbre de notre sepulcre, et le jour vient
ou on nous jettera dehors comme des chiens.--Jamais! s'ecria Parisis
comme s'il eut vraiment entendu ce reproche sortir de terre."
Et ce reproche ne venait pas seulement des tombeaux. Il cueillit une
rose comme pour respirer d'autres idees, mais la rose elle-meme lui
dit: "Pourquoi me cueilles-tu, je ne fleuris que pour les Parisis!"
On sait qu'Octave, un beau paien comme ils le sont presque tous parmi
ceux-la qui ont rejete le devoir comme un bourrelet, ne croyait qu'a
l'ame des choses, une religion qu'il s'etait faite, car les athees
aussi ont leur religion. La Revolution n'avait-elle pas decrete l'Etre
supreme! Or, Octave croyait a sa religion. Pour lui, l'homme, la
nature, les choses, tout communiait; il etait donc plus sensible que
tout aux voix de l'invisible. Il jura que le chateau de Parisis ne
serait pas vendu; il sentait bien venir jusqu'a lui la gueule beante
et affamee de l'expropriation, mais il trouverait encore quelque
gateau d'or pour apaiser le monstre jusqu'au jour ou il le chasserait
de ses terres. "On serait si heureux ici! dit-il en respirant, si on
ne respirait pas l'air des hypotheques."
Et il faisait des calculs. Il se demandait s'il ne serait pas plus
sage de vendre d'abord quelques fermes eloignees, mais c'etaient les
meilleures. La montagne et la vallee du chateau ne donnaient que du
bois et du foin, terre rocheuse sur la montagne, terre humide dans la
vallee. On aurait bien pu trouver deux cent mille francs en abattant
les bois, mais c'etait decouronner le chateau. On aurait bien pu
cultiver la vallee, mais il fallait pour cela dessecher une suite
d'etangs qui formaient un des plus beaux paysages de la Bourgogne.
C'est la l'eternel chagrin des grands seigneurs qui se ruinent: ils
ont trop l'amour du beau, du grandiose et du pittoresque, pour les
sacrifier, fut-ce a une pyramide d'or. Ils ne sont pas pour les
demi-mesures, ils aiment mieux tout perdre.
Octave, apres avoir rumine sur des chiffres problematiques, termina
toutes ses additions et toutes ses soustractions par ces mots: "Total:
tout ou rien."
Il etait assis devant une des grilles bordant le saut-de-loup qui
entourait le parc, a trois ou quatre portees de fusil du grand perron,
quand une voix bien timbree repeta comme un echo railleur: "Total:
tout ou rien."
C'etait Mme d'Antraygues. "Ah! pardieu! dit Octave en se levant, je
croyais bien que je n'etais entendu que des oiseaux." Et il se jeta
dans les bras de la comtesse. "Que faites-vous? lui dit-elle en riant,
si les oiseaux allaient nous voir!"
Ils se regarderent comme s'ils ne s'etaient pas vus depuis des
siecles. "Ma foi, ma chere amie, vous arrivez bien a propos, j'etais
en train, tel que vous me voyez, de creuser mon tombeau; j'avais deja
revetu la robe des trappistes.--Soeur, il faut mourir!--Frere, il faut
mourir! repeta en riant Mme d'Antraygues." Et apres un silence: "Vous
vous imaginez peut-etre, Octave, que je m'amuse beaucoup depuis que je
veux m'amuser? Eh bien! je m'ennuie horriblement!--Je le crois sans
peine, puisque vous venez jusqu'ici.--Voyez, je suis toute en noir. Je
porte le deuil de ma jeunesse."
Elle regarda Parisis d'un oeil fixe: "Et de votre amour! Encore si tu
m'avais aimee!--Mais je vous ai adoree, Alice: mais je n'ai pas dans
ma vie de plus cher souvenir que le votre!--Profanateur! des phrases
toutes faites! Enfin il est ecrit que la femme se laissera toujours
prendre par la meme illusion."
Octave embrassa une seconde fois Mme d'Antraygues. "N'est-ce pas que
je suis devenue laide avec cette paleur, avec ces yeux cernes? je me
fais peur a moi-meme.--Vous etes plus jolie que jamais, dit Octave en
remarquant un coup d'aile du Temps de plus sur la figure de la jeune
femme."
Les mois de passion comptent comme des annees. C'est l'orage qui
brule, qui effeuille, qui devaste. "Vous avez donc pris tout cela au
serieux? dit Octave avec douceur.--Si j'ai pris cela au serieux! Mais
qu'est-ce donc que la vie sans cela?--Vous avez bien raison: un brave
coeur, une bouche qui dit _je t'aime_, une chevelure qui se repand sur
deux fronts, voila toute la sagesse. Celui qui cherche autre chose sur
la terre est un fou. Vous avez la un bien joli chapeau!"
Octave baisait les cheveux de Mme d'Antraygues, comme pour retrouver
le parfum evanoui qui l'avait enivre quand elle etait en Dame de
Pique. "Un joli chapeau!--Vous etes bien bon de vous apercevoir que
j'ai un joli chapeau! Je suis partie comme une folle, sans me faire
faire un costume de voyage. En arrivant d'Irlande, j'avais tout donne
a ma femme de chambre. On m'a dit que vous etiez ici, je voulais vous
voir, j'ai cherche, j'ai trouve et me voila!--Quelle bonne idee vous
avez eue! Il y a longtemps que le chateau de Parisis n'a vu balayer
ses allees par une pareille robe a queue.--Oui, je lui fais la un
grand honneur; j'ai deja perdu la moitie de mon jais en route; tout a
l'heure, en venant a vous, les buissons m'ont tout egrenee."
Octave entrainait Mme d'Antraygues vers le chateau. "Contez-moi donc
toute votre histoire depuis que je vous ai vue."
Alice conta son voyage en Irlande, ou elle avait failli mourir de
chagrin et d'ennui sous les remontrances de sa grand'mere, une vertu
reveche qui n'avait jamais capitule, parce qu'elle n'avait jamais lu
que les romans de Walter Scott. Mme d'Antraygues avait commence par se
soumettre et par s'humilier, comme si elle dut se retourner deja vers
le repentir. Mais le coeur voulait vivre et brisait sa prison. Elle
revint en France. Le scandale avait eclate; qui ne s'en souvient
encore, a cette heure? Elle etait descendue incognito comme une
voyageuse qui n'a plus de pied-a-terre, a l'hotel d'Albion. Elle se
hasarda chez sa meilleure amie, la duchesse de Hauteroche, qui fut
impitoyable, parce que la vertu chretienne ne sera jamais la vertu des
femmes.
Puisque les femmes ne consolent pas les femmes, il faut bien qu'elles
se consolent avec les hommes. "Voila pourquoi, dit Mme d'Antraygues a
Octave, je suis venue a Parisis. Allez-vous me faire de la morale,
vous?--Je ne suis pas si bete: toute la morale a ete faite par Jesus
Christ, qui a pardonne a la femme adultere. Je vous aime comme moi-meme.
--Ne raillez pas! car au fond cela n'est pas si gai. Si vous saviez,
mon ami, comme j'etais inquiete et attristee quand je sortais dans
Paris! Je me figurais que tout le monde me regardait et lisait ma faute
sur mon front. Aussi, voyez, j'ai pris l'habitude du voile. Et puis, je
ne savais ou aller! Le soir, je me cachais, au spectacle, dans le fond
d'une avant-scene.--Le theatre est comme l'eglise, il accueille tout le
monde.--Voila pourquoi je me trouvais a cote de vos petites amies.--Eh
bien! vous allez me donner de leurs nouvelles!--On a tout vendu chez
Mlle Diane. Ce que c'est que de ne se pouvoir plus vendre soi-meme! Il
parait que c'est un faux luxe; faux diamants, fausses perles, faux
chignon, fausse femme.--Aussi me suis-je inscrit en faux contre ses
fossettes. Et Violette? vous ne l'avez pas revue?--Plus Violette de
Parme que jamais. Et pourtant, voulez-vous que je vous dise sur Violette
une chose qui va vous surprendre? Depuis votre abandon, elle n'a pas
eu d'amant, si ce n'est vous quand vous l'avez reprise en allant
a Dieppe.--Allons donc! je n'en crois pas un mot.--Eh bien! c'est
pourtant la verite. Elle se moque de ses amoureux, car ce ne sont pas
ses amants; je connais entre autres ce grand d'Espagne qui lui a
fait un pont d'or sur lequel elle a passe ... sans lui.--Ce serait
original, si c'etait possible.--C'est impossible, mais cela est. Ce
n'est pas pour poser, puisqu'elle a tout brave, que Violette fait
cela, c'est parce qu'elle vous aime. Croyez-vous donc qu'on ne voit
plus une vertu apres la premiere chute?"
Octave embrassa une troisieme fois Mlle d'Antraygues. "Et de quel
argent vit cette vertu farouche?--Ne savez-vous pas que le prince de
Rio lui a donne une parure de haut prix et un bon sur la banque de
cent mille francs, rien que pour prendre rang dans son cortege et
compter parmi ses convives, car sa salle a manger est deja illustre."
Octave dit d'un air grave qu'il croyait trop a la vertu en general
pour nier celle-ci en particulier. "Ca ete, poursuivit la comtesse,
la seule femme a me faire bonne figure depuis mon retour a Paris.
Je sentais que son coeur etait sur ses levres quand elle me
parlait.--Etes-vous heureuse? lui demandai-je.--Non, mais c'est
egal.--L'avez-vous revu?--Oui, je l'ai revu, mais je ne le reverrai
plus; c'est toujours le meme homme; il ne prend jamais une femme que
pour la sacrifier a une autre. Il m'a emmenee a Dieppe pour m'humilier
devant ses duchesses."
On vint avertir le duc de Parisis que le diner etait servi. "Madame,
dit-il solennellement a la comtesse, je vous prie de me faire
l'honneur de diner avec moi en grande ceremonie. Nous aurons chacun un
domestique pour nous servir: c'est tout ce qu'il y a au chateau. Je
ne vous reponds pas de la cuisine, mais je vous reponds de la
cave.--Comme cela se trouve, s'ecria Mme d'Antraygues, moi qui n'ai
jamais bu que de l'eau."
On etait arrive sur le perron. Le soleil se couchait dans un lit de
nuages empourpres. Il n'avait rayonne que ca et la depuis le matin;
il repandit tout a coup un air de fete sur le chateau. "Vous etes une
bonne fee, dit Octave a Alice: tout etait triste tout a l'heure, tout
me semble sourire maintenant. Voyez! sous cette teinte chaude du
soleil couchant, le chateau se reveille et me fait bonne figure,
tandis que tout a l'heure il me lancait toutes ses maledictions.
Decidement, je ne serai jamais un homme serieux, parce que l'amour
sera toujours mon maitre!--Ah! si vous vouliez m'aimer, dit Mme
d'Antraygues avec une tendresse expansive, je n'aurais peur de rien,
pas meme de l'enfer!"
Parisis, qui avait son eloquence a lui, embrassa pour la troisieme
fois Alice, ce qui le dispensait de lui dire la verite; car il ne put
s'empecher de rever a Genevieve et a Violette--tout en les trahissant.
XL
OU VA UNE FEMME QUI TOMBE
Octave aurait bien voulu revoir Genevieve, mais la presence a Parisis
de Mme d'Antraygues ne fit que hater son retour a Paris. Il avait
peur que Mlle de La Chastaigneraye ne se hasardat a venir le voir; il
craignait aussi que la figure de la comtesse ne fut pas une figure
edifiante pour le pays. Il bravait tout a Paris: mais ce chateau
natal, ou il retrouvait si vivant le souvenir de son pere et de
sa mere, il ne voulait pas qu'il fut le theatre de ses aventures
galantes.
Octave de Parisis partit donc le soir meme avec Mme d'Antraygues,
sous pretexte que tout etait si desorganise dans son chateau qu'il ne
pouvait pas y donner l'hospitalite a une femme du monde comme elle.
Il s'etait repris a l'amour de Violette: il se reprit a l'amour de Mme
d'Antraygues, faisant de son coeur deux parts, une pour l'ideal et
l'autre pour le reel,--la reverie et la passion,--l'une pour la
comtesse et ses pareilles, l'autre pour Mlle de la Chastaigneraye.
A cette seconde rentree a Paris, Mme d'Antraygues releva un peu plus
haut son voile; elle commencait a s'habituer a ne plus rougir, elle se
familiarisait avec les horizons nouveaux. Comme elle n'avait plus de
maison, elle ne fit pas de facon pour descendre a l'hotel d'Octave,
qui comptait bien ne point garder chez lui une maitresse qui frappait
les yeux de tout Paris. C'etait, d'ailleurs, une femme charmante, un
peu romanesque, mais avec de l'esprit et de la gaiete. On condamnait
tout haut Octave, mais on le jalousait tout bas.
Tout en esperant qu'il ne garderait Mme d'Antraygues que quelques
jours avec lui, il eprouvait un charme tres vif a vivre avec elle. Une
semaine s'etait passee a jaser, a courir, a prendre la vie en rose. Il
pensait vaguement a faire avec elle le voyage d'Amerique, quand elle
lui echappa sans dire gare.
Le prince Rio, le seul qui fut admis dans cette intimite amoureuse,
venait tous les soirs, vers minuit, prendre le the. Deux fois il
trouva Mme d'Antraygues seule, Octave n'ayant pas perdu ses belles
habitudes de courir ca et la. Le prince, qui devait beaucoup a Octave,
lui devait bien de lui prendre Mme d'Antraygues. Il avait ses heures
de seduction; Mme d'Antraygues avait ses heures de curiosite: le
huitieme jour, quand Octave rentra, vers une heure du matin, son
valet de chambre lui dit que le prince et la comtesse etaient alles
au-devant de lui.
Ils etaient si bien alles au-devant de lui, qu'il fut vingt-quatre
heures sans les rencontrer.
LIVRE II
MADAME VENUS
* * * * *
I
LA CHAMBRE A DEUX LITS
Le duc de Parisis prit fort gaiement l'aventure. Il se decida a partir
pour le Perou par le prochain paquebot des transatlantiques. Ses
malles etaient bouclees, il avait dit adieu a ses cinq amis et a ses
cinq cents femmes, rien ne pouvait l'arreter un jour de plus a Paris.
Mais il avait compte sans une petite lettre anonyme qui lui vint de
Bade toute parfumee encore des senteurs d'outre-Rhin; elle exhalait
je ne sais quel bouquet de Johannisberg. On disait a Octave que Bade
etait desole depuis que le bruit s'etait repandu qu'il n'y viendrait
pas. Quoiqu'il ne reconnut pas l'ecriture, il pensa que ce doux appel
etait de Violette. "Pourquoi ne vais-je pas a Bade? se demanda-t-il,
c'est peut-etre la que la fortune m'attend. Bade ou le Perou, c'est la
meme chose."
Il croyait qu'en toutes choses le seul service qu on put demander a un
ami, c'etait une piece de cent sous, non pas pour la depenser, mais
pour la jeter en l'air et jouer chacune de ses actions a pile ou face.
Il n'y manquait jamais. Pour lui, l'indecision etait la pire des
choses; elle ruinait l'energie, elle ruinait la volonte, elle ruinait
la vie. Il avait vu, tout jeune encore, representer dans un salon
cette vieille comedie ou le beau Valere flotte continuellement entre
Isabelle et Celimene; on sait le dernier vers de la piece: au moment
de partir pour l'eglise avec Isabelle, Valere s'ecrie: _J'aurais mieux
fait, je crois, d'epouser Celimene_. Parisis, qui n'avait que douze
ans, s'ecria tout haut: "Pourquoi ne les epouse-t-il pas toutes les
deux?"
Des qu'Octave eut recu la lettre de Bade, il jeta en l'air une piece
de cent sous. "Si c'est face, dit-il, j'irai a Bade." La piece de cent
sous tomba face; le dieu Hasard avait parle, Octave obeit.
Comme il ne faisait pas courir cette annee-la a Bade, il voulut y
arriver _incognito_, sans equipages d'aucune sorte, decide a risquer
vingt-cinq mille francs et a s'en revenir si le dieu Hasard s'etait
trompe.
Parisis arriva un soir a Bade le second jour des courses. Au
debarcadere, Villeroy et Saint-Aymour lui dirent que Violette etait
dans le voisinage, mais qu'elle cachait son bonheur en tete a tete
avec le prince Rio. Elle aussi etait venue _incognito_. On ne la
voyait que passer. Octave, ne voulant pas se montrer au grand jour,
descendit a l'hotel de France, qui naturellement n'est jamais habite
par les Francais.
Le maitre de la maison, qui vit tout de suite un voyageur de grand
air, lui dit combien il etait desole de n'avoir pas un appartement.
Octave demanda une simple chambre, mais il n'y avait plus rien, les
toits etaient habites. "Cherchez bien, dit Parisis.--Attendez donc!
reprit l'hotelier, il y a une dame qui va partir tout a l'heure pour
Paris, et d'ailleurs, si elle ne part pas, tant pis pour elle.--Vous
n'etes pas galant, remarqua Octave, mais cela ne me regarde pas,
donnez-moi cette chambre.--Il y a une petite difficulte, c'est que la
dame en question a encore la clef.--Quelle est cette dame?--C'est une
dame connue, j'imagine, mais je ne la connais pas, dit l'hote avec des
airs fort malins.--Ou est-elle?--Elle est a la roulette, je n'en doute
pas, car elle a toujours perdu, et vous savez que c'est la perte qui
fait les joueurs, mais surtout les joueuses. Apres tout, j'ai une
autre clef; la dame n'a rien a prendre, elle a tout joue.--Meme son
honneur? dit Octave, comme s'il mesurait un obelisque.--Je n'en doute
pas. Je vais vous ouvrir la porte.--A merveille!"
Octave, toujours chercheur d'aventures, n'avait garde de faire un pas
en arriere. Il entra resolument dans la chambre de la dame.--Deux
lits! s'ecria-t-il, peste! quel luxe!--Oui, monsieur, c'est du luxe,
car je dois a la verite de dire que la dame a toujours couche toute
seule.--Mais, tout a l'heure, vous doutiez de sa vertu.--J'en doute
encore, monsieur. Vous en douterez vous-meme en la voyant.--Apres
tout, cela m'est egal, la chambre est tres agreable, un paysage par
la fenetre, le portrait de la reine Victoria et du roi de Prusse: en
verite, je ne connais pas mon bonheur."
L'hotelier allait s'en aller. Il pria Octave de lui donner son nom.
"Quel est le cheval qui a gagne le prix aujourd'hui?--Gladiateur.--Eh
bien! c'est mon nom, pas un mot de plus."
Octave, demeure seul, ouvrit un sac de nuit et jeta ca et la les
chemises, les cravates et les pantoufles. "Oh! oh! dit-il en
s'approchant de la toilette, la dame aime le luxe: voici tout un
attirail de femme comme il ne faut pas. Cocotte, ma mie, qui t'a donne
tout cela? Apres tout, c'est peut-etre moi. Mais n'allons pas faire de
fouilles. Je suis couvert de poussiere, a ce point que je sens germer
des herbes sur mon cou. Une forte ablution est indiquee ici."
Octave versa de l'eau et plongea sa tete dans la cuvette. Tout
naturellement ce fut a cet instant que la dame entra chez elle--je me
trompe--chez lui.
Elle n'avait pas ete avertie; sa surprise fut telle qu'elle ne trouva
pas un mot a dire.
Au bruit de la porte qui s'ouvrait, M. de Parisis se retourna, les
joues ruisselantes, la barbe perlee. "Ah! c'est vous, madame, dit-il
sans s'emouvoir le moins du monde, je suis charme de vous rencontrer
chez vous."
Au premier regard, Octave jugea que la dame etait admirablement belle.
"Si jamais, pensa-t-il, cet hotelier s'etait trompe? Il est bien assez
malin pour cela.--Monsieur, dit la dame en levant la tete, je ne
suppose pas que l'impertinence aille si loin: j'aime a croire que vous
vous etes trompe de porte.--Non, madame: vous ne savez donc pas que
le Grand-Duc vient de rendre un nouveau decret? Toutes les chambres
a deux lits seront desormais habitees par deux voyageurs.--Des deux
sexes? dit la dame, qui ne put s'empecher de rire.--Oui, madame; ou
est le mal? Vous savez comme moi que la vertu n'est en danger que
lorsqu'elle cherche le danger."
La dame rentra dans toute sa dignite. "Je ne suis pas venue ici pour
apprendre des maximes.--Et moi, madame, je ne suis pas venu pour en
debiter."
Tout en parlant, M. de Parisis avait pris sa brosse pour remettre
au vent ses cheveux et sa barbe. Il etait redevenu le plus beau des
hommes de son temps. "Et maintenant, madame, permettez-moi de vous
presenter ma carte.--Monsieur le duc de Parisis! dit la dame. Eh bien!
voila une raison de plus pour moi de m'insurger contre le decret du
Grand-Duc. Avec un homme comme vous, monsieur, les chambres a deux
lits sont des illusions.--Je ne croyais pas, madame, qu'on eut aussi
bonne opinion de moi au dela du Rhin. Sur le Rhin allemand, il ne faut
craindre que les Allemands.--Des mots, des mots, des mots. L'hotelier
s'est sans doute imagine que je partais ce soir, mais, Dieu merci! je
reste.--Pourquoi, Dieu merci? Madame, donnez-vous donc la peine
de vous asseoir.--Vous etes trop gracieux, monsieur.--Il y a deux
fauteuils, comme vous voyez, nous pouvons causer.--Il y a deux
fauteuils, c'est vrai, je ne m'en etais pas apercue. J'en suis bien
aise, puisque je vais continuer a habiter cette chambre."
La dame deposa sur la cheminee deux rouleaux d'or. "Voila qui est
eloquent, dit Parisis; je vois bien, madame, que vous avez deux mille
raisons pour rester ici. Cette chambre vous porte bonheur; savez-vous
pourquoi? c'est parce que j'y suis. Je m'appelle _Fetiche_ de
mon petit nom.--Monsieur, j'ai des prejuges, mais je ne suis pas
superstitieuse. Donc, je pense qu'il n'est pas seant d'habiter une
chambre a deux lits avec un inconnu. Et puis je crois que les hommes
ne portent pas bonheur."
En disant ces mots, la dame ne put masquer une expression de
melancolie qui alla jusqu'a la tristesse. "Madame, je fais un appel a
votre patriotisme, vous ne mettrez pas a la porte un Francais au dela
du Rhin.--Monsieur, je ne crois pas aux frontieres, voila pourquoi je
vous prie de prendre votre chapeau et d'aller saluer ces dames a la
Conversation. Il y a la Mlle Trente-Six-Vertus, le trio Soubise,
Delions et Letessier, Mme Revolver, Mlle Rebecca, Mlle Tourne-Sol, la
Nouvelle Heloise, tout le dessus du panier de l'age d'or. Mais les
Phrynes ont toujours trois jeunesses.--Rassurez-vous, madame, je
suis un homme bien ne, je n'ai jamais violente les femmes--si j'ose
m'exprimer ainsi;--je n'ai jamais pris dans les batailles amoureuses
que ce qu'on ne voulait pas m'accorder: c'est le droit de la guerre.
Donc, vous ne voulez pas m'accorder l'hospitalite, je la prends."
La dame regarda le duc avec curiosite. "Je vous admire, monsieur, et
vous croyez que je subirai pacifiquement votre volonte!--Appelez vos
gens, madame, j'appellerai les miens. Ah! j'oubliais, nous les avons
laisses a Paris, nous voyageons tous deux _incognito_.--Mes gens,
monsieur, c'est ma colere, c'est ma dignite, c'est ma pudeur.--Vous
oubliez votre vertu, madame, voulez-vous que je la sonne?"
Octave fut tres surpris de voir deux larmes dans les yeux de la dame.
Il lui prit les mains et les baisa respectueusement, "Madame, si je
vous ai blessee, je vous en demande pardon."
C'est toujours au moment ou la femme va mettre un homme a la porte
qu'elle se laisse vaincre, si l'homme--est un homme,--s'il sait
qu'elle est belle et qu'elle a raison.
Octave fut irresistible; il parla si bien, il se montra si insense,
il trouva tant de mots imprevus, il prouva tant d'amour subit, que la
dame fut presque desarmee.
Ils signerent un traite en quatre articles, a peu pres comme dans le
_Voyage sentimental_ et dans je ne sais quelle comedie.
I.--La chambre sera divisee en deux jusqu'a minuit.
II.--Monsieur aura son lit, mais n'aura pas le droit de se
coucher.
III.--La clef restera a la porte, quelque dommage qu'il en puisse
advenir.
IV.--Monsieur respirera a l'unique fenetre, mais a la condition
que Madame ne sera plus la.
ARTICLE ADDITIONNEL.--Jusqu'a minuit, Monsieur cherchera une
chambre par la ville,--ou une dame plus hospitaliere.--S'il ne
trouvait pas a minuit, les parties belligerantes aviseront.
A peine le traite fut-il signe, que la dame se mit a la fenetre, comme
pour bien marquer son droit. "C'est cela, dit Octave, les femmes
ne perdent jamais une minute pour prouver leur despotisme." Et il
s'approcha de la fenetre, comme s'il manquait d'air. "Je vous vois
venir, dit la dame, la fenetre est etroite,je connais ces malices-la.
--Je ne doute pas, madame, de votre science--universelle.--Les femmes
les plus ignorantes ont passe sous l'arbre de leur grand'mere; Adam ne
leur apprend jamais rien. Aimez-vous ces hautes montagnes?--Beaucoup,
monsieur. Mais si vous voulez bien les voir, allez vous promener. Ne
violons pas la loi. Je suis venue pour m'habiller, on va sonner tout
a l'heure le diner, et, grace a vous, je ne dinerai pas.--Voyez, madame,
ce que c'est que la passion, j'avais oublie moi-meme l'heure du diner,
et pourtant, Dieu sait si j'avais faim en arrivant. Voulez-vous diner
avec moi, madame? Les passions les plus violentes ne m'empechent pas
de diner.--Ni moi non plus, mais je dine seule dans ma chambre ou a
table d'hote. Et je vous assure que je suis plus seule encore a table
d'hote que je ne le suis chez moi.--Madame ne trinque pas avec
l'infanterie?--Vous avez bien raison, tous ces Allemands ne sont pas
des hommes, si ce n'est pour les Allemandes.--Sur ce mot, madame, j'ai
l'honneur de vous saluer. Nous nous reverrons entre onze heures et minuit.
--Oui, monsieur, pour nous dire adieu.--Oui, un eternel adieu, madame."
Et le duc de Parisis referma la porte tout en disant: "Je veux que
le diable m'emporte si j'ai penetre celle-la; j'ai pourtant de bons
yeux."
Il avisa l'hotelier en descendant. "Eh bien! vous m'avez fait faire
une singuliere connaissance. A propos, comment se nomme cette
dame?--Madame de Marsillac. Tenez, monsieur, j'ai la sa carte dans le
bureau de l'hotel."
Octave regarda la carte. "Une couronne de marquise! il fallait donc me
dire cela.--Pourquoi, monsieur?--Pourquoi? c'est que je n'y serais pas
alle par quatre chemins, je n'aurais pas fait tant de facons."
L'hotelier, tout malin qu'il fut, eut bien l'air de ne pas comprendre.
Cinq minutes apres, Octave alluma un cigare et s'en alla en toute hate
prendre sa pature, selon son expression, au palais des jeux--a la
Conversation, ainsi nommee parce qu'on n'y parle jamais.
Apres avoir fait vingt pas, il se retourna et regarda une des fenetres
du second etage, ou il croyait apercevoir Mme de Marsillac; mais il ne
la vit pas.
Elle avait ferme la croisee et regardait a travers le rideau. Il fut
desappointe et elle fut contente. "Marsillac, Marsillac, disait-il
entre ses dents, je connais des Marsillac; c'est une bonne famille
toulousaine; il y a un Marsillac au service du pape. Qui sait, la
marquise entretient peut-etre un zouave pontifical!"
II
DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP DE
GUEULES
A son arrivee a la Conversation, Octave fut acclame. "Parisis!
Parisis! Parisis!" Ce fut a qui l'aurait a sa table. "Par ici! par
ici! par ici!" criaient-ils tous.
Octave cherchait les femmes des yeux, comme s'il dut voir Violette. On
revenait des courses, on etait encore dans la folie de cette descente
de la Courtille. "Quelle bonne fortune de te voir ici, toi qu'on
n'attendait pas!--Je ne suis pourtant pas en bonne fortune, dit
Octave. Je viens de faire une cour assidue pendant une heure a une
femme que je ne connais pas, et elle m'a mis a la porte. Apres cela,
c'est peut-etre une bonne fortune, car, qui sait si elle a deja fait
cela pour quelqu'un? Connaissez-vous Mme de Marsillac?--Si nous la
connaissons! mais nous ne connaissons qu'elle ici.--Entendons-nous.
Vous la connaissez intra muros?--Oh! pour cela, non! elle est fort
belle, tout le monde le lui dit, mais elle ne recoit nos hommages
qu'extra muros: aucun de nous n'a encore penetre chez elle. Tu es
donc entre par la fenetre?--Non! Je suis descendu chez elle.--Par la
cheminee?--Peut-etre. Que fait-elle ici?--Elle joue.--Ni pere, ni
mari, ni frere, ni amoureux?--Non, Elle est arrivee avec un negre qui
ajustait la queue de sa robe de distance en distance; mais le negre
a ete enleve par une bourgeoise de Breslau, qui voulait jouer a la
couleur.--Comment passe-t-elle ses jours et ses nuits?--Ses nuits,
c'est le secret des dieux. Ses jours, c'est le secret de Polichinelle.
Elle vient indolemment au trente-et-quarante vers midi. Elle n'est ni
bruyante ni coquette, elle prend sa place sans emphase, elle pique les
coups avec conscience, et elle joue le jeu le plus stupide que j'aie
vu jouer.--Apres cela, dit une femme de la meilleure compagnie, chacun
joue selon son inspiration. Vous la trouvez si belle et je la trouve
si bete.
Pour celebrer la bienvenue du duc de Parisis, on avait apporte trois
tables autour de lui. Tous les coeurs s'etaient rapproches; au
dessert, les femmes buvaient dans le verre de leurs voisins. Ce fut
une petite fete du Cafe Anglais. Octave pensait vaguement a la dame de
l'hotel de France. Il voyait se dessiner ces deux lits aux draperies
blanches, que protegeaient le roi de Prusse et la reine Victoria. A
travers les fumees du vin de Champagne, il ne voyait pas de plus doux
horizons. Ce jour-la, son ideal etait cette chambre que sa destinee
lui avait ouverte et presque fermee.
Apres le diner, on alla deux par deux, la femme entrainant l'homme,
hasarder une poignee de louis, qui a la roulette, qui au trente-et-
quarante. Octave cherchait toujours Violette, sans prononcer son nom;
mais Violette ne parut pas, soit qu'elle se cachat dans l'hotel, soit
qu'elle eut quitte Bade. Il jeta un billet de cinq cents francs a la
noire, pour Mlle Tourne-Sol, qui faillit se trouver mal en voyant un
rouleau de cinq cents francs couvrir son billet. Pour lui, il n'avait
pas vu cela;
Mme de Marsillac venait de passer devant lui, plus belle encore qu'il
ne l'avait vue chez elle--chez lui. "Madame que cherchez-vous? dit-il
en se placant sur son passage.--Ce n'est pas vous, monsieur.--Vous
avez tort, madame, car vous me trouveriez si vous me cherchiez bien.
--Je suis furieuse. Figurez-vous que j'avais retenu ma place, et cet
hippopotame que vous voyez la-bas me l'a prise pour jouer des Frederics.
Il la deshonore.--Eh bien, madame, ne soyez pas furieuse. Je vais le
prier de me donner votre place; s'il refuse, comme c'est un Allemand,
je lui chercherai un querelle d'Allemand."
Tout en disant ces mots, Parisis alla droit a l'hippopotame.
"Monsieur, vous allez avoir la parfaite bonne grace de donner votre
place a une dame qui est debout.--Non! dit l'Allemand.--Monsieur,
vous etes marie, n'est-ce pas?--Oui! dit l'Allemand.--Eh bien,
monsieur, je vais enlever votre femme.--Cela m'est bien egal,
monsieur!--Si j'enleve votre femme, monsieur, c'est pour enlever
votre fille." L'Allemand se leva. "Monsieur, vous m'insultez!--Oui,
monsieur." Mme de Marsillac avait deja repris sa place. "Tenez, mon
bonhomme, dit-elle a l'Allemand en lui presentant un double florin,
voila la dot de votre fille."
Mme de Marsillac etait tres emue quand elle prit le rateau pour
conduire a la rouge un des deux rouleaux que Parisis avait vus sur sa
cheminee. Elle perdit. Tout le monde avait les yeux sur elle, ce qui
l'obligea a hasarder le second rouleau pour avoir l'air brave. Ce sont
ces coups-la qui perdent le joueur. Des que le joueur se croit en
spectacle, il est battu. Mme de Marsillac perdit le second rouleau.
Elle prit une epingle et marqua heroiquement sa defaite. Mais comment
prendre sa revanche? Elle se tourna vers Octave et lui dit ces simples
mots: "Et pourtant, je sens une serie a la rouge!" Octave chiffonna
un billet de mille francs et le jeta a la rouge. "Je suis de moitie,"
dit-il avec une exquise galanterie. La rouge sortit. "Va pour trois
mille francs," dit-il au croupier qui taillait la banque. Et il jeta
d'un air distrait un autre billet de mille francs. La rouge sortit.
Du second coup, Parisis atteignit donc le maximum. "Va pour six mille
francs."
La dame ne disait pas un mot. La rouge sortit huit fois. La taille
n'etait pas finie, mais la banque sauta. Il y avait, tout naturellement,
une grande emotion autour de la table. "Eh bien! dit Octave a Mme de
Marsillac, reprenez le rateau dans vos blanches mains, et tirez a nous
ces papillons et ces lingots. "C'est un travail, dit Mme de Marsillac
en saisissant le rateau et en le posant sur la "masse."--Savez-vous
compter? dit-il a la belle joueuse.--Non, dit-elle. Et vous?--Moi non
plus. Prenez les papillottes, moi je prendrai l'or.--Non, vous seriez
vole. Appelons un homme de loi.--Oh! mon Dieu, dit Octave qui savait
deja son compte, c'est une misere, il y a quarante-huit mille francs.
--Et encore, dit Mme de Marsillac qui savait compter aussi, il y a
deux mille francs qu'il faut retrancher, puisque c'est votre mise.
--Il ne faut rien retrancher du tout, c'est votre mise comme la mienne.
Comptez-vous donc pour rien votre inspiration? Voyez le hasard: si vous
aviez eu mille francs de plus, je ne gagnais rien. Bien mieux, si
j'avais parlemente une demi-minute de plus avec l'hippopotame, vous
ne perdiez que mille francs avant la serie.--Oui, les mille francs
qu'on jette aux dieux jaloux, comme disent les joueurs."
M. de Parisis eut beau dire pour faire un partage d'amoureux, Mme de
Marsillac ne consentit a prendre que la moitie.
Elle porta tres bien sa fortune. Apres avoir risque quelques louis a
la roulette, toujours en compagnie d'Octave, elle le salua avec un
charmant sourire et lui dit qu'elle allait se coucher. "Je vais vous
accompagner, madame, car vous avez peur des voleurs?--Non, je n'ai
pas peur des voleurs d'or--ni des autres, ajouta Mme de Marsillac d'un
air railleur." Et elle partit.
III
LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENETRE
Octave jugea qu'il devait etre dans la place avec elle.
Maintenant qu'il venait de lui faire gagner vingt-quatre mille francs,
il se croyait moins avance qu'auparavant. Il etait de ceux qui ne
veulent jamais cueillir le fruit de la reconnaissance. Une femme qu'il
avais obligee etait sacree pour lui.
Il est vrai qu'il n'avait pas oblige Mme de Marsillac: il avait joue
avec elle; mais enfin il craignait qu'elle ne prit desormais ses
prieres pour des echeances. Voila pourquoi, surtout, il voulait etre
rentre avant elle. Cela ne lui fut pas bien difficile; quand il prit
la clef a l'hotel, elle etait encore a mi-chemin.
Sa premiere action fut de se jeter sur le lit reserve en machant une
cigarette, apres toutefois avoir allume les quatre bougies du cote
oppose sur la cheminee et sur le gueridon. "A giorno," dit Mme de
Marsillac en entrant. Elle chercha des yeux et fit un pas en arriere
en voyant Parisis couche. "Sur mon ame, monsieur, je ne m'attendais
pas a celle-la."
Octave salua legerement de la tete sans faire un mouvement.
"Figurez-vous que je suis roue. Est-ce le voyage? sont-ce les emotions
du jeu? Toujours est-il que me voila couche et que pour rien au monde
je ne me tiendrai debout.--Comment faire? Et moi qui pour rien au
monde ne me coucherais si vous ne vous levez pas.--Vous voulez donc,
madame, me condamner a dormir debout?--Je sais bien, monsieur, que
vous n'avez pas des pieds a dormir debout; mais, enfin, ni moi
non plus.--Eh bien, madame, couchez-vous, je n'y mettai point
d'obstacle.--En verite! c'est pour cela que vous avez allume quatre
bougies?--Oui madame; je ne sais rien de plus charmant qu'une femme
qui se couche, comme je ne sais rien de plus attristant qu'une femme
qui se leve.--Quatre bougies! reprit Mme de Marsillac?--Oui, reprit
Octave; sans compter que la lune met son museau a la fenetre.--Tout
cela est fort joli, monsieur; mais il sera tout a l'heure minuit: vous
n'avez pas oublie les articles de notre traite, c'est l'heure de nous
dire adieu.--Pour toujours?--Pour toujours.--Eh bien, madame, c'est
au-dessus de mes forces, soyez charitable; ce lit est ma seule planche
de salut, ne me rejetez pas a la mer, je vous jure que je ne violerai
pas les lois de l'hospitalite.--L'hospitalite! Comment, vous prenez
une citadelle qui n'etait pas defendue, vous y entrez avec armes et
bagages, vous vous y couchez, et vous parlez d'hospitalite?"
La figure de Mme de Marsillac, jusque-la souriante devint tout a coup
serieuse.--Allons, monsieur, nous avons deja dit trop de sottises;
vous me forcerez a sonner et a prier le maitre de la maison de vous
mettre dehors.--Prenez garde, madame, je ferai du bruit et on me
mettra dedans.--Allons, monsieur, devenez donc serieux pour cinq
minutes. Je sais bien que vous n'etes pas venu a Bade pour cela; vous
avez trop de tete pour accuser le vin de Champagne de vos folies."
Octave avait souleve la tete: "Madame, si vous me fermez votre porte,
(je pourrais dire ma porte) songez donc a quelle extremite vous
me condamnez: il me faudra aller demander l'hospitalite a Mlle
Tourne-Sol.--Eh bien, vous vous retrouverez en pays de connaissance;
car, tous les deux, vous avez enleve a la semelle de vos bottines la
poussiere patriotique du boulevard des Capucines.--Madame, vous
ne nous connaissez pas, ni elle ni moi; ladite demoiselle, toute
Tourne-Sol qu'elle soit, n'a jamais hasarde son pied mignon sur le
boulevard des Capucines.--Ah! oui, je la connais--par oui-dire:--c'est
une ancienne ecuyere, elle est toujours a cheval. Vous feriez mieux de
l'appeler Mlle Tourne-Bride.--Allons, vous redevenez spirituelle, ma
cause est gagnee.--Non, monsieur, votre cause est plus perdue que
jamais. Voyez plutot, je vais sonner."
Octave se leva d'un bond; il prononca quelques paroles hypocrites qui
lui permirent de retirer la clef, apres avoir tout doucement ferme la
porte a double tour. "Je croyais, dit Mme de Marsillac, que cela ne se
faisait plus que dans les comedies.--Peut-etre, madame. Il y a encore
une chose qui ne se fait que dans les comedies." Et Parisis arracha le
cordon de la sonnette. "Vous devenez fou, monsieur!--Que diriez-vous
si j'etais sage?"
Mme de Marsillac alla se camper fierement au manteau de la cheminee.
"Vous vous imaginez peut-etre que j'ai peur de vos violences et que je
m'inquiete de vos malices?--Non. Je m'imagine que vous ne pouvez
pas finir une si belle journee par une nuit blanche.--Eh bien! je
compterai mon or ou j'ecrirai ma depense.--Je ne vous croyais pas une
femme de chiffres.--Si vous aimez mieux, si vous ne voulez pas que je
me depoetise a vos yeux, j'ouvrirai la fenetre et je reverai au
clair de la lune, comme Juliette attendant Romeo.--Puisque Romeo
est la!--Vous! Romeo! Si vous etiez Romeo, mon cher monsieur, vous
descendriez bien vite la, sous les arbres, pour me chanter une
serenade; mais il n'y a pas plus de Romeo que sur le quai des
Morfondus."
La dame alla ouvrir la fenetre; naturellement Parisis se mit dans
l'embrasure; mais elle le repoussa vertement, avec une indignation
bien naturelle ou bien jouee. "Vous etes belle ainsi! lui dit-il en se
croisant les bras, car il jugeait que le moment de la grande bataille
n'etait pas venu encore.--Je le sais bien, dit Mme de Marsillac: une
femme est toujours belle quand elle reste une femme en face d'un homme
qui s'oublie.--Voulez-vous fumer, madame?" Un sourire amer. "Pourquoi
toutes ces impertinences? Que vous ai-je fait! Si on savait a Paris
qu'entre minuit et une heure du matin, M. de Parisis se trouvait le 5
septembre, a Bade, chez une femme du monde, que penserait-on?--Il y a
longtemps, madame, que Paris ne songe plus a ces choses-la: il aurait
trop a penser. Il n'y a plus que les begueules qui s'indignent du
plaisir des autres. Je vous en conjure, n'ayons pas de prejuges. Vous
etes a Bade toute seule comme j'y suis moi-meme; puisque vous aimez
les chiffres, un et un font deux; quoi de plus beau que ce nombre
d'or, quand c'est un homme amoureux et une belle femme?"
Octave s'etait rapproche de Mme de Marsillac et lui avait pris la
main. "Songez, madame, que vous n'etes pas venue ici, j'imagine, pour
faire votre salut.--Cela ne vous regarde pas, monsieur, vous n'avez
aucun titre pour veiller sur mes actions.--Peut-etre, madame, car je
suis l'opinion publique.--Eh bien, si vous etes l'opinion publique, je
m'en fiche."
Depuis une heure, Mme de Marsillac avait les belles attitudes d'une
femme du monde qui s'indigne et qui ne veut pas etre vaincue; mais
elle prononca ces dernieres paroles comme si le mot eut ete plus
energique. "Apres tout, pensa Octave, c'est peut-etre une simple
drolesse--ou plutot une drolesse compliquee."
Mais il fit cette reflexion stereotypee que beaucoup de femmes du
meilleur monde ont pris, pour etre plus a la mode, le beau langage et
les belles manieres des femmes de la plus mauvaise compagnie.
Il voulut faire quelques fouilles archeologiques. "Mais, madame, nous
devons nous connaitre beaucoup! car nous sommes bien nes tous les
deux; nous avons du vivre dans les memes parages.--Non, monsieur, je
ne vous ai jamais rencontre, hormis chez moi.--Vous allez aux bals de
la cour, aux fetes des ambassades, aux soirees des ministres?--Non,
monsieur, je ne sors jamais de chez moi.--Alors, vous habitez
quelque solitude du faubourg Saint-Germain, l'herbe pousse sur
votre seuil.--Non, monsieur, il vient beaucoup de monde dans ma
maison.--Et... qu'est-ce qu'on fait chez vous, madame?--Cela ne vous
regarde pas, monsieur, la recherche de la vie privee est interdite."
Parisis tourmenta sa moustache. "Vous etes une femme impenetrable.
--Non; je suis toute simple; vous ne pouvez voir dans mon ame, parce
que vous avez un lorgnon.--Mon lorgnon ne m'empeche pas de voir que
vous avez les plus beaux bras du monde."
Parisis glissait sa main sous la manche etoffee. "Froide comme le
serpent!--Je suis une femme de marbre.--Ou est Pygmalion? Est-ce que
votre mari est a Biarritz quand vous etes a Bade?--Allez y voir."
A cet instant, une bobeche cassa sous le feu de la bougie. Mme de
Marsillac tressaillit et s'abandonna presque aux mains caressantes
d'Octave. "Suis-je assez bete! dit-elle; voila pourtant les choses qui
me font peur.--Eh bien, madame, nous allons eteindre les bougies
pour que les bobeches ne cassent plus, car les bougies sont a toute
extremite.--Et vous croyez peut-etre que moi aussi je suis a toute
extremite? Eh bien, je vous avoue franchement que oui, parce que vous
m'avez enervee et que je meurs de sommeil.... Je vous en prie, vous
dechirez mes dentelles...."
Octave avait eteint les bougies. "Voyons, monsieur de Parisis,
soyez bien sage, allez vous coucher et je vais me jeter dans un
fauteuil.--Dans un fauteuil!" Octave souleva avec ses bras d'acier
cette belle amazone comme il eut fait d'un enfant. Mme de Marsillac
fut si emerveillee de la force de M. de Parisis, qu'il lui echappa ce
cri involontaire: "Je n'avais jamais vu cela!--C'est la force de
la passion, dit Octave en coupant chaque mot par une averse de
baisers.--Oh! mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir!"
Mme de Marsillac se cacha la tete dans les mains. "Pourquoi vous
cacher, puisque j'ai eteint les bougies?--Vous ne voyez donc pas, mon
cher Parisis, la lune qui nous regarde par la fenetre?"
IV
POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE
Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allee
de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Chateau, Mme de Marsillac
se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir
reveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir.
Elle s'habilla quatre-a-quatre, comme une voyageuse qui va manquer
le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le
miroir de la cheminee. "N'est-ce pas que vous etes belle ainsi?" dit
Octave sans remuer.
Tout echevelee encore, sa paleur eclatait sous les touffes noires,
legerement bouclees. "Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me
voyez en songe, car vous n'etes pas reveille.--C'est un reproche
que je ne merite pas, car je n'ai pas sommeille, c'est moi qui vous
regardais dormir.--J'ai peur de manquer le depart du matin; grace a
vous, j'ai oublie de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge
n'ont jamais marque que l'heure du dejeuner.--Pourquoi parlez-vous de
partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une
chambre a deux lits?--Oh! pour Dieu, faites-moi grace de vos malices,
je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que
je reste a Bade apres notre rencontre, qui sera cette apres-midi la
chronique de tout le pays.--Ma chere Angele, qu'est-ce que cela vous
fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer
une depeche a Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous
allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous
y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner
hier."
Mme de Marsillac regarda Octave et sembla seduite par cette
perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute
mondaine et toute romanesque. "C'est une idee, cela!--Je suis de
l'ecole de Girardin, j'ai une idee tous les huit jours. C'est dit,
n'est-ce pas?--Avec vous, on perd son temps a dire non."
Disant ces mots, Angele se pencha vers Octave pour l'embrasser.
"Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur
l'oreiller.--Cela, dit-il, c'est un fetiche que j'ai mis dans tes
cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur."
Octava s'etait habille. Il baisa Angele sur le cou et sortit en toute
hate en disant qu'il allait commander le dejeuner a la Conversation
sous les arbres. "Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac."
Une demi-heure apres, Octave etait assis sous l'orme de Mery, devant
les degres de la Conversation, a une petite table surabondamment
couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angele, en lisant
un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question
d'Orient. On lui preparait les plus belles ecrevisses de Loos et les
plus belles truites tombees des cascades.
Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir a cote de lui. "C'est pour moi que tu
prepares ce festin?--Oui, dit Octave qui ne voulait pas etre pris sans
femme." Il avait deja pose cinq minutes, et il trouvait que c'etait
cinq minutes de trop.
On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur etait d'assembler les
nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les
Indiens jouent avec les couteaux. Il n'etait jamais plus content de
lui que dans les situations inextricables. Les coleres d'Hermione,
les larmes de Berenice, les imprecations de Sapho etaient douces a
son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les levres et
l'insouciance dans l'ame. Il disait que les meilleures melodies
etaient celles qui remuaient toutes les cordes.
Il dejeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, esperant bien que Mme de
Marsillac viendrait, altiere et humiliee a la fois, troubler ce duo
matinal.
Mais Angele ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle
Tourne-Sol et qu'elle etait retournee sur ses pas. "Apres tout, se
dit-il en buvant une derniere perle de Johannisberg, c'est peut-etre
une honnete femme."
Quand il retourna a l'hotel, une demi-heure apres, il ne fut pas peu
surpris d'apprendre que Mme de Marsillac etait partie. Il monta dans
la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet,
sur la cheminee, pres de la bobeche cassee, il trouva ce simple
billet:
Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais!
ANGELE.
Un nuage de melancolie se repandit sur le front d'Octave. Pendant
toute la journee on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne
fit plus sauter la banque, il sauta lui-meme; Violette passa devant
lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le
quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le
mauvais oeil; au diner, on renversa du sel sur la table.
Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idee de
se coucher avec le souvenir d'Angele, de trouver une femme au lit.
"Angele!" s'ecria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac.
Quel ne fut pas son desespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme
la veille, il y avait quatre bougies allumees, il les eteignit avec
fureur, comme s'il dut retrouver son illusion perdue; mais la lune
curieuse, comme la veille, vint le railler a la fenetre.
Pourquoi Angele etait-elle partie?
V
VIOLETTE AU SECRET
Octave n'etait point un elegiaque, il se consolait des femmes avec les
femmes.
Cependant, a son retour a Paris, trois semaines apres l'aventure a
Bade, il chercha partout et ailleurs "Mme la marquise de Marsillac."
Il jugea que c'etait une provinciale egaree a Bade, quelque femme
mariee qui voulait s'amuser sans le dire a son mari. Il pensa que
le nom de Mme de Marsillac etait un pseudonyme et jura de ne jamais
prendre au serieux les femmes qui voyagent.
Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les
enveloppes avant de les ouvrir. Il esperait une lettre de Champauvert,
il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au chateau, qui
fut pour lui un coup de tonnerre.
"Apres une enquete sur le poison repandu dans le bouquet de roses,
on vient d'arreter a Paris une demoiselle Violette, que vous
connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal.
On dit qu'on la conduira ces jours-ci a Champauvert pour continuer
l'instruction de cette affaire mysterieuse."
M. Rossignol avait decoupe un entrefilet d'un journal du pays, que
Parisis lut avec fureur:
"Il n'est bruit dans nos contrees, que de l'arrestation d'une de ces
demoiselles a la mode qui sont le desespoir des familles. Celle-ci,
qui s'est baptisee du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son
nom de famille,--un vrai nom de melodrame--est venue dans un chateau
voisin, il y a quelque temps, en proie a une rage de jalousie qui l'a
poussee, dit-on, a un crime abominable. S'il faut en croire le bruit
public, elle aurait repandu le poison des Medicis sur un bouquet
roses-the qu'on devait offrir a une jeune fille de la plus haute
famille au moment de ses fiancailles. Au moment de son arrestation,
cette demoiselle Violette a prononce un nom bien connu ici, un nom
illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice
suit son cours: la malignite publique va trouver bien des motifs de
curiosite dans cette cause, qui sera celebre."
Le procureur imperial n'avait pu etouffer l'affaire, le medecin de
Champauvert ayant parle partout avec mystere du bouquet empoisonne.
Le juge d'instruction avait si bien cherche l'etrangere de l'hotel
du Lion-d'Or, errant un matin a Champauvert, qu'il avait trouve ses
traces. Voila pourquoi il avait signe un mandat d'arret "contre la
fille Louise Marty dite Violette, domiciliee a Paris, rue d'Albe,
no 7, anciennement avenue d'Eylau."
Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand
son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir,
avec une cravate rouge, demandait a etre introduit.
Cet homme se presenta presque aussitot devant lui. Il reconnut un de
ces rodeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets
nocturnes, a tous les mauvais lieux. "Que me voulez-vous? demanda
le duc de Parisis.--C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une
correspondance pour vous.--Eh bien!"
L'homme a la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de
s'eloigner. Il tira de son portefeuille,--car il avait un portefeuille,
--un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait vole la
veille a un Anglais, sous pretexte de lui demander du feu pour allumer
son bout de cigare. "Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut
pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des
prisons. Je rends plus de services a moi tout seul que tous les
employes de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous
voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.--Est-ce que vous m'apportez
de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.--De l'argent? Vous me
feriez mettre a la porte. Je vous apporte mieux que cela."
Et le messager des prisons remit a Octave une lettre de Violette.
"Est-ce qu'il y a une reponse? demanda Octave en decachetant la
lettre.--Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que
vous ecrirez lui arrivera."
Et comme il y a des joueurs de mots a tous les degres, celui-ci
ajouta: "Il n'y a point de secret pour moi."
Voici la lettre de Violette:
"Octave! Octave! je suis a moitie morte de chagrin. Le savez-vous?
Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui etaient a ma
porte, m'ont dit de les suivre a la prefecture de police. J'ai
voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai
resiste; le second m'a parle plus doucement et m'a propose de
monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obeir
si je voulais eviter un grand scandale dans une rue ou tout le
monde me connaissait. Je suis montee en fiacre, esperant bien
qu'il y avait une meprise et que le juge d'instruction me
rendrait la liberte; mais on m'a jetee dans un cachot, comme une
criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De
quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confie, avec
un air de sympathie, qu'elle n'etait la que pour me parler. Dieu
sait si j'ai quelque chose a dire! Si vous recevez cette lettre,
qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette
mort anticipee. Le mandat d'arret portait bien mon nom de Louise
Marty, surnommee Violette; mais je suis sure qu'il y a une erreur
de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissee
mourir a la porte de Mme d'Entraygues?
"VIOLETTE."
L'homme a la cravate rouge demanda a Octave s'il etait content.--Oui,
tres content, dit Octave. Et il ecrivit ce mot a Violette:
Violette, je vous aime et je veille sur vous.
"PARISIS."
Et se tournant vers l'homme a la cravate rouge: "Tenez, il faut que
cette lettre arrive dans une heure.--Comme vous y allez, mon prince!
Je n'ai pas encore dejeune.--Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq
louis, vous ne dejeunerez pas."
Le jour ou le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol
et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de
Genevieve:
"Je suis desesperee, ma chere Armande. Je ne sais quel demon s'est
incarne a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs
de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu etais la! Si tu
m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai ete empoisonnee par un
bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas la qu'est
le mal! Le meme bouquet a empoisonne une des filles de service qui
a voulu rire avec le poison.
"Malgre toutes mes prieres on instruit l'affaire, il me faudra
comparaitre comme temoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi
qu'on a arrete une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je reponds
que celle-la n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le
nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une
desolation. C'est un scandale. Je ne sais ou cacher mes larmes.
Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les
journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a
permis que la dignite des familles, que la pudeur des femmes,
que toutes les vertus soient ainsi jetees eu pature a la sottise
publique.
"Adieu, je meurs de chagrin."
"GENEVIEVE."
La marquise de Fontaneilles voulait courir a Champauvert pour consoler
Genevieve, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de
sa femme ne fut inscrit au proces.
Il tient une petite lettre de Genevieve.
"Vous avez oublie a Champauvert vos cinq millions et votre
porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de
votre insouciance et de votre gaiete. Ne viendrez-vous pas chercher
vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'ame en deuil."
Octave fut touche au coeur. Il voulut courir a Champauvert, mais il
remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une
aventure nouvelle.
Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins;
car elle n'avait pas tout dit a son amie. Un volume de La Bruyere ou
elle avait marque cette pensee: _Vouloir oublier quelqu'un, c'est y
songer_, n'eut-il pas dit le plus serieux de ses chagrins?
Elle qui n'avait pas peche, elle lisait Mlle de La Valliere, comme si
elle eut ecoute une soeur: "Jesus-Christ est mort pour payer toutes
nos dettes, il a brise le joug de notre esclavage et nous a faits
ses enfants d'adoption."--Oui, disait Genevieve, Jesus-Christ a paye
toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brise
le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brise le joug de
l'amour.
VI
DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION
M. de Parisis courut au Palais de Justice. Il avait pour camarade de
college un jeune juge d'instruction, qui s'etait signale par trois ou
quatre condamnations a mort. Celui-la cherchait les crimes. Dans toute
creature, il ne voyait que la tache originelle. Il avait raye le mot
"redemption" de son dictionnaire; il croyait que la peine de mort
etait le soldat de la vie. Aussi etait-ce un curieux spectacle que de
le voir interroger un patient; on peut dire qu'il avait retabli la
question, tant il tyrannisait les consciences, tant il pietinait sur
les ames, tant il flagellait les esprits.
Et comme tout est contraste, dans la vie privee c'etait le meilleur
homme du monde. Comme Leonard de Vinci, il rachetait la liberte des
oiseaux, il etait genereux aux derniers saltimbanques, et, s'il eut
dechire son manteau, c'eut ete pour les epaules de deux pauvres.
Quand Parisis etait entre dans le cabinet du juge d'instruction,
on annoncait sept ou huit femmes--legeres--tres legeres.--plus que
legeres. "J'espere que tu ne vas pas me mettre a la porte," lui dit
Parisis. Mais le juge d'instruction comprenait severement son devoir,
il se leva pour conduire son ami jusqu'au seuil.
Octave tint bon. "Non, non, dit-il, je suis de l'affaire, tu verras
que je repandrai ca et la un trait de lumiere. D'ailleurs, j'ai a te
parler tres serieusement."
Les femmes entraient deux par deux comme a une procession.
Octave prit un livre de droit et fit semblant de ne pas ecouter. Le
juge d'instruction fit semblant de ne pas s'apercevoir que son ami fut
encore la.
Huit de ces creatures etaient entrees; on eut dit que toutes
descendaient de la charrette qui conduisait Manon Lescaut au Havre.
C'etait la meme insouciance, la meme curiosite, la meme figure ou ne
descendait pas l'ame.
Je me trompe, il y en avait deux qui etaient restees des femmes. Une
grande et une petite. Le juge d'instruction ne put s'empecher de leur
demander par quelle singuliere decheance elles etaient tombees la.
La petite repondit tres vivement que c'etait pour se venger de sa
famille, qui l'avait humiliee par la maison de correction pour un
peche tout veniel. La seconde commenca par dire, avec quelque fierte,
qu'elle ne devait compte qu'a elle-meme de ses actions. Et comme le
juge d'instruction eut le bon esprit d'insister gracieusement, tout
a sa curiosite, elle repondit qu'il n'y a point de stations dans les
chutes de femme; que du premier coup une femme perdue est une femme
perdue; que peut-etre, elle aussi, elle exercait une vengeance.
Octave ne lisait pas son livre de droit: il etait tout aux paroles
de cette femme, il la regardait avec de grands yeux. "Madame de
Marsillac!" dit-il, croyant rever. Il se pencha vers son ami et
lui dit de demander a cette fille depuis quel temps elle en etait
la.--Depuis un an, dit-elle. J'ai frappe a la porte de cette maison,
parce que je n'ai pas trouve un lit, pas meme un lit de paille aux
Filles repenties. Si Mlle Eudoxie se venge de sa famille, moi je me
venge de la societe. "Mais comment pouvez-vous rester la, vous
qui paraissez intelligente? Vous avez donc jete votre coeur a la
porte?--Non, je souffre de l'infamie comme d'autres souffrent du
repentir. C'est la meme penitence.--Mais les heures sont des siecles
pour vous dans une pareille atmosphere.--Non; il y a, si vous voulez
me permettre ce mot, des graces d'etat: je passe mon temps a jouer du
piano et a lire des romans; je lis meme des livres de piete.--C'est
une profanation.--Non! mon ame n'est pas complice."
Octave n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. "Quoi!
murmura-t-il, cette femme qui jouait la-bas a l'ange de vertu!"
Le juge d'instruction questionna la jeune femme sur un crime dont
elle avait ete temoin comme ses compagnes. "Comment vous nommez-vous?
--Melanie, repondit Angele.--Votre nom de famille?--Je ne puis le
dire.--Pourquoi?--Parce que si je me venge, je ne veux me venger que
sur moi-meme.--Ou les coups de poignard ont-ils ete donnes?--Dans le
salon, sur un des canapes.--Qui etait-la?--Ces dames et quatre ou
cinq messieurs que je connais bien, mais dont je n'ai pas le droit
de dire les noms. Demandez cela a une de ces dames."
Et se retournant, tout en indiquant la petite femme deja interrogee:
"Pas a mon amie, car elle les connait aussi, mais les autres ne
pourront vous dire que leurs noms de guerre. L'un s'appelle Carrabas,
l'autre Chat-Botte, celui-la Gladiateur, celui-ci Barrabas.--Que
pouvaient-ils faire au salon?"
Angele regarda profondement le juge d'instruction. "Vous le savez
bien. Ils causaient: on a quelquefois beaucoup d'esprit chez nous. Il
y vient tant d'hommes bien nes que les femmes finissent par faire leur
education. Dieu a pris une cote a l'homme pour faire la femme, c'est
un symbole: l'homme fait toujours la femme.--Et la femme refait
l'homme, dit une fille.--C'est trop de litterature, interrompit le
juge d'instruction." Et il continua gravement son interrogatoire.
Angele, qui n'avait pas reconnu Octave dans l'ombre, alla s'appuyer
au mur de son cote, Il lui prit la main et lui marqua la figure en
passant devant elle. "Quoi! lui dit-il, je vous retrouve dans une
pareille compagnie?" Angele leva les yeux et reconnut Octave, "Oh! mon
Dieu, dit-elle, je ne voudrais pas pour tout au monde que ce malheur
de vous rencontrer me fut arrive. Vous etiez la!" Elle baissa la
tete avec un profond sentiment de tristesse. "Expliquez-moi cette
enigme.--Chut! on nous ecoute; j'irai vous voir demain et je vous
dirai tout; car si vous ne me connaissez pas, je vous connais bien,
vous."
Quand ces filles furent parties, Parisis s'empressa de parler de
Violette; il voulait qu'on la mit en liberte sur-le-champ. "Je reponds
d'elle, dit-il, comme d'une enfant que j'aurais elevee.--Elevee au
mal, dit le juge d'instruction, je te connais.--Te voila encore avec
ta fureur de trouver partout des criminels. T'imagines-tu donc que
j'aie jamais tue une mouche?--Tu as tue des femmes. Il viendra un
jour, mon cher, ou on recherchera le crime moral comme le crime
materiel. Jeter le trouble dans un coeur, desesperer une pauvre
creature dont on a tue l'energie par l'amour, la faire mourir de
chagrin par l'abandon, crois-tu donc que ce ne soit pas la un crime?"
Parisis etait devenu pensif. "Peut-etre, dit-il. Est-ce toi qui vas
inaugurer la repression de ces crimes-la? Appelle deux gendarmes et
mets-moi au regime cellulaire, car je me reconnais coupable. Mais
puisque le jour n'est pas venu de cette justice du coeur, donne-moi
la liberte de Violette, qui est la plus brave creature que j'aie
rencontree.--Comme tu y vas! dit le juge d'instruction, qui voulait
reserver toutes les prerogatives de la justice.--Cela me parait si
simple et si juste! On ne s'elevera jamais assez haut contre l'odieuse
prevention. Quoi! voila une fille convaincue d'empoisonnement, sans
que cela se puisse jamais prouver, puisqu'elle est innocente, on la
jette en prison jusqu'au jour ou il plaira au procureur imperial de
l'envoyer devant messieurs les Jures, qui ont peut-etre une ame et une
conscience, mais qui ont toujours peur de condamner un coupable et
toujours peur d'absoudre un innocent.--Il n'y a pas d'innocents!
s'ecria le juge d'instruction."
Cette parole avait jailli comme la verite. "Sais-tu que tu
m'epouvantes? dit Octave en souriant.--Ah! mon cher, l'etude de
l'homme, c'est l'etude du crime. Nous sommes tous marques du sceau
fatal.--Ce que c'est que le parti pris! Tu as donc commis des
abominations et des atrocites?--Qui sait? dit le juge d'instruction
en souriant a son tour. Si je n'etais occupe a prouver que les
autres sont criminels, je me prouverais peut-etre que je le suis
moi-meme.--Ce sera ta derniere instruction."
Le duc de Parisis parla a son ami de l'empoisonnement a Champauvert.
"Une belle affaire, dit le juge d'instruction, je la sais deja par
coeur. Tu n'as donc pas lu la _Gazette des Tribunaux_?--Je ne lis
jamais la _Gazette des Tribunaux_.--Chacun son monde. Tu es dans le
monde des pecheresses et moi dans le monde des criminels; tu lis les
journaux de sport et de fetes, moi je lis les proces en adultere et
les causes celebres de l'amour.--C'est le meme livre, dit Octave; je
lis le commencement, tu lis la fin.--Oui, mon cher duc, il y a la
un medecin que j'estime beaucoup parce qu'il a voulu savoir la
verite.--Tais-toi donc! un charlatan qui a voulu se mettre en
relief.--Je te dis que c'est un honnete homme: si tout le monde
faisait son devoir, il n'y aurait pas de crimes impunis.--Tu
t'imagines que c'est la justice qui punit les crimes!--Et qui donc? Tu
ne me diras pas que c'est Dieu, puisque tu ne crois pas a Dieu.--C'est
la conscience. Tout homme a son tribunal en lui: il est lui-meme son
juge d'instruction et son juge sans appel. Et quand il se condamne a
mort, c'est bien un homme mort, c'est bien un homme mort: il a beau
aller et venir parmi les vivants, il n'est plus de ce monde.--Bravo!
Voila une nouvelle theorie qui supprime la justice des hommes et celle
de Dieu. Tu as des idees, toi; il y a du bon dans ce systeme-la! Mais,
quoi que tu en dises, l'homme qui se juge lui-meme abuse du droit de
grace."
Octave regarda son ami avec l'expression d'une vieille amitie.
"Voyons, mon cher Maxime, donne-moi la liberte de Violette et etouffe
cette affaire! Je sais bien que tu vas me dire que cela ne te regarde
pas; mais je sais bien aussi que tu es tout-puissant, parce que tu es
l'enfant gate du ministre de la justice.--Je te jure que je n'y puis
rien. Les journaux de Paris, apres les journaux de la Bourgogne, ont
parle hier de cet empoisonnement, il faut que l'affaire suive son
cours; le ministre lui-meme se briserait a vouloir tout arreter."
Parisis ne croyait pas que ce fut si serieux. "Mais c'est horrible!
dit-il en voyant d'avance le tableau du proces. Quoi! Mlle de La
Chastaigneraye serait obligee de comparaitre pour accuser Violette ou
toute autre. Mais c'est impossible! elle aimerait mieux mourir!--Ah!
vous voila bien, vous autres: vous vous imaginez toujours parce que
vous portez un grand nom que vous serez toujours au-dessus de la loi.
Tu ne sais donc pas que la loi est symbolisee par un niveau?"
Octave etait desespere. "Apres tout, ne te desole pas. On priera les
journaux de ne donner que les initiales.--Mais quelle folie d'aller
rechercher le crime, puisque ma cousine va bien!--Et la servante?
n'est-ce donc pas une femme comme ta cousine? Apres tout, cette
demoiselle Violette n'ira pas sur l'echafaud. Mais enfin, si c'est
elle, il faudra bien qu'elle expie sa mauvaise action.--Mais je
te jure que ce n'est pas elle.--Eh bien! elle remontera dans son
carrosse, car on dit que c'est une courtisane a la mode."
Pour la premiere fois de sa vie, Octave se sentait vaincu par une
force superieure. Il tremblait de recueillir le mal qu'il avait seme.
Si Violette etait une courtisane, c'etait sa faute a lui; si
elle etait accusee dans l'opinion publique, sur qui retomberait
l'accusation? Sur lui-meme. "Si ce n'est pas Violette, qui donc
est-ce? lui demanda tout a coup le juge d'instruction.--Je ne puis le
dire, repondit Octave; la verite, c'est qu'on ne le sait pas bien.
Mlle de La Chastaigneraye et moi nous avons notre idee, mais nous
n'avons pas de preuves et nous n'en voulons pas chercher. Mais je puis
bien te dire a toi que c'est une vengeance de famille. A quoi bon
penetrer de pareils mysteres, aujourd'hui surtout qu'il faut laisser
aux grandes familles tout leur prestige?--Si c'est cela, tu as
peut-etre raison, dit le juge d'instruction qui etait un homme
d'autorite, eleve a l'ecole de Joseph de Maistre. Va voir le ministre,
qui est la justice faite homme, il voudra peut-etre etouffer le
scandale de cette affaire."
Le caractere de notre temps, c'est qu'il n'y a plus que des
demi-caracteres. A peine les physionomies se sont-elles accusees
fortement, qu'elles deroutent l'observateur par les timidites et les
indecisions. Au moyen age, l'ami d'Octave eut fait condamner jusqu'a
sa famille; au XIXe siecle, il n'avait que par bouffees les ardeurs de
l'Inquisition.
Octave serra la main a son ami: "Dis-moi, puisque je viens de retrouver
l'homme dans le juge d'instruction, fais-moi voir Violette.--Que me
demandes-tu la! Tu ne sais donc pas qu'elle est au secret?"
Parisis sourit: "Pour la justice, mais pas pour moi."
VII
POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE
Octave alla voir le ministre; mais il eut beau prier, le ministre lui
dit que les journaux avaient deja trop parle pour que la justice ne
parlat pas a son tour.
Il ecrivit a Violette par la meme poste, car l'homme a la cravate
rouge etait revenu:
"Je vous sais par coeur, chere Violette. Vous m'avez dit souvent
que, pour vous, le monde c'etait moi: eh bien! je vous juge. Vous
sortirez de ce guet-apens blanche comme un lys.
"Votre ami plus que jamais,
"DUC DE PARISIS."
Il ecrive a sa cousine sans changer d'encre.
"Je devine tous vos chagrins, chere Genevieve. Je vous ai quittee
comme un fou; mais je vous aime comme un frere. Parlez, et j'obeirai.
"OCTAVE."
Toutes ces emotions n'empecherent pas M. de Parisis de se rappeler Mme
de Marsillac.
Le lendemain, il attendit Angele, tres curieux et tres agite, tout en
pensant a Violette.--Elle ne vint pas.--Le surlendemain il attendit
encore.--Elle ne vint pas. Il se decida, le soir, a lui ecrire ce
billet:
"Je vous ai attendue, Angele, je vous attends et je vous
attendrai; il faut que je vous parle et que vous me parliez. Vous
aimez peut-etre les clairs de lune a Bade, moi j'aime ta lumiere a
Paris. Venez ce soir souper avec moi, je vous recevrai avec du vin
du Rhin.
"Pas un mot au juge d'instruction."
A ce billet, Angele repondit par celui-ci:
"Ne m'attendez pas, nous ne boirons pas du vin du Rhin a la meme
coupe. Votre lettre m'arrive a l'heure meme ou je quitte cette
odieuse maison.
"Si j'y reviens jamais, je vous le dirai!
"ANGELE."
Ce billet irrita vivement l'esprit d'Octave. Devant la grande muraille
de l'impossible, on sent qu'il vous pousse des ailes.
Il voulut voir Angele. Depuis cinq minutes, Angele etait partie. "Ou
est-elle allee? demanda Octave furieux.--Ma foi, monsieur, dit une
femme avec un rire effronte, elle n'a pas dit son _numero_."
Octave ne pensait plus a Angele, quand il recut une lettre de
Champauvert. C'etait la reponse de Mlle de la Chastaigneraye au duc de
Parisis:
"Je pense, mon cousin, que nous avons chacun notre douleur. Je ne
puis vous consoler et vous ne pouvez me consoler.
"Je vous serre la main,"
"GENEVIEVE DE LA CHASTAIGNERAYE."
Parisis laissa tomber la lettre: "Eh bien! voila qui est concis, on
n'aime pas a ecrire dans ma famille." Et apres avoir relu: "Il y a
de la sibylle dans cette jeune fille, elle parle toujours avec une
eloquence mysterieuse." Il ne put comprimer un mouvement de jalousie.
"Si je ne puis la consoler, je sais bien pourquoi: c'est qu'elle aime
quelqu'un. Et pourtant...."
On s'imagine peut-etre que Parisis allait rentrer en lui-meme et ne
plus se mettre en spectacle dans la vie parisienne: mais qui donc
aurait pu le retenir dans ses folies?
On parla beaucoup alors d'une de ses aventures, au clair de la lune
avec une tres grande dame, dans un des parcs qui avoisinent le bois de
Boulogne.
Il faillit attendre! Fut-ce pour cela qu'il ecrivit le lendemain cet
aphorisme sur l'album de la dame:
La vertu des femmes est comme la lune. Elle a ses phases, ses
revolutions et ses eclipses. Elle fait les cornes aux amants en
croissant et aux maris en decroissant. Elle se montre de face,
de trois quarts, de profil. Elle se montre dans tous les
quartiers--meme dans le quartier Breda.
VIII
DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX
Tous les desoeuvres du Cafe Anglais ne savaient, un soir, plus que
dire, ils devinrent serieux--un quart d'heure de sagesse dans cette
folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu
depenaillees dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien
leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la
fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-la par
les theatres, celui-ci par l'argent des autres.
Monjoyeux prit la parole: "Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous
raisonnez comme des enfants gates, qui s'imaginent qu'on peut aller
chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimede:
Donnez-moi un point d'appui et je deplace le monde,--dans le seul but
de donner un peu plus de soleil a Paris,--car nous avons, cette nuit,
quinze degres au-dessous de zero, et une capitale universelle ne peut
pas durer a ce regime-la. Songez a Babylone! a Carthage! a Athenes!
a Rome!--Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement
d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.--Oh! oui, rien que
cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une
pareille liste civile, je deviendrai un ange."
Monjoyeux regarda celle qui parlait. "Si elle etait un peu plus jolie,
dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente,
car elle serait mon point d'appui pour les grandes idees qui germent
la.--Et quelles sont les grandes idees qui germent la? demanda le duc
de Parisis a Monjoyeux.--Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle
n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands
seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est ne dans un cabaret; mais il
est d'un bon tonneau et d'un bon cru. Voyez-vous, mes gentilshommes,
j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos
trente-deux quartiers de noblesse.--Noe! passez au deluge, dit
Octave.--Eh bien! je suis taille sur le grand modele. Je suis un
homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien pres d'etre
un grand homme. Vous m'avez siffle au theatre, parce que je suis de
trop haute taille pour des yeux habitues aux prouesses des femmes. Mon
jeu est heroique et vous n'aimez que les miniatures; vos comediens a
la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je
suis un Shakespeare et un Moliere, ni plus ni moins; je ne jouerai
bien que les pieces que je ferai moi-meme; ce qui me manque, ce n'est
pas le genie, c'est le theatre. Je vous l'ai dit deja: je suis ne pour
les premiers roles dans la vie, et on me condamne aux troisiemes role.
Quand je veux ecrire dans un journal, quand je vais voir un directeur
de theatre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux
gens. Ce n'est pas si simple que cela ecrire, jouer la comedie,
sculpter! Le genie est un moulin qui tourne a vide quand il n'a pas du
ble a mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire
de tous ceux qui n'ont pas commence dans le despotisme paternel des
ecoles, par le Conservatoire, par l'Ecole de Rome, par l'Universite.
Il est vrai que j'aurais jete toutes les ecoles par la fenetre.--Voila
pourquoi tu feras l'ecole buissonniere toute ta vie.--Eh bien,
non! dit Monjoyeux apres un silence, non! je ne ferai pas l'ecole
buissonniere toute ma vie. Voila trop longtemps qu'on doute de moi, je
veux prouver ma force: j'ai mon idee, j'ai mon point d'appui. Adieu!"
Et Monjoyeux sortit, a la grande surprise de tous ses amis sans meme
boire la coupe de vin de Champagne glace que venait de lui verser Mlle
Jacyntha, une Hebe en fourrures, laquelle but en s'ecriant: "Je bois
a Monjoyeux!--Quel pourrait bien etre son point d'appui? demanda
Parisis."
L'amitie de Parisis et de Monjoyeux avait commence par un duel, parce
que, dans un souper de comediennes, Monjoyeux avait defendu a Octave
de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingenue qui avait deja ce
soir-la donne trois rendez-vous avec l'ingenuite d'une ingenue. Il
n'y a plus que les femmes du monde tombees dans le demi-monde qui
cultivent la rouerie a front decouvert. "Monjoyeux s'etait battu avec
une epee trempee d'imprevu et de ressources. Octave, blesse a la main,
eut son epee brisee. Il dit a ses temoins qu'il etait emerveille
de son adversaire. On le rappela. "Monsieur, vous me donnerez une
revanche.--Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai
demain un duel au theatre."
On trouva cela digne d'un veritable artiste; on s'en alla content; le
lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui
debutait a l'Odeon. Par malheur, la piece tomba; Monjoyeux eut beau
sauver la scene du duel par des miracles, les sifflets furent le
dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris.
Monjoyeux, qui avait joue a Londres les grands roles, se brouilla
quelques jours apres avec son directeur, ne voulant jouer ni les
traitres, ni les peres-nobles. Or, comme tous les autres theatres
avaient leur premier role accredite, il se trouva sur le pave, grand
artiste incompris. Il se remit a la sculpture, tout en regrettant de
ne pouvoir faire de la sculpture vivante.
Octave le revit ca et la. Il le trouva dans sa misere digne et
chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau tenebreux,
de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita a souper avec les memes
comediennes. Ses amis furent charmes de cet esprit mi-gaulois,
mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le
lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai theatre
etait le Cafe Anglais. Ce fut la qu'il joua ses roles improvises tout
un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnut que le public du
boulevard du Crime fut encore meilleur.
Celui-la etait bien une figure du dix-neuvieme siecle, avec toutes les
aspirations et toutes les defaillances qui nous passionnent et nous
desenchantent. Il etait parti du dernier echelon de l'echelle sociale;
Monjoyeux n'etait pas un nom de terre, c'etait un sobriquet, un
sobriquet de bon augure: son pere, un chiffonnier de la rue Gracieuse,
le trainait avec lui dans ses equipees nocturnes. L'enfant etait si
gai, malgre la pluie ou la neige, a travers l'orage ou la bise, que le
chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il eut dit mon Chenapan.
Monjoyeux n'avait pas d'etat civil; sa mere etait accouchee dans les
anciennes carrieres de Montmartre; elle n'avait pas juge bien utile
d'aller dire cela a M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle
periode de sa vie, elle se considerait comme du XIIIe arrondissement,
attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe.
Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, etait bien loge, car il
avait elu domicile sur le sein de sa mere. La bonne femme n'etait pas
mariee, mais elle etait fidele a son compagnon nocturne; Monjoyeux
n'etait donc pas l'enfant de trente-six peres. Il ne sut jamais bien
s'il avait ete baptise, il ne se connaissait pas de nom de bapteme;
on l'appelait quelquefois Jean comme son pere, mais le plus souvent
Monjoyeux.
Ce fut Pradier qui decida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait
pas eteint sa lanterne et s'oubliait a regarder les gravures sur le
quai Voltaire, Pradier s'arreta devant lui, tout charme de sa petite
figure a la Chardin. C'etait comme une vieille gravure de Saint-Aubin;
vous vous rappelez ces adorables estampes: _les Petits Polissons de
Paris_.
Pradier lui adressa la parole; il aimait les scenes de la rue et les
etudes en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et
suivre ces figures de caractere que les vrais artistes seuls saluent
au passage? "Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne
allumee? Tu ne vois donc pas le soleil?" L'enfant regarda Pradier
avec de grands yeux surpris: c'etait la premiere fois qu'un homme
en habit noir lui parlait avec un sourire.--C'est donc un homme, ton
pere, mon petit Diogene?--Non, monsieur, c'est un chiffonnier.--Alors,
tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent
sous."--Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit
Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye, a son atelier. Des que le
sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de
comprendre. "Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est
beau le marbre!--Ou as-tu vu du marbre?--Dans les eglises. J'aime le
marbre."
C'est l'eglise qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien,
ces deux sources paralleles qui se rencontrent au confluent de toute
grandeur. Les revolutionnaires qui ont ferme les eglises n'etaient pas
seulement des deicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'ame.
L'eglise est la grande ecole; elle enseigne Dieu, l'Art, la Poesie, la
Musique a ceux-la memes qui n'ont pas le temps d'ecouter les maitres.
Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux a la lumiere
traverse une eglise, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix
de l'ame. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture,
en ecoutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix
divines sur les voix humaines, il s'arrete abime dans une admiration
sourde, mais deja intelligente. S'il ne sent pas la presence de Dieu,
il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est deja une station lumineuse.
Combien d'eglises qui, au moyen age, ont ete le musee d'ou sont
sorties des legions d'artistes?
Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les eglises. Ce
fut la pensee de Pradier en ecoutant l'enfant qui posait devant lui.
"Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi?
-Oh! oui! s'ecria Monjoyeux? mais que dirait maman?--Ah! il y a aussi
une mere. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta
liberte."
Monjoyeux ne posait plus, il dansait. "Oui, mais, reprit-il tristement,
je ne verrai plus maman!--Tu iras la voir, et elle te viendra voir.
--La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer
ici?--Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries.
Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela a ta mere."
Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. "Va! mon
bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours
ici."
Monjoyeux revint le jour meme, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut
pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait deja. Jusque-la le
gamin s'etait exerce sur les murailles de Paris, pendant que
ses camarades ecrivaient des maximes. On a publie les murailles
revolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et
litteraires.
A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand
mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son
concours, et il fut perdu par sa liberte de main; comme Pradier, il
voulait trop que le marbre parlat.
Tous les arts donnent la pauvrete, mais la sculpture donne la misere.
Six mois apres la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni
marbre. Il frappa vainement a beaucoup de portes, sa main etait
discrete et fiere, les portes se refermerent sur lui. Il n'avait eu
jusque-la que deux vraies passions, deux hommes, deux originalites:
Pradier et Frederick Lemaitre. Desesperant de la sculpture, il se fit
comedien. Il joua le drame et la comedie avec le caractere des grands
artistes. L'enfant delicat etait devenu un homme robuste, de la
nature des titans, tete herissee, torse d'Hercule, un des plus beaux
exemplaires de l'humanite.
Monjoyeux menait la misere. Il n'avait pas plus de theatre que
d'atelier, il jouait et sculptait ca et la par aventure. Mlle Rachel
et Mlle Brohan lui avaient donne cinq mille francs pour deux bustes,
deux portraits: la Tragedie et la Comedie. Il avait donne des
representations a Londres avec Fechter pour jouer les roles de
Frederick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il
vivait au jour le jour, semant a pleines mains le paradoxe et la
verite pendant que ses amis du club semaient l'or.
Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: "Ce
comedien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas etre les amis
d'un comedien." Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue.
Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas
depuis Moliere. Louis XIV a daigne dejeuner du bout des levres avec le
plus grand homme de son regne pour donner une lecon a ses esclaves.
Aujourd'hui Louis XIV dejeunerait-il avec Frederick Lemaitre? Il n'y a
que l'Eglise qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens
du monde ne recoivent guere les comediens que le jour ou on joue la
comedie chez eux. Il est vrai que les comediens ne voudraient pas
recevoir les gens du monde.
Octave n'avait pas ces prejuges. Il donnait bravement le bras a
Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'etait battu une fois pour un
mot contre son caractere; aussi Monjoyeux disait: "C'est a la vie a la
mort entre un homme qui a recu un coup d'epee de moi et qui en adonne
un pour moi."--"Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit
a Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma
griffe!"
Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux a la Maison-d'Or,
ni au cafe Anglais, ni aux premieres representations. On oublie vite a
Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus,
c'est a peine si un mot dit par hasard reveille le souvenir des
absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la
vie agitee, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille
riens devorants des heures desoeuvrees, comment aurait-on le temps
de se retourner vers le passe, d'evoquer des souvenirs evanouis, de
regretter les gais compagnons ou les maitresses disparues? On jette le
passe dans l'abime, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien
mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois,
le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la
boutique des defroques humaines;--naguere, on vivait de la veille
et du lendemain, un pied dans le passe, le front dans l'avenir;
maintenant on vit au jour le jour.
Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on sut pourquoi et sans qu'on se
demandat quelle belle folie avait pu l'emporter.
Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure epanouie,
meme dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait
pas rencontre Monjoyeux. "Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin
qu'il m'en souvienne. Nous avons soupe ensemble, il y a bien six
semaines, et nous nous sommes quittes pour aller nous coucher--le
lendemain. Nous n'etions restes a table que depuis minuit moins un
quart jusqu'a l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des
Bouffes-Parisiens avaient panache le festin. Monjoyeux n'etait pas
si gris que moi, si j'ai bonne memoire: il avait ecrit--entre deux
vins--un traite de metaphysique pour le _Figaro_. Ces dames ont trouve
cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le
vin trop tendre pour avoir une opinion.--Ce brave Monjoyeux! dit
d'Aspremont, je serais desespere de ne plus le revoir; j'ai etudie
tous les philosophes de l'antiquite, mais je n'en ai jamais trouve un
si profond.--Oui, profond comme le tonneau des Danaides? on a beau lui
verser a boire, il ne s'emplit jamais.--Que veux-tu? il aura pris un
engagement dans quelque theatre de province. Je suis bien sur que si
on faisait faire des fouilles a Perigueux, le pays des truffes, on le
retrouverait la jouant des roles de Frederick et cascadant comme les
chutes du Niagara.--Non, il a des visees plus hautes, dit Harken, il
sera alle s'oublier dans quelque theatre etranger, a Baltimore ou a
Odessa.--Qui parle d'Odessa? s'ecria une voix bien connue."
C'etait Monjoyeux. "Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif
plaisir.--Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on
en voit les dents.--Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup:
regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur
le pauvre monde. J'ai deja commence.--Expliquez-vous, sphinx!"
Monjoyeux prit dans la poche de son habit un tres beau porte-cigare
en cuir de Russie, encadre d'ornements en platine. "Voulez-vous des
cigares?"
C'etait la premiere fois que Monjoyeux offrait des cigares. "Tudieu!
quel luxe, dit Octave; tu as donc decouvert une mine d'or ou une tante
avare?--C'est bien mieux que cela! je me marie.--Oh! Monjoyeux! je
vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi a ses amis des coups de
canon raye. Tu te maries?--Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien
moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des
cigares a moi, des cigares offerts par moi--a moi.--Tu te maries! Il y
a donc encore des femmes?--Il y en avait une et je l'ai prise.--E elle
est belle?--Comme la beaute. Figurez-vous une Transteverine avec une
figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles a Paris sans
passer par l'Academie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre
vivant.--Et que feras-tu quand tu seras marie?--La belle question! Je
ferai mon chemin."
Les trois amis se mirent a rire, "Faire son chemin, dit Octave, c'est
encore un vieux prejuge. Est-ce que nous sommes maitres de nous?--Eh
bien! vous verrez si je suis maitre de moi et des autres.--Oui, de
tout le monde, excepte de ta femme.--De ma femme comme de tout
le monde.--Permets-moi d'etre fort indiscret, demanda Parisis a
Monjoyeux. Quel role jouera ta femme dans ce chemin-la?--Elle jouera
le role de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur
chemin.--Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu a ce degre de
scepticisme, pour dire un mot bien porte.--Tu me crois donc une ame
plus haute que tous ces ambitieux qui passent la sous nos yeux,
courant a leurs chimeres, escortes par tous les vices, jetant leurs
maitresses, leurs femmes, leurs soeurs a toutes les concupiscences
qui ouvriront la main pour leur donner a eux, qui des croix, qui une
ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome
a la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces
gens-la.--Apres tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les
anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient
plus--ou moins--que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait
etre qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au
dernier encherisseur, ou plutot jusqu'a ce qu'elle devienne mere de
famille.--Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre
ce qu'il avait dit, j'ai raille sur des choses saintes. Pour moi, la
femme est l'ame, la poesie, la conscience de l'homme; elle doit etre
pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-la qui la sacrifie ou
la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voila pourquoi je hais mon
siecle, voila pourquoi je voudrais le souffleter en face des siecles
passes et des siecles a venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles."
Les amis se separerent. "Te voila devenu pensif, dit Saint-Aymour a
Parisis.--C'est que ce fou est un sage; il nous a donne la un premier
avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc
toutes ces aspirations feminines qui nous cassent les bras. Pour moi,
je l'avoue, j'en suis arrive a n'avoir plus le courage d'aller me
coucher."
En effet, ce jour-la, Octave etait revenu du club au soleil levant, il
avait regarde son lit, qui ne l'attendait plus, il s'etait jete sur sa
chaise longue, mecontent de tout, meme du sommeil.
Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient a son
coeur: Genevieve et Violette.
IX
MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE
On apporta un matin cette lettre de faire-part a M. de Parisis:
"M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
Mlle Aline de La Roche."
"Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas.
Quelle pourrait donc bien etre cette Aline de La Roche?"
M. de Parisis avait la pretention de connaitre toutes les femmes: "Il
aura deniche cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je
lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur a la maison."
Il jeta le premier feuillet pour lire le second:
"Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du
mariage de Mlle Theodule-Angele-Aline de La Roche, avec M. de
Monjoyeux."
Il y avait au bas de la page, en caracteres imperceptibles:
_Lithographie de Kardec, a Nantes_. "Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit
Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de maitre:"
Le meme jour, a la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux
Champs-Elysees avec quelques amis du club, il reconnut a vingt pas de
distance la tete chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs,
hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles a marier ou
des filles a vendre qui vont au Bois. "Je suis sur qu'il est avec sa
femme, dit Octave." Il alla droit a Monjoyeux, qui lui dit; "Voici
ma femme.--Ou diable ai-je vu cette figure-la?" se demanda Octave en
cherchant dans une sphere ou il ne devait pas trouver. Par ce temps de
blondes et de brunes, ou les brunes se font blondes et les blondes se
font brunes, sans parler des rousses, ou le pastel et le crayon noir
jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent
de se tromper.
Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas.
C'etait une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure.
Elle etait blonde et blanche, voilee d'un voile noir et d'un voile de
poudre de riz.
Monjoyeux reprenant sa desinvolture theatrale: "Donc, M. le duc,
dit-il, j'ai l'honneur de vous presenter a Mme Monjoyeux.--Madame, dit
Octave--en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne--je suis bien
heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voila ce qui
s'appelle un commencement."
La jeune femme ne repondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'etait
levee a moitie, comme si elle ne sut pas quelle figure faire. "Oui,
mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-la c'est un
commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens ne a la
vie; vous allez voir bientot ce que peut un homme, avec une femme."
M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie
et d'amertume que de joie dans le sourire du comedien. Il salua une
seconde fois et rejoignit ses amis. "C'est Monjoyeux, lui dirent
plusieurs voix, as-tu vu sa femme?--Elle est fort belle, fort timide,
fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains
bien nees. Noblesse de Bretagne, messieurs!--Je lui trouve un autre
defaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais,
comme disaient nos aieux, elle n'a pas le veloute de la candeur, elle
est deja trop familiere a la poudre de riz et au crayon noir. Apres
cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de
Rosalba."
Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait
encore, il ne repondait plus. "Te voila soucieux! Est-ce que tu
deviendrais amoureux de cette jeune mariee?--Non, dit-il, elle me
rappelle seulement une femme que j'ai aimee au clair de lune. Apres
cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent."
Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de
Monjoyeux. "Que va-t-il faire de sa femme?--Il va l'aimer, puisqu'elle
est si belle.--On dit qu'elle n'est pas riche.--Il y a peut-etre une
comedienne sous Roche.--Il rentrera sans doute au theatre.--Qui sait
si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!--Ou un
eventail de societaire de la Comedie-Francaise, comme Croizette."
On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprimee jusque dans
les grands journaux, ou un jour on lut cette lettre de Monjoyeux:
"Monsieur le redacteur,
"On annonce ma rentree au theatre; que mes amis ne reprennent pas
encore leurs sifflets; avant d'etre comedien, j'etais sculpteur,
j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de
marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie."
"Agreez mes adieux eternels, car je n'emporte pas ma patrie a la
semelle de mes souliers.
"MONJOYEUX."
On commenta cette lettre. C'etait bien le style connu de Monjoyeux;
il avait sa maniere d'ecrire comme il avait sa maniere de parler. Le
lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon
parisien.
X
LA COUR D'ASSISES
Le duc de Parisis avait toujours sa cour; il avait beau vouloir se
derober, les satellites lui prouvaient toujours qu'il est un astre.
Vainement il tentait de vivre chez lui, pour s'accoutumer a une loi
plus severe; mais les mauvaises habitudes le rejetaient bien vite
dans le cortege des folies parisiennes. Il etait comme ces rois du
dix-neuvieme siecle, qui sont entraines par la politique de leurs
ministres. Il se promettait toujours d'avoir raison de tout le monde
et de lui-meme, le lendemain; mais le lendemain, il se donnait un jour
de plus.
On n'abdique pas, d'ailleurs, si volontiers sa part de royaute dans le
bruit contemporain: Octave dominait toujours sur le champ de courses,
dans les coulisses et dans les loges de l'Opera, au milieu des gens
d'esprit; il ne dedaignait meme pas d'etre l'idole de chair des
Phrynes de rencontre et des Aspasies de contrebande. Comme Alcibiade,
dans ses jours de paresse, il croyait que les femmes sont encore une
legion qui donne quelque gloire au capitaine.
Cependant l'affaire du bouquet de roses-the arriva devant le jury
d'Auxerre.
Les journaux de Paris, pour une cause aussi etrange et aussi
romanesque, depecherent leurs chroniqueurs a la mode; la capitale de
l'Yonne fut envahie par les etrangers, mais surtout par les Parisiens.
Quelques dames trop a la mode panacherent la foule. On eut achete les
bonnes places cinq louis, comme a une belle representation de l'Opera.
Quand Violette parut, une voix domina tous les murmures; c'etait une
paysanne qui n'avait pu s'empecher de crier: "Elle est toute blonde et
toute noire." En effet, la pale figure de Violette apparaissait comme
du marbre encadre dans la dentelle noire qui retombait sur ses yeux,
sans cacher son admirable chevelure de jais. Elle etait toute vetue
de noir. Elle marcha entre les deux gendarmes, grave et digne. Elle
n'avait pu croire jusque-la qu'elle serait trainee jusque devant le
jury; mais, a force de prier Dieu, elle s'etait resignee a toutes
les humiliations; elle trouvait d'ailleurs je ne sais quelle secrete
volupte a souffrir pour Octave et pour elle-meme: elle croyait ainsi
se retourner vers sa vertu.
Mlle de La Chastaigneraye avait refuse de comparaitre. On produisit
des certificats de medecins constatant qu'elle ne pouvait quitter sa
chambre.
M. de Parisis n'avait pas fait de facons pour venir temoigner; il se
fit inscrire comme temoin a charge. Il se retrouva dans la salle des
temoins avec le medecin de Champauvert, avec Mlle de Moncenac, avec
deux servantes du chateau, avec les paysannes qui avaient offert la
corbeille de fleurs.
Me Lachaud etait au banc de la defense. Il avait le front rayonnant
comme un avocat qui doit gagner sa cause.
Parmi les pieces de conviction, sur une table, devant la Cour, etait
expose un bouquet de roses fane depuis longtemps.
Le greffier se leva et lut cet acte d'accusation que je retrouve dans
un journal d'Auxerre, qui n'avait donne que les initiales des noms de
Parisis et de sa cousine:
"Le 8 aout dernier, une jeune fille qui porte un des plus grands
noms de notre pays, Mlle G---- de La C---- revenait de la messe
en famille, au chateau de C----, quand les paysannes du pays lui
offrirent une corbeille de fleurs. On avait appris la veille que
Mlle G---- de La C---- etait l'unique heritiere de sa tante,
une fortune considerable. C'etait une vraie joie dans le pays,
puisqu'on savait que la jeune heritiere etait bonne aux pauvres.
"Si le bien nait du mal, le mal nait quelquefois du bien. On avait
voulu faire une fete a Mlle de La C----, on faillit l'empoisonner:
un bouquet dominait tous les autres. Mlle de La C---- dechira le
papier qui l'enveloppait et le respira a plusieurs reprises.
"Tout a coup elle palit et tomba dans les bras de son amie, Mlle
de M----, et de son cousin, le duc de P---- On s'imagina d'abord
que c'etait un evanouissement; mais quand le medecin arriva, il ne
fut pas douteux pour lui qu'elle n'eut respire le plus subtil et
le plus rapide des poisons, La ne fut pas tout le mal. On rapporta
le bouquet au chateau, et le bruit s'etant repandu que Mlle de
La C---- s'etait empoisonnee en respirant des roses, une jeune
servante se mit a rire, s'empara du bouquet et le respira a perdre
haleine, comme pour se moquer de tout le monde. Elle venait de
respirer la mort.
"Notre epoque, Dieu merci, n'est plus familiere a ces poisons qui
ont ete la terreur du quinzieme siecle; mais le temoignage des
hommes de l'art prouvera tout a l'heure qu'il ne peut y avoir
aucun doute sur ce point. Mlle de La C---- a ete tres malade et
la jeune servante ne s'est pas relevee.
"Maintenant, qui donc avait verse le poison sur les roses? Tout
est romanesque en cette affaire.
"Le bouquet avait ete apporte au chateau par un de ces petits
Piemontais, qui font tout dans leur enfance, excepte le bien. Tour
a tour ramoneurs, joueurs de guitare, montreurs de singes, en un
mot, toutes les figures de la mendicite. Mais qui lui avait donne
le bouquet? Il a ete impossible de retrouver l'enfant, mais on
a pu suivre ses traces. Le samedi soir, il etait a Tonnerre, a
l'hotel du _Lion d'or_, ou une etrangere prenait son repas du
soir; selon l'habitude de la belle saison, on apporta un bou
a l'etrangere. Ce bouquet passa de ses mains dans celles du petit
musicien. Elle lui donna l'ordre, tout en lui donnant une piece
d'or, de porter ce bouquet, avec une lettre qu'elle ecrivit
sur-le-champ, a M. le duc de P----, au chateau de C----. La
lettre, qui a ete retrouvee comme par miracle, est bien explicite;
on verra avec quelle hypocrisie la fille Marty conseille a son
amant d'offrir cet abominable bouquet a Mlle de La C----. Ainsi
elle ne craint pas de faire son complice d'un homme qui,
heureusement, est au-dessus de toute atteinte, et qui, d'ailleurs,
n'a pas eu a offrir le bouquet lui-meme. L'enfant obeit; mais
comme il etait deja tard, il coucha en route ou s'amusa en route.
Il n'arriva au chateau de C---- que le lendemain matin, a l'heure
de la messe. Quand il se presenta au chateau, tout le monde etait
a l'eglise, moins une fille de service, la nommee Rose Dumont,
qui jugea que c'etait un bouquet pour la fete, et qui le porta
elle-meme sur la corbeille, que les paysannes avaient deposee sur
la place devant l'eglise.
"Cette etrangere, qui venait pour la premiere fois dans le pays,
etait une de ces filles, trop connues a Paris, qui jettent la
honte, la ruine et le desespoir dans les familles. Quelques-unes
sont d'autant plus dangereuses qu'elles cachent leur perversite
sous des airs de dignite et d'innocence. Mais la justice ne s'y
trompe pas: ce ne sont que des masques, et la justice arrache tous
les masques. La fille Louise Marty, surnommee Violette, est une de
ces creatures qui ont fui le travail de bonne heure pour se livrer
a toutes les souillures. On a connu celle-ci avec des chevaux et
des diamants quand elle aurait du honorer ses mains par le metier
que lui avait appris sa mere; car elle est d'autant plus coupable,
que sa mere, d'apres tous les rapports qui nous sont venus, etait
une honnete femme.
"Fleuriste! voila donc quel aurait ete son dernier bouquet, un
bouquet de roses empoisonnees! Toute jeune encore, elle a appris
l'art de parfumer les bouquets artificiels; on ne s'etonnera donc
pas quand elle empoisonnera les fleurs naturelles.
"Et qui l'a poussee a ce crime? Toutes les mauvaises passions.
Elle avait eu des relations intimes avec M. le duc de P----, qui
ne voulait pas la revoir. Mais sachant qu'il etait venu au chateau
de C---- pour un heritage, naturellement elle voulut le revoir. A
son passage a Tonnerre, elle apprit que l'heritage echappait
au duc. Ce fut alors, sans doute, que l'idee du crime s'empara
d'elle. Mlle G---- de La C---- etait le grand obstacle;
puisqu'elle avait l'argent, le duc allait l'epouser: ces creatures
jugent les actions des autres d'apres leurs sentiments. Se
debarrasser de l'heritiere, c'etait tout gagner: l'homme et
l'argent. Mlle G---- de la C---- morte, le duc heritait, la fille
Marty comptait sur sa part d'heritage. Mais comment faire? Les
debats prouveront qu'elle avait emporte du poison pour effrayer
son amant, peut-etre meme avec l'idee de s'en servir contre
elle-meme, si tout echouait. Ce poison lui servit contre Mlle
G---- de de La C----, mais ce fut la jeune servante qui en fut
victime.
"Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur
le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait a son adresse?
De la, elle court au chemin de fer pour depister les soupcons
car il faut tout prevoir. Mais ce n'etait qu'une fausse route. En
effet, le lendemain elle etait sur la route de Champauvert pour
s'assurer du message. On l'a vue errer autour du chateau. Que
dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrete ces
filles-la dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la
corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans
le fatal bouquet.
"En consequence, la nommee Louise Marty, dite Violette, est
accusee d'homicide volontaire avec premeditation sur la personne
de Mlle G---- de La C----, et d'homicide involontaire sur la
personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G---- de la
C----"
Violette, toute troublee qu'elle fut d'etre en spectacle et en pareil
spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas
un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard.
Non pas qu'elle craignit pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice,
mais elle etait frappee de stupeur a la seule pensee qu'on put la
croire empoisonneuse.
Le president proceda a l'interrogatoire, apres avoir feuillete
rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. "Accusee,
levez-vous." Violette obeit, tout en laissant transparaitre sa fierte.
"Votre nom?--Louise Marty.--Pourquoi ce surnom de Violette?--Parce
que j'aimais les violettes.--Ou etes-vous nee?--A Paris, mais je suis
originaire de Bourgogne.--Oui, l'instruction nous apprend que votre
mere, Sophie Marty, est allee faire ses couches a Paris, car vous
etes fille naturelle." Violette ne repondit pas. "Avez-vous quelques
souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mere vous
a parle de votre pere?--Jamais.--N'avez-vous pas vu venir chez votre
mere des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien,
par exemple; car votre mere avait ete femme de chambre de Mme de
Portien.--Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.--Vous auriez tort
de vouloir cacher quelque chose.--Je me rappelle vaguement ce nom
de Portien; mais ma mere ne me parlait jamais du passe; mon devoir
n'etait pas d'interroger ma mere: mon pere ne m'avait pas reconnue.
Nous avons mene dans les dernieres annees une existence bien
miserable. Ma mere m'embrassait quelquefois en me disant: "Si je
voulais, tu serais riche." Je la regardais avec curiosite, elle se
remettait aussitot en disant: "Je suis folle!" Nous nous remettions a
travailler.--Quel travail?--Ma mere raccommodait de la dentelle et je
faisais des fleurs.--Vous ne vous expliquez pas ce paroles: _Si je
voulais, tu serais riche?_--Il n'y a pas a s'y meprendre. Ma mere
voulait me parler de mon pere; je n'en doute pas, car elle etait
trop noble pour songer un instant que je pourrais etre riche si elle
me vendait.--En voyant Mme Portien au _Lion d'Or_, a Tonnerre, vous ne
saviez pas son nom?--Non. C'etait la seule femme qui fut dans la salle
a manger, je m'adressai a elle, et elle eut la bonte de m'ecouter.
Voila tout.--Vous savez aujourd'hui que votre mere a ete au service
de cette dame.--Je ne l'ai appris que dans l'instruction.--Pourquoi
avez-vous envoye un bouquet a Mlle La Chastaigneraye?--Je voulais dire
un eternel adieu a M. de Parisis.--Il avait commence avec moi par un
bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de
roses. Cela etait si peu premedite, que je me fusse contentee sans
doute de lui ecrire une lettre, si le hasard n'eut mis dans mes mains
ce fatal bouquet.--Croyez-vous donc que le bouquet fut empoisonne
avant d'arriver dans vos mains?--Non, puisque je l'ai respire et que
je ne suis pas morte.--Alors, comment vous expliquez-vous que ce
bouquet ait ete empoisonne a Champauvert?--Je ne sais rien. Je
n'y etais pas.--Vous y etiez, vous l'avez avoue dans l'instruction.
--J'etais autour du chateau et non pas dans le chateau.--La femme
Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille
et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.--J'ai retire ma
lettre a M. de Parisis. Si a cet instant j'ai empoisonne le bouquet,
c'est que mes larmes etait empoisonnees."
Le procureur imperial eut un sourire railleur et murmura: "La comedie
du sentiment!" L'interrogatoire n'etait pas fini. Puisque vous vous
dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis,
Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a
survecu que par miracle, tant les choses avaient ete bien faites.--Je
ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.--En
retournant a Tonnerre, vous persistez a dire que vous n'avez pas
rencontre le petit joueur de violon?--Je ne l'ai pas revu.--Ceci est
bien singulier, car MM. les jures savent deja qu'il a ete impossible
de retrouver cet enfant.--Est-ce que je suis accusee aussi de l'avoir
assassine?--Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de
preuves." Et, d'un air severe, le president fit signe a Violette de
s'asseoir.
On appela les temoins a charge. On savait d'avance tout ce qu'ils
diraient. On avait espere quelques-unes de ces revelations inattendues
qui jettent une vive lumiere sur les causes obscures; mais rien.
Ce fut une bien grande curiosite quand parut M. le duc de Parisis,
cite par l'accusation comme temoin a charge; mais on savait bien qu'il
serait temoin a decharge. Il raconta tres simplement ce qu'il avait vu,
tout en declarant, sur son ame et sur sa conscience, comme s'il fut
jure dans l'affaire, que l'accusee n'etait pas coupable. Il ne nia
pas que le bouquet ne fut empoisonne, mais, selon lui, jamais la main
de Violette n'avait verse le poison.
Comme on le tenait pour tres savant en toutes choses, l'avocat de
l'accusee le pria de donner quelques explications sur cet abominable
empoisonnement par l'asphyxie instantanee. Il ne se fit point prier.
Il rappela que depuis le seizieme siecle, si on n'avait plus le secret
du poison des Medicis, il n'etait pas douteux pour lui qu'un chimiste
ne put le retrouver avec la noix vomique, la cigue et l'acide
prussique. Il conta que beaucoup d'experiences avaient ete faites par
Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de
respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet
n'en etait pas moins un prodige; puisqu'il avait ete cueilli a
Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il
n'avait pu traverser, de Tonnerre a Champauvert, le laboratoire d'un
chimiste: et pourtant il donnait la mort a Rose Dumont, qui l'avait
respire apres Mlle de La Chastaigneraye. "Aussi me permettrai-je,
continua M. de Parisis, de trouver etrange que ce proces se fasse en
l'absence du seul temoin qui pourrait dire la verite; le petit joueur
de violon.--Pensez-vous donc, demanda le president avec raillerie,
que cet enfant soit le coupable?--Non; mais je pense que puisqu'il
n'est arrive a Champauvert que le lendemain, a l'heure de la messe,
c'est qu'il s'est arrete en route.--Eh bien! il n'y a pas de--chimiste
de Tonnerre a Champauvert?--Qui sait?--Je le sais bien, moi, dit
l'avocat. L'enfant a fait l'ecole buissonniere. Mais j'espere n'avoir
pas a accuser pour defendre."
Parmi les temoins a decharge, Mme de Portien se presenta la premiere.
Quand elle parut, on fit cette remarque pour la premiere fois: bien
que Violette fut belle et que Mme de Portien fut laide, il y avait
entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de
famille. "Voyez donc, dit a sa voisine une des curieuses venues de
Paris, ce petit signe de beaute au coin de la levre, elles l'ont
toutes les deux."
Une vague idee de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans
l'auditoire. On avait reveille un echo de vingt ans; quand la mere
de Violette etait partie pour Paris, elle etait partie avec Mme de
Portien, accusee de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul
n'avait ose dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pense; or,
comme cette idee etait revenue a la surface, il ne semblait pas
impossible que l'accusee fut la fille de Mme de Portien, un de ces
enfants perdus qu'on jette derriere soi et vers lesquels on ne se
retouche jamais.
Aussi fut-ce avec une vraie emotion qu'on vit paraitre Mme de Portien.
Le president la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses
noms. Elle repondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan,
petite-fille du duc de Parisis, mariee a M. Theodore de Portien, mais
separee de corps et de biens depuis longtemps. "Dites-nous ce que vous
savez.--Ce sera bientot dit. J'etais au _Lion-d'Or_, a Tonnerre; cette
dame est venue s'asseoir a ma table, elle m'a demande s'il y avait
loin pour aller a Parisis; nous avons cause quelques minutes. Une des
filles de l'hotel m'a offert un bouquet que j'ai refuse; cette dame a
pris le bouquet et l'a envoye a M. de Parisis, qui etait au chateau
de Champauvert. Voila tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans
l'instruction, et j'esperais ne pas etre forcee de paraitre a ce
triste proces.--Mais vous etiez la quand l'accusee a empaquete le
bouquet; n'avez-vous rien vu qui put eveiller vos soupcons?--Non. J'ai
beau reveiller mes souvenirs...--Dans quel esprit avez-vous trouvee
l'accusee?--J'ai trouve une amoureuse qui ne savait pas bien ce
qu'elle disait. Cela m'a amusee un instant, parce que je pensais a mon
cousin de Parisis; mais cinq minutes apres, j'etais sur le chemin de
Pernan et je ne songeais plus a cela."
Mme de Portien voulait se retirer, mais le president la pria d'aller
s'asseoir au banc des temoins. Octave, qui etait reste au banc de Me
Lachaud, alla s'asseoir a cote de sa cousine. Mme de Portien lui dit
combien elle etait desolee de tout cela; elle trouvait Violette fort
jolie et elle etait loin de faire au duc de Parisis un crime de son
amour pour elle. "Vous avez raison, dit Parisis sans facon, de trouver
que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous
ressemblez.--Comment! je ressemble a cette fille!--Mais, ma cousine,
on pourrait se ressembler de plus loin."
Le tribunal ecoutait toujours les temoins a decharge. Violette avait
demande le temoignage de la proprietaire de la maison qu'elle habitait
rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accusee sous
les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue
honnete, laborieuse, devouee a sa mere, ne sortant le dimanche que
pour aller a la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des
cerises pour dejeuner; une pauvre femme etait survenue, elle avait
abandonne les cerises, pour remettre l'argent a cette mendiante.
Cette simple action de dejeuner d'une aumone donnait l'idee de son
coeur et aurait du lui porter bonheur; mais Dieu eprouve les plus
braves et les plus pures.
Le president demanda au temoin si elle n'avait oui parler du pere de
l'accusee. "Monsieur le president, il y aurait bien a dire; Mme Marty
ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon
opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque
c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty.
--Ah! madame! s'ecria Violette, laissez-moi au moins ma mere!"
XI
LA MERE DE VIOLETTE
A cet instant une femme se trouva mal. C'etait Mme de Portien. Les
debats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien
evanouie. "Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le president au
temoin.--Eh bien, monsieur le president, je crois que Mme Marty a
cache la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle
etait en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait
obligee a quelque confidence. "Ah! si je voulais, disait-elle,
j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait
si on ne m'arracherait pas cet enfant?" Et je lui parlais du pere,
et elle me repondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu
ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambigues, je croyais
voir une fille innocente se sacrifiant a une fille coupable."
Ce fut le tour de la mere de Rose Dumont. Cette femme vint toute
eploree demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau
lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa
fille. Elle etait bien sure que le poison avait ete mis par cette
etrangere qui n'avait fait que paraitre et disparaitre.
Quelques autres temoignages vinrent a la suite qui firent penetrer
dans l'esprit des jures la culpabilite de Violette.
Octave commencait a desesperer, car Violette n'avait eu que deux bons
temoignages contre vingt mauvais, quand tout a coup le president
annonca que Mlle de La Chastaigneraye allait comparaitre comme temoin;
il venait de recevoir un mot d'elle ou elle lui disait que, dans
l'interet de la verite, elle avait cru devoir braver la fievre et
venir faire son devoir.
Une rumeur bientot etouffee courut dans la salle comme si on eut
annonce au Theatre-Francais Mlle Rachel, quand elle etait en Amerique.
Il y eut un moment d'attente. Bientot tout le monde se leva a
l'arrivee de cette noble heritiere qui avait toutes les sympathies.
Elle parut plus belle encore qu'on ne se l'imaginait, quoique
l'admiration eut parle d'avance. Elle marcha simplement et noblement
devant la Cour, mais avec la dignite de la race et la grace de la
jeunesse. Le president, apres les formules coutumieres, la pria de
dire ce qu'elle savait. "Mon premier mot, monsieur le president, c'est
que l'accusee n'est pas coupable."
Ce premier mot jeta une grande surprise dans l'assemblee. On se
questionnait des yeux, on ecoutait avec anxiete. "Mais qui donc est
coupable? demanda le president.--Je le sais bien, repondit Genevieve
avec l'accent de la verite, mais il m'est impossible de dire le nom du
coupable.--La justice est en droit de lever tous vos scrupules.--Il
y a des secrets que la justice elle-meme ne peut pas arracher. J'ai
tremble que l'accusee ne fut condamnee pour un crime qu'elle n'avait
pas commis; je suis venue jurer sur mon ame qu'elle n'etait pas
coupable, mais c'est mon dernier mot."
Mlle de la Chastaigneraye s'inclina, et demanda a s'en aller. Parisis
alla a elle et lui offrit son bras. Le president ne jugea pas qu'il
dut la retenir. L'audience fut suspendue pendant un quart d'heure.
Quand le president reprit son siege, il appela Mme de Portien. Elle
etait revenue a elle; elle reparut au bras d'une dame. "Je vous prie,
madame de Portien, de nous renseigner sur la mere de l'accusee, qui a
ete a ce qu'il parait a votre service."
Mme de Portien repondit d'une voix troublee: "Je n'ai plus qu'un bien
vague souvenir; je n'ai qu'a me louer de cette fille jusqu'au jour
ou elle s'est oubliee.--On nous a appris qu'elle avait ete faire ses
couches a Paris, et que vous l'aviez accompagnee?--Nous allions tous a
Paris a cette epoque, et, pour lui eviter l'affront aux yeux du pays,
nous lui avons permis de partir avec nous."
La voix de Mme de Portien s'arretait dans sa gorge; on attribua cela a
l'emotion de son evanouissement. "Et savait-on dans le pays quel etait
le pere de l'enfant?--La malignite publique voulait que ce fut mon
mari.--Vous etiez donc deja mariee?" Mme de Portien, qui ne rougissait
plus depuis longtemps, rougit encore. "Monsieur le president, le
proces n'est pas la. Je vous avoue que je n'ai pas mis tout cela sur
mes tablettes, avec l'idee que je serais un jour appelee a en parler
en Cour d'assises.--C'est vrai, madame, mais nous cherchons la verite
par toutes les voies."
Sans doute une nouvelle lumiere venait de se faire dans l'esprit
du procureur imperial, puisqu'il demanda la parole pour dire ceci:
"Messieurs les jures, nous avions espere que la justice n'avait qu'a
se prononcer: toutes les preuves parlaient eloquemment devant elle.
Mais l'audition des temoins nous avertit qu'avant de vous prononcer il
nous faut entendre un autre temoin, celui qui a porte le bouquet de
Tonnerre a Champauvert. Un doute pourrait subsister dans l'esprit
des juges et dans l'opinion publique; la justice ne doit pas etre
soupconnee: nous attendrons. Des recherches nouvelles seront tentees;
une enquete plus minutieuse encore sera faite pour retrouver, sinon
le temoin, du moins les traces du chemin qu'il a suivi en portant le
bouquet.--Pour moi, je suis bien sur, dit l'avocat de Violette, qu'il
a suivi le chemin des ecoliers; s'il eut suivi le droit chemin, le
bouquet n'eut pas ete empoisonne."
Le president rappela l'avocat au silence, et, apres avoir consulte la
Cour, il declara que l'affaire etait remise aux prochaines assises.
Violette eut ete condamnee aux travaux forces, qu'elle n'eut pas ete
plus epouvantee que par cette alternative de rentrer en prison sans
etre jugee.
Depuis quelques minutes, deux pensees paralleles se disputaient son
coeur; elle avait le pressentiment que Mme de Portien etait sa mere,
et elle avait le pressentiment que Mme de Portien avait empoisonne le
bouquet offert a Mlle de La Chastaigneraye.
XII
VIOLETTE ET GENEVIEVE
Octave etait desespere, mais il fallait courber le front sous le
niveau de la justice. Il s'approcha de Violette et lui tendit la main
comme il eut fait a sa soeur. "Octave, lui dit-elle, puisque vous
connaissez le poison des Medicis, pourquoi ne m'en donnez-vous
pas?--Violette, je vous en prie, soyez patiente, Dieu vous
sauvera.--Dieu! lui dit-elle; pourquoi me parlez-vous de Dieu, puisque
vous n'y croyez pas!"
Les gendarmes attendaient; les gendarmes n'attendent pas.
M. de Parisis veilla a ce que la prison d'Auxerre fut adoucie pour
cette derniere station. Le juge d'instruction et le procureur
imperial, qui avaient fait volte-face, permirent que Violette ne subit
plus l'horrible cellule: on lui donna une chambre; on lui permit
d'ecrire et de recevoir des lettres, toujours sauf le controle
du greffe. Octave lui envoya des livres et des fleurs, mais le
porte-clefs fut inexorable pour lui. Le procureur imperial, dans
l'interet de Violette, lui conseilla de ne pas insister.
Mme de Portien, toute troublee qu'elle fut, avait offert a Genevieve
de l'accompagner a Champauvert, comme si elle dut retrouver une robe
d'innocence dans cette intimite du voyage; mais la jeune fille refusa
avec douceur et fermete. Elle refusa aussi de partir en compagnie du
duc de Parisis; mais elle lui permit d'aller la voir.
Octave arriva a Champauvert le lendemain vers dix heures. Genevieve
lui parla de Violette en toute sympathie. "Vous avez raison, Genevieve,
car c'est notre cousine."
Et il raconta a Mlle de La Chastaigneraye, quoiqu'il ne le sut pas
tres bien, le roman de Mme de Portien. Il avait peur que leur famille
ne fut atteinte par la personne de Mme de Portien. Il aurait fallu
sacrifier Violette; mais ni lui ni Genevieve ne le voulaient. Et puis,
apres tout, il y avait tant de mystere dans ce poison, que peut-etre
se trompait-il.
Ou etait le petit joueur de violon? Il y a dans tous les proces
celebres une figure singuliere qui ne semble apparaitre que pour se
jouer de la justice, comme s'il fallait prouver aux nommes que nul ne
peut etre infaillible.
Octave ne se fit pas beaucoup prier pour passer la journee a
Champauvert. Ce lui fut une douce chose de se retrouver dans
l'atmosphere de Genevieve, dans les idees et les sentiments de cette
belle creature, qui avait une grande ame et un grand coeur.
Bien des fois deja il avait etudie les variations de l'atmosphere
morale, se trouvant meilleur ou plus mauvais, selon les creatures de
son intimite, meme quand il les dominait de toute sa hauteur. Il y a
l'air vif de la vertu, comme il y a l'air orageux de la passion; on
pourrait faire toute une geographie des sensations. On connait les
habitudes d'Octave: des qu'il restait une heure avec une femme, il
n'avait qu'un but, l'aimer et lui parler d'amour. Quoique avec
Genevieve les barrieres fussent difficiles a franchir, tant elle se
tenait dans les hauteurs de sa dignite, de sa grace, de sa pudeur, il
se risqua bientot a lui dire qu'elle etait la seule femme qui fut
allee jusqu'a son coeur, toutes les autres n'ayant amuse que son
esprit. "Mon cousin, vous ne croyez pas a ce que vous dites, et je
ne suis pas assez folle pour y croire. Vos levres ont trop profane
les choses du coeur en les jetant a tout propos et a toutes les
figures. Votre dictionnaire n'est pas le mien; nous ne parlons pas
la meme langue: si je dis un jour _j'aime_, c'est que j'aimerai
jusqu'a en mourir.--Remarquez, ma cousine, que je vous adore depuis
que vous m'etes apparue dans la blancheur de la neige, et pourtant
je ne vous l'ai jamais dit.--Je vous tiens compte de cette discretion,
mais je ne crois pas a un amour aussi extravagant pour une pauvre
provinciale.--Comme vous vous moquez de toutes les Parisiennes!"
Et Octave essayait de prouver par l'action de ses regards que s'il ne
disait pas par sa voix: _Je vous aime_, il le disait par ses yeux.
Genevieve avait beau vouloir couper court a toute causerie
sentimentale, comme elle y prenait un vif plaisir, Octave y revenait
toujours. Ils se promenaient par le parc et cueillaient ainsi les
heures les plus charmantes.
Un instant Mlle de La Chastaigneraye changea de figure et de
conversation. Sans avoir l'air d'y penser, Parisis l'entraina dans le
parc boise; mais elle parla astrologie. "Quand je pense, dit tout a
coup Octave, que dans cent ans nous habiterons chacun une etoile,
si eloignee l'une de l'autre, qu'il faudra un million d'annees pour
qu'elles tressaillent a la meme lumiere!--Pourquoi ces deux etoiles si
eloignees, mon cousin?--Parce que nous aurions pu nous aimer sur la
terre et que nous n'avons pas voulu.--Eh bien! mon cousin, vous vous
consolerez parce que vous aurez aime Violette."
Mlle de La Chastaigneraye etait jalouse de toutes les femmes mais elle
etait surtout jalouse de Violette.
M. de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye ne s'etaient guere parle de
l'empoisonnement du bouquet de roses: le nom de Mme de Portien, comme
le nom de Violette, s'arretait sur leurs levres. Ils craignaient tous
les deux d'accuser la vraie coupable. Craignaient-ils de defendre
Violette? Et pourtant il n'etait douteux ni pour l'un ni pour l'autre
que Mme de Portien n'eut empoisonne le bouquet.
Enfin, Genevieve prit la parole sur cette tenebreuse affaire. "Mon
cousin, croyez-vous donc qu'aux prochaines assises Mme de Portien ne
sera pas appelee sur le banc des accuses?--Peut-etre n'osera-t-on pas,
car on n'a pas de preuves contre elle.--Et pourtant, vous etes bien
convaincu que cette jeune fille n'a pas voulu m'empoisonner?--Oui, ma
cousine; et puisque nous parlons de "l'accusee", il faut que je vous
dise encore que Mlle Violette est la fille de Mme de Portien. Je crois
meme que Mme de Portien en est convaincue elle-meme aujourd'hui. Or,
que fera-t-elle? Je sais que l'avocat a dresse toutes ses batteries
contre elle. Apres tout, si Mme de Portien est appelee, elle s'appelle
Mme de Portien, elle est deja bien loin de nous. Si elle est punie,
nous ne serons pas atteints. Que voulez-vous, on a dans toutes les
familles des cousines a la mode de Toulon.--Pauvre Violette!" dit
Genevieve.
Ce cri partait du coeur, mais d'un coeur blesse. Octave n'avait pu
rejeter de son esprit le souvenir de la dame blanche se promenant au
clair de la lune sous les grands arbres de Champauvert. "Il me vient
une nouvelle idee, dit-il. Nous accusons Mme de Portien; mais que
faisaient la vers minuit cette dame blanche et ce monsieur noir dans
votre parc, la nuit d'avant l'empoisonnement par les roses-the?--Mon
cousin, le monsieur noir et la dame blanche ne pensaient pas a
empoisonner les autres, je vous assure; c'etaient deux lunatiques qui
ne voulaient dire leurs secrets qu'a la lune, mais qui n'avaient pas
de poison dans les mains."
Octave n'insista pas et parla politique pour mieux rentrer dans le
sujet. "Lisez-vous le _Moniteur_, ma cousine?--Oui, mon cousin, pour
voir le lundi les decrets du feuilleton.--Eh bien! moi, ma cousine,
je ne lis que la quatrieme page pour voir les enrichis qui se font
un bapteme heraldique. Vous connaissez M. de Rochelieu, ci-devant
M. Marsouin?"
Octave etudia la physionomie de sa cousine. Il savait que ce
gentilhomme de fraiche date habitait pres de Champauvert une vieille
abbaye qu'il avait ornee de colombiers a tous les points cardinaux.
C'etait peut-etre pour lui et avec lui que se promenait la dame
blanche. "Oui, dit Genevieve, je connais M. Marsouin; on a trouve ici
qu'il avait eu tort de ne pas s'appeler M. de la Truffardiere."
Octave sentit qu'il ne faisait que de la mauvaise politique. Comme il
regardait Genevieve, elle se mit a sourire avec une pointe de malice.
"Puisque vous etes visionnaire, mon cousin, pourquoi me parlez-vous
de visions de Champauvert, et ne me parlez-vous pas des visions de
Paris?--Parce qu'a Paris, il n'y a pas de visions."
Le duc de Parisis avait oublie l'etrange visite que lui avait
faite une femme voilee une nuit de carnaval; il croyait a quelque
mystification de comedienne, une de ces vingt femmes qui avaient une
clef d'argent de la petite porte du jardin. "Mais, mon cousin, reprit
Genevieve, vous avez donc oublie--que n'oubliez-vous pas?--cette
apparition, dans votre hotel, une nuit de carnaval?--Ah! oui, c'est
encore une des pages inexpliquees de ma vie. Une femme est venue vers
moi: elle m'a parle; mon emotion a ete telle, moi qui suis bronze
contre toutes choses, que je n'ai pas trouve de voix pour lui repondre
ni de pieds pour la suivre. Je me sentais de marbre a travers mon
demi-sommeil; le peu d'esprit qui me restait appartenait au monde des
esprits, puisque je lisais Faust.--Oui, vous lisiez Faust, et la femme
qui vous est apparue vous a marque votre destinee.--Oui, elle l'a
si bien marquee que j'ai ferme le livre et que je n'ai jamais bien
retrouve la page, car ce beau livre c'est la folie dans la sagesse, ou
la sagesse dans la folie. Mais comment savez-vous tout cela? Est-ce
que vous connaissez cette femme?--Non, mon cousin. Parlons politique."
Toute la politique d'Octave, c'etait Genevieve; mais ce fut en vain
qu'il posa devant elle cent points d'interrogation; plus il la
questionnait, plus elle embrouillait les cartes: comme la Sibylle,
elle se derobait sous les ramees les plus feuillues. C'etait la plus
impenetrable et la plus adorable des femmes. Octave changeait tous ses
points d'interrogation en points d'admiration.
Le soir, Octave partit pour passer la nuit a Parisis. Quoiqu'il se
trouvat tres heureux d'etre a Champauvert, il comprit que Mme Brigitte
ne verrait pas d'un bon oeil qu'il prit pied chez sa cousine. Il ne
fallait pas que Mlle de La Chastaigneraye fut soupconnee--meme d'etre
aimee par son cousin. Quand il fut parti, Genevieve pleura. "Ah!
dit-elle tristement, je suis un corps sans ame. S'il ne revient pas
demain, je mourrai."
Il ne revint pas le lendemain.
A Parisis, ce soir-la, il se coucha fort tard. A une heure du matin,
il ne dormait pas encore. Il alla chercher un livre dans la biblio-
theque du chateau. Sur une table il vit un livre ouvert. C'etait
_Faust_. Il pencha la tete et vit ces deux mots:--C'EST LA!--qui
couraient comme le feu sur ces deux lignes:
"Le sentiment est tout, le reste n'est que la fumee qui nous voile
l'eclat des cieux."
XIII
TROIS MARIS CONTENTS
A son retour a Paris, Octave joua encore les Don Juan dans les
entr'actes de sa vie.
La comedie que je vais conter n'a ete representee jusqu'ici sur aucun
theatre, mais elle a ete jouee scene pour scene, mot pour mot, aux
Champs-Elysees, no 123 et no 125, etage des balcons. C'est une comedie
en un acte, un acte nocturne qui pourrait s'intituler _les Trois
Maris_. Il y a cinq personnages en scene, mais les trois maris sont
presque des personnages muets; il n'y a a ecrire que le duo chante
entre minuit et une heure du matin par M. de Parisis et Mme le baronne
de Biancay.
M. de Parisis connaissait beaucoup ces nos 123 et 124 de l'avenue
des Champs-Elysees. Au no 123, il etait quelquefois attendu tres
discretement au troisieme etage par une noble etrangere qui s'ennuyait
a l'heure ou son mari courait le demi-monde. Au no 125, il etait non
moins discretement attendu, au quatrieme etage, par une tres jolie
Havanaise nee dans un hamac et qui vivait toujours couchee.
Il n'avait pas juge de utile de faire connaissance avec les maris, si
bien qu'il ne les avait jamais vus. Or, un soir vers minuit, pendant
qu'il etait au no 125, le mari, qui ne savait pas vivre, rentra sans
se faire annoncer. Parisis dit gravement au mari qu'il venait pour lui
demander la main de sa soeur. C'etait l'heure de demander une jeune
fille en mariage; mais le mari n'avait pas de soeur.
C'etait un Espagnol qui avait des habitudes americaines; il repondit
a Octave en lui montrant un revolver. Octave, ne pouvant alors parler
cette langue-la, se jeta sur le balcon et escalada les chardons aigus
du balcon voisin.
Voila le prologue de la comedie. Maintenant figurez-vous, dans
l'appartement contigu, une jeune femme qui arrive du concert et qui
a envoye coucher ses domestiques. C'est Mme la baronne Blanche de
Biancay. Le mari est un chasseur intrepide qui, aimant mieux sa meute
que sa femme, est depuis trois jours a la chasse; il est ne pour la
vie rustique; il aime l'architecture des forets et non celle de Paris;
il meurt d'ennui dans un salon; il s'epanouit dans un chenil. Comme
sa femme n'est pas une Diane enchanteresse, il lui donne presque tout
l'hiver les agrements du veuvage. C'est la femme de quarante ans qui
voudrait bien faucher son regain avec un beau moissonneur arme d'une
faux d'or. Elle porte son ideal dans son coeur; mais elle court risque
de passer toujours a cote.
Il ne faut pas desesperer: le hasard, qui n'est autre qu'un ministre
aveugle de la clairvoyante nature, va jeter son ideal sur son chemin.
En ce moment, M. de Parisis frappa trois coups a la fenetre. "Eh bien?
on frappe a la fenetre! Qu'est-ce que cela veut dire? C'est un coup de
vent, sans doute."
La baronne ecouta. "Voila qu'on frappe encore! c'est original; je
n'ouvrirai pas plus la fenetre que la porte."
Nous ne sommes plus ici dans le cercle des grandes dames.
Elle alla soulever le rideau de la fenetre. Octave etait toujours
la. "Un homme sur le balcon! s'ecria-t-elle.--Madame, ouvrez-moi, de
grace!--Passez votre chemin.--Madame, je vais briser les vitres."
Blanche se decida a ouvrir la fenetre. "Mais, monsieur, je suis chez
moi."
Octave se jeta aux genoux de Mme de Biancay. "Madame, pardonnez-moi,
je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai
jamais.--Est-ce une gageure, monsieur?--Non, madame, c'est un
quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comedies.
Adieu, madame."
La baronne avait reconnu Parisis. "Ah! vous voulez vous en aller par
la porte quand vous etes entre par la fenetre; non, monsieur, je vous
defends ma porte.--Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le meme
chemin, car je dois vous dire la verite: il y a par la un revolver.
J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opera--en tout bien,
tout honneur,--mais il est rentre! Je me suis enfui sur le balcon pour
garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voila a vos
pieds. Ah! madame, si j'ai escalade votre balcon, ce n'est pas sans
danger, car vous etes defendue par des chardons fort aigus, j'ai
failli y rester.--Je vous remercie de la preference; pourquoi
n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi
mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera
chez moi sans dire gare! On y passera pour aller a la Bourse; on y
donnera des rendez-vous; je ne desespere pas d'y voir passer un jour
les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elysees.--Adieu,
madame, je suis profondement touche de cette hospitalite d'un
instant, sans cela j'etais force de descendre quatre etages
per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.--Encore une
fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fenetre. Songez donc,
si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit passe;
une jeune femme ne recoit pas de visites a pareille heure.--C'est
vrai, madame, je suis desole d'etre entre chez vous si matin; mais que
voulez-vous que je fasse? Attendez donc ... Il me semble ... c'est
bien cela ... vous etes Mme la baronne de Biancay? j'ai eu l'honneur
de jouer la comedie avec vous au chateau de Marchais."
Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. "Est-ce
possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regarde. Quoi! M. de
Parisis!--Permettez-moi, madame, de commencer par deposer une carte a
vos pieds; car enfin, il faut proceder par ordre. Maintenant, voici
une carte cornee.--C'est cela. Et a la troisieme visite vous passez
par la fenetre.--Si vous saviez comme je vous aime!--Depuis combien de
minutes?--Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aimes
dans une autre vie."
Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en
trio. Le mari outrage avait a son tour franchi les chardons, a son
tour il frappait a la fenetre. "C'est serieux, dit la baronne. On
frappe a la fenetre; c'est le mari de ma voisine." Le mari de la
voisine cria d'une voix de tonnerre: "Madame, ouvrez la fenetre, ou je
brise les vitres." Madame de Biancay cria: "Monsieur, je vous prie de
passer votre chemin.--Madame, dit Octave, le mari se fache. Avez-vous
des armes?--Oui, un poignard."
L'Americain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une
chaise. "Je vais lui passer cette epee a travers le corps.--Madame, un
homme se cache ici, cria le mari outrage."
Octave s'avanca vers le revolver: "Je ne me cache pas, monsieur, je
suis chez Mme Biancay parce que je vais l'epouser. Si j'ai passe par
chez vous, c'est parce que je me suis trompe de numero. Etes-vous
content?--Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de
me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je
payerai les verres casses."
Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il etait deja
parti.
Mme de Biancay se croisa les bras pour admirer l'impertinence
d'Octave. "Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauve de la
vengeance du mari, vous n'avez plus rien a me demander et vous allez
me dire un eternel adieu.--Un eternel adieu! j'aimerais mieux m'en
aller par ou je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de
m'ecouter.--Quand vous passerez par la porte.--Par la porte de
l'eglise avec vous a mon bras. Vous me prenez par les sentiments.
Mais vous savez bien que je suis mariee."
Mme de Biancay prit un flambeau. "Si vous voulez avoir le droit de
revenir, allez-vous-en.--Comment, vous mettez a la porte un homme qui
passe par la fenetre.--Taisez-vous, vous me faites fremir! aussi je
sais bien ce que l'avenir vous reserve. Vous finirez dans un chateau
avec une gardeuse d'oies.--Non, madame, rassurez-vous, je serai
foudroye comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura
encore rien garde du tout.--Dieu vous mene a cette terre promise!--La
terre promise, c'est vous.--C'est la premiere venue.--Non, c'est vous.
Avant de vous voir, je vous aimais, car vous etes mon ideal. Depuis
que je vous ai vue, je vous adore.--Et les autres? Et Mlle Violette de
Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et
celle-la?--Que voulez-vous! Les peches de l'espalier voisin me donnent
toujours soif.--Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier
pour vous."
Octave embrassa la baronne. "Quelle saveur et quel parfum!--Mais la
voisine?--Serieusement, je n'ai passe chez elle que pour arriver chez
vous.--C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?--Elle
pensera que vous avez sauve son honneur.--Oui! oui! en perdant le
mien.--Vous etes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le
retrouviez.--Je ne comprends pas.--Ni moi non plus. Comme vous avez de
beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre cassee. Si nous
passions dans votre chambre?--Ah! M. de Parisis, ayez pitie de moi,
car mon mari...."
Octave avait entraine Mme de Biancay qui, deja toute echevelee, se
croyait encore forte dans sa vertu.
Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent.
Mais tout n'etait pas dit. Le mari du balcon, qui avait reflechi,
revint furieux. "Non, s'ecria-t-il, on ne se sera pas impunement joue
de moi, je me vengerai."
Cette fois, ce n'etait plus un mari de comedie, mais un mari de
melodrame. Il acheva de briser la glace. Apres quoi, deja content de
cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il
n'y avait personne, il s'ecria:--"Ah! je tiens mon homme, cette fois."
Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les
pieces voisines, quand on sonna a la porte. Comme il ne savait pas
bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir.
Un homme tout aussi emporte que lui entra par la porte comme un coup
de tonnerre. C'etait le mari de dessous, le Maure de Venise. "C'est
trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire a M.
de Parisis."
Il n'y avait pas de lumiere dans l'antichambre. "Mais, monsieur, je ne
vous connais pas, dit le mari du balcon.--Et moi, monsieur, je vous
connais trop. Vous avez monte un etage de plus parce que j'etais chez
moi; vous vous etes dit sans doute que ma femme monterait chez la
baronne de Biancay, car la baronne est indulgente aux actions des
autres. Quelles sont vos armes, monsieur?--Mes armes! les voila!"
Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre a la
porte. Naturellement celui-ci resista par les memes armes.
Et pourtant ni l'un ni l'autre n'etaient habitues a un pareil duel.
C'etaient deux hommes d'honneur, plus ou moins--malheureux,--penetres
des principes d'une bonne education.
Cependant le duc de Parisis et Mme de Biancay s'inquietaient quelque
peu de ce beau tapage. Octave remettait deja ses gants pour rappeler
les maris a l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier
sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle
effarouchee.
Ce fut le mari de Mme de Biancay. Comme elle l'avait pressenti, il
pouvait rentrer cette nuit-la. Et meme elle aurait du en etre sure,
puisqu'il avait annonce son retour pour la nuit suivante. Mais il y
a des heures ou les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis
pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annoncee: ils
sont deux fois dans leur tort.
Ce qui est certain, c'est que M. de Biancay, suivi d'un domestique
qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise a
sa femme, au moment ou le mari du balcon et le mari du dessous
s'agitaient dans son antichambre; c'etait une belle gymnastique en
l'honneur de M. le duc de Parisis. "Qu'est-ce qui se passe chez moi?"
se demanda-t-il tout abasourdi.
Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colere l'envahit et lui
montat a la tete. C'etait un homme taille en hercule, qui n'abusait
pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouve
qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et
le jeta dans l'escalier. C'etait le mari du dessous. Celui-ci eut
peut-etre remonte, si le mari du balcon, qui roulait a son tour, ne
lui eut interdit ce chemin-la.
Ce fut une belle fricassee de museaux, selon l'expression d'Octave,
car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non
seulement les deux maris roulerent et continuerent leur duel, mais
ils entrainerent dans leur chute le domestique de M. de Biancay et la
bougie qu'il portait a la main.
La bougie fut eteinte, mais on vit bientot a tous les etages d'autres
maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La
fete de nuit fut complete, avec illuminations.
M. de Biancay avait repris possession de lui-meme et de son appartement.
Il s'etonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait
supposer qu'elle fut endormie pendant qu'on se battait chez elle.
Quand M. de Parisis,--tout fraichement gante,--apparut portant aussi
un bougeoir.
Ils se saluerent tous les deux avec defiance. M. de Biancay connaissait
vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Biancay.
"Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outrage,
voulez-vous m'expliquer cette comedie?--Monsieur, j'allais vous adresser
la meme question.--Mais, monsieur, puisque vous etes chez moi et que je
suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui
s'y passe.--Pas le moins du monde, monsieur."
Parisis n'etait jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu
inventer pour lui les situations les plus perilleuses, il en fut sorti
gaiement sans sourciller jamais. "Mais enfin, monsieur, permettez-moi
de vous demander ce que vous faites ici a deux heures du matin?--Je
devrais ne pas vous repondre, repondit Octave, mais vous y mettez
vraiment trop de bonne grace pour que je ne vous confie pas mon
secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse a
tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentre comme je lui
donnais des sels; il n'a pas trouve cela de son gout. Comme il etait
arme et que je ne l'etais pas, comme elle me suppliait de ne pas me
defendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement
inhabite. La fenetre etait ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai ferme
la fenetre, il a brise les vitres et a rencontre un monsieur qui avait
a lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais
pas un mot de plus.--Eh bien, dit M. de Biancay, ils continuent la
conversation dans l'escalier.--Je ne suppose pas, dit Octave, que vous
songiez a me mettre en tiers dans cette conversation.--Est-ce que
c'est Mme de Biancay, monsieur, qui vous a donne ce bougeoir?--Oui,
monsieur; Mme de Biancay, qui vous attendait, a ete une femme
d'esprit: j'etais entre par la fenetre, elle a voulu me mettre a la
porte. Voila pourquoi elle m'a donne ce bougeoir pour que je trouve
mon chemin."
Le duc de Parisis salua. M. de Biancay salua. Le duc de Parisis salua
une seconde fois. M. de Biancay se demandait s'il devait le saluer
d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. "Ah! mon
ami, j'etais bien sure que vous arriveriez cette nuit, car je vous
attendais.--Avec le duc de Parisis!--Quoi, c'etait le duc de Parisis?
Ah! par exemple, voila un original! Cette fois, mon ami, il s'est
trompe de chemin en passant par la fenetre."
Le troisieme mari fut content.
XIV
LES FEMMES INVINCIBLES
Cependant don Juan de Parisis perdit quelques batailles vers ce
temps-la.
Il surprit un jour presque tout le secret du jeu de cartes. Mme
d'Antraygues finit par lui confier les noms de la Dame de Carreau
et de la Dame de Trefle, la duchesse de Hautefort et la marquise de
Fontaneilles. Alice s'obstina a cacher le nom de la Dame de Coeur par
un sentiment de jalousie, car elle adorait toujours Octave et savait
qu'il aimait Genevieve.
Parisis connaissait trop de femmes pour reconnaitre celles qu'il
ne voyait que de loin en loin. Les figures les plus opposees se
confondaient dans son souvenir avec le meme souvenir amoureux.
Souventes fois, il lui arrivait de causer intimement avec une femme,
sans bien se rappeler son nom, comme si toutes les femmes etaient la
meme, suivant l'expression d'un moraliste.
Des qu'il eut surpris le secret, il se presenta vaillamment chez la
marquise de Fontaneilles, qu'il ne connaissait guere, sous pretexte
qu'il voulait danser pour les pauvres. Elle etait dame patronnesse de
toutes les bonnes oeuvres. On allait donner un bal de bienfaisance, il
fallait bien que l'esprit malfaisant y fut represente.
Quand Octave entra dans le salon de la marquise de Fontaneilles, il y
trouva la duchesse de Hauteroche, qui attendait son amie pour sortir.
Mme de Hauteroche, comme Mme de Fontaneilles, etait une tres grande
dame de la plus haute naissance, qui avait traverse jusque-la le monde
parisien demi-souriante, mais s'amusant a la fete des autres, ne
voulant pas jouer d'autre role que celui de femme honnete; on disait
que son mari s'amusait pour elle. C'etait peut-etre une raison de plus
pour qu'elle fut plus stoique dans son devoir. Ce qui est hors de
doute, c'est que, jusque-la, nul n'avait marque son pied dans la neige
de ses avenues.
Elle etait charmante: une beaute brune et grave, adoucie par des yeux
d'outre-mer profonds comme l'Ocean; elle avait ete blonde, on le
devinait encore a la legerete de ses cheveux.
Quand Mme de Fontaneilles vint pour prendre son amie, elle fut quelque
peu surprise de la voir en tete-a-tete avec le duc de Parisis. Ils
causaient avec abandon comme des gens qui se sont vus la veille.
Octave etait partout chez lui.
Il se leva et alla au-devant de la marquise, comme si ce fut elle qui
vint en visite. Elle le remercia de faire si bien les honneurs de son
salon; il ne manqua pas de developper ce paradoxe, que les gens bien
nes sont tous de la meme famille, et que, meme avant d'avoir ete
presentes, ils se savent par coeur.
Ce fut le point de depart d'une causerie imprevue. Les deux dames se
revolterent a cette idee pretentieuse d'Octave de connaitre si bien
les gens qu'il ne connaissait pas.
Mais lui, qui n'etait jamais pris sans vert, se rappela a propos
quelques paradoxes de Lavater. Il s'engagea a dire la bonne aventure
a la duchesse et a la marquise, si elles lui permettaient de les
devisager un peu; il n'oublia pas de leur rappeler qu'on n'etait pas
toujours masque comme la Dame de Trefle et comme la Dame de Carreau.
La glace etait brisee. La duchesse dit a Octave que Mme d'Antraygues
avait trahi le secret de ses amies, mais qu'elle comprenait cela,
puisqu'elle savait, par oui-dire, qu'une femme n'avait pas de secrets
pour son amant.
Le duc de Parisis, un physionomiste raffine, trouva beaucoup de
verites a dire aux deux amies. La premiere venue parmi les diseuses
de bonne aventure remue des verites, puisqu'elle remue des mots:
qu'est-ce donc si le diseur de bonne aventure est un homme d'esprit
qui a etudie dans le coin des femmes! Pour connaitre les hommes,
pratiquez les femmes; pour connaitre les femmes, pratiquez encore
les femmes: c'est la sagesse des nations folles.
Pendant cette seance a la Lavater, Octave eut l'art de prouver a la
duchesse et a la marquise qu'il etait eperdument amoureux d'elles.
Pendant qu'il leur parlait d'elles, ses yeux leur parlaient de lui.
Et ce qu'il y eut de bien fait dans cette oeuvre diabolique, c'est
que chacune des deux femmes fut convaincue qu'il n'aimait qu'elle-meme.
Mais elles etaient au-dessus de l'amour, meme de l'amour de don Juan
de Parisis. La marquise de Fontaneilles s'etait tournee vers Dieu
et ne voulait pas se retourner vers son prochain. La duchesse
de Hauteroche, ame plus romaine, aimait la vertu pour la vertu,
s'attachant a son devoir non pas avec resignation, comme tant
d'autres, mais avec vaillance, fiere des victoires de l'ame sur le
corps.
Octave perdit bien huit jours--huit siecles pour lui--a errer autour
de ces deux vertus; il avait pourtant imagine une tactique qui lui
semblait victorieuse:--Apres avoir prouve a la marquise qu'il n'etait
pas amoureux de la duchesse, il prouva a la duchesse qu'il etait
amoureux de la marquise, soufflant l'orage a tous les horizons.--Mais
les nuages ne monterent pas jusque dans l'azur.
Il ne s'avoua pas vaincu; il leva le siege et passa dans un autre
camp. Mais tout en courant les petites dames, ses aspirations le
ramenaient bientot aux femmes du monde, parce que s'il trouvait que
l'amour est toujours le meme au dernier chapitre, quelle que soit
l'atmosphere, il trouvait aussi qu'il faut chercher les variations du
coeur dans les commencements. Or il n'y a de commencements qu'avec les
femmes comme il faut, puisqu'avec les autres on commence toujours par
la fin.
XV
L'ESCARPOLETTE
Parisis ne se contentait pas des femmes du monde ni des femmes du
demi-monde; les fillettes de tous les ordres, pourvu qu'elles fussent
jolies, lui semblaient de bonne prise; son grand art, en ceci, etait
de se mettre au diapason et d'entrer de plain-pied dans l'intimite des
femmes quelles qu'elles fussent. Venait-il une modiste apporter un
chapeau, une fleuriste apporter un bouquet, une couturiere apporter
une robe, il la lorgnait; si elle etait belle, il la saluait et lui
disait mille folies, au grand depit de la dame qu'on venait habiller
ou coiffer; on lui reprochait de manquer de dignite, mais il disait
lui-meme qu'il ne reconnaissait pas les bienseances.
Combien d'aventures etaient le second chapitre de ses premieres
escarmouches!
Aussi, un matin, Mme d'Antraygues surprit-elle Parisis dans son
jardin, qui faisait balancer, sur une escarpolette, deux jeunes
modistes a qui il avait commande des chapeaux, sans doute pour
coiffer ses arbres. Ces deux modistes etaient des jeunes brunes fort
provocantes par l'eclat de leurs yeux qu'elles ne veloutaient pas du
tout.
Elles riaient comme des folles, elles criaient en tombant sur l'herbe
comme de vraies pensionnaires; il fallait voir Parisis les rouler sur
le gazon, les prendre dans ses bras et les remettre sur la balancoire.
Mme d'Antraygues, cachee par un magnolia, assista a toute la fete; on
s'amusait si vaillamment qu'elle aurait voulu en etre, si sa grandeur
ne l'eut attachee au rivage.
Elle se montra, les oiseaux s'envolerent. Parisis les rappela, mais
le charme etait tombe. "Comment pouvez-vous vous amuser avec ces
fillettes? demanda-t-elle a Octave.--Vous voulez que je vous dise le
secret, lui repondit-il en riant, c'est que ce sont des femmes et que
je m'amuse toujours avec les femmes."
Le duc de Parisis avait d'ailleurs un gout tres modere pour les
fillettes; il n'aimait pas les raisins verts, il disait que la volupte
s'accommode mieux du fruit que de la fleur.
Il disait encore que la femme a deux virginites, celle de la
chrysalide et celle du papillon. Il aimait mieux le papillon que la
chrysalide. La jeune fille n'est d'abord qu'une ebauche; elle n'est
une oeuvre d'art qu'apres avoir secoue l'arbre de la science.
Les libertins aiment les ingenues; les voluptueux aiment les savantes.
Toutes les forets sont vierges dans le pays de l'amour.
XVI
LE FESTIN DE MARBRE
Ce fut a peine si de loin en loin le nom de Monjoyeux retentissait
aux oreilles de ses amis. Aussi ce fut une vraie surprise quand cette
lettre courut a la Maison d'Or, dans le cabinet des journalistes,
dans l'atelier des peintres et des sculpteurs, jusque chez M.
Beule-les-Fouilles, secretaire perpetuel de l'academie des beaux-arts.
"M. Monjoyeux et Mme Monjoyeux prient monsieur de leur faire
l'honneur de venir souper chez eux le vendredi, 12 decembre, a
minuit.
"Les statues, sculptees par M. Monjoyeux, seront exposees a
giorno.
"Avenue de l'Imperatrice, 22."
Quand M. de Parisis recut cette invitation, il se dit: "Voila
Monjoyeux qui nous prepare un coup de theatre. Il va nous prouver
qu'il est un homme de genie; je ne manquerai pas a cette fete."
Ce fut une vraie fete. On en parla beaucoup la veille; on en parla
bien plus le lendemain; mais ce fut une fete sans lendemain.
Octave ne s'attendait pas a tant d'equipages devant l'hotel. Il etait
alle le matin pour voir Monjoyeux; mais quoiqu'il eut beaucoup insiste
pour etre recu, quoiqu'il eut remis d'un air victorieux cette carte
celebre qui lui ouvrait toutes les portes, comme naguere a M. de Morny
et au comte d'Orsay, un domestique fort bien style vint lui dire que
ni monsieur ni madame ne pouvaient recevoir monsieur le duc, ce qui
aiguillonna d'autant plus sa curiosite.
A minuit, quand il fut annonce dans le premier salon, il fut ebloui
par les lumieres, les femmes, les diamants; il connaissait l'hotel,
ou durant deux hivers une etrangere celebre avait recu le beau monde
parisien, mais il n'avait jamais vu tant de haut luxe dans les salons.
Les etoffes, les tapis, les bronzes, les meubles, tout avait la marque
d'une main savante et prodigue. Dans l'avant-salon, dont Cabanel
avait peint le plafond, soutenu par des cariatides de Clesinger,
on remarquait une marguerite a la fontaine, d'Ary Scheffer, et une
Cleopatre, de Gerome, deux civilisations en contraste. Dans le grand
salon plus severe quoique plus riche, Ingres, Delacroix, Meissonier
et Diaz, les quatre expressions de l'art moderne, se disputaient les
panneaux. "Diable! mon cher, dit M. de Parisis a Monjoyeux, vous
faites bien les choses.--N'est-ce pas? dit le comedien-sculpteur;
l'habitude du theatre, l'amour des chefs-d'oeuvre! mais je suis tres
fier de votre approbation, a vous qui avez le plus charmant petit
palais de Paris. C'est mon seul talent, et j'avoue que je suis
toujours surpris de voir que les autres font bien. Donnez un million a
cent hommes, et ces cent hommes gaspilleront leur million sans montrer
une preuve de gout.--Si le gout etait a la portee de tout le monde, il
n'y aurait rien a faire. Mais je vais vous presenter a ma femme: la
voyez-vous la-bas dans cette corbeille epanouie?--Oui, c'est le dessus
du panier. Tudieu! mon cher, comme elle est belle! Et vous avez le
courage de travailler du marbre quand vous avez sous la main un pareil
chef-d'oeuvre! Pour moi, je briserais mon ciseau pour adorer la statue
vivante."
Le duc de Parisis attachait son regard sur Mme Monjoyeux avec un vague
souvenir. Il lui semblait la reconnaitre comme a la rencontre des
Champs-Elysees. "Et pourtant pensait-il, je n'ai jamais vu cette
Bretonne que Monjoyeux est alle epouser a Nantes." Mme Monjoyeux lui
rappelait une figure aimee en passant.
Il s'avanca vers Mme Monjoyeux, ne s'inquietant pas de deranger toutes
les femmes qui l'entouraient. Il s'assit dans le groupe et parla a
tort et a travers de la pluie et du beau temps, de la vie d'artiste,
de ses imprevus, des jeux du hasard et des jeux de l'amour. Il eut
bientot conquis toutes les femmes a son esprit railleur et charmant.
Octave avait pour politique de se mettre toujours du cote des femmes,
disant que dans le papottage qui court sur les eventails, il y
avait beaucoup plus de sagesse a recueillir que dans les phrases
sentencieuses des hommes serieux. Quand une femme cause, elle trahit
l'eternel feminin, elle ouvre son coeur sans le vouloir, tandis que
l'homme n'ouvre le plus souvent que sa boite a betises, tout bouffi
qu'il est de vanite. Et puis, comme disait Octave, du cote des femmes
la betise elle-meme a son prix. Il allait plus loin, il disait que la
femme est parfaite dans le mal comme dans le bien; tandis que l'homme,
sous pretexte d'etre un animal raisonnable, n'est en definitif qu'un
animal.
M. de Parisis fut quelque peu surpris de ne pas reconnaitre une
seule Parisienne parmi toutes ces femmes qui faisaient cortege a Mme
Monjoyeux. C'etait la fleur des pois de cette societe etrangere
qui regne dans les Champs-Elysees et l'avenue de l'Imperatrice,
Havanaises, Peruviennes, Polonaises, Espagnoles et autres expressions
des mondes voyageurs. Quand on veut improviser un salon, il faut
s'adresser a ces peuplades pittoresques, toujours gaies et vives, qui
paraissent et disparaissent sans marquer de vifs souvenirs. "C'est
cela, pensa Octave, Mme Monjoyeux n'ayant pas de racines dans le monde
parisien, a ouvert sa porte aux passageres des quatre mondes. Tant
mieux, ce sont de jolis oiseaux tres apprivoises qui chantent sans
trop se faire prier la chanson de l'amour. Nous allons nous amuser
ce soir: je suis bien sur qu'il n'y a pas une begueule ici et qu'on
pourra avoir de l'esprit sans peur de l'estampille."
Tout en causant avec les femmes, M. de Parisis cherchait a reconnaitre
les hommes errants ou discutant en groupes dans les salons. C'etait
le tohu-bohu des premieres representations, avec quelques peintres et
sculpteurs en plus. Monjoyeux, en effet, n'allait-il pas donner une
premiere representation? Il y avait la les critiques du lundi, les
causeurs du samedi, les polemistes du dimanche, les chroniqueurs
de toute la semaine. Il y avait la les gentilshommes du turf, les
patriciens du Moulin-Rouge, du Cafe Anglais, de la Maison-d'Or;
quelques hommes politiques, retenus par la patte aux comediennes;
l'academie des beaux-arts et l'academie francaise etaient representees
par leurs plus jeunes etoiles. En un mot, tout Paris.
Un valet vint avertir que madame etait servie. Monjoyeux pria Octave
de donner le bras a sa femme, quoiqu'il eut la les personnages
consacres. M. de Parisis obeit avec sa grace accoutumee; il ne faisait
jamais de facons pour passer le premier: c'est un bon pli a prendre
a Paris, quand on a vingt ans. Il y a ainsi des personnalites qui
s'imposent et prennent le pas sur tout le monde, sans qu'on sache
pourquoi. Les hommes s'etonnaient bien un peu de toujours voir Octave
jouer le premier role, quand tant d'illustrations ne venaient qu'apres
lui; mais les femmes trouvaient cela tres naturel: il etait jeune, il
etait beau, il etait fier; pour les femmes, ce sont la des titres plus
serieux que les titres du genie. Et puis, il etait duc. Moliere a fait
sauter les marquis; peut-etre qu'aujourd'hui, en face des immortels
principes--des principes immortels--les marquis ne songeraient pas a
faire sauter Moliere, s'il n'avait pas ses deux siecles d'immortalite?
Nous avons fait tant de chemin! Le monde marche, mais il marche dans
un cercle.
M. de Parisis etait, d'ailleurs, un homme bien eleve, qui savait son
monde; je ne parle pas de son stage en diplomatie, car il etait ne
diplomate. Quand il se trouvait en face d'une illustration de haute
roche, il avait l'art, avec ses quartiers de noblesse, de lui faire un
piedestal; nul ne savait mieux mettre en relief dans sa vraie lumiere
un homme de genie, ou meme un homme de talent. Et c'etait d'autant
mieux fait, qu'il se montrait fort impertinent pour toutes les
mediocrites tapageuses qui sont le desespoir des esprits d'elite. Il
disait que chaque generation, dans la capitale du monde, enfante a
peine laborieusement cinquante hommes dignes d'etre etudies, cinquante
intelligences qu'il faut aimer et qu'il faut craindre. Octave ne
s'y trompait pas, il admirait et il adorait les grands hommes
d'aujourd'hui; mais, du haut de son dedain, il disait aux petits
hommes montes sur les echasses de la reclame: "Retirez-vous de leur
soleil."
Cependant, trois portes a deux vantaux s'etaient ouvertes; on avait
ete saisi par le radieux spectacle d'un atelier, un ancien theatre
intime, ou Monjoyeux avait dresse une table de cinquante couverts sous
les lumieres ruisselantes des plus beaux lustres du Murano.
Dirai-je quel fut l'eblouissement de tout le monde devant le luxe
feerique de cette salle et de cette table? Les plus belles etoffes des
Indes, brochees d'or et d'argent, retombaient a larges plis sur les
murs et s'etoilaient par des candelabres en cristal de roche. Sous
chaque candelabre se profilait une elegante jardiniere ou un svelte
brule-parfums; ici un email cloisonne, la une merveille de Sevres. On
marchait sur un tapis de Smyrne moussu et fleuri.
La table etait magnifique; les festins de Paul Veronese ne donnent pas
une idee de ces splendeurs toutes modernes. A la place de toutes ces
miseres argentees ou dorees qui jouent au luxe, Monjoyeux avait mis
deux statues; le surtout etait un admirable buste a deux tetes,
representant les deux faces de la femme, le bien et le mal, l'ange et
le demon.
C'etait le portrait de Mme Monjoyeux.
Aucun des convives, tout en la reconnaissant, n'osa prononcer son
nom. Pourquoi ce symbole? Le regard courait de surprise en surprise,
l'esprit se perdait aux enigmes. "Mesdames et messieurs, dit Monjoyeux
en s'inclinant avec sa bonne grace accoutumee, sous pretexte de vous
convier a un festin, j'ai voulu vous montrer mes oeuvres. Je ne sais
pas si vous les trouverez dignes de vous et dignes de moi; mais je
sais bien que le souper sera exquis, c'est l'oeuvre de Mme Monjoyeux.
Un cri d'admiration s'etait eleve autour de toute la table. "La
critique est de rigueur, mais l'admiration est interdite, dit
Monjoyeux en s'asseyant; voyez cela tout a votre aise, faites comme si
je n'etais pas la. Le poete Destouches a dit: "La critique est aisee
et l'art est difficile;" mais depuis que Janin, Theophile Gautier et
Saint-Victor font de la critique avec toutes les magnificences de
l'art, nous avons change tout cela. C'est l'art qui est facile, c'est
la critique qui est malaisee.--Vous en parlez bien a votre aise,
Monjoyeux, dit M. de Parisis. Vous avez raison, d'ailleurs: la
critique est malaisee devant de pareilles oeuvres; il y a longtemps
que je n'ai vu le marbre moderne me parler si eloquemment.--Oui, dit
un musicien, ces lignes si blanches, et si harmonieuses chantent
comme des melodies de Gounod.--On dit que les dieux s'en vont, dit un
neo-grec; les dieux peut-etre, les deesses, point. Voyez plutot,
ces deux belles statues qui marchent sur la table viennent toutes
radieuses de l'Olympe."
Une jeune femme demanda ingenument quelles etaient ces deux deesses;
son voisin, un journaliste repondit: "Je reconnais dans celle-ci
Cybele ou, si vous aimez mieux, la Nature. Voyez comme elle eclate
dans sa jeunesse! Quel rayonnement!--Mais, l'autre? dit la jeune
femme.--L'autre, madame, je ne la connais pas."
De bouche en bouche, la meme question courut toute la table. "Quelle
est cette statue,--quelle est cette dame,--qui pourrait bien me dire
son etat civil,--est-ce une jeune vierge?--est-ce une jeune epouse?"
M. de Parisis lui-meme demanda a Mme Monjoyeux quel etait le symbole
revele par cette figure. "Quoi! vous ne la reconnaissez pas? dit Mme
Monjoyeux, vous l'avez pourtant bien souvent frequentee.--Je ne m'en
souviens pas; vous que je n'ai jamais vue, madame, il me semble que je
vous connais; mais cette figure, aucune idee ne me la rappelle.--Je
vous dis, monsieur, que vous ne connaissez que cela. Une femme qui
marche de son pied de marbre sur les roses blanches comme sur la
neige ... une femme qui regarde de son oeil candide le bleu des
nues ... Cherchez bien."
A cet instant, les questions furent toutes si vives que Monjoyeux
dit en souriant: "Eh quoi! mesdames, eh quoi! messieurs, vous ne
reconnaissez pas la Vertu! Il y a donc bien longtemps qu'elle n'est
plus a Paris?--La Vertu, dit une Espagnole, elle n'est pas habillee
comme cela. La vertu prend ses robes chez Worth.--Comment, madame, dit
un poete, vous ne savez donc pas que la vertu n'est vetue que de sa
pudeur?--A Athenes, c'est possible, dit une Ecossaise, mais a Paris,
la pudeur est une robe trop legere.--Mais le marbre aussi est une robe
impenetrable, dont la chaste blancheur protege la femme; une femme
en marbre n'est jamais nue.--C'est vrai, dit M. de Parisis, mais ce
marbre tressaille et fremit comme la chair, c'est la seule critique
que je fasse devant ce chef-d'oeuvre. Monjoyeux a fait de sa Vertu
une femme plutot qu'une deesse.--Votre critique est un eloge, dit
Monjoyeux a Octave. La Vertu est une femme et non une deesse; j'aurais
pu la faire plus penchee, plus chretienne, plus ascetique; j'aurais pu
lui donner les paleurs des vierges byzantines, mais je n'ai pas ainsi
compris la Vertu. Pour moi, c'est la femme dans toute sa force et dans
toute sa splendeur. Si elle est la Vertu, c'est parce qu'elle domine
la nature jusque dans sa luxuriance. Elle a triomphe de sa beaute et
de son sang, elle foule aux pieds dans les roses les epines enflammees
de la volupte. N'est-ce pas, messieurs, que cela a son cachet
Metternich?
Disant ces mots, Monjoyeux leva son verre de vin du Rhin et but apres
avoir salue sa voisine.
Le souper s'annoncait gaiement: les savoureux parfums des faisans, des
becasses, des gelinotes, des ecrevisses, des truffes, se melaient aux
vertes senteurs des roses, des fraises et des framboises, aux bouquets
des vins de Bordeaux et des vins de Bourgogne, des vins d'Ai et des
vins de Johannisberg; sans parler des vagues odeurs qui s'echappaient
des femmes, epaules et chevelures. Tous les esprits s'enivraient deja
et entraient en campagne armes des plus beaux paradoxes.
Mais la causerie avait beau courir par tous les meandres de l'imprevu,
les yeux ne pouvaient se detacher des figures sculptees par Montjoyeux;
la Cybele et la Vertu, les groupes d'enfants joueurs, le buste a deux
faces, tout prenait le regard et l'ame des convives, tant la beaute
traduite par le marbre a d'empire sur les esprits. "Parler en prose
devant de si belles choses, ce n'est pas bien parler, dit une Parisienne
qui etait en face du poete; voyons, monsieur Homere, faites des vers a
Phidias.--Des vers! Pour qui me prenez-vous?--Pour un poete, tout
betement.--Un poete! Il n'y en a plus qu'un, ce merveilleux joueur de
rimes, Theodore de Banville, qui raille tout, meme sa poesie, dans des
vers charivariques.--Et Hugo?--Oh! celui-la est un Dieu!"
Cependant, on admirait la Cybele et la Vertu. La Cybele semblait
sculptee par le ciseau vivant et fleuri d'Allegrain; c'etait la meme
abondance et le meme charme. La grande deesse avait la poesie d'une
amante et la fecondite d'une mere. C'etait une fete pour les yeux de
suivre le jeu de la chevelure, la beaute du profil, les ondoiements et
les serpentements de ces lignes savantes qui couraient avec la grace
antique des epaules aux seins, des hanches aux cuisses, sur les bras
luxuriants comme sur les jambes fieres. Le marbre avait une force et
une saveur incomparables; c'etait Cybele ruisselante de vie, moins
robuste que si elle fut sortie des mains de Phidias, moins divine
peut-etre, mais plus humaine.
La Vertu etait une belle figure tout a fait nue. Un sculpteur mediocre
eut copie les anciens qui representaient cette figure voilee. Mais
la chaste blancheur du marbre n'est-elle pas une robe virginale? Et,
d'ailleurs, si la Vertu est nue, elle ne le sait pas. Elle est trop
divinement candide pour songer qu'elle n'a pas de peplum, de draperie
ou de robe. Elle ne se defendait de l'amour que par la candeur de son
attitude. Monjoyeux etait un philosophe qui savait que les femmes qui
se defendent avec violence sont celles qui tombent bientot vaincues,
car la violence c'est deja la passion.
Cette statue, c'etait bien la Vertu. Elle levait les yeux et cherchait
l'amour du ciel. Il y avait en elle de la nymphe antique, mais il
y avait aussi de la jeune fille chretienne. Le sculpteur l'avait
detachee des passions terrestres avec cet art souverain qui triomphe
des rebellions du marbre. Les nymphes de Diane se fussent agenouillees
en passant devant elle et auraient baise sur la neige l'empreinte de
ses pieds legers; les vierges de Vesta auraient respire, dans son
atmosphere, je ne sais quelle douceur et quelle vertu divines,--l'air
vif des regions sereines qui chasse les orages de l'ame.
Ce beau marbre appelait et retenait le regard charme. On le
contemplait de face, on tournait autour avec le meme charme. La Vertu
etait belle comme si elle devait donner encore plus de regrets a
l'Amour. L'artiste l'avait coiffee avec un gout savant; il avait noue
une grappe de fleurs dans sa chevelure ondulee a l'antique. Il y avait
dans le visage, dans le cou, dans les epaules, dans les bras, dans le
torse, dans les jambes, dans toute la figure, une jeunesse de contour,
une preoccupation de style, une caresse amoureuse et chaste du ciseau,
qui ne sont familieres qu'aux maitres. "N'est-ce pas, s'ecria Monjoyeux,
que c'est beau de voir la Vertu?--Oui, en marbre," repondit le duc de
Parisis.
XVII
UN TOAST A LA FEMME
M. de Parisis, tout en jetant un mot a droite, a gauche, en face de
lui, en homme bien ecoute, cherchait a penetrer dans l'esprit et
dans le coeur de Mme Monjoyeux. Plus il regardait, et plus elle lui
rappelait une femme qu'il avait connue. "N'avez-vous pas ete blonde,
madame?--Non, monsieur."
Octave regardait de plus pres la dame. Pour lui, toute l'enigme de la
fete etait la. Aussi s'inquietait-il bien moins que ses voisins du
symbolisme des figures de marbre qui dominaient la table; la vraie
statue, c'etait la femme du sculpteur.
Mais, comme tous les sphinx, Mme Monjoyeux ne se laissait pas
penetrer. Soit qu'elle fut bete, soit qu'elle ne le fut point, elle
avait l'art de le paraitre a propos. A certaines questions, elle
repondait par un sourire qui n'etait ni la malice, ni la niaiserie,
mais qui en exprimait vaguement l'effet. Tantot elle repondait de
travers, rompant les chiens, puis jouait a l'ecole buissonniere; si
Octave lui parlait de l'empereur de Russie, elle lui repondait que
le pape etait un fort galant homme, puisque le jour ou elle s'etait
agenouillee pour baiser sa pantoufle, il avait daigne lui tendre la
main. "C'est etrange, pensait Octave, cette femme est restee Bretonne,
quoique ses yeux accusent ca et la des perversites de fille d'Eve."
Selon sa coutume, M. de Parisis tentait des mots risques; alors Mme
Monjoyeux le regardait avec une candeur de vraie Bretonne. Octave
s'aventurait alors sur une autre route; curieux en toutes choses, il
suivait les femmes partout ou elles voulaient le conduire, meme sur
les Alpes de la vertu, les pieds dans la neige, le front dans le
ciel. Il trouvait une autre volupte a changer d'horizon. Les natures
amoureuses ne gardent l'amour qu'en variant ses images a l'infini.
Avec Mme Monjoyeux, si M. de Parisis devenait austere, elle se hatait
de le ramener au sourire, quelquefois meme a l'eclat de rire. Il ne
croyait pas, d'ailleurs, que ce fut un jeu savant: c'etait sans doute
le hasard des idees et des mots. "Comment trouvez-vous mon mari? dit
tout a coup Mme Monjoyeux; a tort ou a raison, il me trouve bien
faite...--Il m'est impossible, madame, interrompit Octave qui ne
faisait jamais de compliments, d'avoir une opinion sur ce point
delicat.--Une opinion sur ce point delicat, vous l'aurez tout a
l'heure, ecoutez-moi jusqu'au bout.
Mon mari n'est pas un de ces artistes qui font une statue d'apres une
statue; comme il dit qu'une statue est une femme, il prend ses modeles
parmi les femmes...--J'ai compris, madame: ces seins adorables de la
Cybele, ces hanches savoureuses, ces jambes de chasseresse, ce sont
vos seins, vos hanches et vos jambes.--Chut! dit la jeune femme, si on
nous ecoutait."
Elle baissa la tete comme pour cacher sa rougeur. "Eh bien! madame,
dit Octave, mon opinion est maintenant toute faite; ce chef-d'oeuvre
de l'art, c'est le chef-d'oeuvre de la nature; les generations futures
remercieront les dieux d'avoir donne une pareille femme a un pareil
sculpteur.--Mais, moi, je ne me consolerai jamais d'avoir ete ainsi
trahie dans ma nudite."
La jeune femme continuait a pencher la tete, comme si tout le monde
avait le secret de sa beaute. "Pourquoi cette fausse pudeur? reprit M.
de Parisis. Vous etes traduite mot a mot, et je ne doute pas que la
traduction ne soit digne de l'original, mais c'est la chair traduite
en marbre; or, le marbre ne rougit jamais, parce que le marbre est
au-dessus de cette pudeur atmospherique inventee par des couturieres
qui avaient des robes a placer. Si la femme rougissait de montrer
quelque chose, elle devrait rougir de montrer sa figure, puisque la
figure est l'expression des sept peches capitaux."
Et une fois dans ce steeple-chase du paradoxe, Octave debita toutes
ses opinions avancees sur la pudeur du nu. "En effet, dit Mme
Monjoyeux, la robe n'habille pas."
Aux deux bouts de la table, en face de M. de Parisis, partout l'esprit
courait gaiement sur la nappe; la gaiete resplendissait comme une
lumiere nouvelle, sur les coupes, les roses et les raisins. Monjoyeux
remarqua que les femmes prenaient des expressions de bacchantes et que
les hommes devenaient irresistibles, parce qu'ils ne savaient plus ce
qu'ils disaient.
Il jugea qu'il etait temps de porter un toast pour etre ecoute. Sa
coupe de vin de Champagne etait pleine; il la presenta a sa voisine,
et lui dit qu'il allait bien parler, puisqu'il allait porter un toast
a la femme. "Chut! mesdames, dit la voisine de Monjoyeux, le sculpteur
va parler!"
Tout le monde porta la main a son verre, tout le monde ecouta. On
connaissait la phraseologie pittoresque de Monjoyeux, on ne doutait
pas de son eloquence, de ses idees originales, de ses saillies
imprevues. C'etait une bonne fortune de l'entendre.
Monjoyeux s'etait leve, la coupe a la main, le front souriant, le
sourire moqueur. Il secoua sa criniere comme un lion qui part pour la
chasse; il promena son regard sur ses convives et sur ses statues; il
jeta un coup d'oeil etrange sur sa femme et porta ce toast: "Mesdames
et messieurs! je bois a la femme!"
Tous les hommes se leverent et burent a la femme, "Chut! dit une dame,
il ne faut pas boire, il faut parler; on n'a pas si souvent l'occasion
d'entendre faire l'eloge des femmes. "Eh bien! dit Monjoyeux,
ecoutez-moi et ne m'interrompez plus."
Il trempa ses levres dans la coupe: "_Je bois a la femme!_ parce que
la femme est l'alpha et l'omega, le premier et le dernier mot, l'enfer
et le paradis, le mal et le bien, la chute et la redemption.
"L'homme s'agite, la femme le mene. C'est que la femme est tout a la
fois le bien et le mal, la quatrieme vertu theologale et le huitieme
peche mortel. Comme l'ange rebelle, qui se souvient du ciel et qui
travaille pour l'enfer, la femme est commencee par Dieu et achevee par
Satan.
"_Ou est la femme?_ disait le magistrat que vous savez, a chaque
proces que plaidaient ses justiciables.
"_Ou est la femme?_ repetent avec le subtil questionneur tous ceux qui
veulent expliquer a peu pres raisonnablement l'histoire des peuples et
le roman des ames.
"Quand un sculpteur a fait une belle statue,--_ou est la femme?_ Quand
un poete a fait un beau livre,--_ou est la femme?_
Quand un heros a gagne une bataille,--_ou est la femme?_
"Dans l'Olympe, le dieu de la pensee est un homme; mais Apollon, que
fait-il sans les neuf muses? Or, toutes les femmes sont des muses,
muses des passions et des crimes, des heroismes et des miseres.
"Elus ou reprouves, dechus ou rachetes, notre destinee commune se
rattache a l'Eden ou a Bethleem: nous relevons tous d'Eve ou de Marie.
"_Ab Jove principium!_" s'ecrie le poete fervent. Mais s'il veut que
nous confessions Jupiter, il faut que, sous les antres de Crete, il
nous ait arretes d'abord dans le groupe souriant des nourrices du
jeune dieu.
"Le ciel lui-meme n'aurait plus sa chaleur et sa lumiere, sans cette
presence reelle de la femme!
"La lyre d'Apollon ne commence a vibrer que sous le souffle leger de
Daphne qui s'enfuit. Sans Isis, Osiris n'est que la moitie d'un dieu;
sans Sita, Rama serait a peine un heros! Quand l'ame du vieux Faust
echappe aux griffes tenaces de Mephisto, elle flotte incertaine de
sphere en sphere. En vain chemine-t-elle a travers les etoiles: ce
ne sont pas les saints et les martyrs qui donneront un refuge a la
pelerine errante. Mais elle a retrouve celle qui fut Marguerite, mais
elle a ete touchee par le rayon de la mere sept fois douloureuse,
elle est sauvee, elle est en possession de sa destinee bienheureuse,
elle est entree en possession de l'_eternel feminin_!
"Redescendons sur terre. Aussi bien la femme n'est pas suzeraine
seulement sur les cimes sacrees; Marie l'egyptienne et sainte Therese
ont des soeurs; voyez-vous d'ici l'escadron volant des courtisanes de
tous les pays, des deesses en chair et en os, qui vont au sabbat
des passions; celles-la imposent le mot d'ordre a toute l'infernale
compagnie d'ici-bas; mais les unes et les autres gardent une egale
influence.
"Pour rassurer contre quarante ans d'epreuves l'ame orageuse de
Michel-Ange, mon divin maitre, il suffit du mystique attachement de
la marquise de Pescaire. Pour ruiner et depraver Andre del Sarte, il
ne faut qu'un caprice vaniteux de sa Lucrece.
"Depuis Eve, qui n'aimait pas assez Adam, et depuis Zuleika, qui
aimait trop Joseph, les individus et les empires vivent au gre de
quelques femmes.
"L'Orient et l'Occident s'ebranlent pour Helene, la veuve aux cinq
maris; Hercule est vaincu par Omphale; Antoine est dompte par
Cleopatre; Eurydice entraine Orphee dans les Champs-Elysees; Merlin
est emprisonne par Vivianne; Fastrade, morte, enchaine Charlemagne sur
son tombeau; Beatrice eleve Dante jusqu'aux bleus sentiers du paradis.
"Ce n'est pas Hiram, c'est Balkis qui batit le temple de Jerusalem;
c'est la veuve adultere de Ninus qui dresse les portiques de Babylone;
c'est la courtisane Rhodope qui assemble les masses enormes des
Pyramides; mais c'est Thais la courtisane qui brule les palais de
Persepolis. Aspasie trone au sommet d'une des grandes periodes,
Hersilie ou Veturie arrete la fureur des soldats qui s'egorgent; mais
que la Pompadour, marquise de hasard, jette sa pantoufle au plafond en
signe de guerre, et les armees de l'Europe bivaqueront sept ans sur
les champs de bataille.
"Donnez des couteaux a Judith, qui va delivrer Bethulie, et a Mlle de
Corday, qui s'imagine sauver la France. Mettez la hache aux mains de
la Jeanne de Beauvais et l'etendard fleurdelyse aux mains de la Jeanne
de Domremy: Dieu agit par le ministere de ces violentes et de ces
inspirees.
"Est-ce Dieu encore, est-ce Satan qui collabore avec la Florentine au
24 aout 1572?
"Et vous, Marie Stuart, et vous, Marie la Sanglante, et vous,
Elisabeth, o grande vestale de l'Occident! et vous, Catherine de
Russie, qui avez regne sur le roi Voltaire, et vous, Germaine de
Stael, o prophetesse eloquente! qui avez trouble les nuits de
Napoleon, dites quelle force secrete vous poussa en avant, dans ces
luttes ou vous avez temoigne une timidite si fiere et une energie si
virile. Ah! vous le saviez, tempetueuses heroines: le spectre des
affaires humaines appartient a qui sait vouloir, et les hommes
s'inclinaient pour saluer nos volontes souveraines qui passaient."
Monjoyeux se versa du vin de Champagne: "Qui s'avise de contester
aujourd'hui l'incontestable autocratie des femmes? S'il restait un
athee pour la nier au moment meme ou la raison d'Etat abroge la loi
salique, ce n'est pas moi qui essayerais de guerir sa misogynie, et je
n'irai pas, pour si peu, visiter, dans le char de ma rhetorique, Sapho
sur son rocher trop hante, Paule de Viguier a son balcon de
Toulouse, Mme de Sevigne en son hotel Carnavalet, ou Mme Recamier a
l'Abbaye-aux-Bois.
"Laissons Mme Roland sur son echafaud triomphal et Mlle de La Valliere
dans son illustre solitude.
"N'outrageons pas, par un commentaire indiscret, tant de charmantes
visions des tombeaux, Mme Henriette ou Mme de Longueville, Marie
Touchet ou Mlle de Romans. Vous savez votre histoire des rois de
France, rois qui regnent sous le gouvernement de leurs femmes ou de
leurs maitresses. La, au lieu de dire: Ou est la femme? Diogene vient
avec sa lanterne, et dit: Ou est l'homme?
"Un jour de revolution, le ministre des affaires etrangeres n'eut pas
le temps d'enlever son portefeuille; celui qui vint apres s'ecria: _Je
tiens le mot du sphinx!_ Il ouvrit le portefeuille: il y trouva un
portrait de femme, puis un autre portrait de femme, puis une lettre de
femme, puis une autre lettre de femme.
"La femme est le dernier mot du Createur. Le grand maitre avait
d'abord sculpte les mondes, puis le mastodonte, puis l'aigle, puis le
lion, puis l'homme; il termina par la femme. Ce fut alors qu'il se
reposa pour se contempler dans son oeuvre.
"Je bois a la femme! parce que sans la femme que vous voyez la, en
face de moi, je n'eusse pas sculpte ces bustes, ces groupes, ces
statues, qui prouvent, j'imagine, que je ne suis pas un desherite.
"Sans cette femme, qui est en face de moi, on dirait encore de moi
comme naguere: "Monjoyeux! un hableur! qui promet toujours d'etre un
homme de genie, qui ne se montre au theatre que pour se faire siffler,
qui n'entre a l'atelier que pour sculpter des mots." Grace a cette
femme, j'ai sculpte du marbre.
"Ou est la femme?"
"La femme, la voila! C'est toujours la femme qui fait le miracle; pour
le pauvre diable, la femme endimanche la vie; pour les artistes, elle
donne une ame au genie. Mais pour le sculpteur qui n'a pas de marbre,
que fait-elle? Ecoutez bien."
La figure de Monjoyeux prit une expression tout a la fois amere,
byronnienne, satanique. "J'etais las d'entendre mes ennemis, mes
amis me corner aux oreilles les conquetes des autres, les oeuvres de
celui-ci, les chefs-d'oeuvre de celui-la: ce qui voulait dire que
je ne faisais rien. Ne rien faire, messieurs! c'est deja beau,
savez-vous! C'est etudier et c'est admirer. Les sots ne se croisent
jamais les bras. Toutefois, si c'est une vertu de ne rien faire pour
entrer aux academies, il ne faut pas en abuser, comme a dit Chamfort.
Un soir que Parisis, Saint-Aymour, Villeroy, Miravault, me mettaient
au defi de prouver mes forces, je suis rentre chez moi, ou, durant
deux nuits et deux jours, j'ai surexcite ma volonte. La Volonte! une
femme celle-la! une fiere femme, quand on l'aime jusqu'au sacrifice.
Apres deux nuits et deux jours, je suis sorti, mais criant comme
Newton apres ses deux annees de visions celestes: "J'ai trouve!"
"Cinq minutes apres, on a pu me voir entrer bravement,--je ne
rougis jamais, car je suis comme l'ancien, je porte mon ame sur mon
chapeau,--dans une maison quelque peu celebre par ses folies nocturnes
et diurnes. Que ceux qui ne connaissent pas la maison, messieurs, me
jettent la premiere pierre."
M. de Parisis remarqua l'agitation et la paleur de Mme Monjoyeux, qui
regardait le sculpteur avec effroi et avec colere.
"Je n'y restai pas longtemps, poursuivit Monjoyeux. Je ressortis
bientot ayant au bras une femme voilee, qui n'etait pas precisement
vetue comme une femme du monde qui va a la messe. Comme je ne voulais
pas porter la queue de sa robe dans les rues, nous montames dans le
premier fiacre venu, qui nous conduisit chez moi. A peine arrive, la
femme avisa ma chambre a coucher et se deshabilla a demi pendant que
je lisais une lettre.
"Non, lui dis-je. Vous vous imaginez peut-etre que c'est une maitresse
que je suis alle prendre dans cette joyeuse maison ou je vous ai
trouvee si insouciante, si oublieuse et si belle. Non! si vous voulez,
vous serez ma force et non ma faiblesse. Je vous ai choisie non pour
humilier la femme, mais pour venger la femme; je vous ai choisie pour
faire la satire en action de mon siecle." Elle ne comprenait pas du
tout, je mis mon coeur a nu devant elle, je lui demasquai toutes mes
batteries. "Si vous voulez jouer un grand role, lui dis-je, venez avec
moi; vous serez mon compagnon d'armes dans la guerre terrible que je
vais faire a la societe. Vous ne changerez pas de metier, mais vous
remonterez d'un degre, parce que c'est le dernier mot de l'oeuvre qui
moralise l'oeuvre. La-bas, ou je vous ai prise, vous etiez au premier
venu qui donnait un louis a la porte. Dans le monde ou nous allons,
vous serez encore au premier venu, mais les louis se multiplieront a
l'infini: je dirai que vous etes ma femme."
"Cette fille rougit pour moi; elle ne rougissait plus pour elle. Ne
rougissez pas, lui dis-je, vous comprendrez un jour pourquoi nous
jouons ces deux roles. Donc, je dirai que vous etes ma femme. Je suis
ideologue, sculpteur, machiaveliste, vous irez solliciter pour moi
des monuments a faire et a defaire; je suis un grand homme politique,
comme tous ceux qui n'ont rien a faire: nous courrons le monde, et,
comme trop d'hommes politiques, je sauverai tous les Etats. C'est
vous encore qui serez le trait d'union entre moi et le pouvoir, a
Petersbourg comme a Paris. Une femme a manque a Machiavel, voila
pourquoi il est mort de faim. Je vous jure que si vous etes
belle--sans etre rebelle,--nous n'aurons pas fait vainement le tour
de l'Europe. Nous deviendrons riches, moi glorieux, vous plus
eblouissante, et toute ma fortune si bien acquise sera pour vous."
Cette fois, elle comprit. Jouer un pareil role, pour une pareille
femme, c'etait deja de se degager de ses langes immondes. Ce n'etait
pas d'ailleurs la premiere venue. Elle etait bien nee et elle avait
a se venger. Elle voulut m'embrasser: "Non, lui dis-je, je ne vous
connais pas, je ne vous embrasserai jamais; vous serez une femme pour
tout le monde, excepte pour moi." Et en effet, messieurs, cette
femme que vous voyez la, en face de moi, ce n'est ni ma femme ni ma
maitresse."
Un cri traversa la salle. La jeune femme tomba evanouie dans les bras
de Parisis.
Jusque-la, elle avait espere que Monjoyeux ne la demasquerait pas; il
lui avait promis de ne pas la trahir; elle ne pouvait croire a
cette brutalite; mais c'en etait fait, il venait, d'une main fiere,
d'arracher le masque et de la rejeter a toute sa honte. Il ne mesurait
pas l'abime. Il voulait frapper fort et frapper juste. Voila tout. "Ce
n'est rien, dit-il en homme experimente, ce n'est rien: c'est une femme
qui se trouve mal."
Et il poursuivit:
"Nous commencames le lendemain. Est-ce la peine de vous le dire?
Ma volonte, armee de cette femme, a triomphe de tout; j'ai ete, du
premier coup, l'ami des princes, courtise par les courtisans. Nul n'a
resiste a cette femme. J'ai improvise de belles statues, car j'avais
avec moi quatre praticiens romains, des fiers a marbre; j'ai donne a
chaque prince la geographie future de l'Europe, tous ont reconnu que
j'avais le secret de toutes les politiques. Mais ce n'est pas le genie
qui m'a donne tant d'or, tant de croix et tant de titres, car je suis
comte italien, baron bavarois, grand d'Espagne, pacha, prince valaque.
Non! c'est la beaute de cette femme qui a tout fait. Et combien de
femmes aujourd'hui qui ont fait la meme besogne!"
Il salua sa compagne dans cette oeuvre infernale. "Pardonnez-moi,
madame, si je vous ai mise en scene au denouement de ma comedie."
Puis, se tournant vers les femmes qui faisaient mine de vouloir sortir
pour sauver leur dignite: "Encore un mot, mesdames, je vous en prie."
Il monta sur la table, arme d'un marteau. "Il faut bien qu'on le
sache, je me depouille de tous ces oripeaux indignes de moi."
Il arracha ses commanderies et les jeta a ses pieds. Il prit dans sa
poche des parchemins qu'il alluma aux bougies. Le silence etait plus
profond et plus terrible autour de lui.
Il y avait quelque chose du jugement dernier dans ce soufflet donne a
son siecle sur la joue d'une courtisane.
Il frappa d'un premier coup de marteau la figure de la Vertu. "Je ne
veux pas qu'il reste rien de cette oeuvre impie."
Un cri de douleur retentit par toute la salle. Frapper un chef
d'oeuvre, c'est frapper l'humanite elle-meme. On cria autour de lui.
"O divine Vertu! dit-il sans ecouter, je te revere trop pour permettre
que ce marbre souille ose transmettre ton adorable figure."
Il donna un second coup de marteau. La statue fut defiguree.
Il se retourna soudainement et marcha sur les roses et les camelias
qui jonchaient la table jusqu'au piedestal de Cybele.
--Et toi, sainte Nature! s'ecria-t-il, toi qui es l'image de Dieu, toi
dont les adorables mamelles m'ont allaite, toi qui as mis au monde les
Grecs du temps de Socrate, les Italiens du temps de Leonard de Vinci,
les Francais du temps de Moliere et du temps de Saint-Just, je ne veux
pas qu'un indigne souvenir te puisse profaner. Je t'ai representee
dans ta souveraine beaute; mais ce marbre a subi les attouchements
impudiques de l'or."
Et il frappa la statue sur le front, sur la joue, sur les levres. En
une seconde, c'en etait fait de ce chef-d'oeuvre.
Vainement Parisis s'etait elance pour empecher cette profanation.
Monjoyeux, comme un Titan dechaine, ne se fut laisse dominer que par
la foudre.
Tout le monde etait debout; la paleur, l'effroi, la tristesse etaient
repandus sur les figures. La plupart des convives ne comprenaient qu'a
demi. On se demandait s'il etait fou. "Mesdames et messieurs, dit-il
en s'inclinant une derniere fois, fier d'avoir cree son oeuvre et fier
de l'avoir sacrifiee, je redeviens Monjoyeux comme devant. Je crois
que j'ai acquis le droit de me croiser les bras comme je faisais." Il
prit un cigare sur la table. "De toute fortune, je ne me garde que
ce cigare,--la derniere fumee!--Je retourne a ma chaumiere de la rue
Germain-Pilon. Adieu, mesdames! adieu, messieurs! Je ne suis plus ici
chez moi."
Et se tournant vers celle qu'on appelait Mme Monjoyeux: "Adieu, madame
Venus, adieu! Vous avez ete heroique dans le mal; si je vous avais
aimee, vous eussiez ete heroique dans le bien.--Adieu! Nous ne nous
reverrons jamais. Vous etes ici chez vous. Faites que les hirondelles
viennent batir leurs nids a vos fenetres."
Il sortit, le front leve, la demarche hautaine, comme Frederick-
Lemaitre dans _Ruy-Blas_.
Les femmes qui etaient la ne porterent pas leurs flacons a la jeune
femme, toujours a demi evanouie, qui croyait rever, qui etouffait dans
son humiliation et qui ne trouvait pas la force de s'humilier tout
haut.
Ces dames mettaient en toute hate leurs pelisses et leurs chapeaux,
"Que dira-t-on de nous demain? se demandaient-elles toutes.
Quelques-unes s'enfuirent, les plus curieuses demeurerent.
Les hommes commentaient diversement ce que Monjoyeux appelait sa
satire en action. "C'est un fou, disaient les uns.--C'est un sage,
disaient les autres.--C'est un sage et un fou," pensait Parisis, qui
avait reconnu enfin Mme de Marsillac.
XVIII
HISTOIRE DE MADAME VENUS
Cependant Mme Venus s'etait levee et voulait parler a son tour:
"Encore un instant, mesdames les femmes comme il faut, je prends la
parole et on ne refusera pas de m'entendre." Les dames, plus curieuses
encore qu'indignees, se tournerent vers Mme Venus. Elle avait subi les
rudes paroles de Monjoyeux comme on subit un coup imprevu. Le premier
sentiment est la defaillance, mais le coeur se releve, les tempes
s'enflamment, la vengeance prend le mors aux dents.
Tout emportee qu'elle fut toujours par sa nature, elle s'etait
contenue, elle avait aime Monjoyeux, elle avait eu l'adoration de son
genie: elle n'avait pas voulu, car elle etait genereuse, se jeter a sa
traverse pour lui couper son effet, comme on dit au theatre. Elle se
reservait son role.
Quand elle prit la parole, elle rougit, le sang lui monta a la gorge;
elle faillit ne rien dire; mais apres cette premiere secousse, elle
retrouva sa voix et ses idees. "Ne vous imaginez pas, mesdames,
dit-elle en essayant de railler, que je vais me laisser egorger comme
une colombe a l'autel du sacrifice. Monjoyeux est un grand comedien
comme il est un grand sculpteur, il lui fallait une femme pour jouer
son jeu, il m'a prise ou il m'a trouvee. Mais cette femme n'etait pas
la premiere venue; moi aussi je voulais jouer mon jeu, moi aussi je
voulais me venger.
"Etes-vous bien sures, mesdames, qu'entre les levres et la coupe, il
n'y a pas un abime? On dit a la jeune fille: "Ce lit nuptial s'appelle
la vertu, tu n'aimeras pas celui que tu aimes, pour epouser celui que
tu n'aimes pas." C'est la loi du monde depuis que le roi du monde
s'appelle l'argent. L'odieux argent, dites-vous, l'odieuse pauvrete,
dis-je; entre l'argent et la pauvrete, il y a tous les crimes.
"Je ne veux pas m'humilier jusqu'a vous dire qui je suis. Une fille,
si vous voulez, mais une femme aussi. Je garde mon secret. Quelle que
soit la chute, sachez-le bien, le coeur garde un battement pour Dieu;
plus la nuit est profonde, plus l'ame se tourne vers le ciel.
Adieu, mesdames, vous etes toutes, je n'en doute pas, des vertus
inaccessibles. Peut-etre une de vous, en rentrant le soir, ira tirer
les verrous sur la porte de sa fille, non pour preserver la fille qui
dort dans son lit virginal, mais pour preserver l'amant de la mere qui
se cache dans le lit conjugal."
Les femmes n'avaient guere ecoute, mais la sacrifiee avait eu des
auditeurs serieux.
Tout le monde se regardait et se demandait le secret de cette comedie;
mais se tournant vers Octave, Mme Venus lui dit: "Monsieur de Parisis,
je ne veux confier mon secret a personne, hormis a vous seul."
Ces mots eloignerent les derniers invites. "Et maintenant que nous
sommes seuls, dit Parisis en prenant la main de la jeune femme, vous
aller me confier le secret de votre vie.--Je vous dirai tout, car il
vous a fallu un grand courage pour rester avec moi apres tous ces
sarcasmes; mais ne restons pas la, devant ces debris d'un odieux
festin, qui est pour moi une orgie de l'esprit sinon des levres."
Les domestiques, qu'on avait renvoyes, etaient revenus peu a peu et
semblaient se demander a qui il fallait encore obeir. "Retirez-vous,
dit la dame du logis d'une voix douce et calme; il ne me faut que ma
femme de chambre, que je vais retrouver la-haut."
Et elle passa devant Octave. Le duc avait souffert de tous les coups
portes a cette femme d'une main brutale. Il lui avait fallu un vrai
caractere pour rester avec elle en face de tous ceux qui la fuyaient.
Il risquait d'entamer sa dignite heraldique. Il pouvait bien, le soir,
courir les folies nocturnes avec ses amis, mais en face des gens du
monde il etait toujours reste un homme du monde.
Au haut de l'escalier du premier etage, apres avoir traverse une
antichambre, la dame se retourna vers lui et lui fit signe de
s'asseoir sur le divan d'un petit salon, doucement eclaire par une
lampe pompeienne. "Je m'etonne, lui dit-elle, que vous me demandiez le
secret de ma vie; ne l'avez-vous pas devine, vous qui etes un homme
d'esprit, vous qui m'avez surprise a Bade?"
Octave avait reconnu Angele depuis qu'elle s'etait evanouie, comme si
elle eut laisse tomber ce masque d'innocence qu'elle s'etait fait.
"C'etait vous! Je le croyais et je ne le croyais pas.--Vous savez
pourtant bien avec quel art une femme peut faire, defaire et refaire
sa figure.--Oui; en changeant la couleur de ses cheveux, en
accentuant ses sourcils, en marquant un grain de beaute pour changer
l'expression, on se fait une autre femme.--J'avais jure que vous ne
me reverriez jamais; que vous ne feriez pas la lumiere sur la nuit de
Bade; qu'une fois au moins, dans ma vie, je garderais quelque prestige
dans le souvenir d'un galant homme; mais notre rencontre chez le
juge d'instruction m'avait arrache cette illusion.--Je suis un homme
d'esprit, dit M. de Parisis, c'est pour cela que je reconnais que tout
est impossible et que tout est invraisemblable.--Comme mon histoire!
Et pourtant mon histoire est toute simple. Je vais vous la conter avec
l'abandon d'une pauvre fille qui serait au confessionnal."
Angele leva les yeux comme pour retrouver les meandres du passe.
Octave se renversa sur un coussin tout en attachant son regard sur la
jeune femme. "Mon cher ami, vous ne connaissez pas la pauvrete? Eh
bien! vous aurez toutes les peines du monde a me comprendre. Celui qui
n'a pas traverse la misere noire, comme disent les pauvres gens, la
misere qui a faim et qui a froid, ne pressent pas toutes les
angoisses de l'enfer. Le pauvre n'existe pas et il souffre toutes les
existences. Le pauvre est un inconnu que personne ne veut recevoir,
parce qu'il arrive dans la vie sans lettres de recommandation. Je
m'appelle Angele-Helene de La Roche-Parmailles. Je vous livre le nom
de mon pere, le baron de La Roche-Parmailles, parce que vous etes
un galant homme et que vous comprenez tout. Je ne l'ai jamais dit a
personne. J'ai pris quelquefois le nom de Montrigeac, qui fut un des
fiefs de notre famille. Helas! ou sont les fiefs? ou est la famille?
La premiere revolution a supprime les fiefs, la prochaine supprimera
la famille, si ce n'est deja fait! Mon pere n'etait pas riche, il
etait garde du corps quand il epousa ma mere. En 1830, il accrocha son
epee et se fit gentilhomme campagnard. Mais il aimait ma mere et
ma mere aimait Paris; il vendit la petite terre de Parmailles pour
complaire a ma mere. On vint a Paris, on prit pied rue du Bac, au coin
de la rue de Varennes, dans une maison ou j'ai vu mourir Mme Dorval.
La pauvre femme! elle me caressait les cheveux sans se douter que je
serais plus malheureuse encore qu'elle ne le fut, elle qui mourut de
chagrin. Il n'y avait jamais d'argent a la maison, mon pere voulait
faire figure avec ses anciens camarades, ma mere voulait aller dans le
monde. Le capital etait entame, il ne restait plus que quatre-vingt
mille francs quand on les risqua pour chercher fortune. Quoique mon
pere fut reste fier, il se laissa convaincre qu'il pouvait, sans
deroger, s'associer dans un hotel garni, l'hotel de ----, ou
d'ailleurs il ne devait jamais paraitre. Dans deux associes, il y a
presque toujours un fripon, celui qui n'a pas d'argent. Au bout de
deux ans, l'associe de mon pere avait quatre-vingt mille francs et
mon pere avait des dettes. Vous voyez d'ici le desastre: mon pere en
mourut.
"Ma mere, le dirai-je! etait plus malheureuse encore que coupable,
elle chercha a se consoler. Quand les femmes ne trompent pas, ce sont
elles qui sont trompees. Ma mere etait loyale, elle risqua sa vertu,
elle donna ses derniers jours de beaute; on lui avait promis une
fortune, elle croyait aux contrats du coeur, on ne lui donna qu'un
eclat de rire. Elle courut toute desesperee se refugier chez une de
ses amies a Montmartre. Une femme dechue aussi, qui n'avait sauve que
des epaves. J'avais quatorze ans, vous voyez le tableau, vous voyez
l'exemple. Pas une ame au monde qui veillat sur nous.
"Nous vivions avec cette femme. Quel pain que celui-la! Des hommes
venaient ca et la, je comprends a moitie, j'etais revoltee, ma mere se
revolta elle-meme, car elle ne voulait pas descendre jusque-la. Avec
les derniers bijoux, on loua une chambre. Ma mere prit une aiguille
et travailla heroiquement depuis le soleil levant jusqu'au soleil
couchant, car la lumiere achetee coute trop cher.
"J'allais concourir pour le Conservatoire, mais ma maitresse de piano,
une mechante femme, croyant que notre misere n'etait pas vraie, voulut
etre payee et m'abandonna. C'etait la derniere planche de salut. On
nous avait fait quelque credit en me croyant deja une artiste: tout le
monde se detourna.
"Je me jetai dans les bras de ma mere et je pleurai longtemps.
Ma mere pleura plus longtemps que moi. Je voyais ses belles larmes
tomber sur d'affreux torchons qu'elle ourlait, car elle n'avait pas
le droit de pleurer les bras croises. Oh! les travaux forces a
perpetuite! on ne les connait pas au bagne de Toulon: c'est au
bagne de Paris qu'il faut les voir!
"Je pris une aiguille moi-meme et je travaillai avec ma mere. Total:
trente sous par jour. Et pas une heure pour relever la tete, pas une
heure, excepte le dimanche quand nous allions nous cacher derriere un
pilier pour ecouter la grand'messe a Notre-Dame-de-Lorette. C'etait
notre seul luxe. Je masquais les reprises de ma robe en me serrant
contre ma mere. Bientot il ne me fut plus possible de sortir ensemble:
nous n'avions plus qu'une robe!
"Je priais Dieu; mais si Dieu se montrait, ou serait la vertu? Dieu
est en nous, qui nous montre le bien et le mal; Dieu, c'est la
conscience.
"Je priais encore, je priais toujours; je ne pouvais croire alors a
de pareilles epreuves. Il nous fallut souffrir la faim et le froid,
toutes les miseres, que dis-je, toutes les humiliations. Quand on
parle de cela aux gens riches, ils ne comprennent pas; ils sont comme
les voyageurs qui ne voient que les rives d'un pays et qui n'en
devinent pas les deserts, les abimes et les volcans.
"Nous nous trompions ma mere et moi; nous reprenions encore sur nos
levres, pour nous regarder, le sourire des meilleurs jours. Cette
derniere expression de ma mere souriante dans sa douleur mortelle
m'est restee dans l'ame; je la vois toujours ainsi, comme ces saintes
femmes qui allaient au supplice avec une flamme divine dans les yeux,
parce qu'elles marchaient pour la gloire de Dieu.
"On m'a souvent parle de la charite, je l'ai meme vue en peinture,
mais je vous jure que la charite ne s'est pas montree une seule fois
pendant notre misere. Je me trompe: une femme est venue un jour, qui
avait de l'or dans la main et qui a parle a ma mere; je ne comprenais
pas bien et deja je voulais embrasser cette femme,--une marchande a
la toilette qui vendait plus de femmes que de robes,--mais je compris
bientot; elle venait proposer a ma mere de vendre mon coeur, de vendre
mon ame.
"Les pauvres esclaves qu'on vend en Orient ne donnent pas leur ame
parce qu'elles ne connaissent pas leur ame, mais la femme chretienne
donne sa part de paradis le jour ou elle vend son corps.
"Vous devinez bien que ma mere mit cette odieuse creature a la porte,
mais ce fut le dernier coup. Le soir meme, quand ma mere se coucha
plus tot que de coutume, ce fut pour ne plus se relever. Je ne pouvais
croire a la mort de ma mere; pendant plus de trois semaines ce fut une
agonie, ce fut presque une agonie pour moi-meme. J'ai veille ma mere
toutes les nuits; le jour, je tombais de fatigue et de chagrin sur le
bord de son lit; le medecin ne vint que deux fois, quoiqu'il m'eut
promis de venir souvent, mais ce n'etait pas le medecin des pauvres.
Quelques voisines me donnaient cinq minutes ca et la, mais j'etais
presque toujours seule. Un matin ma mere sembla se ranimer: "Ah! si
tu m'apportais des oranges et du raisin, il me semble que cela irait
bien." Je n'avais pas un sou, mais je mis mon chapeau et mon mantelet,
je descendis en toute hate et je courus chez cette abominable
marchande a la toilette, car je savais ou elle demeurait. C'etait
tout pres, rue Fontaine-Saint-Georges. Avant d'arriver chez elle, je
m'arretai devant une boutique de fruitier ou je vis des oranges et des
raisins. "Ah! pensai-je, comme ma mere sera heureuse!" Les raisins
etaient magnifiques, quoiqu'on fut en janvier; on avait entr'ouvert
une boite ou ils semblaient m'appeler par leur belle couleur doree.
"Enfin, me voila chez la marchande a la toilette. Que vous dirai-je?
Je ne venais pas pour faire des facons; le sacrifice etait deja
consomme; j'avais demande pardon a Dieu, je priais pour mon ame, mais
j'apportais mon corps a toutes les souillures.
"Ce qui m'a toujours surprise et revoltee, c'est qu'on trouve a toute
heure un homme pour cet odieux sacrifice. Celui qui vint ce jour-la
n'etait pas, comme il arrive quelquefois, un vieillard qui se retourne
vers la jeunesse, c'etait un jeune homme qui cherchait des emotions,
a peu pres comme ces enfants cruels qui tuent une colombe a coups
de canif. Cette horrible profanation d'une pauvre fille, qui tout a
l'heure croyait a tout, et qui desormais ne croira plus a rien, s'est
accomplie dans l'arriere-boutique de la marchande a la toilette. Je
regardai ce jeune homme avec stupeur. Savez-vous quelle etait sa
volupte? C'etaient mes larmes, c'etait mon effroi, c'etaient mes
sanglots. Paris renferme des Heliogabales par milliers."
Ici Angele s'interrompit. Parisis remarqua qu'elle ressentait encore
toute l'horreur de cet attentat; elle avait pali, la fievre l'agitait,
elle criait toujours vengeance.
Elle se leva et fit quelques pas dans l'attitude d'une muse tragique.
"Vous etes belle ainsi, lui dit Octave.--Je vous demande pardon,
dit-elle simplement; je me croyais seule tant j'etais retournee loin
dans le passe."
Elle retomba dans un fauteuil et continua:
"Ma mere eut ses raisins et ses oranges. Elle mangea une orange et une
grappe de raisin, sans se douter du prix qu'elles me coutaient. Puis,
tout a coup, comme si l'idee lui en fut venue, elle rejeta ce qui
restait et tomba dans le delire. La nuit meme elle mourut.
"J'avais encore cent quatre-vingts francs; cet argent ne me brula
pas longtemps les mains, ma mere ne fut pas enterree dans la fosse
commune, mais, helas! son linceul n'en fut que plus souille, puisqu'il
etait le prix de ma honte.
"Vous devinez quel fut mon degout pour toutes choses, surtout quand,
au convoi de ma mere, je ne vis venir que la marchande a la toilette.
Et comme elle priait Dieu! c'etait a croire que Dieu l'inspirait.
"Quoique je fusse alors a deux pas de la mort, j'etais energique.
Je resolus de me venger. Dieu m'avait trop abandonnee pour que je
n'abandonnasse pas Dieu. On m'a dit que vous etiez athee: eh bien!
moi, quand je m'agenouillai sur la terre qui recouvrait ma mere, je
ne pouvais pas prier. Je fus logique, puisque Dieu n'existait pas,
puisque le monde n'etait qu'un marche de dupes, puisque l'argent avait
raison de tout, puisque la vertu n'etait qu'une legende. Je levai la
tete avec dedain, et d'un air railleur je dis a la marchande a la
toilette: "Et maintenant que Dieu m'a pris ma mere et que vous m'avez
pris mon ame, que me reste-t-il?--Je serai ta mere," me dit-elle. Sur
ce mot, je la quittai avec horreur.
"Je ne rentrai meme pas a la maison. J'eus encore un souvenir du ciel;
je marchai d'un pas ferme vers le refuge Sainte-Anne, aux Filles
repenties. Mais il n'y avait pas une place, pas un lit de paille! Je
me decidai tout a fait a me venger d'une pareille societe, ou il n'y
avait ni une place pour travailler, ni une place pour prier Dieu. Je
pris une patente pour le vice legal.
"Je me vengeai de moi sur moi-meme. Je dis mon nom tout haut; je me
trompe, je ne gardai que mon nom de bapteme:--Angele,--un nom bien
fait pour une pareille mission, et je pris le nom de celui qui m'avait
donne l'horreur de l'humanite en me donnant l'horreur de l'amour. Il
se nommait M. de Marsillac; voila pourquoi vous m'avez connue a Bade
sous le nom de Mme de Marsillac."
Octave avait ecoute silencieusement. Il pria Angele de lui expliquer
sa figure a Bade. "Comment! lui dit-elle, vous n'avez pas compris?
Vous m'avez vue a Bade sous ma figure toute naturelle. Trois fois en
trois ans, je me suis donnee un mois pour respirer un peu d'air vif
dans la vie. La premiere annee, je suis allee aux bains d'Ostende; la
seconde annee, aux Pyrenees; la troisieme annee, a Bade. Je devenais
alors, pendant tout un mois, une honnete femme dans le sens le plus
rigoureux du mot; aussi ne fut-ce pas un jeu que je jouai avec vous
a Bade. Si vous n'aviez eveille en moi un vif sentiment,--l'avoue-
rai-je,--c'etait l'amour qui me surprenait pour la premiere fois,
--l'amour sur le fumier de mon corps,--j'eusse resiste stoiquement.
Vous avez vu le lendemain comme je me suis enfuie honteuse de ma
defaite, parce que je m'etais jure a moi-meme de ne pas souiller mes
vacances.--Etrange femme que vous faites! murmura le duc de Parisis.
Savez-vous que vous etes admirable dans vos decheances comme dans vos
rappels de vertu!--Je ne suis pas admirable: j'ai le courage de ma
situation et j'ai le courage de mon coeur. Ce qui me soutient quand
je me souille, c'est l'idee de la vengeance; ce qui me releve devant
moi-meme, c'est qu'au milieu de ces infamies, j'ai garde mon ame fiere.
Vous avez lu _Rolla_?--Si j'ai lu _Rolla_! je le sais par coeur.--Eh
bien! il y a beaucoup de vers qui entrent dans ma vie comme des fleches
d'or. Vous dirai-je qu'une nuit Monjoyeux faillit en finir avec moi
comme le heros d'Alfred de Musset, mais je voulus mourir aussi; ce fut
ce qui le sauva, parce qu'il trouva cela melodramatique de mourir a
deux. Ce qu'il y a de plus etrange, c'est que je n'ai ete pour lui
qu'une etude et un modele. Meme avant qu'il ne me prit pour jouer son
grand jeu, j'etais allee poser dans son atelier; il me trouva fort
belle, mais l'admiration de l'artiste ne fut point alteree par l'amour
du voluptueux. Il m'avait vue souvent dans le salon--de conversation
--avec les autres femmes, sans aller plus loin. Une seule fois, il
monta dans ma chambre, je lui avais, malgre moi, ouvert mon coeur;
ce soir-la il etait desespere, il voulait mourir, il voulait me
prendre pour le marbre de son tombeau, mais, comme je vous l'ai deja
dit, je voulus mourir aussi, voila pourquoi il ne mourut pas. Six mois
apres, il revint et me dit a l'oreille: "Tu te venges ici de l'humanite,
moi aussi je veux me venger; veux-tu jouer un grand role?"
Vous savez le reste, je ne voulais pas eternellement m'acclimater dans
ce bourbier; quoi que je pusse faire, je ne risquais pas de tomber
beaucoup plus bas: je me sentais une vive sympathie pour Monjoyeux, je
jurai d'etre a lui comme une esclave qu'il aurait achetee. Je fus donc
pour tout le monde, excepte pour lui, Mme Monjoyeux.
XIX
LE THE DE MADAME VENUS
Angele pencha la tete: "Ou plutot, reprit-elle, je fus pour tout le
monde Mme Tout-le-Monde--Mme Venus, comme disait Monjoyeux.--Ainsi,
dit M. de Parisis, vous avez pris votre role au serieux.--Oui, certes,
ce n'etait pas un simulacre. Jamais Danae n'a vu tomber de pareilles
pluies d'or. Monjoyeux, dans son jeu railleur, terrible, insense, me
jetait dans les bras de quiconque avait les mains pleines d'or, de
diamants et de croix. Je ne pouvais pas trouver etrange de faire
des facons pour une poignee d'or, moi qui n'en faisais pas pour une
poignee d'argent.--Je vous avoue que je ne croyais pas qu'au dela des
fortifications, la femme, quelque belle qu'elle fut, put trouver le
chemin de Corinthe.--Mon cher duc, vous etes dans les vieilles idees.
Paris n'a plus comme vous que des sceptiques qui n'ont que des
passions de vingt-quatre heures--et encore si la nuit dure
vingt-quatre heures. Il faut courir, je ne dirai pas les provinces,
mais les capitales etrangeres, pour trouver des paladins serieux,
de ceux-la qui vous mettent aux oreilles, sur la poitrine, les perles
et les diamants des reines de l'ancien regime.--En un mot, des hommes
de l'age d'or.--Oui! riez d'eux, parce que vous n'avez ni assez
d'argent, ni assez d'amour pour les imiter; mais ce sont de vrais
hommes, ceux-la. Au lieu d'attacher leur nom aux biens de ce monde,
ils attachent leurs biens a la beaute d'une femme. Croyez-vous donc
qu'une femme ne soit pas un joli coffre-fort? Ne raillons personne.
Tout le monde a tort et tout le inonde a raison."
Parisis rappela que c'etait son principe. Angele continua: "Vous vous
imaginez peut-etre que je vais quitter cette maison comme a fait
Monjoyeux, laissant la clef sur la porte et en emportant une
cigarette? Nenni! nenni! mon cher. Je veux me relever de mes
humiliations de ce soir; non pas par la vertu qui ne veut pas de moi,
mais par la fortune qui ne fait fi de personne. Vous me verrez au
Bois ces jours-ci dans une daumont qui fera du bruit, par ses quatre
chevaux, aux quatre coins du monde. Les journaux diront tant de mal de
moi que je deviendrai celebre avant la fin de la saison. Et alors nul
ne sera digne, parmi les plus dedaigneux, de denouer la ceinture de
Mme Venus.--Excepte moi!--Vous, vous ne comptez pas, parce que vous
comptez trop. Or, puisque je suis chez moi, voulez-vous prendre du
the?"
Angele sonna. Un domestique se presenta a moitie endormi; mais elle
lui donna l'ordre de servir le the avec un air de souveraine grandeur
qui le reveilla subitement. Il comprit qu'elle etait la maitresse de
la maison.
Octave se rappela le the de Mme d'Antraygues quand le domestique
apporta un service de Saxe. Mme Venus avait profane ses levres dans la
porcelaine de toutes les nations, dans le vieux Japon, comme dans le
vieux Chine, dans le vieux Sevres, comme dans le vieux Saxe, jusque
dans la faience hollandaise et dans la majolique italienne. Quoique
Octave trouvat quelque peu ridicule de dedaigner la bouche qui a bu,
quand on ne dedaigne pas la coupe ou on a bu, tout en se souvenant de
Mme de Marsillac, il etait encore assez delicat pour ne pas chanter
avec Mme de Monjoyeux la ballade du _Roi de Thule_.
Il ne jeta donc pas, ce soir-la, sa coupe a la mer. "Adieu, dit-il
a Angele, la force des choses nous rejettera en face l'un de
l'autre.--Adieu, dit-elle tristement, ce jour-la je vous dirai mon
secret, car j'en ai encore un a vous dire."
Tout le monde parla bientot du luxe, des chevaux, des cheveux et des
amants de Mme Venus.
XX
LE SOUPER DU COMMANDEUR
Octave etait de ce celebre diner des athees, qui a souleve
l'indignation des journaux religieux, comme si les nuages etaient
cloues au ciel. On sait que le diner des athees, qui se donnait les
samedis a la Maison d'Or du pays latin, fut illustre par quelques
figures fort a la mode aujourd'hui, et qui seront encore celebres
demain.
Un soir que Parisis allait diner a la Maison d'Or du pays latin, au
celebre cenacle des athees, il arriva bras dessus bras dessous avec un
historien qui a ecrit l'histoire de Dieu parce qu'il ne croit pas a
Dieu.
Comme il allait entrer, il vit arriver avec fracas une dame a la
mode dans une demi-daumont, ce qui etait un spectacle pour tout le
quartier. Il reconnut bientot Mme Venus, car elle n'avait plus d'autre
nom. Elle en etait a son quatrieme bapteme. Ce devait etre le dernier.
Elle donna la main a Octave en descendant de voiture: "Ah! que je suis
heureuse de vous voir! lui dit-elle avec une veritable expansion. Il
me semble qu'il y a un siecle que je ne vous ai vu, il me semble que
je serai un siecle sans vous voir.--Vous etes en bonne fortune, ma
chere?--Oui. Je suis attendue la-haut par Ali-Baba. Pendant que vous
allez diner comme des Parpaillots, nous dinerons comme des Turcs.
Saluez mon amie, qui est une turquoise."
Disant ces mots, et pendant que Parisis essayait une plaisanterie du
serail a la dame, Angele tourna la tete avec inquietude, comme si elle
eut peur d'etre suivie. "Je ne vous cache pas, dit-elle en depassant
Octave, que j'ai M. Othello, mon dernier amant, a mes trousses."
Puis, se retournant vers Parisis, elle lui dit a l'oreille: "Quand
m'offrirez-vous du the chez vous? Voila mon vrai festin! Ce jour-la je
vous dirai mon secret."
Octave serra la main d'Angele et rejoignit ses amis.
On se mit a table: un convive renversa une saliere. Grand emoi dans
tout le cenacle! Pas un qui ne prit du sel et ne le jetat derriere lui
pour apaiser les dieux irrites. On se regarda, comme si on dut
trouver Judas autour de la table. "Saluons! dit un savant,--un des
quarante,--la philosophie preside ici."
La philosophie, c'etait un bas-bleu, un bas-bleu par excellence qui a
etudie les passions dans son coeur, et qui sait bien comment tombe une
femme. C'est une plume d'or qui dit que la parole est d'argent: voila
pourquoi elle ne parle pas a table.
A cet instant, un convive attarde ouvrit la porte. Ce fut un bien plus
grand emoi, quand on apercut un treizieme convive.
Le treizieme convive s'avanca pour se mettre a table; mais tout le
monde se leva avec epouvante et prit son chapeau. Le dernier venu, qui
avait son chapeau a la main, s'eclipsa pour ne pas appeler sur lui
meme la vengeance des dieux.
On dina gaiement jusqu'a la premiere entree. Un journaliste, versant a
boire a son voisin, cassa une coupe a vin de Champagne: on faillit se
signer. "C'est un jour nefaste, s'ecria un ancien; casser un verre
dans lequel on n'a pas encore bu!--Comment donc, s'ecria un moderne,
c'est de bon augure: rappelez-vous le festin de Faliero.--Par le doge!
dit un poete chevelu, oeil d'aigle et de colombe, voila deux couteaux
en croix! Est-ce contre nous que le poignard s'aiguise?"
Un historien critique neo-grec qui a passe par Venise, ciseau de
Praxitele, palette de Titien, s'ecria: "Serons-nous toujours asservis
a ces enfantillages? Ne sommes-nous pas sous le portique?--Voyons, dit
un eclectique qui voulait marier Dieu et le diable, l'ame et le neant,
ne soyons pas si absolus; n'oublions pas que plus d'un d'entre nous
cache sous son sein une medaille de la Vierge.--Ou la croix de sa
mere, dit un romancier a deux figures.--N'oublions pas, reprit
l'eclectique, que plus d'un de nous, en rentrant ce soir, saluera chez
lui quelque belle madone veillant sur un berceau, ou quelque doux
portrait de mere partie pour le ciel.--Question d'art, dit l'historien
critique.--Mais l'art, qu'est-ce autre chose que l'expression de la
grandeur humaine s'elevant jusqu'a la grandeur divine?--Tu parles
trop bien, bipede saugrenu, reprit le Merovingien. Tu vas devenir
charentonesque, si tu te fais si majestueux. A quoi bon convaincre ces
Philistins?"
A propos d'art, on parla poesie, peinture et musique. Comme il est
convenu que deux musiciens sur quatre ont le mauvais oeil, presque
tous les convives conjurerent les jettatores chimeriques en faisant la
fourche de Satan avec leurs doigts. Une superstition de plus!
Et pourtant il y avait la de veritables grands esprits, qui sont
l'honneur des dernieres annees dans la poesie, dans l'histoire, dans
l'art et dans la science. Ils croyaient honorer l'intelligence
en arrachant d'une main hardie la derniere herbe des prejuges.
Quelques-uns se disaient athees, mais nul ne l'etait; nier Dieu, c'est
deja le reconnaitre; s'il n'existait pas, il ne serait pas nie.
Un second philosophe parla ainsi: "Dieu a voulu dejouer la logique
humaine: comme nous n'entrons jamais dans la coulisse du theatre ou
il joue son grand role, nous n'avons pas le secret de la comedie.
Par exemple: comment Dieu, qui doit etre le bon Dieu, a-t-il pu nous
condamner a l'origine, dans la figure d'Adam et d'Eve? Puisqu'il etait
Dieu, c'est-a-dire l'universel et l'infini, il savait que la femme
pecherait et entrainerait l'homme dans sa chute; c'etait donc un jeu
cruel. Quel, est le pere de famille qui voudrait condamner d'avance
toute sa lignee?--Dieu n'a voulu la chute que pour la redemption, dit
le bas-bleu.--A moins, dit un senateur, que Dieu ne sache pas mieux
que nous l'histoire du lendemain, entraine lui-meme dans le tourbillon
des mondes qu'il a crees, mais qu'il ne domine pas, comme un pere
de famille qui devient bientot l'esclave de ses enfants.--Un Dieu
aveugle! Il est bien plus simple de dire que Dieu n'existe pas.--Si
Dieu n'existait pas, nous n'aurions pas l'idee de Dieu.--Tais-toi, tu
n'est qu'un orgueilleux; tu as frequente les poetes classiques; tu
trouves que ce n'est pas assez de descendre des croisees, tu veux
descendre de plus haut.--Alors Dieu ne serait qu'une question de livre
heraldique, un soleil d'or sur champ d'azur."
Le senateur voulut etre profond: "Crois-moi, puisque le monde est
eternel, c'est qu'il n'a pas eu de commencement. Que serait venu faire
Dieu?--Et le chaos.--Es-tu bien sur que le chaos ne soit pas encore
le chaos, et qu'il ne sera pas toujours le chaos? Dieu, c'est la vie
universelle, c'est le pain et le vin du cenacle, le pain et le vin du
cenacle materiel. Nous avons tous notre part de divinite passagere,
comme les vagues de l'Ocean ont leur part de soleil.--Il n'est pas
plus difficile de croire a la Trinite.--La Trinite! c'est le Vrai,
le Bien et le Beau, trois figures en une seule, ou une figure a trois
faces. Les philosophes de l'antiquite ne disaient-ils pas que ces
trois grandes vertus, qui ne vivaient que dans l'ame des hommes,
etaient superieures a tous les dieux?--A tous les dieux faineants de
l'Olympe, puisque le Vrai, le Beau, le Bien inspiraient des idees, des
oeuvres, des actions,--Voila les trois types de l'humanite, voila les
trois dieux, les trois dieux eternels.--Ce sont les dieux de notre
ame; mais les dieux de notre corps?--Ce sont les trois dieux de la
nature: l'air, le feu, l'eau.--Et que faites-vous de la terre?--C'est
l'homme qui est la terre, berceau et tombeau de la vie universelle."
Chacun batissait sur la nappe son petit chateau de cartes
philosophique. Parisis prit ainsi la parole:
"Pour moi, la force n'est pas sur les choses, mais dans les choses.
Rien de ce qui se fait sur la terre n'est l'oeuvre du ciel. Heraclite
avait raison: l'univers n'a ete cree ni par les dieux ni par les
hommes; il a ete et sera toujours un feu vivant qui se ranime et
s'eteint pour se ranimer encore. Mais Heraclite etait timide dans ses
idees, car il fait apparaitre Jupiter, quand il dit que la comedie du
monde est un jeu que Jupiter joue avec lui-meme. Moi, je ne reconnais
de Dieu que dans l'imagination des poetes et des femmes. Ce ne sont
pas les dieux qui ont cree l'homme a leur image, mais ce sont les
hommes qui ont cree Dieu a leur image. Ou plutot ce sont les hommes
qui sont les dieux, puisqu'ils ont la puissance creatrice, materielle
et immaterielle, le reel et l'ideal. Corneille a cree Mlle Corneille
et Chimene; Moliere a fait Mlle Moliere et Celimene. Quelle folie de
vouloir qu'un Dieu se cache dans la coulisse pour faire mouvoir les
polichinelles et les poupees de la scene du monde! De meme que nous
respirons pour notre corps l'air vivifiant, notre front allume sa
pensee dans un rayonnement invisible comme l'air, mais qui est la
source de feu de toute pensee. Il y a la lumiere pour l'esprit
comme il y a la lumiere pour les yeux. Tout homme est un monument
d'architecture, l'oeuvre la plus reussie de ce grand architecte qui
s'appelle la Nature. Et ma comparaison n'est pas un jeu de rhetorique.
Oui, l'homme n'est autre chose qu'une maison plus ou moins ouverte a
la lumiere qui passe; si les fenetres sont basses, si l'architecture a
domine, si elle est ombragee par des montagnes ou des arbres, elle est
sombre, on y respire mal; c'est l'antre des visions nocturnes; si,
au contraire, elle est batie sur la montagne, dans le style grec, la
lumiere y vient toute rayonnante; c'est la lumiere de l'intelligence
et de la verite. Il faut donc que les fenetres de l'homme soient bien
ouvertes sur la lumiere de l'esprit, cette aureole de tout front qui
pense. Tous les grands hommes ont vu par de grandes fenetres."
Octave saisit une coupe: "Messieurs, ne laissons pas tomber la maison
en ruines."
Il but et ajouta gaiement: "Quand ma maison tombera en ruines, tout
sera dit et tout sera fini. La lumiere qui est mon intelligence ne
mourra pas, parce que rien ne meurt, mais elle eclairera une
autre maison mortelle qui ne s'appellera plus Octave de Parisis.
Rappelez-vous ce qu'a dit le grand Shakspeare: "Cesar change en
argile, lui qui faisait trembler le monde, "servira a boucher le trou
d'un mur pour repousser le vent." Et aujourd'hui, messieurs, cette
lumiere qui s'appelait Cesar, qui sait si elle ne s'eteint pas dans
un idiot, parce que les fenetres de son cerveau auront ete manquees?
Pauvres hommes que nous sommes, nous nous croyons des phenix: il n'y
a qu'un phenix, c'est la terre toujours renaissante. Que si on veut a
tout prix une part d'immortalite, qu'on la prenne la." Un voisin de
Parisis se recria: "Voila comme pense Don Juan Parisis!--Croit-on,
reprit Octave, que saint Bernard, a force de flagellation, ce qui
etait un sacrilege a la nature, soit parvenu a mieux penser que moi
parce qu'il comprimait ses passions pour faire dominer l'esprit pur;
n'aurait-il pas ete un plus grand homme s'il se fut jete dans les bras
d'Heloise? C'eut ete plus eloquent que de lui parler latin."
Et apres avoir ainsi creuse l'abime du neant, sans qu'aucun des
convives voulut y tomber, mais tout simplement comme un simple defi a
la Don Juan,--quand on sait que le Commandeur ne viendra pas,--tous se
leverent pour partir, prenant en pitie ces pauvres bourgeois qu'ils
allaient rencontrer dans la rue, emmaillotes toujours dans les langes
de la religion.
Voila que tout a coup la porte s'ouvre! Une femme apparait, toute
blanche et toute sanglante! Elle pousse un cri et vient tomber a la
renverse sur cette table encore tout egayee des plus beaux paradoxes.
XXI
CI GIT MADAME VENUS
Ce fut comme un coup de foudre.
Tout le monde se pencha pour voir cette femme. Tout le monde reconnut
qu'elle etait belle, meme dans les sanglots, meme dans le sang, meme
dans les tortures de l'agonie.
Octave s'etait precipite: il avait reconnu Mme Monjoyeux. "Angele!"
dit-il en lui prenant la main.
La pauvre femme se tordait dans sa douleur, mais elle etait toute a
son salut. "Donnez-moi un crucifix!" s'ecria-t-elle.
Le premier philosophe fit le signe de la croix sur le front de la
courtisane. "Monsieur de Parisis! murmura-t-elle d'une voix deja
perdue. Je meurs ... Un lache vient de m'assassiner ... Je vous savais
la ... Je viens vous demander une priere...."
Octave, tout en voulant la secourir, se tourna vers ses amis. "Eh
bien! messieurs, dit-il d'un air quelque peu solennel, qui va prier
pour cette femme?"
Nul ne songea a rire. Octave ne riait pas non plus.
Une seconde femme entra. C'etait l'amie de Mme Venus, qui dinait avec
elle dans le cabinet voisin, et qui raconta l'histoire en quelques
mots.
Angele avait ete surprise par un amant dedaigne, qui, sur son refus de
le suivre, l'avait frappee d'un coup de poignard. Et il avait frappe
juste.
Angele tournait ses yeux mourants vers Octave avec un vrai sentiment
d'amour. "Elle parlait sans cesse de vous, monsieur de Parisis, reprit
sa compagne; elle avait dit qu'elle vous reverrait avant de partir."
Et avec une triste expression, cette femme continua: "Elle vous revoit
avant de partir."
Tout le monde ecoutait, tout le monde etait pris par l'emotion la plus
vive. On eut dit les douze apotres penches respectueusement vers la
Madeleine.
Angele n'avait plus que le souffle. Elle essaya de soulever la tete,
elle murmura ces mots: "Octave ... je meurs ... J'ai brave Dieu, Dieu
m'a punie ... Priez Dieu pour moi!--Et ce secret que vous ne m'avez
pas dit?--Ce secret: je vous aimais!"
Angele venait d'expirer sur ce mot. Octave la regarda doucement, lui
qui raillait toujours. "Pauvre femme!" dit-il en posant un baiser sur
le front de la morte.
Et se tournant vers ses camarades d'atheisme: "Messieurs, leur dit-il,
il y a pourtant une heure ou l'on croit a Dieu, c'est quand on voit la
mort purifier la vie. Cette femme que vous voyez la etait une femme
galante, si galante qu'on l'a surnommee Mme Tout-le-Monde et Mme
Venus: eh bien! cette blancheur qui se repand sur elle, n'est-ce pas
l'aurore de sa redemption?"
Un des douze apotres s'ecria: "CI-GIT MADAME VENUS! que les dieux lui
ouvrent le ciel!"
LIVRE III
LA DAME DE COEUR
* * * * *
I
DEUX LARMES DE GENEVIEVE
Le duc de Parisis avait entrevu Mlle de La Chastaigneraye dans
l'avenue de la Muette, marquant son joli pied sur la neige. Depuis ce
temps, un homme nouveau naissait en lui a son insu qui menacait de
detruire l'ancien. Cette vie a tous les vents etait desormais dominee
par une pensee. Jusque-la, a tous les horizons qui l'appelaient, il
voyait des femmes, mais un plus pur horizon attirait surtout son ame:
l'horizon ou rayonnait doucement cette adorable figure de jeune fille
dans la virginite des vingt ans. C'etait pour la lumiere sacree le
reve lumineux de l'avenir, l'arc-en-ciel de bon augure sur l'orage qui
l'enveloppait encore dans ses nuees et ses eclairs.
Octave avait beau vouloir s'affermir dans son atheisme par l'intimite
de quelques stoiciens antiques et par la science de quelques docteurs
modernes, il pressentait l'inconnu et l'invisible devant la belle et
chaste figure de Genevieve, comme si la nature aveugle n'avait pu
faire un pareil chef-d'oeuvre avec les mains du hasard.
Mlle de La Chastaigneraye parlait donc a son esprit comme a son coeur,
mais elle parlait surtout a son coeur: elle lui rappelait sa mere,
quoiqu'elle ne lui ressemblat pas, mais parce qu'il y a des airs de
tete qui evoquent toute une legion de figures poetiques. Combien de
spheres distinctes dans ce inonde ou tout se touche! C'est comme le
paradis du Dante.
Ceux qui nient la force de l'ame n'ont donc pas etudie toute son
action divine? La prescience sera toujours plus forte que la science,
parce qu'elle voit de haut et de loin. Ce n'est pas le souvenir de
l'image corporelle qui s'impose, c'est l'ame elle-meme qui, pour les
yeux d'une autre ame, a revetu la forme visible. Octave avait beau
s'eloigner de Genevieve, se perdre dans ce Paris bruyant, ou l'on
oublie plus vite qu'en faisant le tour du monde, il voyait partout
cette fiere et charmante image, parce qu'elle avait pris possession de
son ame. Il fut retourne au Perou ou en Chine sans qu'elle restat en
chemin. Elle s'imposait avec la douceur qui penetre, elle dominait par
la grace; c'etait la soeur, c'etait l'amante, c'etait la conscience.
Cet homme, qui ne voulait pas croire a Dieu, n'osait nier les anges,
tant il sentait la presence reelle de l'ange gardien dans Mlle de La
Chastaigneraye.
Octave souffrait de ne pas voir Genevieve; il vivait toujours dans
le meme tourbillon, mais il ne se passait pas de jour qu'il ne se
retournat vers Champauvert et qu'il ne demandat a son ame si elle ne
voyait rien venir.
Il se fut peut-etre decide a retourner a Parisis pour etre plus pres
d'elle, pour la voir, ou meme pour l'entrevoir.
Il n'avait jamais eu bien peur pour lui-meme de la legende des
Parisis, et il disait volontiers: "Que m'importe! si j'avais seulement
une annee de bonheur!" Mais il se prenait a redouter pour Genevieve la
terrible legende:
L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
Cependant il etait decide a partir, quand, un matin, il recut ce
billet de la marquise de Fontaneilles:
"Monsieur le duc de Parisis a, je n'en doute pas, oublie le numero
de mon hotel, je crois meme qu'il a oublie ma figure, car, hier,
je l'ai vu conduisant son mailcoach a peu pres comme Apollon
conduit le char du soleil: Dieu me garde! j'ai souri, et il ne m'a
pas saluee, lui qui salue tout le monde comme un empereur.
"Si je dis a M. le duc de Parisis qu'il me trouvera demain au
retour du Bois, daignera-t-il descendre de l'Olympe pour me serrer
la main?
"MARQUISE DE FONTANEILLES."
Est-ce une embuche? se demanda Octave. Est-ce un pas fait vers moi?
Raille-t-elle pour se cacher son coeur ou raille-t-elle pour se
moquer? Qui sait? Depuis que je ne la connais plus, elle veut
peut-etre faire ma connaissance.
Il se rappela ses tentatives galantes echouant devant les hautaines
coquetteries de la marquise; il n'avait pas de rancune; il alla le
lendemain, vers six heures, a l'hotel de Fontaneilles, esperant que la
premiere heure de la revanche avait sonne et qu'il allait recommencer
son jeu savant pour vaincre la dame de Trefle. Il comptait sans la
Dame de Coeur.
Quand il dit son nom au valet de chambre, il fut frappe d'un
pressentiment. Je ne sais quoi de triste traversa son ame. "Monsieur
le duc est attendu dans le petit salon," lui dit le domestique. Comme
Octave depassait la porte, il vit venir a lui une femme tres emue et
tres pale.
Cette femme etait Mlle de La Chastaigneraye. Il lui prit les mains
pour l'embrasser, mais il vit des larmes dans ses beaux yeux: "Des
larmes! Genevieve. Des larmes, vous qui ne pleurez jamais?--Octave,
vous rappelez-vous la legende des Parisis:
L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
Mlle de La Chastaigneraye avait la pudeur des larmes, elle gardait
avec fierte le secret de son coeur. Elle n'avait pas ces lachetes des
profanes amours qui vont s'humiliant jusqu'a l'esclavage. Sa dignite
lui etait trop chere pour qu'elle courbat la tete sous la passion,
quelque ardente que fut sa passion.
Voila ce qu'elle se disait; mais quand arriva Octave, qu'elle
n'attendait pas sitot, il la surprit dans ses larmes, elle qui ne
pleurait pas. C'etaient les larmes du sacrifice.
Elle venait apporter son amour, son coeur, sa vie, pour les immoler.
Tous les reves d'or de ses nuits sans sommeil, toutes les illusions
parsemant les horizons de Champauvert, comme de blanches colombes qui
se fuient et se cherchent, il fallait leur dire adieu.
Genevieve n'etait pas de celles qui se consolent de l'amour dans
l'amour. Elle ne croyait pas que l'ame put contenir deux images
aimees, celle qu'on ne veut plus aimer et celle qu'on veut aimer. Elle
aurait eu horreur d'elle-meme si elle eut songe un instant a profaner
ce qui avait ete la religion de son coeur. Elle croyait que Dieu fait
une ame pour une ame et que Dieu seul console les ames depareillees.
Aussi le jour ou Mlle de La Chastaigneraye resolut de ne plus aimer
M. de Parisis, elle se tourna vers le ciel. Quiconque aurait vu cette
jeune fille tomber agenouillee, appuyant saintement sur son coeur un
crucifix d'ivoire, eut ete touche de sa douleur et de sa resignation.
Elle fermait la porte, d'une main stoique ou plutot d'une main
chretienne, a toutes les joies de la vie. Il ne lui fallait pas,
comme a tant d'autres, la cellule d'un couvent pour s'isoler dans le
silence, dans la mort, dans Dieu. Elle avait l'heroique volonte des
grandes ames; le monde avait beau lui montrer toutes les tentations,
elle pouvait descendre la montagne en bravant Satan.
Les esprits forts, les sceptiques, les athees, sont sans doute des
ames d'elite qui s'elevent toujours au-dessus des passions humaines,
puisqu'ils rient si gaiement des consolations divines; la terre n'a
que des joies pour leur orgueil, puisqu'ils ne veulent jamais regarder
le ciel. Pas un de ceux-la, pourtant, n'eut assiste au sacrifice de
Genevieve sans etre atteint par l'emotion de cette ame, qu'ils jugent
mortelle, mais qui brave leur condamnation.
Mlle de La Chastaigneraye voulut d'abord cacher ses larmes: "Non!
pensa-t-elle, mes larmes lui diront combien je l'aime."
Octave avait pris les deux mains de sa cousine pour l'embrasser.
Il mouilla ses levres a ces belles larmes. "Genevieve! ma chere
Genevieve! vous pleurez?--Non, repondit-elle en essayant un sourire,
il n'y a que les enfants qui pleurent. Ces larmes que je voulais vous
cacher, ont jailli de mon coeur malgre moi; montrer des larmes, ce
n'est pas toujours pleurer."
Genevieve s'etait remise sur le canape; Octave s'assit devant elle,
gardant toujours ses mains dans les siennes. "Je vous en prie,
Genevieve, dites-moi votre chagrin!"
Mlle de La Chastaigneraye regarda le duc de Parisis avec une tendresse
irrevable. "Mon chagrin, Octave! c'est que je vous aimais et que je ne
vous aime plus."
Elle avait dit ces mots doucement et lentement avec une expression
penetrante. Octave fut emu dans toute son ame. Il leva les deux mains
de Genevieve a ses levres et les baisa avec passion. "Genevieve, si
vous m'aviez aime, vous m'aimeriez toujours.--Est-ce bien vous qui
dites cela? vous qui faites de l'amour une partie de plaisir ou une
partie de campagne.--Genevieve, vous ne me connaissez pas. Je vous
aime, je vous ai toujours aimee, je n'ai aime que vous et je n'aimerai
jamais que vous."
Genevieve regardait Octave comme si elle entendait parler hebreu. Il
continua: "Comment n'avez-vous pas compris, que, dans les prodigalites
de la vie, on peut tout jeter par la fenetre, hormis son coeur? Je
suis indigne de vous, je le sais; j'ai traverse toutes les passions de
la jeunesse sans garder les vertus de l'orgueil; mais, depuis que je
vous ai vue, j'ai senti que je n'avais jamais donne mon coeur."
La jeune fille souriait tristement. Il compara l'amour au soleil: tout
feu et toute lumiere. "C'est vous, lui dit-il, qui m'avez donne le feu
et la lumiere. Jusqu'a vous, j'etais le voyageur des contes arabes,
qui ne se reveille jamais que la nuit et qui ne connait que les
lointaines clartes des etoiles. Toutes ces femmes qui ont passe dans
ma vie, etaient comme des etoiles perdues, a des millions de lieues
de mon coeur.--Vaine eloquence, dit Genevieve; ne me comparez pas au
soleil, car vous ne verrez plus mes rayons. Je viens tristement vous
dire adieu et vous apprendre une grande nouvelle."
Octave, qui maitrisait ses emotions comme le cavalier qui d'un seul
mot arrete soudainement son cheval, se laissa emporter cette fois.
"Une grande nouvelle, vous m'effrayez!"
Il ne riait pas. Il pressentit que sa cousine allait lui annoncer
son mariage avec quelque prince francais ou etranger. La douleur le
saisit. Depuis un an, Genevieve etait le rivage, l'horizon, le reve de
son ame. Tout a la tempete, tout a l'orage, tout a l'inquietude,
il aspirait a cet ideal. Supprimer de sa vie l'image de Genevieve,
c'etait supprimer son coeur. Il ecoutait silencieusement, comme si sa
destinee eut parle par la bouche sibyllique de Genevieve. "Mon cousin,
reprit Mlle de La Chastaigneraye, j'ai l'honneur de vous faire part du
mariage de M. le duc Jean-Octave de Parisis...."
Octave respira; Genevieve s'etait interrompue, il s'imagina qu'elle
n'osait prononcer son nom, ce doux nom de Genevieve. Il la savait si
etrange, qu'il ne devait pas s'etonner de cette maniere originale de
lui annoncer leur mariage.
Il se sentait bien heureux et l'avenir lui rouvrait sa porte d'or.
Il voulut reprendre une des mains de Genevieve, mais-elle degagea sa
main tout en relevant la tete avec sa fierte accoutumee. "Mon cousin,
reprit-elle, d'une voix plus ferme et plus breve, j'ai l'honneur de
vous faire part du mariage de M. Jean-Octave, duc de Parisis, avec
Mlle Violette de Pernan-Parisis."
II
LA FOLIE DE LA RAISON
Octave regarda Genevieve comme pour lui demander si c'etait une
gageure. Elle comprit sa pensee a son expression. "Mon cousin, lui
dit-elle gravement, je vous parle ainsi parce que Violette est ma
cousine et qu'elle est digne d'etre ma soeur. Ne l'accusez pas, ou je
me leve et je ne vous revois plus. Vous avez fait tout le mal, c'est
a vous a le reparer. Vous allez me dire que le mal est irreparable,
parce que Violette a eu d'autres amants; ce serait un mensonge, je
sais Violette par coeur, je l'ai vue dans sa prison, elle s'est
confessee a moi mot a mot; elle a trompe tout le monde pour ne pas
vous tromper; c'etait un jeu cruel ou elle s'est blessee presque
mortellement. Elle voulait se venger de votre dedain; elle ne s'est
vengee que sur elle-meme. Mais comme c'etait un grand coeur, elle
s'est preservee. L'opinion publique l'a condamnee, mais Violette a
garde le droit de s'absoudre.--C'est elle qui vous a dit cela? murmura
le duc de Parisis."
A ces mots, Mlle de La Chastaigneraye se leva rapide, blessee,
indignee. "Quoi! c'est vous, monsieur de Parisis, qui doutez de la
vertu de Violette?--Eh bien! je vous crois, dit Octave en l'arretant,
mais je serai seul a vous croire.--Non, la verite finit toujours par
etre la verite. Qui donc osera nier la vertu de Violette quand elle
sera la duchesse de Parisis?--Tous ceux qui l'ont vue dans ses folies
de l'ete passe.--Il y a un prince, il y a un Espagnol et un Russe qui
se sont donne les airs d'etre ses amants, mais ils savent bien qu'ils
ne l'ont pas ete. Et s'ils l'oubliaient....--Je vous comprends, ma
cousine, je vous jure que je n'ai pas besoin d'epouser Violette pour
leur faire mordre la poussiere s'ils s'avisaient de parler d'elle
desormais.--Oui, mais vous epouserez Violette. Les assises vont
s'ouvrir: elle sera acquittee. On trouvera cela tres beau a vous, ce
sera un exemple eclatant a la face de votre siecle.--L'exemple
du ridicule! O belle romanesque! J'avoue que si je faisais cela,
j'inquieterais quelques seducteurs timores, mais la morale n'y
gagnerait rien. Il faut qu'il y ait des Violettes comme il y a des
Genevieves.--Je vous dis que vous ferez cela. J'ai tout arrange, j'ai
fait de ma fortune,--ou de la votre, si vous voulez,--cinq parts; ou
plutot, nous avons dechire tous les testaments: un million a chaque
branche; donc, Violette a un million, puisqu'elle est la fille de Mme
de Portien.--Je l'epouserai d'autant moins, puisque me voila separe
d'elle par un million."
Octave prit les mains de sa cousine et lui dit avec des yeux
idolatres: "Genevieve, je vous ecoute avec admiration, mais tout ce
que vous me dites la, c'est la folie de la sagesse.--La folie de la
sagesse! Je ne comprends pas.--Vous voulez, comme toutes les grandes
ames, refaire le monde a votre image. Je sais que vous dessinez bien;
or, je vous le demande, peut-on faire des retouches a un tableau
ancien? L'homme ne creera jamais que des infiniment petits dans
l'oeuvre de la nature; la perfection de ce monde vit des imperfections
comme le bien vit du mal. Au moins, vous, ma cousine, vous avez une
consolation, c'est de croire a un autre monde, revu, corrige
et augmente.--En un mot, mon cousin, vous refusez d'epouser
Violette?--Mais, ma cousine, j'ai refuse au premier mot."
Mlle de La Chastaigneraye se leva encore une fois.
A cet instant, la marquise de Fontaneilles souleva la portiere.
"Faut-il frapper trois coups? dit-elle en souriant.--Non, dit
Genevieve, tu sais bien que tout ce que j'avais a dire a M. de
Parisis, je devais le dire devant toi. Viens a mon secours, car j'ai
echoue dans ma mission."
Octave etait alle au-devant de Mme de Fontaneilles. "Ma chere
marquise, lui dit-il, soyez mon avocat, puisque ma cousine ne veut pas
comprendre.--Que lui dites-vous?--Je lui dis que je l'aime.--Eh bien,
mon cher duc, elle a bien raison de ne pas vous comprendre."
Octave s'etait assis a cote de la marquise, en face de Genevieve
qui demeurait debout. "Asseyez-vous donc, Genevieve, dit Mme de
Fontaneilles.--Non, repondit Mlle de La Chastaigneraye, je n'ai plus
rien a dire."
La marquise se tourna vers Octave: "Voyons, monsieur de Parisis, ne
laissez pas partir Genevieve."
Octave avait l'eloquence de la parole, mais surtout l'eloquence des
mains. Quand il voulait persuader une femme, il lui prenait la main,
et sa cause etait a moitie gagnee. Au moment ou il prit la main de la
marquise, elle le regarda en tressaillant: il jaillit de ses yeux un
eclair qui fit pareillement tressaillir Octave.
Le demon qui le possedait toujours,--le demon que Genevieve, par sa
presence, avait exorcise,--se reempara de lui. Son regard tomba tout a
propos sur les seins de la marquise, qui faisaient transparaitre leur
beaute a travers une legere robe du matin, dans un corsage simple et
vague qui caressait au lieu d'emprisonner.
Octave devait mourir dans l'impenitence finale, puisque toutes ses
emotions ne l'empecherent pas de reconnaitre encore une fois que
la marquise avait des beautes incomparables pour un voluptueux. Et
d'ailleurs, elle lui avait resiste, il ne voulait jamais s'avouer
vaincu.
Cependant Genevieve, toute a sa douleur, ne vit pas, heureusement--ou
plutot malheureusement,--ce tressaillement de son cousin et de son
amie.
Mais elle vit que la main de la marquise restait trop longtemps dans
la main d'Octave; elle fit un pas pour s'en aller.--Quoi! tu t'en
vas fierement et sans me donner la main? dit la marquise, qui avait
repousse celle d'Octave avec quelque colere, comme si elle fut
humiliee du plaisir eprouve--un poison qu'elle venait de boire avec
delices,--sans y songer.--Oui, dit Genevieve, vous me comprendrez
peut-etre, mais vous ne me comprenez ni l'un ni l'autre. Je vais
retourner a Champauvert, je ne reviendrai plus jamais a Paris.--A
moins, dit-elle apres un silence, que M. le duc de Parisis ne vienne
me demander la main de Mlle Violette."
Ni Octave ni la marquise ne croyaient que Mlle de La Chastaigneraye
fut si serieuse; mais vainement ils tenterent de la retenir.
Le coupe de la duchesse de Hautefort attendait Mlle de La
Chastaigneraye dans la cour: elle etait deja sur le perron quand
son amie lui dit qu'elle allait l'accompagner, ce qui naturellement
mettait Parisis a la porte.--Ma chere Genevieve, dit-il en
s'en allant, je veux venir vous revoir chez la marquise.--Non,
murmura-t-elle, j'ai dit."
Il pria en vain, il se brisa contre un silence inflexible. "Etrange
fille! plus etrange que jamais! pensait-il en traversant la cour. Elle
a dit! Mais, moi, je n'ai pas dit!"
III
LES DEUX COUSINES
L'affaire du bouquet de roses-the devait revenir aux assises de
l'Yonne sous quelques jours. Le procureur imperial avait fait une
visite a Mlle de Portien et lui avait promis de venir la revoir,
sans lui dire combien elle etait compromise par une sourde vindicte
publique. On pretendait avoir vu chez elle le petit joueur de violon;
on l'accusait meme de le cacher. Elle dit au procureur imperial
qu'elle ne descendrait pas jusqu'a se defendre. Le magistrat lui dit
qu'il reviendrait; mais, le lendemain, elle recut l'ordre d'aller au
parquet d'Auxerre.
Que se passa-t-il dans son esprit? Ce qui est certain, c'est qu'on
vint lui servir a dejeuner et qu'elle ne dejeuna pas. Elle prit un peu
de cafe et se retira dans sa chambre.
Une heure apres, elle etait morte.
J'ai lu l'interrogatoire d'une de ses servantes, une de ces filles de
campagne tour a tour cuisinieres et couturieres, qui font la cuisine
le soir et les robes le matin. Cette fille, nommee Athenais Duru,
declara ceci au juge d'instruction:
Mme de Portien, fiere au milieu de ses gens, ne leur disait jamais
rien de sa vie ni de sa pensee. Elle etait avare et depensiere.
Comment depensait-elle son argent? Ce n'etait pas dans son petit
chateau. Quatre fois par an, elle allait passer quinze jours a Paris,
ou elle laissait le plus clair de ses revenus. Comment vivait-elle a
Paris? Elle descendait a l'hotel Lord-Byron, ou elle prenait le titre
de comtesse d'Arcourt et ou elle se montrait dans tout l'attirail de
la derniere mode. Elle vivait a son gre quinze jours par saison.
Le reste du temps, toute seule a Pernan, elle revait, lisait ou
gourmandait ses gens. Son mari apparaissait de loin en loin; quand
il arrivait, le petit chateau se reveillait un peu, car le sieur de
Portien etait gourmand et donnait a la cuisiniere, des son arrivee,
les menus a la mode dans les journaux.
Quand Mme de Portien recut l'ordre d'aller au parquet d'Auxerre,
elle monta donc dans sa chambre. On la vit un instant a la fenetre.
Jeta-t-elle un regard de regret sur le chateau de Parisis, dont on
voyait les grands bois, sur les montagnes lointaines? sur le chateau
de Champauvert, perdu a l'horizon? sur son petit parc a elle, ou elle
avait passe quelques bonnes heures avec des amoureux d'occasion? On ne
sait.
Une demi-heure apres, on vit sortir par la porte du jardin le petit
joueur de violon, qu'on cherchait vainement par toute la France,
jusqu'en Italie. Le jardinier le questionna, mais il passa la porte
sans mot dire. Le jardinier le suivit des yeux; des qu'il se crut
seul, il prit dans sa poche une poignee d'or et la regarda avec une
joie d'enfant. Les gens du chateau n'avaient jamais vu ce petit joueur
de violon: d'ou sortait-il? la etait le secret. Tout le chateau etait
en eveil, car on savait bien, la comme ailleurs, que Mme de Portien
serait inquietee pour l'affaire du bouquet de roses-the.
Peu de temps apres le depart du petit joueur de violon, la servante
Athenais crut entendre un cri, quoiqu'elle fut a quelque distance de
la chambre de sa maitresse. Elle courut et voulut ouvrir la porte.
Mais Mme de Portien avait pousse le verrou. Cette fille eut peur
d'etre indiscrete. Elle attendit. Mais le soir, s'etonnant de ne pas
revoir Mme de Portien, elle avait repris un autre chemin. Le cabinet
de toilette s'ouvrait par une autre petite porte sous tenture, sur
une aile abandonnee du chateau, qui ne servait que de fruiterie et de
lingerie, et qui avait un escalier descendant aux communs. La servante
monta cet escalier et arriva a la porte du cabinet de toilette. Elle
avait bien juge: cette porte n'etait pas fermee a l'interieur. Quelle
fut la surprise de cette fille en voyant sa maitresse renversee au
milieu de la chambre, la figure contractee, les yeux ouverts, les bras
etendus: horrible spectacle pour une paysanne qui n'avait pas vu les
drames de l'Ambigu.
Elle la souleva dans ses bras; mais Mme de Portien etait morte. Deja
les mains etaient froides comme le marbre. La servante appela au
secours. Ce fut un grand bruit, qui, d'echo en echo, courut en
quelques heures jusqu'a Tonnerre. A minuit, le procureur imperial
d'Auxerre apprenait que Mme de Portien etait morte subitement. Il
envoya chercher le medecin de Champauvert, et, au point du jour, il
se trouvait avec lui au chateau de Pernan. On trouva Mme de Portien
couchee sur son lit, mais dans l'attitude et avec l'expression que la
fille Athenais avait remarquees la veille. "Je vous ai appele, dit
le procureur imperial au medecin, parce que je suis sur que Mme de
Portien s'est empoisonnee avec le poison du bouquet de roses-the.
--Je n'en doute pas, dit le docteur apres avoir examine a la loupe
les levres et les narines de la morte."
Une lettre cachetee, sur le secretaire, portait cette suscription:
_A Monsieur le duc Octave de Parisis._ En vertu de son pouvoir
discretionnaire, le procureur imperial decacheta la lettre, croyant
trouver le secret de cette mort inattendue. Voici ce qu'il lut:
"Mon cher cousin, je meurs de chagrin, car on a ose me soupconner.
Je desire que ma fortune soit donnee a Violette, a cette pauvre
fille qui n'est pas la coupable, car la coupable, je la connais.
Mon crime a moi, mon seul crime, c'est que Violette est ma fille,
et que je l'ai abandonnee. Je meurs dechiree de remords. Que
Violette me pardonne. Soyez son frere, comme vous etes le frere de
Mlle de La Chastaigneraye. Dans une heure, je serai morte. Tout en
me condamnant, priez pour moi. J'ai eu beau faire, la destinee a
ete plus forte que moi.
"Adieu, mon cousin, je vous embrasse.
"EDWIGE DE PERNAN-PARISIS."
Le procureur imperial dit qu'il fallait finir ainsi, pour ne pas finir
plus mal. C'est deja quelque chose que de savoir se rendre justice.
"Que Dieu lui pardonne," dit le medecin par habitude de langage, car
c'etait un medecin qui ne croyait pas a Dieu.
Le procureur imperial lut encore ces quelques lignes sur une feuille
de papier que le vent avait emportee dans un coin de la chambre:
"Ceci est mon testament:
"Je donne et legue a Mlle Louise de Pernan-Parisis, surnommee
Violette, injustement soupconnee d'un crime qu'elle n'a pas
commis, tout ce que je possede au jour de ma mort, en biens,
meubles, immeubles, titres de rente et bijoux. A la charge par
elle de faire servir a M. de Portien, une rente de trois mille
six cents francs qui lui sera payee tous les mois, a Paris.
"EDWIGE DE PERNAN-PARISIS."
"Ecrit au chateau de Pernan."
Le jardinier vint declarer qu'une demi-heure avant la mort de Mme de
Portien, il avait vu sortir un gamin de douze a quinze ans, qui avait
traverse le parterre et s'en etait alle par la porte du jardin. "C'est
encore un trait de lumiere, dit le medecin. Voila le dernier mot."
Des que le procureur imperial put retourner a Auxerre, il fit jouer
le telegraphe dans toutes les directions, ce qui ne l'empecha pas de
mettre en campagne la gendarmerie. Pendant qu'on le cherchait bien
loin, le joueur de violon etait deja a Auxerre, dans un cabaret hante
par les femmes de mauvaise vie.
Le procureur imperial, qui etait un philosophe, remarqua la figure
du jeune Boheme. Il avait une charmante tete, qui eut arrete Leopold
Robert a Naples. Murillo en eut fait un adorable Pouilleux. Yeux
vifs, bouche de feu, air malin, l'Espagne et l'Italie semblaient
rire voluptueusement dans cette figure de rencontre. Mme de Portien
remarquait-elle tout cela?
On lui trouva dix-sept louis: il en avait depense trois depuis la
veille, trente sous sur sa route et le reste dans le cabaret. Ses
premieres reponses au juge d'instruction prouverent qu'une lecon de
silence lui avait ete faite: mais des qu'on lui promit que sa liberte
lui serait rendue, qu'on lui acheterait un beau violon et qu'on lui
remettrait ses dix-sept louis, il parla avec abondance de coeur.
Voici l'interrogatoire: "La belle dame de Paris vous avait donne, au
_Lion-d'Or_, un bouquet de roses pour le porter a Champauvert.--Oui,
je suis parti tout de suite; mais, au bout d'une demi-heure, je me
retourne pour voir passer une caleche: c'etait l'amie de la dame. Elle
fait arreter la voiture et me fait signe de venir lui parler. "Mon
enfant, me dit-elle, vous allez monter a cote du cocher, j'ai une
lettre a vous donner pour Champauvert." J'etais bien content.--Le
cocher a-t-il entendu?--Non, elle me parlait bas. Elle a ajoute: "Ne
dites cela a personne, c'est une surprise que je veux faire." Voila
que je monte a cote du cocher, mais on ne suivit plus le meme
chemin.--Ou etes-vous alle?--Cette betise! au chateau de la dame.--Et
que se passa-t-il la?--Rien. Elle me donna a souper elle-meme.--Et a
quelle heure etes-vous parti pour Champauvert?--Le lendemain, au point
du jour.--Que vous dit Mme de Portien?--De remettre le bouquet a la
demoiselle du chateau, et de revenir chez elle sans dire un mot; elle
m'avait promis de me donner un louis d'or.--Et pourquoi n'avez-vous
pas remis le bouquet a Mlle de La Chastaigneraye?--Cette betise! parce
qu'elle etait a la messe. Il y avait au chateau une servante qui s'est
chargee de la commission.--Et etes-vous retourne a Pernan?--Oui; pas
si bete que de perdre mon louis d'or.--Et qu'etes-vous devenu?--Cette
betise! je suis reste la, sans rien faire, bien nourri et bien
loge.--Mais pourquoi restiez-vous la?--Parce que la dame m'avait
promis de me reconduire en Italie et de faire la fortune de ma
mere.--Et que faisiez-vous au chateau?--Cette betise! j'etais comme un
prince; seulement je m'ennuyais, parce que j'etais dans une chambre ou
l'on ne pouvait pas ouvrir les persiennes ni jouer du violon. A cela
pres, j'etais bien heureux.--Expliquez-vous mieux.--Eh bien, la dame
n'avait dit a personne que j'etais la pour ne pas faire de chagrin a
sa famille. Je vivais cache; c'etait toujours elle qui me donnait a
manger; tous les jours elle jouait aux cartes avec moi, en me disant
que nous partirions bientot.--Mais on ne jouait pas toujours aux
cartes?--Cette betise! Elle venait me voir trois ou quatre fois par
jour, elle me contait des contes, elle me montrait ses belles robes,
elle m'a donne une montre et une bague.--Les gens du chateau ne
vous ont jamais vu?--Ils m'ont peut-etre vu a mon arrivee; mais ils
croyaient que j'etais parti.--Que vous disait Mme de Portien?--Elle me
disait qu'il fallait bien l'aimer, et ne jamais dire que j'avais porte
un bouquet a Champauvert, parce que la belle dame de Paris avait
empoisonne le bouquet et qu'on l'accuserait elle-meme de l'avoir
empoisonne.--Hier, avant votre depart, que vous a dit Mme de
Portien?--Elle m'a effraye, tant elle etait blanche. Elle m'a embrasse
et m'a dit, en me donnant une poignee d'or: "Va, mon enfant, je ne
puis partir avec toi pour l'Italie; tu vas t'en aller a petites
journees; tu cacheras bien ton argent et tu joueras du violon en
Italie." Mais elle ne m'a pas rendu mon violon parce qu'elle l'avait
brule. Mon pauvre petit violon, quel beau feu il a fait! Elle disait
qu'il y avait un sort dedans qui me porterait malheur. Voila pourquoi
elle l'a jete au feu.--Etes-vous venu a Auxerre?--Cette betise!
C'etait mon chemin.--Et pourquoi etes-vous entre dans ce mauvais
cabaret.--C'est que j'avais du chagrin de ne plus voir la
dame.--Expliquez-vous?--Cette betise! Je voulais revoir des femmes
bien habillees!"
Ce mot du jeune Boheme fut une nouvelle revelation pour la justice.
Mais le proces n'etait pas la.
Mme de Portien s'etait resignee a mourir. Elle s'etait repentie a la
derniere heure: la justice des hommes devait s'arreter devant son
tombeau. Esperait-elle cacher par sa mort la main de l'empoisonneuse?
Comme elle l'avait dit a Octave dans sa lettre d'adieu, elle avait
subi sa destinee sans trouver la force de la vaincre. Elle s'avoua
vaincue. Comme elle n'avait jamais pense a Dieu dans sa vie, elle n'y
pensa pas a sa mort.
Nous n'irons pas plus loin dans cette etude que nos deux heroines,
Genevieve et Violette, nous ont imposee. Certes, ce n'est pas pour
peindre une grande dame que nous avons traduit Mme de Portien devant
notre tribunal.
L'avocat de Violette vint lui apprendre cette triste nouvelle de la
mort de Mme de Portien. "Votre mere vous sauve en mourant pour vous,
lui dit-il. Il faut lui pardonner."
Violette tomba agenouillee: "Ma mere! Pourquoi aimais-je tant
l'autre?--C'est que l'autre etait la mere de votre ame."
Depuis qu'on avait laisse plus de liberte a Violette, il ne s'etait
presente que deux personnes pour la voir: son avocat et Mlle de La
Chastaigneraye. Genevieve, dans un moment d'heroisme romanesque,
etait allee a Auxerre pour consoler cette pauvre fille; pour la mieux
consoler, elle lui avait dit: "Vous etes ma cousine."
Comme une bonne fee qui veut laisser des esperances, elle s'etait
complu a lui promettre de meilleurs jours, car elle songeait deja a la
marier au duc de Parisis, lui donnant a lui comme a elle une dot d'un
million. Elle cachait cette belle action en dechirant le testament.
Et ainsi elle ne se contentait pas de donner deux millions, elle en
perdait deux encore, puisque les autres heritiers de Regine de Parisis
reprenaient leurs droits et leurs parts.
L'affaire du bouquet de roses-the revint aux assises de mai, ou
l'innocence de Violette fut proclamee au milieu des applaudissements a
peine contenus. Me Lachaud eut cette fois l'eloquence du silence.
La voiture de Mlle de La Chastaigneraye etait a la porte du tribunal,
Violette y monta, avec une soeur de charite qui l'avait assistee en
ces dernieres semaines. Elle etait si pale et si defaite, que les
paysans juraient, en la voyant a cette nouvelle station, qu'elle
n'avait pas un mois a vivre.
Quand elle arriva a Champauvert, elle trouva Genevieve a la premiere
marche du perron qui lui tendait les bras. Violette s'inclina
respectueusement, avec la religion pour la vertu, et demanda la grace
d'embrasser cet ange de bonte qui avait daigne venir a elle jusque
dans sa prison.
Elle repandit un torrent de larmes, heureuse et desolee: heureuse
d'etre ainsi accueillie, desolee de ne pas apporter un front pur sous
des levres si pures. "Enfin, dit-elle avec un sourire et en levant les
yeux au ciel, je puis mourir maintenant!" Mlle de La Chastaigneraye
avait entraine Violette dans sa chambre. "Mourir! lui dit-elle; ce
serait vous donner tort: vous vivrez, je le veux. M. de Parisis le
veut aussi, car il vous aime.--Non, dit Violette tristement; s'il
m'eut aimee vraiment, je serais encore a la rue Saint-Hyacinthe. Mais
je lui pardonne, puisque j'ai souffert pour racheter ma faute."
Genevieve rappela a Violette qu'elle etait desormais riche. "Vous
etes, comme Octave et comme moi, heritiere de notre tante Regine.
Votre part est d'un million.--Eh bien! je payerai mes dettes, dit
Violette en rougissant.--Je crois que je comprends, dit Genevieve en
rougissant aussi.--Puisque vous avez ete assez bonne pour descendre
vers moi dans ces tenebres, je veux vous dire, pour n'en plus parler
jamais, que je vais renvoyer tout ce qui m'a ete donne dans mes
folies, et je vous jure encore que M. de Parisis seul a ete mon amant;
les autres n'ont eu que mes promesses."
Il se fit un silence entre les deux jeunes filles. Violette avait peur
de profaner l'ame toute blanche de sa cousine; Genevieve avait peur de
rejeter Violette dans les humiliations du passe. "Apres quoi, reprit
Violette, j'irai aux Filles repenties.--Non, dit rapidement Mlle de La
Chastaigneraye, vous irez habiter le chateau de Pernan, et mon cousin
Parisis viendra vous demander votre main, je vous en reponds: il
finira par voir le neant de sa vie; il voudra se racheter par une
belle action.--Jamais! s'ecria Violette, jamais! S'il arrivait a M.
de Parisis d'avoir un jour de raison, ce ne serait pas pour moi, ce
serait pour vous; car, n'en doutez pas, il vous aime.--Il y a un abime
entre nous: votre malheur.--Laissez-moi a ma destinee; je sens
qu'il n'y a plus pour moi que Dieu sur la terre; j'irai aux Filles
repenties, on m'oubliera, et j'oublierai.--Non, votre devoir est
d'aller a Pernan; de sanctifier, par vos prieres et vos charites, la
maison de cette pauvre femme, plus folle que coupable, je n'en doute
pas. C'est votre mere, Violette; vous devez cela a sa memoire."
Violette s'inclina et demeura silencieuse.
IV
LA CONFESSION DE GENEVIEVE
En son adoration pour Genevieve, Violette voulut lui obeir; elle se
hasarda a aller habiter Pernan, la petite terre de Mme de Portien.
Il lui avait deja fallu, d'ailleurs, faire deux voyages a ce chateau
abandonne, une vraie solitude en ruines, pour le testament et la
succession de sa mere. La premiere fois, elle y etait allee avec Mlle
de La Chastaigneraye comme en pelerinage, les levres toutes pleines de
prieres pour sa mere qui, sans doute, n'eut pas commis son crime si
elle n'eut pas rencontre sa fille.
La seconde fois, elle y alla avec une jeune fille de Champauvert que
protegeait Genevieve, Mlle Hyacinthe de Montguyon.
C'etait une vraie musicienne perdue en pleine campagne; fille d'un
general mort au Mexique, elle vivait d'une petite pension, mais
surtout des generosites anonymes de Genevieve. Le dimanche elles
jouaient de l'orgue ensemble pour l'edification du cure et la joie des
paysans. Dans la semaine, Mlle Hyacinthe--un nom de fleur comme celui
de Violette--jouait de la harpe au chateau avec un sentiment exquis.
A Pernan, voyant pleurer Violette en face de cette solitude
lamentable, Mlle Hyacinthe lui dit avec cette douceur d'ange que lui
avait inspiree Mlle de La Chastaigneraye: "Si vous voulez, madame, je
resterai ici avec vous."
Violette la prit dans ses bras. "Oh! je remercie Dieu, s'ecria-t-elle,
je croyais n'avoir qu'une amie, mais il m'en donne deux!" Et apres
cette effusion de deux ames soeurs: "Oh! oui, restez avec moi! Vous me
sauverez de la mort et vous me sauverez de la vie."
Elles s'arrangerent comme deux soeurs. En quelques jours le chateau
reprit un air de fete a travers son deuil. Les fenetres, presque
toujours fermees, s'ouvrirent toutes grandes. Hyacinthe mit des fleurs
partout; mais, par un sentiment delicat, elle oublia les roses.
Des son arrivee, Violette donna dix mille francs aux pauvres en disant
que c'etait Mme de Portien qui les donnait par son testament. Mais
personne n'y fut trompe; on savait bien que Mme de Portien ne pensait
pas aux pauvres: aussi ce fut une vraie benediction sur le passage de
Violette, surtout quand on apprit coup sur coup les bonnes oeuvres
qu'elle s'efforcait de cacher: la creation de deux lits pour les
pauvres de Pernan a l'hospice de Tonnerre, le don d'un orgue a
l'eglise, la fondation d'une ecole de soeurs dans ce petit village ou
les filles allaient encore avec les garcons.
Mlle de La Chastaigneraye vint voir Violette un jour et surprit les
deux jeunes filles chez une pauvre femme qui avait quatre enfants
malades. "Dieu soit loue! dit Genevieve, vous allez faire tant de bien
ici que vous ne songerez jamais a vous en aller.--Et vous, ma chere
voisine? dit Violette en baisant les mains de Genevieve pendant que sa
cousine lui baisait le front. Consentirez-vous a etre heureuse?"
Hyacinthe, voyant que Mme de La Chastaigneraye gardait le silence sans
dissimuler une expression de tristesse, dit avec emotion: "Oh! tout
le monde sera heureux." Mais Genevieve, non plus que Violette, ne
voulaient prendre ce mot pour elles.
Quelques jours apres, Violette et Hyacinthe allerent a Champauvert.
Elles trouverent Genevieve qui priait a l'eglise, toute seule dans la
chapelle ou Parisis avait lu le testament des cinq millions. "Vous
priez pour moi, n'est-ce pas? dit Violette a sa cousine.--Non, dit Mme
de La Chastaigneraye, je prie pour moi."
Violette parut surprise: "Pour vous! Pourquoi priez-vous pour vous?
Genevieve ne repondit pas, mais elle se dit a elle-meme: "Je prie
parce que j'ai beau jeter mon coeur sur le marbre de cet autel, il se
revolte et domine ma raison."
C'est de ce temps-la qu'il faut dater une lettre de Genevieve a la
marquise de Fontaneilles.
Ma belle Armande,
Tu t'es toujours moquee de moi pour mes airs romanesques. Tu vas
me trouver bien plus fantasque encore, car je viens te prier
aujourd'hui de me chercher, a Paris, un couvent pour y cacher mon
chagrin.
Si je ne t'avais ouvert mon coeur, je serais deja morte. En
verite, je ne sais pas ce que je fais sur la terre, mais j'y suis
retenue par ton amitie. Tu es si belle, que c'est pour moi une
vraie joie de te voir, aussi je ne veux rentrer au couvent qu'en
gardant la liberte de te recevoir et d'aller chez toi.
Tu vas dire encore que je ne fais rien comme personne! En effet,
il faut vivre de Dieu ou vivre du monde. Que veux-tu? quoique je
sois tres absolue, je suis quelquefois comme cette femme a deux
figures, qui regardait le paradis et l'enfer avec le meme amour.
Je crois que c'est la faute de ma tante Regine. Tu sais comment
elle etait romanesque par l'imagination. Tous les jours elle
enfantait un reve nouveau qui, comme tous les reves, helas! ne
durait qu'un jour.
Elle a eu bien tort de ne pas me confier a toi dans mon enfance.
Mais elle avait horreur de Paris et de la vie moderne; elle me
rejetait dans le passe tout en repandant les couleurs les plus
tendres et les plus gaies sur ses vieilles idoles.
Moi, je l'ecoutais en aspirant, comme toutes les jeunes filles,
aux choses de mon temps. J'avais peur d'etre ridicule par mon
esprit tout affuble de vieilles idees. Voila pourquoi j'avais des
jours de hardiesse comme une heroine de roman, pour me prouver a
moi-meme que je n'etais pas trop embeguinee.
Tu sais que j'aimais Octave de toute eternite. Je ne sais plus
quand cette folie m'a prise. J'etais toute petite, il etait deja
grand, il retournait a Paris, il m'a semble qu'il m'emportait mon
coeur. Je le suivis dans l'avenue du chateau de Champauvert ou il
etait venu voir ma tante Regine, j'avais ma poupee a la main, je
pleurais toutes mes larmes; quand il disparut au loin, je regardai
ma poupee, comme pour lui dire mon chagrin: elle riait.--Ah! tu ne
pleures pas, toi! m'ecriai-je avec colere. Et je jetai ma poupee
par-dessus la haie.
Depuis ce jour, je ne regardai plus jamais ma poupee--dans la main
des autres--car moi je ne voulus plus jouer avec les poupees.
Tous les ans, nous esperions voir revenir Octave. Il ne revint
pas. Comme moi, il etait orphelin, mais pendant que je restais
emprisonnee au pays natal, il courait tous les mondes. Un jour tu
t'en souviens, tu vins a Champauvert passer une saison avec ta
mere. Quelle joie d'avoir une amie! une grande amie qui avait tout
vu et qui savait tout, d'autant que tu etais pour moi l'ideal des
filles. Ce fut par tes yeux que je vis Paris, le monde des fetes,
le monde de l'esprit.
Par malheur pour moi, tu te marias et tu ne revins plus; ma tante,
me voyant mourir d'ennui, finit par se decider a passer un hiver
a Paris, dans ce petit hotel que tu avais loue pour nous au
voisinage d'Octave.
C'est ici que commence mon roman; car toute femme a au moins son
premier chapitre.
J'etais a moitie folle, surtout apres avoir revu mon cousin a ce
premier bal de la cour, ou je fis mon entree dans le monde.
Je te fais aujourd'hui ma confession, car je ne te disais pas
tout.
Je me figurais que pour etre aimee d'Octave, lui qui etait aime de
toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait
frapper son esprit. Aussi jamais comedienne ne mit en jeu de plus
etrange comedie. Ce que c'est que de n'etre point Parisienne et
d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les
folies du jour sont moins folles que je ne l'etais, moi qui avais
vecu dans la sagesse!
Tu m'avais donne une femme de chambre de grande maison a mon
arrivee a Paris, Mlle Charmide. C'etait un monstre de perversite.
Elle avait passe par les choeurs de l'Opera; la petite verole
l'avait jetee dehors; mais elle avait eu le temps de connaitre
"tous ces messieurs." Elle me conta mot a mot la vie de mon
cousin. J'etais furieuse et charmee! Quand elle parlait, je lui
imposais silence; des qu'elle ne parlait plus, je lui disais de
continuer. Le croirais-tu, je voulais hair mon cousin! mais plus
je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu
ce mariage perpetuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du
paradis et de l'enfer.
Cette fille etait allee chez Octave avec une de ses amies:--avant
la petite verole--elle me peignit cet hotel celebre, ce fameux
escalier derobe ou montaient tant de curieuses. Elle me proposa de
m'y conduire.--Jamais! m'ecriai-je.--Le lendemain, cette fille me
montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confie son ex-amie,
sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure apres,
j'en parlais a ma tante.--Quelle folie! me dit-elle, puisque nous
irons par le grand escalier.--J'insistai. Ma tante, qui avait ses
quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement a cette escapade,
sachant que je n'avais rien a risquer quand elle etait la--et meme
quand elle n'etait pas la.
Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que
M. de Parisis etait chez Mme de Metternich, si je me souviens bien.
Je ne m'arretai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait
par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs
irreparables de la petite verole qui l'avait condamnee a jouer
les seconds roles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux
m'encourager dans cette idee qu'on ne prend le coeur des hommes
qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux
exemples.
Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous
les purs je faisais un pas dans ces tentatives perilleuses. Ainsi,
le soir de notre premier bal costume, croirais-tu a ceci:
Je savais que mon cousin devait se deguiser en Faust, voila
pourquoi je me deguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout.
J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, a l'heure de son
depart. Voila quel etait mon dessein. Je devais faire du bruit
dans sa bibliotheque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu
Marguerite, et, comme j'etais belle en Marguerite, sans doute il
eut juge qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter
que cette apparition eut mis quelque poesie dans l'entrevue. Me
voila donc entrainant ma tante, toutes les deux avec de grandes
pelisses noires et voilees comme des Espagnoles. Charmide nous
avait accompagnees jusqu'a la porte du jardin, pour s'assurer
qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hante. J'a
une petite lanterne sourde toute cachee sous ma pelisse. Nous
traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voila dans la
bibliotheque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient
pas. On voyait par la portiere la lumiere de ses bougies. Je me
hasarde, je souleve la portiere, je le vois a moitie endormi,
la tete penchee sur un livre. Emportee par je ne sais quelle
inspiration, je vais jusqu'a lui, et lui montrant du doigt la page
ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il
se leva et se tourna vers moi:--C'EST LA! me dit-il tout surpris.
Je m'eloignais a reculons sur le point d'eclater de rire pour
cacher mon emotion, car j'etais plus effrayee de mon audace qu'il
ne pouvait l'etre. Il saisit un candelabre pour me suivre,
car j'avais deja depasse la porte. Comment les bougies
s'eteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa
precipitation a me suivre et par le vent que leur jeta la portiere
en retombant.
J'avais manque mon entree, puisque je n'avais pas songe a retirer
ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce role, que j'entrainai
ma tante malgre elle, en lui disant que je ne voulais pas etre
reconnue.--Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut
bien que les enfants s'amusent.
Ce n'etait pas la un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappe un
grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour
lui que l'emotion d'un moment, il s'imagina que c'etait un jeu de
quelque comedienne en disponibilite ayant une clef de la petite
porte.
J'ai su depuis qu'il avait ete bien plus frappe en me voyant tout
betement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette
qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses
simples et naturelles.
Et maintenant, ma chere Armande, tu sais le reste. Marguerite a
rencontre Faust au bal; il l'a aimee pendant cinq minutes. La Dame
de Pique l'a intrigue quelques jours apres; il a aime la
de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimee pendant cinq minutes, mais
Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimee pendant
cinq minutes, mais nous etions separes par cinq millions.
Aujourd'hui, je rougis d'avoir joue un role et de l'avoir si mal
joue. Voila pourquoi je n'ai pas garde ta femme de chambre; cette
folle etait pour moi le mauvais esprit; si je l'avais ecoutee,
tout Paris parlerait aujourd'hui de moi.
J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai
tente une autre comedie. Mlle de Moncenac en robe blanche--ma robe
blanche--s'est deux fois promenee sous les fenetres d'Octave, et
moi, vetue d'un manteau noir, j'allais a sa rencontre comme un
amoureux d'opera.
Je voulais qu'il fut jaloux. O jeu d'enfant!
Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler a Octave
par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir
pour aller coucher a Parisis. En arrivant au chateau, il trouva un
volume de Faust ouvert avec ces mots--C'EST LA!--au crayon rouge
en marge de ces deux lignes:
..._Le sentiment est tout, le reste n'est que fumee nous voilant
l'eclat des cieux._
Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante
Regine est morte. J'ai respire des roses: elles etaient
empoisonnees! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que
Dieu seul est mon avenir.
Si tu savais comme Champauvert est devenu desole. Tout ce qui
riait autrefois pleure aujourd'hui. Hate-toi de me trouver
un refuge a Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y
resterais toujours, mais a cote de ma tante Regine.
J'ai tout dispose pour mon depart, j'irai aujourd'hui faire mes
adieux a La Roche l'Epine, au tombeau de mon pere et de ma mere.
A bientot; je t'embrasse, aime-moi toujours et ecris-moi bien
vite.
GENEVIEVE DE LA CHASTAIGNERAYE.
P.S. Je ne te parle pas de Violette. Je t'ai deja ecrit toute
l'histoire du proces. Violette est aussi triste que moi. Il y a
des jours ou je la hais. C'est elle qui m'a pris mon bonheur. La
pauvre fille! ce n'est pourtant pas sa faute. Si tu savais comme
elle essaie de racheter cela! Elle fait tres bonne figure a
Pernan. On ne s'imaginerait jamais en la voyant qu'elle a e
la mode parmi les filles perdues. Depuis qu'elle a repris son
attitude et son expression, c'est un ange de douceur, mais c'est
aussi un ange de beaute; est-il possible qu'elle soit la fille de
cette malheureuse femme!
J'oubliais de te dire que si je me refugie au couvent, c'est
aussi pour elle; car tu as beau me dire que je suis folle, Octave
epousera Violette des que j'aurai disparu de ce monde, elle l'aime
et il l'aime.
Et meme, s'il ne l'aimait plus, pourrais-je epouser Octave en face
de cette pauvre fille eploree qui s'est perdue pour lui?
Mme de Fontaneilles repondit par ces lignes:
Tu es a moitie folle, tu ne verras jamais le monde comme il est,
ma chere reveuse. On n'epouse pas sa maitresse quand on s'appelle
le duc de Parisis, et quand on a une maitresse qui s'appelle
Violette. Je t'ai dit tout cela. C'est egal, comme tu deviendrais
tout a fait folle dans ta solitude de Champauvert, je t'ai cherche
une cellule bien capitonnee avec une fenetre ouverte sur de grands
arbres, a cinq minutes de chez moi. A ton arrivee, tu descendras
chez la duchesse de Hautefort.
Pauvre coeur malade! il faut te guerir, Dieu sera ton medecin.
Je baise tes beaux yeux noirs et tes adorables cheveux blonds.
ARMANDE DE FONTANEILLES.
Violette ecrivait alors ceci a Mme d'Entraygues:
Vous m'avez ecrit des lettres si tendres dans ma prison, que je
voudrais pleurer dans vos bras et y pleurer longtemps. Helas! en
quittant la prison d'Auxerre, je suis rentree dans une autre: la
prison du remords et du repentir, d'ou je ne sortirai jamais. Je
suis bien malheureuse. Vous oubliez peut-etre, a force de gaiete,
mais, quoi qu'on fasse, le coeur est toujours triste.
Dieu est bon, pourtant, car en me condamnant a tant de lar
il m'a donne deur amies: vous, ma chere Alice, et Mlle de La
Chastaigneraye, qui daigne descendre jusqu'a m'appeler sa cousine.
Oh! que c'est beau, la vertu! Je suis en adoration devant
Genevieve, ce qui ne m'empeche pas de vous aimer beaucoup.
J'ai passe quelques jours au chateau de Champauvert. Sur les
prieres de Mlle de la Chastaigneraye, j'ai fini par me dec
a venir habiter le petit chateau de Pernan, d'ou je vous ecris.
C'est triste a mourir; mais pourtant j'y suis chez moi, et
j'espere bien que vous viendrez m'y voir.
Voyez jusqu'ou va l'ingratitude! J'ai une troisieme amie dont j'ai
oublie de vous parler. C'est Mlle Hyacinthe, une jeune fille du
pays, qui me donne son sourire eternel. Je veux la bien doter et
la bien marier; mais pas tout de suite, parce que j'ai horreur de
la solitude.
Est-ce la que je vais finir mes fours, si j'ai le courage de
vivre? Le duc de Parisis vous aura dit que j'etais devenue riche
par la volonte de Genevieve. Je n'ai vas besoin de vous confier
que j'ai rendu tous les bijoux et que j'ai renvoye les cent mille
francs au prince. Je croyais que te prince aurait donne cela aux
pauvres, il a mieux aime le donner a une danseuse.
J'ai aussi ma volonte: je veux que le duc de Parisis epouse
Genevieve. Il me semble qu'une fois marie, il sera plus loin de
mon coeur. Ah! ma chere Alice, si vous saviez comme je l'aime!
Ecrivez-moi ou venez me voir.
VlOLETTE DE PERNAN-PARISIS.
Mme d'Antraygues repondit ces quelques mots:
Oui, ma chere Violette, j'irai vous voir, car j'ai beau rire, cela
me fera du bien. Tout est triste dans l'amour. Et pourtant c'est
la meilleure chose ... quand c'est l'amour du coeur.
Puisque vous etes riche, envoyez-moi vingt mille francs. Mon
ex-mari m'a brouillee avec toute ma famille pour se venger de
n'avoir pas d'argent lui-meme, car vous savez qu'il a tout joue.
Vous comprenez bien, ma chere Violette, que j'ai accepte toutes
les clameurs de l'opinion publique; mais je ne souffrirais pas
qu'on m'accusat de vivre de mes folies. Femme perdue, c'est vrai,
mais point courtisane.
Je suis comme vous, je ne me consolerai pas. J'ai beau me dire que
la curiosite console de tout, plus je cherche et moins je trouve.
Je vois beaucoup une de vos amies d'un jour, Mlle Rebecca,
surnommee la Fille de la Bible. C'est une mauvaise comedienne;
mais c'est la plus a la mode a cette heure; elle etait
aux courses dans une daumont irreprochable. Son amant? me
demanderez-vous. Son amant s'appelle M. Tout-le-Monde. Je crois
bien que M. de Parisis lui a donne une petite clef d'argent, mais
ce n'est ni la clef de son tresor ni celle de son coeur ... vous
le savez bien.
Je vous embrasse sur vos beaux yeux bleus, des violettes dans la
rosee. Ne pleurez plus.
ALICE.
V
POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE
Ce fut avec une vraie joie que le duc de Parisis apprit le triomphe de
l'innocence de Violette. Peut-etre fut-il retourne a Auxerre pour
la ramener a Paris, s'il n'eut craint de rencontrer Mlle de la
Chastaigneraye. Et d'ailleurs qui sait si Violette eut voulu d'un
pareil compagnon de voyage, maintenant qu'elle ne parlait plus que de
se refugier en Dieu. Octave aima mieux, selon son habitude, laisser
passer les choses, trouvant qu'il avait la main trop malheureuse pour
toucher a la destinee des autres. Et puis, il aimait trop Genevieve
pour aimer assez Violette.
Il se promettait bien d'aller bientot a Champauvert sous pretexte de
travaux a faire a Parisis.
Mais il ne dominait pas sa vie aventureuse, le torrent l'entrainait
toujours, parce qu'il n'avait pas le courage de suivre son coeur.
Le duc de Parisis amenait la joie et jetait le deuil partout, on se
prenait a lui parce qu'il avait toujours le charme, parce qu'il jouait
la passion quand il etait a peine amoureux, parce qu'il entr'ouvrait
je ne sais quelle perspective toute d'or et de pourpre.
Son ami Saint-Aymour l'emmena un jour a la chasse en Picardie, au
chateau de Montreuil. Il fut tres recherche dans les chateaux voisins;
c'etait a qui lui ferait une hospitalite princiere: non seulement
on ouvrait sa maison, mais on ouvrait son coeur. Ce fut toute une
revolution dans ce pays que la passion ne hante guere, si ce n'est la
passion de l'argent.
Octave fut conduit au chateau de Beaufort, chez la duchesse de Fleury,
de la famille du Roi des Halles. Il y avait la une jeune fille,
petite-fille de la duchesse, une adorable creature, blonde et pale,
toute a Dieu, qui ne savait rien du monde, parce qu'elle ne lisait que
l'Evangile.
La premiere fois que Mlle Clotilde de Beaufort vit Octave, c'etait a
diner, un vrai diner de chateau du bon temps, ou l'on resta a
table quatre heures durant: le temps de jouer deux tragedies au
Theatre-Francais, le temps de commencer et de finir une passion au
bois de Boulogne; le temps de jouer et perdre sa fortune au club.
Octave etait a cote de Clotilde. La jeune fille croyait jusque-la que
la vie etait une oeuvre de paix et de patience dans l'esprit de Dieu,
entre une mere qu'on aime et des enfants qu'on adore. Elle ne voyait
encore le mari que comme un mythe--ou comme un nuage a l'horizon qui
lui gatait presque la serenite du ciel.
Octave fut pour elle une revelation, parce qu'il lui donna l'amour
avec ses regards magnetiques, sa voix d'or et ses contes charmants. Ce
fut comme un coup de foudre.
Vers onze heures du soir, quand tout le monde prit conge, M. de Parisis
promit de revenir le lendemain. Il s'etait pris lui-meme a ses piperies.
Mlle Clotilde de Beaumont lui apparaissait comme un doux pastel a
conquerir. C'etait un dejeuner de soleil.
Le lendemain, Clotilde ne pouvait se detacher de la fenetre, jusqu'a
l'heure ou elle vit passer un cavalier sur le versant de la montagne,
a travers les ramures ca et la depouillees. La romanesque enfant
s'imagina que Parisis lui apportait l'amour.
Il fut charmant, il eut toutes les eloquences pour la mere et la
fille. Clotilde pensait deja qu'il ne quitterait plus le chateau; mais
comme il comprit qu'il ne pourrait parler a la fille sans voir les
yeux de la mere, il partit pour toujours.
Parisis ne s'obstinait jamais contre l'impossible. Tout etait fini
pour lui, quand tout etait a peine commence pour la pauvre Clotilde.
Que si vous vouliez suivre le mot a mot de l'histoire de cette jeune
fille qui mourut pour avoir regarde Octave, comme Racine mourut sous
un regard de Louis XIV, il faudrait lire cent lettres du marquis
de Saint-Aymour a la duchesse de Hautefort. Le jeune marquis etait
amoureux de Clotilde et il avait quelque peu la maladie de la plume.
Voici la derniere:
"Une fois malade, elle ne voulut rien faire pour vivre. L'amour
malheureux aime la mort. Sa mere ne voulait pas comprendre. Et
d'ailleurs pouvait-elle la jeter dans les bras de Parisis?
"Plaignez-moi, je l'adorais et j'en etais arrive a la consoler par
les illusions. Je lui faisais croire que Parisis venait
les jours se promener sentimentalement de son cote. Je montais
moi-meme le cheval monte par Octave, quand il etait venu au
chateau. Je courais la montagne en face de la fenetre de Clotilde
en lui envoyant des baisers.
"Quoique mourante, elle se trainait au bout du parc pour voir
Parisis de plus pres. Une fois, l'illusion fut plus grande que
jamais: elle accourut avec des cris de joie et de douleur. Je me
suis trouble comme elle; j'ai oublie que je n etais, que je ne
devais etre que le fantome de son amour. Je me suis preci
dans la montagne, j'ai franchi la haie et la ruisseau du p
La pauvre femme, toujours egaree, a ferme sur moi ses bras, si
longtemps, si vainement ouverts! "Enfin, c'est vous!" m'a-t-elle
dit d'une voix eclatante en appuyant sa tete sur mon coeur.
"Et moi tout eperdu, tout palpitant, je la pressais dans mes bras
avec l'amour des anges; je la regardais, je regardais le ciel: je
me croyais dans l'autre vie.
"Et tout a coup elle a leve les yeux sur moi: "Ce n'est pas lui!"
s'est-elle ecriee. Je lui ai pris la main. Elis m'a repousse avec
frayeur et avec colere. Je restai cloue devant elle, le coeur en
demence. Elle s'evanouit presque. J'essayai de la secourir, mais
elle me repoussa encore et mourut bientot en disant: "Ce n'est pas
lui!"
"J'etais la realite, elle ne cherchait que la vision.
"Si vous voyez Parisis, ne lui dites pas cela, il rirait de moi et
il rirait de la morte!"
Voila la fin du recit du marquis de Saint-Aymour tel qu'il l'ecrivit,
dans un style un peu tendu, trop sentimental, presque declamatoire,
comme ecrivent les gens du monde qui ont peur d'ecrire comme ils
parlent.
La duchesse de Hauteroche lut avec emotion cette histoire d'une pauvre
femme, qui avait vu son ideal en Parisis, et qui etait morte pour
avoir touche a la realite. "Ce Parisis! dit-elle. Il a ose me dire
qu'il m'aimait! C'est vrai qu'il est charmant." Elle eut peur de cette
image fatale.
VI
L'HEURE DU DIABLE
La duchesse de Hauteroche pensait donc quelque peu a Octave. Elle
etait un jour descendue de sa caleche a la vacherie du Pre Catelan.
Toutes les tables etaient occupees; elle se tint debout un instant,
mais, ployant sa fierte sous elle, elle trouva de bon gout de
s'asseoir comme les autres dames, quelle que fut la compagnie.
Comme elle posait son ombrelle sur la table, elle reconnut sa voisine:
c'etait la comtesse d'Antraygues, qui, elle aussi, etait venue la
toute seule.
Les deux amies ne s'etaient pas vues depuis les hauts faits d'Octave
de Parisis, avenue de la Reine-Hortense. La comtesse etait allee chez
la duchesse, mais on sait qu'elle fut accueillie avec un si haut
dedain qu'elle ne se hasarda pas a la revoir. Elles se rencontraient
bien de loin en loin, mais a distance; la duchesse souriait vaguement
comme pour exprimer qu'elle n'avait pas oublie le passe, mais qu'elles
ne suivaient plus le meme chemin.
Ce jour-la, a moins de faire un grand chagrin, la duchesse fut bien
obligee de parler a la comtesse; ce fut ce qu'elle fit avec une grace
charmante, quoique avec quelque reserve. "Ah! bonjour Alice, je suis
contente de vous voir, je ne vous croyais pas a Paris." La comtesse
d'Antraygues fut touchee de cet accueil, connaissant la fierte de son
ex-amie.--Ma chere duchesse, je suis a Paris, parce que Paris est le
seul pays ou le coeur oublie.--Vous ne vous etes pas revus avec M.
d'Antraygues," hasarda la duchesse. Elle voulut peut-etre dire avec M.
de Parisis. "Non, Dieu merci! repondit Alice. Vous savez le proverbe
arabe: Il ne faut jamais se retourner vers son ennemi, si ce n'est
pour le tuer. Si j'avais a frapper quelqu'un, ce serait moi."
On apporta du laid froid et du pain de seigle a la duchesse, "Est-ce
que vous venez souvent ici? demanda-t-elle a Alice.---Oui, je n'ai
plus de voiture. L'an passe, je promenais mes chevaux, aujourd'hui je
promene moi-meme.--Dites-moi, est-ce qu'il ne vous est pas reste une
vraie fortune apres la separation?--Rien, rien, rien. J'ai vecu de mes
bijoux."
Et essayant de sourire: "Aujourd'hui, je suis comme Cleopatre, je bois
ma derniere perle."
La comtesse acheva de boire sa coupe de lait. "Je vous aime trop, dit
la duchesse, pour vous faire des reproches steriles, mais comment
avez-vous pu jouer une existence comme la votre dans un pareil coup
de des?--Comment? mais ce n'est pas moi qui ai joue, c'est M.
d'Antraygues. Ce n'est pas ma folie qui nous a ruines, c'est la
sienne. Il avait tout perdu, parce que j'avais eu la betise de
toujours signer. Je n'en serais donc pas plus riche a l'heure
qu'il est, sinon que je serais une honnete femme comme vous. Mais,
vous savez, une honnete femme sans argent n'est pas encore bien
posee sur le pave de Paris! Et puis, voulez-vous savoir l'etat de
mon ame? Je ne me suis jamais repentie un instant de ce que j'ai
fait. Ceci vous etonne, sans doute? C'est que vous n'etes pas sur
l'autre rive et que vous ne pouvez comprendre."
La duchesse grignota son pain et sembla chercher a comprendre. "Vous
avez revu M. de Parisis?--Oui. Mais ce n'est pas parce que je l'ai
revu que je ne me repens pas, c'est parce que je l'ai aime.--Eh bien!
je ne comprends pas. Vous ne me ferez pas croire qu'une heure d'amour
paye un siecle de chagrin."
Alice soupira. "Je ne vous le ferai pas croire, mais je le croirai
toujours, parce que cette heure d'amour on l'a attendue longtemps, on
l'a savouree avec delice, et on s'en souvient jusqu'a la mort. Qui
sait si la vie est autre chose?--Qui sait!" Ce mot avait echappe a la
duchesse devenue pensive. "Ainsi, reprit Alice, je vous tiens pour
la femme la plus vertueuse, pour la plus noble creature, mais vous
amusez-vous beaucoup?--Non! je m'ennuie profondement. Je n'ai pas,
comme vous, pris la couronne de roses, je n'ai guere cueilli que des
scabieuses, mais j'aime ces fleurs-la. Et puis, je ne crois pas que le
but de la vie soit de s'amuser.--Moi non plus. J'ai voulu dire que
la vertu ne vaut pas ce qu'elle coute. Croyez-vous donc que Dieu
ait condamne la femme a cette lutte mortelle contre son coeur?
Rappelez-vous les paroles de l'Evangile: Il sera pardonne a celle qui
aura aime. Aimer! sentir un coeur qui bat contre le votre! voir des
yeux qui se perdent dans vos yeux! abriter son ame en peine dans une
ame de feu! Aimer! c'est rouvrir la porte du Paradis, meme pour
descendre au Paradis perdu."
La duchesse regardait Alice avec sympathie. "Ah! oui, dit-elle, vous
avez aime. Maintenant, je vous comprends. On me parle toujours de ma
vertu; eh bien, du haut de ma vertu, je vous pardonne."
Alice serra la main de la duchesse. "C'est bien, ce que vous me dites
la! car pour vous la vertu n'est pas un mot. Je sais que vous etes une
femme d'un autre siecle. Vous allez meme plus haut que la vertu; s'il
y avait un chemin de roses, et un chemin d'epines, vous choisiriez le
dernier.--Ne me canonisez pas si vite, ma chere."
La duchesse regarda autour d'elle comme si elle eut craint d'etre
epiee ou d'etre entendue: "Voulez-vous nous promener un peu, Alice?"
Les deux amies prirent un sentier sous les grands arbres. "Ecoutez,
Alice, reprit la duchesse, vous etes une femme de coeur, et je puis
bien vous faire des confidences. J'ai aujourd'hui trente-quatre ans;
j'ai vu tomber ma jeunesse sans un seul rayonnement, comme si je
n'avais vecu que par des jours de pluie. Tout a ete triste autour
de moi. Ma figure est si severe que nul ne s'est jamais arrete pour
medire que j'etais belle. On m'a accablee sous le respect. On a pose
un perpetuel point d'admiration devant ma vertu; je suis de toutes
les fetes du monde, mais surtout de tous les sermons et de toutes les
oeuvres de charite. Des que j'entre dans un salon, c'est pour entendre
parler des enfants pauvres, du refuge de Sainte-Anne ou de la Ruche
des Abeilles. Vous l'avouerai-je? j'ai eu mes moments de doute dans
mon rude pelerinage, car je ne vous parle pas de mon mari, un ami qui
n'a jamais ete mon amant, pour dire comme vous. Je me suis demande
plus d'une fois si on ne pouvait pas etre bonne aux pauvres sans etre
si rigoureuse envers soi-meme. Dieu me tiendra-t-il plus de compte
de mes aumones parce que mes mains seront plus blanches? Qu'importe
qu'elles soient plus blanches si elles sont pleines d'or?--Je vais
vous repondre franchement, dit la comtesse. Oui, Dieu vous tiendra
compte de vos mains blanches. Mais quand Dieu m'aura pardonne, qui
sait si nous ne serons pas assises toutes les deux dans la meme
sphere! Et s'il y a un enfer, cet enfer, tout terrible qu'il soit, ne
m'arrachera pas le souvenir de mon heure d'amour."
La duchesse serra la main d'Alice. "Oui, vous avez raison. Je veux
tout vous dire. J'aime M. de Parisis.--Je le savais, dit la comtesse."
Mme de Hauteroche, toute surprise, regarda son amie. "Et comment le
savez-vous?--Parce que si vous n'aimiez pas Octave, vous ne m'auriez
pas parle si longtemps. C'est lui que vous cherchiez dans mon coeur."
La duchesse ne trouva pas un mot a dire contre cette verite. Elle
murmura en baissant la tete: "Oui, je l'aime."
Mme d'Antraygues dit a la duchesse que tout le jeu de cartes y
passerait. "Voyez-vous, ma chere amie, les femmes ne jouent pas
impunement avec Octave de Parisis. Je me suis jetee dans ses bras la
premiere; la marquise de Fontaneilles y tombera aussi, un jour qu'elle
aura oublie de faire le signe de la croix; Mlle de La Chastaigneraye
l'adore jusqu'a en perdre la raison,--et vous-meme, que je croyais
hors d'atteinte,--vous voila saisie."
La duchesse releva la tete avec fierte: "Oui, je l'aime, mais
j'arracherai cette mauvaise herbe de mon coeur, dusse-je arracher mon
coeur."
Elle raconta a Mme d'Antraygues comment elle avait rencontre Parisis
chez la marquise de Fontaneilles; elle parla de son esprit a tout
dire, meme ce qu'il ne faut pas dire, de son charme irritant. Il leur
avait fait la cour a toutes les deux, mais il avait echoue. "Vous
appelez cela avoir echoue? dit Alice. Mais l'amour ne triomphe pas
toujours a sa premiere bataille. C'est souvent un laboureur pacifique
qui seme en octobre pour moissonner en juillet."
L'ombrage devenait de plus en plus sombre, la duchesse et son ex-amie
pouvaient se croire bien loin de Paris, tant elles avaient trouve le
silence et la solitude. Des paroles brulaient les levres de Mme de
Hauteroche; elles etaient la comme emprisonnees. La duchesse n'osait
parler tout haut. Elle s'aventura pourtant: "Je vous etonnerais bien,
ma chere Alice, si je vous disais que plus d'une fois j'ai reve a
ces enivrements dont vous etes revenue plus belle encore, il faut
l'avouer, comme si la passion etait le dernier mot de la beaute pour
les femmes." Le visage de la duchesse s'empourpra comme un soleil
couchant. "Vous ne m'etonnez pas du tout. Presque toutes les femmes
ont ces heures de tentation; voila pourquoi elles sont sublimes quand
elles arrivent toutes blanches dans le linceul; voila pourquoi il faut
leur pardonner quand elles ont traverse toutes les joies et toutes
les angoisses de l'amour.--Oui, reprit la duchesse, comme si elle
continuait sa pensee, il m'est arrive de songer a ces legendes ou on
donnait son ame au diable pendant une heure pour toute une eternite de
damnation.--Oui, et plus la damnation est terrible et plus l'heure est
attrayante.--Je remercie Dieu d'avoir eloigne M. de Parisis de mon
chemin. Il est venu chez moi quatre fois: il n'a pas compris qu'a la
derniere entrevue j'etais d'autant plus severe que j'avais plus peur
de lui; voila pourquoi je suis devenue indulgente aux fautes des
autres. Jusque-la, je n'avais pas vu l'abime.--L'abime! Elle y
tombera," pensa Mme d'Antraygues.
Elles etaient revenues vers la vacherie. "J'oubliais, dit tout a coup
la duchesse, il y a une heure qu'on m'attend au bord du lac."
Et elle embrassa la maitresse d'Octave. C'etait bien la maitresse
d'Octave qu'elle embrassait. Mme d'Antraygues ne s'y trompa point et
elle murmura: "C'est un souvenir qu'elle me prend sur les joues."
Le soir, Alice rencontra Parisis: "Mon cher duc, vous perdez vos
batailles au moment meme de la victoire; j'ai rencontre aujourd'hui
une femme que vous avez aimee huit jours et qui n'eut pas resiste le
neuvieme."
Octave chercha dans ses souvenirs. "La Dame de Carreau!"
s'ecria-t-il.--"Ah! je ne vous dirai pas son nom. C'est elle, je n'en
doute pas. J'ai senti trop tard,--on n'est pas parfait,--qu'elle
aurait fini par m'aimer, car, vous savez, je n'ai jamais doute de
moi.--Vous avez raison. Pour inspirer de la confiance aux autres, il
faut avoir confiance en soi."
A quelques jours de la, Octave, rencontrant la duchesse de Hauteroche,
lui dit qu'il avait des tableaux italiens dignes de son admiration. Il
lui savait un sentiment d'art tres distingue, il serait ravi qu'elle
voulut bien lui donner son opinion. "Si vous habitiez le Louvre, dit
la duchesse, j'irais peut-etre.--Madame, quand on est comme vous sur
un piedestal de marbre de Carrare, on est si loin des atteintes des
hommes qu'on peut aller partout,--surtout chez un amateur d'art.--Un
amateur d'art! C'est egal, je vous prends au mot, dit la duchesse,
j'irai demain voir vos madones."
A celle-la, Octave ne donna pas une clef d'argent: la duchesse
passa par la grande porte. Tout l'hotel etait sur pied, fleur a la
boutonniere, comme un jour de grande reception. Octave avait peur que
la duchesse ne vint avec une amie. Elle vint toute seule. Elle admira
l'hotel, elle admira l'ameublement, elle admira les tableaux, mais
vit-elle tout cela?
Le duc de Parisis la recut avec une grace toute respectueuse, mais
avec cette douceur penetrante qui va jusqu'a l'ame. La duchesse
n'avait plus peur d'elle, parce qu'elle n'avait plus peur de lui.
Elle etait allee jusque dans la chambre d'Octave, sous pretexte de
voir des emaux de Leonard Limousin et une Vierge de Perugin. Tout
a coup la pendule sonna trois heures.
C'etait l'heure du diable qui sonnait.
La duchesse tressaillit. La meme pensee avait traverse son ame et
l'ame d'Octave. "Une heure a moi! se disait-il.--Une heure a moi!" se
disait-elle. Se comprirent-ils? Octave prit les mains de la duchesse
et la regarda avec des yeux allumes dans l'enfer. Elle palit, elle
chancela, elle voulut fuir. "Non! lui dit-il, en joignait ses mains
autour de son cou. Non! je t'aime!"
Elle voulut se degager. Mais la douceur des mains la retint.
Octave l'embrassa sur les cheveux et sur les yeux pour l'aveugler;
ses levres egarees brulerent le front et tuerent la vertu. La nature
reprenait ses droits: l'ame etait etouffee, la femme eclatait a
travers l'ange. "Eh bien! oui, dit-elle dans son egarement, je veux
t'aimer pendant toute une heure!"
Elle repandit ses cheveux d'or sur son front comme pour voiler sa
rougeur.
C'etait l'heure du diable. Interrogez Satan, il vous racontera comment
on perd le ciel.
Quatre heures sonnerent leur douce sonnerie a la pendule d'Octave.
Cette douce sonnerie, ce fut pour la duchesse la trompette du jugement
dernier. Il lui sembla que le monde allait trembler, que les etoiles
tombaient deja du ciel et que le soleil se voilait la face.
Mais rien n'avait change autour d'elle. Elle leva la tete: la Vierge
de Perugin la regardait toujours avec le meme sourire.
Elle dit adieu a Octave. "Nous ne nous reverrons jamais!"
murmura-t-elle en se cachant. "Nous ne nous reverrons jamais!" dit
Octave qui ne voulait pas contrarier les femmes.
La duchesse avait repris son grand air, sa dignite romaine, sa
severite heraldique. En se voyant passer dans le miroir de Venise,
elle se reconnut telle qu'elle etait avant sa chute.
Mais en se voyant passer dans son ame, elle ne se reconnut pas!
VII
LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA
Le duc de Parisis se consolait facilement du chagrin qu'il faisait aux
femmes. Il detournait la tete de la femme qui pleurait pour ne voir
que celle qui souriait.
Il ne croyait pas aux esprits, mais il y faisait croire. Ecoutez cette
histoire.
Parce qu'on n'entendait plus parler de M. Home, parce que M. Victorien
Sardou avait retourne le portrait de Swedenborg sous celui de
Beaumarchais, on disait que les esprits etaient remontes dans les
deux. Mais le royaume des esprits descend de plus en plus sur la
terre; son premier departement est Paris, ou il y a des ministres des
deux sexes.
L'action ne se passe pas dans la Foret-Noire, mais dans un fort bel
hotel de la Chaussee-d'Antin. Quoi que Saint-Simon put en dire, les
hotels de la Chaussee-d'Antin sont fort bien hantes. En depit de
l'ecole romantique, les maisons qui tronent dans la rue de Provence,
dans la rue de la Victoire, dans la rue Neuve-des-Mathurins, voient
monter et descendre dans leurs escaliers un assez joli nombre de
drames romantiques et de ballades a la lune.
J'arrive a l'histoire de ma beaute "pale comme un beau soir d'ete."
C'est une fille de bonne maison,--air candide, esprit malin.--Ses
parents la voulaient marier. La delicieuse enfant declina le mari.
Mais a quoi donc revent les jeunes filles, si ce n'est a se marier?
La mere prit sa fille a part et lui dit: "Nous voulons ton bonheur,
d'ou qu'il vienne; mais un mari ne t'enleverait pas a notre amour en
te prenant dans ses bras. Je me suis donnee a ton pere et n'en suis
pas plus malheureuse. Veux-tu donc te donner au diable?"
Le pere tint le meme discours que la mere; l'epoux parla comme
l'epouse; mais il ne vint qu'un sourire sur les levres de la belle.
"Pourquoi ce sourire? dirent ensemble M. et Mme de Canillac.--C'est
que j'aime quelqu'un, repartit la jeune fille en prenant son air le
plus grave et le plus mysterieux. C'est que j'aime quelqu'un qui n'est
pas votre protege, comme est M. de Terray, ou M. de Mortagne, ou M.
de Langeac. Vous ne connaissez pas celui que j'aime! Je vous dirai un
jour ce qu'il est. D'ici la, ne cherchez pas a tromper ma destinee
avec un autre.
Mais le pere et la mere etaient inquiets. On voulut forcer enfin la
jeune et belle mysterieuse. "Ne pouvez-vous nous montrer celui que
vous aimez et qui vous aime?" La mere supplia, le pere fit mine
d'ordonner, les amis questionnerent malicieusement. Julia resta encore
quelque temps sans repondre; elle refusait de s'amuser au Bois, aux
soirees, aux bals, aux courses. Un beau soir,--car les soirs sont
eternellement beaux qui parlent d'amour,--Julia repondit avec
assurance et sans rougir: "Vous le saurez, ce secret; j'aime un beau
gentilhomme du siecle de Louis XV; il est colonel d'un regiment du
roi; il a gagne la bataille de Fontenoy; son ame est elevee, ses
manieres sont chevaleresques, sa parole est eloquente a mon coeur.
Mais il est aussi discret que glorieux, et il ne veut m'apparaitre
qu'aux instants ou je suis seule; alors je puis le contempler dans
l'ideal, l'entendre dans le reve, l'aimer dans l'inconnu, l'adorer
dans l'impossible."
On jugea que tout cela etait un peu trop fou. On appela Victorien
Sardou, qui repondit: "Je suis revenu de l'autre monde; mon esprit a
tue les esprits. Beaumarchais a decide que je me moquais de lui et que
ma plume n'avait pas besoin de sa main pour la conduire."
On appela M. Home, _Ecce homo_, mais celui-ci demanda a s'enfermer une
nuit avec la jeune spirite, pour voir de pres ses belles visions. M.
Home etait marie: on l'envoya passer la nuit avec sa femme.
La mere, qui ne dormait plus des songes de sa fille, se resigna a
veillera la porte de la chambre aux visions. On prit gaiement le the
en famille, selon la coutume. A onze heures, la jeune fille fit un
joli baillement et alluma sa bougie. "Bonsoir, papa; bonsoir, maman."
On lui souhaita la bonne nuit. Elle ferma la porte. La mere mit son
fauteuil devant le seuil et attendit. Une heure se passa dans le
silence. Quand sonna minuit, on entendit un bruit, _le bruit dans le
mur_, comme disent les legendes. La mere voulut entrer, mais refrena
sa curiosite. Elle ecouta des deux oreilles en ouvrant la bouche.
Ce qu'elle entendit, ce fut presque le duo de _Romeo et Juliette_.
"C'est vous, mon inconnu?--C'est vous, ma bien-aimee?--Comme je vous
attendais.--Mais, depuis hier, je ne vous ai pas quittee.--Oui, mais
vous etiez invisible et j'aime a vous voir.--Aussi me suis-je decide a
vous apparaitre une fois encore. Que vous etes belle, Julia!--Oh! mon
Dieu! vous avez eteint la bougie.--Mon adoree! je suis un pur esprit
et mon baiser ne vous touchera pas.--Mais vous m'avez touche la
main.--C'est la force de l'illusion.--Ciel! vous m'avez embrassee..."
Un soir, au moment que les meres de famille appellent le moment
critique, la mere de Julia entra subitement dans la chambre de Julia.
"Qu'ai-je entendu, mademoiselle?--Maman, c'est l'Esprit."
On alluma la bougie,--et on vit qu'on ne vit rien. La mere courut a la
fenetre, quoiqu'il n'y eut pas de balcon; elle courut a la cheminee,
quoiqu'il n'y eut pas de truc a la Richelieu. Elle ne vit que la nuit
et n'entendit que le silence! "Adieu, mademoiselle, ne revez plus tout
haut, car je suppose que vous faisiez par desoeuvrement les demandes
et les reponses."
La mere se remit dans son fauteuil. Mais le joli duo recommenca. Et
sur une gamme plus vibrante. "Julia, comme vous etes belle dans la
nuit!--C'est pour me dire cela que vous avez eteint la bougie!--Julia,
comme je vous aime!--Mais, monsieur, vous avez beau dire que c'est une
illusion, je sens bien votre main sur mon coeur...."
La mere reparut. Meme comedie. La belle etait seule. "Mademoiselle, il
y a ici quelqu'un.--Oui, maman quelqu'un d'invisible qui ne se montre
a moi que si je suis seule.--Ce sont des contes." Et la mere se remit
a chercher et ne trouva personne.
Le lendemain, on fit venir quatre medecins, qui deciderent que le
coeur de Julia etait a gauche et que la paix du monde etait troublee
par les petits esprits. Les grands medecins sont de grands politiques.
Ce texte aurait besoin d'etre illustre par la gravure pour devenir
plus lumineux, ou plutot cette taille-douce aurait besoin d'explication.
EXPLICATION DE LA GRAVURE.
L'hiver passe, j'ai rencontre Mlle Julia a un bal d'ambassade. Elle a
valse trois fois avec un sceptique qui lui offrit de faire parler les
esprits: c'etait M. Octave de Parisis.
DEUXIEME EXPLICATION DE LA GRAVURE.
Mlle Julia aune femme de chambre qui couche dans son cabinet de
toilette. Cette femme de chambre a l'art mysterieux d'introduire les
esprits.
COMMENTAIRE RISQUE.
Le cabinet de toilette de Julia a deux portes: la premiere est une
porte sous tenture qui ne crie pas sur ses gonds, une vraie porte
d'amoureux; celle-la vient dans la chambre de Julia; la seconde est
une porte toute simple qui donne sur l'escalier de service.
Les esprits ne sont pas humilies de passer par la, meme quand ils se
donnent la figure du duc de Parisis.
VIII
LA SOLITUDE DE VIOLETTE
Cependant Violette ne s'acclimatait pas a Pernan.
Avec sa fievre, son amour, son repentir, elle ne pouvait vivre dans
cette solitude rustique ou sifflait gaiement le merle, ou chantait
amoureusement le rossignol. Pour la paix des champs, il faut la paix
du coeur. Violette n'entendait ni le merle ni le rossignol. Elle
ecoutait pleurer les brises et sangloter les fontaines.
A quelques pas du chateau, Mlle Hyacinthe la surprenait tous les
soirs, abimee dans ses reveries, assise au bord d'un ravin profond,
qui etait l'image de la mort par ses roches brisees, ses cavernes
profondes, ses ronces brulees, veritable refuge des oiseaux de nuit.
Quand, le soir, Violette n'etait pas penchee dans l'escarpement du
ravin, elle etait au cimetiere, croyant prier pour sa mere, mais
priant pour elle-meme.
Le matin, il semblait qu'elle reprit du coeur a la vie. Elle se jetait
sur les journaux, qui lui parlaient de Paris, comme si chaque gazette
devait lui apporter un peu de cette douce poussiere qui avait couvert
ses pantoufles rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, ou ses bottines
mordorees avenue d'Eylau, pres de l'hotel d'Octave.
Comme les journaux parlaient souvent du duc de Parisis, c'etait pour
elle comme un coup de soleil quand ce nom rayonnait sous ses yeux.
Elle savait sa vie, elle devinait ses aventures; mais c'etait surtout
les lettres de la comtesse d'Antraygues qui le representaient dans ses
folies, Comme elle avait toujours ete serieuse, meme dans sa
mascarade de trois mois, comme elle etait devenue plus serieuse, elle
s'affligeait de toutes les folies d'un homme doue pour les grandes
choses, qui trahissait son nom et son avenir; mais elle ne desesperait
pas, disant toujours qu'il prendrait de fieres revanches.
On se rappelle que Mme d'Antraygues avait demande vingt mille francs a
Violette. Violette s'etait empressee d'etre agreable a son amie, tout
en lui rappelant qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas la voir. Un
jour, a l'heure du dejeuner, Mme d'Antraygues arriva bruyamment.
Alice avait remplace la gaiete par le bruit, comme font toutes
celles qui ne veulent pas se repentir et qui refusent de voir leurs
blessures. La comtesse trouva Violette bien changee, mais plus belle
encore, si la beaute est une expression divine. Le marbre en est la
plus belle traduction; a-t-il besoin des tons roses de la vie pour
charmer les yeux du corps et les yeux de l'ame? Violette avait perdu
a jamais la fraicheur des jeunes annees; mais dans cette figure plus
accentuee et plus pale, la vraie femme s'exprimait mieux encore. Et
puis ses beaux yeux--ciel profond--n'avaient-ils pas une eloquence
plus penetrante? "Comme vous etes devenue belle!" dit Alice en
embrassant Violette. Violette presenta sa jeune amie a la comtesse:
"Si vous voulez voir la beaute sur la terre, la voila! dit-elle avec
l'accent de la verite."
Mlle Hyacinthe n'etait pas precisement l'ideal de Phidias ni de
Raphael--ni de Jean Goujon, ni de Prudhon,--mais elle avait la beaute
agreste et simple qui ne connait guere la mode et que la passion n'a
pas consacree encore: on peut dire qu'elle s'habillait de son charme
et de son sourire.
On dejeuna avec une gaiete melancolique, on se promena dans la
campagne et par les jardins du chateau, on visita l'eglise, on alla
gouter dans une tour en ruines. Le soir, les trois femmes etaient
heureuses par l'amitie.
Toutes les trois adoraient la musique. On veilla jusqu'a minuit, les
mains sur le piano, caressant tous les airs aimes, evoquant le genie
de tous les maitres. La vraie musicienne etait Mlle Hyacinthe.
Violette jouait mal et Mme d'Antraygues avait plus de brio que de
sentiment. "Vous rappelez-vous? dit Alice a Violette, vous m'avez dit
que M. de Parisis vous avait appris la valse de _Faust_?--Si je me
rappelle!" dit-elle en palissant.
Et elle joua la valse de _Faust_--elle qui jouait mal--comme Gounod la
joue lui-meme, avec toutes les eloquences du coeur et de la passion!
IX
LES DEUX COUSINES
Le lendemain, les trois amies eurent une visite tout a fait
inattendue: le duc de Parisis, qui etait venu avec d'Aspremont et
Monjoyeux passer quelques jours au chateau de Parisis.
Octave voulait revoir tout a la fois Genevieve et Violette. Il savait
que les deux cousines etaient devenues deux amies. Quoi-qu'il fut
emporte par l'amour--vers l'une et vers l'autre--il se promettait de
n'etre plus pour elles qu'un ami.
Il etait d'ailleurs venu a Parisis avec son ami Violet-le-Duc, pour
commencer la restauration du chateau dans le plus pur style Louis XII.
Monjoyeux et Saint-Aymour l'accompagnaient. A tout autre moment, il
eut eprouve une vraie joie a ce travail qui allait remettre en toute
splendeur une des plus curieuses seigneuries feodales; mais une
tristesse profonde envahissait son coeur. C'est qu'on ne batit ou
qu'on ne restaure un chateau que pour une femme aimee, c'est que
Parisis pressentait que la femme aimee ne viendrait pas habiter son
chateau.
Sa premiere visite fut pour Mlle de La Chastaigneraye. Elle n'avait
pas varie dans son idee, elle voulait qu'il epousat Violette. Elle
l'accueillit avec une douceur d'ange: mais elle cacha si bien son
coeur, que son cousin s'imagina qu'elle ne l'aimait plus.
Aussi ce fut une simple visite de ceremonie ou on parla de tout,
hormis de soi-meme. "J'espere bien, mon cousin, dit Genevieve, que
vous irez voir Violette a Parnan.--Oui, ma cousine," dit Octave,
croyant raviver la jalousie de Genevieve.
Mais elle fut impassible, comme si elle habitait desormais d'autres
regions. Elle lui dit d'ailleurs une fois encore qu'elle s'etait
tournee vers Dieu et qu'elle allait se retirer du monde. "Grand
Dieu! se recria Parisis, mais ou irez-vous donc?--Dans une solitude
sanctifiee par les prieres. Ici, quoi que je fasse, j'habite une
solitude toute profane. Voyez ces tableaux, voyez ces livres, voyez ce
piano, voyez cette harpe; je ne suis pas de celles qui se resignent
sans avoir sous les yeux l'exemple de toutes les resignations.--Ma
cousine, dit Parisis, vous avez marche ce matin sur des asphodeles
ou des soucis. Je reviendrai bientot, si vous voulez arracher les
mauvaises herbes qui poussent sous vos pieds.--Revenez, mon cousin;
pour moi, des qu'on travaillera a la restauration de Parisis, j'irai
vous voir si je ne suis pas partie."
Octave etait alle voir Violette le lendemain. Il trouva la meme
figure, la meme douceur, mais la meme indifference bien jouee. Il
voulait railler un peu; mais la triste expression qui s'etait gravee
profondement sur la figure de Violette arreta la raillerie sur ses
levres.
Mme d'Antraygues lui prit le bras et l'entraina sous les arbres.
"Cette pauvre Violette, lui dit-elle, savez-vous qu'elle en mourra? Je
vous ai deja averti.--Ou avez-vous vu des femmes mourir de chagrin?--A
Paris et en province, mon cher. Moi qui vous parle, je mourrai de
chagrin, mais passons. J'etais venue pour embrasser Violette et
repartir aussitot; je suis si malheureuse de son malheur, que je vais
rester avec elle toute une semaine. On ne se console d'un amour que
dans un autre amour: Violette n'en aimera pas d'autre que vous. Mais
peut-etre la consolerai-je, moi! car si l'amitie console de l'amour,
c'est l'amitie d'une femme, surtout quand cette femme est amoureuse
dans la meme paroisse. O monstre aux griffes roses!--Bouche de femme,
paroles perdues! dit Octave dans une fumee de cigare.--Vous vous
imaginez peut-etre que vous ne laissez tomber de vos levres que des
paroles de votre Evangile, o don Juan de Parisis! Je vous le dis encore,
rien ne consolera Violette de vous avoir trouve et de vous avoir perdu."
X
LE CHATEAU DE CARTES
Octave causa avec Violette apres avoir cause avec Alice. Ils etaient
seuls dans le salon; la comtesse avait entraine Hyacinthe.
Apres un silence, Violette dit en regardant Octave: "Cela me fait tant
de mal de vous voir, que j'eprouve un etrange contentement; arrangez
cela comme vous pourrez.--Si vous m'aimiez encore, je dirais que vous
etes heureuse parce que vous etes malheureuse; c'est inexplicable,
mais cela est, parce que l'amour est une douleur, est une volupte."
Violette retint un soupir: "_Si je vous aimais encore!_ vous avez
raison; je ne vous aime plus. C'est une bouffee du passe qui me
revient jusqu'au coeur; grace a Dieu, je suis delivree de toutes ces
angoisses."
Violette reprit le masque de la serenite. Octave lui saisit la main;
mais elle cacha si bien son emotion qu'il jugea que, pareille a
Genevieve, elle n'avait garde de l'amour que le souvenir.
La conversation changea de theme. On parla de la vie rustique et des
joies innocentes qu'elle donne au coeur; on ouvrit une parenthese sur
Paris, mais Violette la ferma bien vite. Octave tenta de lire l'avenir
de Violette par ce qu'elle disait ou par ce qu'elle ne disait pas;
mais il ne vit que des nuages.
La nuit etait venue peu a peu. Violette se leva pour se rapprocher de
la fenetre. Octave la suivit. "Je vais partir," lui dit-il. Ce simple
mot tomba dans le coeur de Violette comme le glas de la mort. Il lui
sembla que c'etait la derniere fois qu'elle voyait Parisis.
Parisis! l'amour et la mort dans sa vie; Parisis! tout ce qu'elle
avait aime depuis qu'elle n'aimait plus que lui. "Vous allez partir!"
repeta-t-elle d'une voix lente et triste. Elle regarda Octave qu'elle
ne voyait plus bien.
Tout a coup, rejetant tout cet attirail de pieux mensonges qui voilait
son coeur, elle se jeta dans ses bras et elle eclata en sanglots.
"Violette, ma Violette, dit-il doucement, pourquoi pleures-tu? je
t'aime!--Oh! dis-moi cela encore; je veux mourir, mais je veux mourir
avec ce mot dans le coeur. Dis-moi encore que tu m'aimes!--Tu le sais
bien!"
Octave entendait a peine Violette, tant ses paroles etaient coupees
par les sanglots. "Mais je t'ai toujours aimee, ma Violette! Avant de
te voir, je n'aimais pas, je ne cherchais que des aventures! Avec toi
j'ai trouve mon coeur."
Et ainsi ils se dirent les choses les plus tendres et les plus senties.
Tous les deux obeissaient a une de ces expansions qui jettent deux
coeurs, deux ames dans la meme pensee. C'est l'amour a sa supreme
periode. Quand il a hante ces divins sommets, il s'est epuise a demi,
il retombe de ses aspirations, il retrouve la terre et regrette le
ciel. Mais le ciel n'est pas la patrie des hommes ni des femmes, meme
quand ils sont amoureux.
Violette retomba sur la terre, Il lui sembla qu'elle avait donne tout
le feu de sa vie dans ce divin embrassement, son coeur battait a se
briser, la fievre l'avait envahie, le reve brulait son front. "Adieu,
Octave! lui dit-elle tristement.--Adieu! je ne comprends pas. Je ne
veux pas comprendre," murmura-t-il.
Il tenta avec toutes ses graces irresistibles de perpetuer cette
minute d'amour. Rien ne lui coutait, pas meme le mensonge. Il etait de
bonne foi avec Violette, puisqu'il venait de retrouver son coeur dans
le sien. Il lui dit qu'il voulait vivre avec elle et vivre pour lui.
"Vivre pour moi, dit-il, n'est-ce pas vivre pour toi! Vivre pour toi,
n'est-ce pas vivre pour moi!" Et comme Violette semblait douter: "Tu
sais mon dedain des plus hautes ambitions; j'ai toujours dit que
l'amour etait le premier et le dernier mot de la vie. Avoir a son bras
une femme, si je l'aime et si elle m'aime, c'est avoir le souverain
bien. Nous habiterons Parisis et nous serons heureux."
Ces derniers mots, quoique bien naturellement et bien tendrement dits,
ramenerent Violette a la raison. Elle ne put s'empecher de penser
que si Octave eut parle a Genevieve, il ne lui eut pas dit: "Nous
habiterons Parisis et nous serons heureux." Elle traduisit ainsi ces
mots: "Nous serons heureux a Parisis, mais nous ne serions pas heureux
ailleurs, parce que Paris repudierait un pareil bonheur."--Non!
dit-elle, on n'est heureux nulle part avec Violette, parce que
Violette, au lieu d'apporter sa part de bonheur, n'apporterait que
les larmes du repentir.--Pourquoi le repentir? Quel est ton crime?
Maintenant que je te connais, je sais que tout cela n'etait qu'un jeu
cruel pour me punir. J'ai merite d'en souffrir, j'en ai souffert, mais
j'ai oublie."
Octave avait reprit la tete de Violette sur son coeur. Elle n'eut
pas le courage de relever la tete. Pendant cinq minutes encore, elle
continua ce doux reve d'etre aimee. "Et pourtant, murmura-t-elle, si
je voulais etre heureuse!"
Pauvre fille! elle ne savait pas que la volonte qui brave tous les
obstacles s'arrete frappee de mort devant ce chateau de cartes qui
s'appelle le bonheur.
XI
UN AUTRE BOUQUET MORTEL
On sonna a la grille du chateau. Violette eut le pressentiment que
c'etait une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de
sonnette l'arrachait a son reve.
Deux minutes apres, le valet de chambre entrait, portant d'une main
un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent.
"Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la
Chastaigneraye.--Peut-etre, dit Octave; mais avant d'en etre bien
sure, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur
des roses de Tonnerre."
Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies.
Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec defiance,--un
magnifique bouquet compose de fleurs symboliques,--Violette tournait
la lettre dans ses mains, tout en disant: "Ce n'est pas l'ecriture de
Genevieve!"
Elle passa la lettre a Octave. "Je ne veux ni de la lettre ni du
bouquet."
Elle allait sonner, mais Octave la retint. "Attendez donc; nous ne
sommes pas a Paris, n'allez pas desoler quelque bonne voisine de
campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez
fait beaucoup de bien dans le pays.--Mais il y a des armoiries sur le
cachet.--C'est que ce petit coin de la France est bien habite."
Violette obeit. "Si vous n'etiez pas la, je vous jure que je ne
lirais pas cette lettre." Elle lut rapidement les premiers mots et la
signature. "Voyez plutot!" dit-elle en palissant.
Elle jeta la lettre a Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet.
Il lut ce joli compliment:
"Ma chere Violette de Parme et de Plaisance,
"Jugez de ma bonne fortune! J'achete un chateau qui fait l'oeil au
chateau de Pernan, et voila que vous habitez le chateau de Pernan.
Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je
vais devenir tout a fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet
cueilli par moi-meme, c'est le dessus du panier. Si vous
connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon eloquence.
Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je
vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que
vous nous donniez, au prince et a ses amis, avec toutes les graces
d'une femme qui sait bien vivre.
"Je vous baise le pied et la main.
"Marquis D'HARCIGNIES."
Octave contint sa fureur. "Violette! dit-il gravement, chaque mot de
cette lettre rentrera avec mon epee dans le corps de ce faquin.
Je garde la lettre. Demain, a huit heures, le marquis n'en ecrira
plus--de la meme main--ou, s'il en ecrit encore, ce ne sera pas a
vous. Pas un mot de ceci."
En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du
marquis attendait la reponse. "La reponse! dit Parisis en contenant
a grand'peine sa colere, le duc de Parisis la donnera lui-meme au
marquis avant une heure."
Le domestique sortit sans bien comprendre. "Vous voyez bien, Octave,
dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu
de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis
ou je vous ai retrouve, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs,
croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue a ma
pensee de tous les instants: il faut que vous epousiez Genevieve.--Il
faut que je vous venge, voila toute ma pensee. On m'a dit que le
prince etait chez le marquis, il lui servira de temoin, j'imagine.
Je veux que le prince dise tout haut la verite, devant le marquis et
devant mes temoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas ete votre amant."
Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune
amie de se mettre au piano. "Oh! le beau bouquet! s'ecria la comtesse
en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis
d'Harcignies.--Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans
le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnees.--Des fleurs
empoisonnees!--Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de
roses-the qui a failli tuer Genevieve? Eh bien! il y avait moins
de poison dans ces fleurs-la que dans celles que vous voyez sur ce
tapis."
Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir
le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprevu
qui traduit quelquefois en francais l'esprit railleur de Henri Heine.
Quand Octave rentra a Parisis, il dit a Monjoyeux et a d'Aspremont
qu'il lui fallait un duel pour le lendemain a huit heures. Il raconta
l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allerent
vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses.
Mais M. d'Harcignies, apres avoir pris la plume, la jeta en disant:
"J'aime mieux me battre."
Le lendemain, a huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis
d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles.
Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des
autres. Octave croyant frapper a la main, frappa au coeur.
Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il
n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme.
Octave se redressa furieux! "J'allais oublier! dit-il au prince. Je
vous somme de dire ici la verite; vous allez la dire devant ce sang
repandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette
dans ses jours de comedie, n'a pas ete votre maitresse!"
Le prince etait un galant homme comme le marquis: il s'offensa de
cette sommation. "Monsieur! je ne recois de sommations que des
huissiers, et encore les huissiers s'arretent a ma porte. Voila
pourquoi je ne vous repondrai pas." En disant ces mots, le prince
prit l'epee du marquis deja toute tachee de son sang.--Eh bien! dit
Parisis, puisque vous avez une epee, je suis plus absolu. Je ne
quitterai le terrain que si vous dites tout haut la verite. Mais vous
commencerez par retirer vos paroles de tout a l'heure: "_Il n'y a pas
de quoi_."--Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a
plus qu'un temoin et que vous ne pouvez pas vous battre."
Monjoyeux prit la parole: "M. de Parisis n'a que faire de deux
temoins. S'il faut deux temoins au prince, me voila! Le prince est
trop bon prince pour me repudier a cause de ma naissance: mon pere
etait chiffonnier, mais il a vecu en homme libre, c'est un titre de
noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des
Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noe.--Vous avez raison,
monsieur, dit le prince. Soyez tout a la fois le temoin de M. de
Parisis et le mien."
Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres temoins.
Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien
accentuee: "Mon idee bien arretee etait de ne repondre a M. de Parisis
qu'apres un coup d'epee; mais il possede si bien le coup du coeur,
qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de
facons pour dire que je n'ai pas ete l'amant de Mlle Violette de
Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parle a une femme,
je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.--Eh bien! dit Parisis en
jetant son epee, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour
venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: "On ne se
bat pas a cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et
pour soi ensuite." Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me
battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu a cause d'une
femme."
On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets
avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait
pas voulu tuer.
La mort du marquis d'Harcignies ne reconforta pas Violette, non plus
que la declaration du prince.
Quand l'opinion publique a frappe une femme, cette femme, fut-elle une
sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de medecin pour
cette mortelle blessure.
XII
OU ETAIT ALLEE VIOLETTE
La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et reveilla toutes
les curiosites a peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette.
Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis
venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle,
peut-etre se fut-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa
solitude.
Mais la pauvre fille devait etre poursuivie a outrance par les
souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique.
Quelques semaines a peine s'etaient passees, la comtesse d'Antraygues,
revenue a Paris, lui ecrivait de braves lettres pour l'affermir dans
sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon
du chateau. Mlle Hyacinthe etait toujours la avec ses consolations,
sympathique a ses douleurs, sympathique a ses esperances, tout en
niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont
pas aime.
Voila qu'un matin le bruit se repand que Pernan possede un jeune
medecin. Jusque-la il fallait courir a deux lieues quand on avait une
migraine. "C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.--Oui, dit
Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir
la figure d'un medecin."
Ce jour-la les deux jeunes filles, fort occupees a faire des confitures
de fraises, ne parlerent plus du nouveau venu, mais on leur annonca
vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait a etre recu par
Mlle de Pernan. "Pierrefitte," dit Violette.
Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme
qui avait soupe un soir avec elle dans une folle compagnie du cafe
Anglais. C'etait un de ces etudiants amoureux de la vie--parce qu'ils
voient la mort de pres--qui passent tous les soirs la Seine pour
prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafes a la
mode, aux concerts des Champs-Elysees, aux fetes de nuit de Mabille et
aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste.
C'etait peut-etre parce que M. Pierrefitte avait trop soupe qu'il
venait se faire medecin de campagne dans son pays.
Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de
l'etudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fut
le meme Pierrefitte. "Repondez que je ne puis recevoir," dit-elle au
valet de chambre.
C'etait bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eut trouvee plus
adorable que jamais dans la grande cuisine du chateau, les bras nus,
les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop a
gouailler, n'aurait pas eu le bon gout de ne pas la reconnaitre. Il se
fut sans doute avise d'evoquer les images de Paris. Violette decida
qu'elle ne le verrait jamais.
Le lendemain il se presenta encore, puis le surlendemain, puis tous
les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait
pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait etre recu.
Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? "Ah! dit Violette,
si Octave etait la!" Mais Octave ne pouvait pas toujours etre la pour
effacer un a un tous les temoins des folies de Violette. "Ma chere
Hyacinthe, dit-elle a son amie, je vois bien que tout est fini pour
moi. J'avais jure de ne plus remettre les pieds a Paris, je me croyais
oubliee dans cette solitude; mais chaque fois que l'esperance renait
dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher.
Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si
un jour vous ne me voyez plus."
Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver a sa
gaiete, mais elle commenca a desesperer d'elle. Vainement elle jouait
ses airs les plus chers, vainement elle l'entrainait a ses promenades
les plus aimees, Violette devenait etrangere a tout, meme a l'amitie
de cette belle et bonne creature que Dieu avait mise sur son chemin
comme un ange gardien visible. "Si vous aviez un grand chagrin, quelle
mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette a son amie.--Voila
une question! s'ecria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je
pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous
les coeurs de bonne volonte."
Violette, toute a ses idees, n'ecoutait pas ces bonnes paroles, "Moi,
dit-elle, je me suis tire un coup de revolver, la mort n'a pas voulu
de moi. Dans ma prison, j'ai ete trois jours sans manger; mais, de
tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois
j'ai appuye le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours
tombe des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur
rebelle qui me defend de me jeter a l'eau, parce que je serais
deshabillee par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer
soi-meme!--Vous m'epouvantez! dit Hyacinthe, vous m'epouvantez dans
cette etude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends
qu'une maniere de se tuer, c'est de se jeter par la fenetre dans un
moment de desespoir, quand on n'est plus maitresse de soi.--Il y a
aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner."
Elle avait pense a sa mere. Elle devint silencieuse; "Heureusement,
dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empechera de
faire des folies."
Violette donna doucement sa main a Hyacinthe. "Et pourtant, lui
dit-elle, songez que si je n'etais plus la, Octave epouserait
Genevieve. Je suis malheureuse et j'empeche le bonheur de ceux que
j'aime le plus."
Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait
profondement, Violette quitta le chateau de Pernan et n'y reparut
jamais.
Voici le petit mot qu'elle avait laisse pour son amie:
"Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en
souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais
du vous donner deja. Acceptez aussi cent mille francs de dot que
vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-la,
vivez avec Mlle de La Chastaigneraye.
"C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai
plus ce sommeil-la que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos
reves! Adieu encore, je vous embrasse.
"VIOLETTE."
Ou etait allee Violette? Il fut impossible a Mlle Hyacinthe comme a
Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un telegramme
a Octave, qui remua vainement tout Paris.
Ce fut un vrai desespoir pour lui comme pour Genevieve et Hyacinthe.
"C'est moi qui aurais du partir la premiere!" dit Mlle de La
Chastaigneraye.
Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui preparant un pavillon
a l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre a Champauvert. Elle
voulait gagner du temps, esperant toujours la decider a epouser
Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fut heureux de
faire une fin qui serait encore pour lui un commencement.
XIII
LE TROISIEME LARRON
Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux
recoltes serieuses: la moisson des bles et la moisson des chevelures.
Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme a Venise dans le
siecle d'or, c'est comme a Versailles dans le siecle de Louis XIV. Non
seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallieres etaient blondes,
mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le
duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond--blondasse, dit
Saint-Simon;--Henriette d'Angleterre etait blonde, blonde etait Mlle
de La Valliere, tres blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de
Fontanges.
Le duc de Parisis, qui eut aime les blondes a la cour de Louis XIV,
comme dans le Decameron de Giorgone, comme dans les festins de Paul
Veronese, aimait aussi les blondes du temps present. Mais on a deja vu
que ce n'etait pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime a
une belle femme d'etre brune, il aimait aussi les chataines et ne
dedaignait pas les "Venus aux carottes."
Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortege des blondes.
Mais pour lui la vraie blonde etait Mlle de La Chastaigneraye. Sa
luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main
pudique, car elle seule touchait a ses cheveux, avait la nuance la
plus douce aux yeux: c'etait le vrai blond a son premier coup de
soleil, le blond d'Eve avant le paradis perdu.
Quoique Parisis fut beau et spirituel, il etait toujours
l'irresistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la
beaute virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop
par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupees
l'amoureux de l'ideal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de
sonnets a la lune, plus d'aspirations vers les etoiles: l'homme et la
femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre
a l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la
poesie visible.
Aspasie dit un jour a Platon, qui l'avait promenee dans tous les
sentiers perdus du sentimentalisme: "Que de chemin nous avons
fait!--Pour arriver ou? demanda Platon.--Au commencement," repondit
la courtisane.
"Que de temps perdu!" dira celui qui aime les chemins de traverse.
Celui-la prend tout ce qu'il trouve sous sa main. "Ne perd pas qui
veut son temps," repondra celui qui voyage pour n'arriver point.
Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied a terre. Il arrive
devant Naples.--Voir Naples et mourir!--Et il n'entre pas dans la
ville. Platon deraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment
s'enivrer sans mordre a la grappe?
Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'ecoutait
que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait
amour aux pieds d'Omphale, c'etait apres avoir accompli ses douze
travaux.
Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une
comtesse blonde,--paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,--il avait ete retenu
trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour
un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrieme jour, la colombe
fut immolee.
Le grand art de Parisis etait d'arriver a temps. Henry de Pene a parle
comme La Bruyere quand il a dit: "Le plus souvent, ce que la femme
aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour." Parisis le savait bien, il
ne parlait jamais de lui.
Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passe--rive
gauche et rive droite.
Le Cours-la-Reine est une promenade dechue. On y trouve quelques jolis
hotels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux
les arbres des Champs-Elysees, qui ne donnent pas d'ombre.
Une apres-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un
ministre etranger qui represente fort spirituellement une republique
ideale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis,
pareillement ministre etranger, surnomme Nyvapas.
Je suis tente de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien
alors a la geographie du monde; peut-etre faisaient-ils l'histoire du
Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais
d'ou vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame
passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,--en robe de
taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouee a
contresens, sans doute pour qu'on la puisse denouer sans qu'on
s'en apercoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure
revolutionnaire, gants ris perle.
Voila la femme,--je me trompe,--voila la mode.
La femme n'etait pas voilee; mais elle jouait si bien de l'eventail
avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'etait bien
dommage, car c'etait une femme fort agreable, sinon fort jolie. Un
menton trop accuse, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de
Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour
moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-la, aussi je me contente
de dire qu'elle avait des yeux temperes--dix degres au-dessus de
zero.--Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermometre a la
chaleur des tropiques.
D'ou venait cette fraiche creature? J'en suis bien fache pour
le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg
Saint-Antoine. "Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette
femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'egare sous ces
arbres?--La belle question! C'est pour vous.--Non, je crois que c'est
pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ----.--Elle savait
donc que vous veniez ici?--Non! Je l'ai rencontree tout a l'heure en
voiture."
La dame regardait a la derobee les deux amis et paraissait inquiete.
Elle s'eloigna un peu. Avait-elle peur d'etre reconnue? Se promenait-
elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il la?
Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait ete fort
brillant au concert des Champs-Elysees, dans le groupe de la dame. Il
avait raille avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embeguinees dans
leur vertu, les comparant a ces respectables interieurs de chateaux
gothiques ou les araignees font la toile de Penelope.
Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vint pour lui. Mais l'autre
ministre etranger etait un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du
Sud avait pour lui toutes les blondes. "Tout bien considere, dit-il,
elle est la pour moi."
Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. "Non, mon cher, c'est
pour moi qu'elle est venue, et vous etes trop galant homme pour ne pas
me dire adieu.--Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri
adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.--Eloignez-vous par
l'avenue Montaigne; des que vous ne serez plus la, je reponds qu'elle
viendra droit a moi.--Mais c'est une tyrannie!--Vous avez des
illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.--Pile ou face a qui s'en
ira?--Eh bien! jetons en l'air un louis.--Face!" s'ecria le duc
d'Ayguesvives.
Des que le louis fut a terre, les diplomates se baisserent tous les
deux.
Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ----, le duc de
Parisis etait arrive sur le champ de bataille et avait offert son bras
a la jeune femme. "Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il parait que
c'est le duc de Parisis qui a gagne?"
XIV
LA FEMME DE NEIGE
C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques.
Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinee
s'est complu a ecrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour
heroines des Danoises, des Norvegiennes, des Russes ou des Polonaises!
Ce ne sont pas toujours des anges de beaute, mais enfin ce sont des
femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beaute originale.
Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne
sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des
merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorees
n'ont plus ce charme penetrant, cette douceur fuyante, cette
morbidesse corregienne des femmes qui ont hante la neige.
Octave rencontra un soir au concert des Champs-Elysees une jeune
femme, grande et blanche, un peu penchee par la reverie, qui se
promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les
hommes du controle avaient chuchote en la voyant passer, mais ils
n'avaient ose lui dire de rebrousser chemin, sous pretexte qu'elle
n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierte native leur
imposait silence.
M. de Parisis etait dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau
monde, qui se vengent le plus souvent par l'intemperance de la langue
des temperances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme
grande et blanche. "C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme
savante.--C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voila
pourquoi elle s'est habillee d'un fourreau de parapluie.--Blanche
comme le marbre, une vraie figure a mettre sur un tombeau.--Quand on
pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont
deux lanternes sourdes.--Si Debureau etait ici enfarine, ce serait
bien son homme.--Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi."
On partit d'un eclat de rire. "Vous! vous faites donc vigile et jeune
maintenant.--Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras
avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux
d'entendre une autre chanson."
Et il alla bravement a rencontre de l'inconnue. M. de Parisis etait de
ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait
jamais une betise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme
inabordable. La plupart se brisent aux recifs ou se font mitrailler
par l'ennemi; mais il arborait si a propos son drapeau, et montrait
des manoeuvres si savantes qu'il n'echouait jamais.
Il rencontra l'etrangere. "Madame, permettez-moi de vous offrir mon
bras."
La jeune femme s'arreta avec surprise et voulut passer outre sans
repondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit
en adoucissant sa colere subite: "Monsieur, je n'ai pas l'honneur de
vous connaitre.--Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui
montrait jusqu'a son coeur, c'est precisement parce que je n'ai pas
l'honneur de vous connaitre que je vous offre mon bras."
La jeune femme obeit involontairement, subjuguee par la volonte
d'Octave. "Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis
etrangere! je croyais savoir le francais, mais vous avez a Paris de si
etranges facons de traduire les choses, que je ne suis pas familiere a
votre grammaire.--Vous ne sauriez que quatre mots de francais que je
vous comprendrais. Il y a la langue des esprits superieurs qui se
parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les
evolutions, par toutes les eloquences de l'ame; cette langue-la, vous
la savez mieux que moi, parce que vous etes une femme et parce que
vous etes etrangere.--Parce que je suis une femme, peut-etre; mais
pourquoi parce que je suis une etrangere?--Ne confondons point. Il y a
des etrangeres qui restent chez elles, tant pis pour celles-la; mais
il y a des etrangeres qui restent a Paris, ce sont nos maitres, j'ai
failli dire nos maitresses.--Vous voyez que vous-meme vous n'etes pas
sur de bien parler.--En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme
du Nord surtout, qui ose s'aventurer a Paris, n'y vient que parce
qu'elle est sure d'elle-meme, sure de sa force, sure de son esprit,
sure de sa domination. Voila pourquoi vous etes venue a Paris, madame,
voila pourquoi vous comprenez.--En verite, monsieur, le serpent ne
sifflait pas de plus jolis airs a Eve. Je m'appelle Eve, mais je ne
suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas
voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons,
adieu."
Mme Eve degagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une
imperceptible moquerie. C'etait tout juste au moment ou Octave passait
devant le groupe d'ou il s'etait detache pour aller a l'abordage. Il
ne voulait pas echouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans
s'emouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre
bras de Mme Eve. "Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commence une
phrase, permettez-moi de l'achever.--J'ai peur que votre phrase ne
soit comme ma robe a queue, une periode a perte de vue. C'est egal, je
vous ecoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin,
comme je n'ai peur que de moi-meme, parlez."
Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second
tour la Femme de Neige etait conquise; c'etait la premiere fois qu'une
langue doree resonnait jusqu'a son coeur.
M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la
coupe. Sa raillerie meme le servait, il se moquait de tout, hormis du
coeur; il jouait la comedie de l'amour en comedien convaincu. Et que
de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des eloquences de
l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de
la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait
la main, et avec tant de douceur et tant de magnetisme, qu'il
communiquait comme par magie son ame et son amour. Je dois dire que
sa main, d'un admirable dessin, etait tout a la fois fine et forte.
C'etait la main de Leonard de Vinci qui brisait un fer a cheval,
qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui denouait une
chevelure pour s'y egarer avec la legerete d'un enfant.
Au troisieme tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe
ou on commencait a ne plus douter de son triomphe. "Vous etiez tout
a l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles
dire?--Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est
jete, vous serez celebre a Paris; apres demain, tout le monde voudra
vous connaitre; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui
ne sera pas vraie.--Que voila une jolie perspective!--Soyez de bonne
foi, vous n'etes pas venue a Paris pour autre chose. Etre le roman,
la chronique, l'heroine, la lionne, ne fut-ce que pendant une heure,
c'est avoir sa part de royaute. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?--A
votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que
vous n'entendez rien aux choses de coeur.--Moi! se recria Octave;
voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le
bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentes,
foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculee."
Mme Eve etait--naturellement--une femme romanesque qui aimait tout,
qui fuyait tout, qui courait a tout; une de ces ames inquietes qui ont
soif de l'ideal, qui se brisent au reel; tantot amoureuses du bruit,
tantot eprises du silence; tantot curieuses et soulevant leur masque,
tantot repliees sur elles-memes et pleurant jusqu'aux peches qu'elles
n'ont pas commis.
La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une
imagination ardente et courant a tous les horizons, emportant en
croupe l'illusion et le desenchantement tout a la fois. Ce qu'elle
cherchait sans l'avouer, c'etait moins un homme pour aimer son corps
que pour promener son ame dans tous les labyrinthes de la passion.
Cette Eve etait curieuse comme Eve.
On jouait la marche du _Tannhauser_. "Aimez-vous la musique allemande?
demanda-t-elle a Octave.--Oui, repondit-il, j'aime la musique de
l'avenir comme la musique du passe; j'aime la musique francaise comme
la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas
de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontieres a l'oiseau qui
vole et au vent qui passe? Qui m'eut dit que ce soir a dix heures
je serais violemment et eperdument amoureux d'une Norvegienne?
--Eperdument, violemment, ces deux adverbes-la font admirablement,
dirait une Francaise.--Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien
qu'un amour qui eclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de
Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-la
chanteront dans mon ame ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple,
cette valse de _Faust_ que nous entendons la, qu'on vient de commencer,
c'est la premiere fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit
soudainement toutes les emotions de mon coeur. Je sens que Marguerite
est la et qu'elle me fait monter au septieme ciel par les spirales
inouies des architectures aeriennes."
Octave pensait bien a Mlle de La Chastaigneraye, a sa chere Marguerite
du bal de l'ambassade. "Vous parlez comme un poeme, dit la jeune
femme, il n'y manque que la rime et la raison."
Octave prit Eve au mot. "Oui, me voila devenu aussi sublime et aussi
bete que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est
pas parfait. Ce que c'est que d'etre amoureux!"
Eve regarda en silence le duc de Parisis. Il etait amoureux, puisqu'il
etait toujours amoureux. Si ce n'etait pas d'elle, c'etait d'une
autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui
eclatait dans ses yeux. "Eh bien! lui dit-elle, vous etes un esprit
superieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits
de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je
vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que
vous.--Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus
rapide que le mien; j'arriverai avant vous.--Mais vous ne comprenez
donc pas que j'essayais de jouer la comedie?--Et moi aussi! Mais nous
ferons comme ces amoureux de theatre qui finissent par se prendre au
serieux."
Octave entraina la dame un peu malgre elle, par la force du
coeur,--par la force du poignet.
Les etrangeres les plus severes sur elles-memes ne font jamais de
facon a Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien a craindre de leur
conscience.
Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme
blonde s'etait aventuree au bras de Parisis. Tout le monde voulait les
montrer du doigt: mais ils n'etaient plus la. Ou etaient-ils?
Eve etait montee dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de
Bois; ils etaient entres a l'hotel de Parisis.
Sans doute pour admirer les objets d'art--aux flambeaux!
Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse a
l'imprevu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave etait l'homme
du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il etait avant tout
l'amoureux de la premiere heure. Pygmalion avait embrasse la femme de
marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige.
Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. "Pourquoi etes-vous
triste? lui demanda-t-il.--Pourquoi serais-je gaie? lui repondit-elle.
On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,--avec la
nuit dans l'ame."
Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain.
"Adieu, lui dit-elle a la porte de l'hotel de Bade, je partirai
demain.--Pourquoi?" Elle repondit en souriant avec amertume. "Parce
que j'ai la nostalgie de la neige." Et elle ajouta d'une voix plus
emue: "J'ai ete fondue au soleil."
XV
PAGES DETACHEES DE LA VIE D'OCTAVE
Le duc de Parisis, quoiqu'il aimat profondement Mlle de La
Chastaigneraye, quoiqu'il ne revat pas de bonheur plus doux que celui
de vivre avec une belle creature qui ne vivrait que pour lui, etait
retenu, lui qui bravait toutes les superstitions, par un vague effroi
de la legende des Parisis, non pas pour lui, mais pour Genevieve.
La question d'argent n'etait plus une question, parce qu'il se
trouvait plus riche que sa cousine. Comme son maitre en l'art de
vivre, M. de Morny, Parisis avait encore de l'argent, meme quand il
n'en avait plus. Ce n'etait pas certes un de ces faiseurs d'affaires
qui se jettent comme des etourneaux--ou comme des oiseaux de
proie--dans le grenier d'abondance des familles pour y gaspiller
jusqu'au grain d'or des semailles. Il jouait a la Bourse avec une
grande surete de coup d'oeil. En attendant qu'il realisat son reve
politique,--ambassadeur a Constantinople--il prouvait par l'exemple
qu'il croyait a la duree de l'empire ottoman, puisqu'il jouait sur les
fonds turcs, conduisant la hausse et la baisse comme il conduisait ses
chevaux haut la main.
Ses amis trouvaient cela fort beau. Il leur disait; "Pourquoi ne
faites-vous pas tous comme moi? vous supprimeriez la question
d'Orient, puisque vous affirmeriez le credit ottoman. Il n'y a pas de
meilleur Chassepot que la piece de cent sous. Croyez-moi, le dernier
mot de la politique est celui-ci: L'argent, c'est la paix armee. Tu es
le Girardin du Club, lui dit le prince Rio, tu as une idee par nuit
comme il a une idee par jour!"
Donc, si le duc de Parisis ne voyait rien venir du cote des
Cordilleres, il remuait toujours a Paris quelques bonnes poignees
d'or. Et on en remuait chez lui. Quand il donnait une fete nocturne,
deux coupes antiques etaient pleines d'or dans le salon de jeu, comme
autrefois le duc de Luynes. Ceux qui perdaient allaient puiser a la
source en laissant leur carte. Parisis disait que c'etait de la plus
stricte hospitalite.
S'il me fallait indiquer quelques traits de temperament et de
caractere, j'en trouverais par milliers. On disait de lui, tout en
raillant un peu, comme si la verite n'etait jamais absolue: "Les
muscles d'Hercule caches sous la beaute d'Antinoues." On avait dit
cela aussi de Roger de Beauvoir. Le duc de Parisis avait eu vingt
rencontres, prouve sa force sans parler de son heroisme en Chine.
Un jour qu'il conduisait aux Champs-Elysees, il vit un cocher qui
rudoyait une femme; c'etait une jeune Anglaise qui avait paye et
qui ne comprenait rien au pourboire. Le cocher, fort en gueule,
l'assaillait d'epithetes toutes francaises. Il y avait deja une
galerie qui s'amusait du spectacle. Octave avait remis les guides a
son valet de pied et etait descendu par je ne sais quelle fantaisie,
car il n'etait pas ne reformateur et croyait qu'il est dangereux de
deranger un grain de sable pour l'harmonie de l'univers. La dame etait
fort jolie. Il ordonna au cocher de la saluer et de lui faire des
excuses; le cocher repondit par un coup de fouet qui rejaillit sur
l'Anglaise. Octave saisit le cocher sur son siege et le jeta a terre
comme une poignee de sottises. Et la dessus il retourna a ses chevaux.
Mais le cocher s'etait releve furieux pour lui assener un coup de
poing. Cette fois le duc de Parisis s'abandonna a toute sa colere,
frappa le cocher sur la tete et le tua du coup.
"Voila de la belle besogne," dit un passant qui connaissait le numero
de longue date.
Octave donna sa carte a un sergent de ville en disant qu'il irait
lui-meme avertir le Prefet de Police. Apres quoi il remonta sur son
phaeton et continua sa promenade sans beaucoup plus d'emotion que s'il
eut tue un Chinois. "Oh! mon Dieu! dit l'Anglaise, j'ai oublie de
donner mon nom a ce gentleman.--Soyez tranquille, dit quelqu'un dans
la foule, je connais M. de Parisis, vous etes trop jolie pour qu'il ne
vous rencontre pas un jour ou l'autre."
Au Rond-Point, Octave se trouva dans un embarras de voitures. Il tenta
vainement de dominer les chevaux, qui prirent le mors aux dents et
furent en quelques secondes emportes comme des aigles. En face du
Cirque, le valet de pied fut jete au milieu des promeneurs; Octave fit
alors une manoeuvre que tout le monde admira: il sauta a cheval sur la
Folle, la plus emportee de ses deux betes. La Folle le reconnut et fut
maitrisee comme par miracle.
Quand Parisis descendait l'avenue de l'Imperatrice ou l'avenue des
Champs-Elysees avec la rapidite d'une locomotive, dans la serenite des
dieux de l'Olympe, tout le monde le regardait avec des battements de
coeur. Il jonglait avec ses chevaux comme l'Indien avec ses couteaux.
Il dessinait des meandres imprevus dans les flots d'equipages de
toutes les formes qui criaient sur les deux rives de l'avenue. On se
demandait toujours si ses chevaux avaient pris le mors aux dents.
Les dilettantes parisiens, qui ne pouvaient entrer en lutte, se
consolaient en disant que cela finirait par une catastrophe.
Parisis ne paraissait pas robuste; il etait surtout devenu fort par sa
volonte.
Il ne croyait pas a la medecine, il ne croyait qu'a la nature, cette
mere genereuse qui defie la mort pour ses enfants, qui les nourrit de
son lait jusque dans les jours de fievre et de delire.
Il avait un medecin. Il faut bien avoir un avocat, meme quand on a
pour soi la justice. Un soir qu'il etait malade, son medecin, qu'il
n'avait pas appele, survint et parut effraye. "Ah! oui, mon cher
docteur, je crois que cette fois j'en ai pour six semaines: la fievre,
les levres pales, le diable dans la tete, des jambes de quatre-vingts
ans, en un mot, comme disait Fontenelle, une grande difficulte
d'etre.--Bravo! dit le docteur, cette fois vous allez croire a la
medecine."
M. de Parisis mit son scepticisme sous l'oreiller. "Oui, mon cher
docteur, je vous promets meme une consultation. Demain, vous
appellerez Caburus, Ricord et Desmares, total quatre medecins, quatre
oracles, quatre lumieres de la science; vous causerez politique et
vous deciderez que tout va mal dans l'Etat, mais que tout va bien chez
moi.--En attendant, dit le medecin, je vais vous faire une ordonnance,
promettez-moi de la prendre au serieux.--Oui, mon cher docteur, a une
condition: Nous allons boire chacun une bouteille de vin de Champagne.
Vous connaissez mon vin de Champagne?--Exquis, on ne le fait que pour
vous; mais chacun une bouteille! c'est de la folie!--Deux si vous
voulez."
Octave sonna et demanda du vin de Champagne. Vous me promettez d'y
tremper a peine vos levres? reprit le medecin.--Je vous promets,
mon cher docteur, de me soumettre a toutes vos medecines; mais, que
diable! donnez-moi un quart d'heure de grace."
On presenta les coupes. Octave trempa si bien les levres dans la
sienne, qu'il la vida huit fois pendant son quart d'heure de grace.
Il avait ses idees. Le docteur n'avait plus les siennes a la quatrieme
coupe.
Octave pouvait boire pendant toute une nuit sans se griser; il avait
trop de tete pour se laisser vaincre par le vin. Il ne se grisait
bien qu'en respirant la savoureuse odeur de certaines chevelures, qui
caressaient son front quand ses levres s'egaraient sur le cou.
Deux heures apres, le medecin trebuchait dans les vignes de Noe et
conseillait a Octave de prendre trois fois medecine. M. de Parisis
versa au docteur trois coupes de plus.
A minuit, Octave entrait au club parfaitement gueri; cette petite
debauche de vin de Champagne avait ravive toutes les forces de la
nature et jete dehors toutes les mauvaises influences.
A minuit, le medecin rentrait chez lui parfaitement malade. "Qu'on
aille chercher un medecin, dit sa femme.--Non! s'ecria-t-il avec
fureur, qu'on aille chercher de Parisis!"
Sa femme vit bien qu'il battait la Champagne.
Un des livres familiers a Octave etait les _Dames galantes_ de
Brantome, cet autre sceptique, ce Montaigne des Valois et des
Valoises, qui commence toujours ses histoires par ces mots si
naivement railleurs: "J'ai cogneu une tres honneste dame." Le celebre
conteur a connu ces tres honnetes dames dans le meilleur monde, le
plus souvent a la cour. C'est toujours une haute coquine qui ne serait
pas recue dans le demi-monde d'aujourd'hui. On a dit que ceux qui ne
reussissaient pas dans la vie etaient ceux-la qui ne jugeaient pas les
hommes aussi betes qu'ils le sont. Octave appliquait ce precepte aux
femmes, disant que ceux-la qui ne reussissaient pas ne croyaient pas
les femmes aussi--Eves--qu'elles le sont. Or le seigneur de Brantome
doit reconforter les timides sur ce chapitre, par l'exemple de ces
"tres honnestes dames," qui ont du faire baisser le pont-levis de
beaucoup de chateaux forts.
Quand je relis Brantome, je benis Dieu de m'avoir fait naitre dans le
siecle de la vertu. Il n'y a plus aujourd'hui que des rosieres.
XVI
LA CHIFFONNIERE
Ces messieurs et ces demoiselles soupaient bruyamment un soir a la
Maison d'Or. La etait Parisis, le duc d'Aiguesvives, Miravault,
Saint-Aymour, d'Aspremont, la Taciturne, Tourne-Sol, Cigarette,
Trente-Six Vertus et Fleur-de-Peche. C'etait l'eternel souper que vous
savez: on touche a tout, on trempe ses levres dans tous les vins,
on parle contre toutes les lois de la grammaire, on cultive le
neologisme, on est ruisselant d'insenseisme.
D'esprit? pas beaucoup: Parisis, en soupant encore, obeissait au
desoeuvrement comme on obeit lachement a un mauvais camarade qui vous
domine, qui vous prend le matin, qui vous mene ou il lui plait, qui
dispose de vous comme de lui-meme.
Monjoyeux et Leo Ramee venaient quelquefois ensemble souper avec ces
dames et ces messieurs. Il faut bien etre de son temps; il y avait
toujours quelque figure nouvelle plus ou moins curieuse a etudier--au
point de vue du marbre, disait Monjoyeux, au point de vue de la
palette, disait Leo Ramee.
Ce soir-la, Leo Ramee apparut seul sur le seuil de la porte a la
fin du souper. "Et Monjoyeux? demanda Parisis.--Je ne l'ai pas vu
aujourd'hui; il m'a dit hier que je le trouverais cette nuit avec
toi."
Tout le monde dit un mot sur Monjoyeux, un mot qui tomba sympathique
de la bouche des hommes, un mot qui tomba amer de la bouche des
femmes.
Toutes avaient la religion de Mme Venus. Elles contaient son histoire
avec des pleurnicheries sentimentales.
Les femmes ne pardonnaient pas a Monjoyeux d'avoir joue de la femme,
parce qu'elles ne comprenaient pas sa haute satire. Elles ne lui
pardonnaient pas non plus de n'avoir jamais d'argent!
Mlle Fleur-de-Peche prit pourtant sa defense parmi ces dames. Elle le
trouvait beau; elle avouait qu'il etait bien mal habille; mais elle
l'aimait mieux ainsi qu'elle n'eut aime M. Million habille de billets
de banque. On demanda a la Taciturne son opinion; elle repondit d'un
air convaincu:--_Ni oui ni non_. Et pour etre eloquente elle ajouta:
_Question d'argent_.
A cet instant, il se fit dans l'escalier un bruit qui retentit jusque
dans le cabinet privilegie entre tous. "C'est M. Monjoyeux qui fait
une farce, dit le garcon en apportant des cigares."
Or, voici quelle etait la farce de M. Monjoyeux: il apportait dans
ses bras une malheureuse chiffonniere, jeune encore, mais tuee par
la misere, qu'il avait trouvee devant la Maison d'Or, trainant son
crochet sans trouver la force de remplir sa hotte.
Toutes les femmes partirent d'un bruyant eclat de rire; mais les
hommes ne rirent pas: tous savaient que Monjoyeux etait fils
d'une chiffonniere, tous comprenaient le sentiment de charite qui
l'inspirait. "C'est cela, dit Monjoyeux en posant respectueusement la
pauvre femme sur le divan, riez, mesdames! riez encore! riez toujours!
Quoi de plus gai? Une malheureuse creature qui meurt de faim!
Voyez-vous, mesdames, dans les chiffons, qu'ils soient fanes comme
chez vous ou qu'ils soient fanes comme les chiffonnieres, chacun pour
soi, Dieu pour tous. Celle qui n'a pas rempli sa hotte la nuit n'a
plus que l'hopital, et si on ne veut pas d'elle a l'hopital, elle n'a
plus que la rue."
Les femmes ne riaient plus. Et comme les femmes sont extremes en tout,
celles qui avaient ri le plus haut se mirent a l'oeuvre pour secourir
la chiffonniere. "Qu'on apporte une soupe serieuse, dit Monjoyeux, et
non pas la soupe a l'oignon de ces dames."
La chiffonniere regardait tout le monde avec inquietude. Elle etait si
peu habituee a la charite chretienne, elle avait vecu si loin de
ses semblables, dans ce Paris sceptique ou les pauvres n'ont pas
d'amis,--d'amis visibles,--qu'elle ne pouvait croire encore a ce beau
mouvement de Monjoyeux et a cette soudaine sympathie qui souriait
autour d'elle.
On lui apporta une croute au pot, la derniere du pot-au-feu, qu'elle
mangea avec un vif plaisir. Monjoyeux l'avait mise a table, mais elle
se tenait a distance. "Allons donc! lui dit-il, nous faisons bien les
choses, nous autres! mettez les coudes sur la table."
C'etait a qui la servirait, parmi les femmes. Mlle Tourne-Sol lui
passa son verre. "Non! dit Monjoyeux, elle n'aurait qu'a boire tes
pensees!" Et il donna un verre a la chiffonniere.
C'etait une femme de vingt-cinq ans, deja fletrie par la misere et le
chagrin. Elle veillait la nuit et ne dormait guere le jour. Il y
avait de tout dans cette figure: de la beaute et de la laideur, de
l'intelligence et de l'idiotisme, de la candeur et de la passion.
Peu a peu elle se familiarisa et risqua quelques paroles. Elle raconta
sa vie en trois mots: Fille d'un chiffonnier, souvent battue parce
qu'il etait toujours ivre, mere sans avoir eu d'enfants, parce que sa
mere etait morte lui laissant quatre petites soeurs. "Messieurs, dit
Monjoyeux, cette brave creature qui nous fait l'honneur de souper avec
nous, ne vous y trompez pas, c'est la synthese de l'humanite. Comme
l'humanite, elle aspire a la croute au pot, mais c'est l'ideal
inaccessible. Adorons l'humanite dans cette femme, que ses haillons
nous soient chers, que ses douleurs viennent jusques a nos ames, que
ses larmes sanctifient a jamais cette table profanee."
Monjoyeux, assis a cote de la chiffonniere, se leva et l'embrassa sur
le front avec un sentiment indicible de respect et de fraternite. "Au
nom de ma mere, lui dit-il gravement, je vous embrasse.--Votre mere!
pourquoi? lui demanda-t-elle en le regardant avec douceur.--Parce que
je suis du batiment! Ma mere etait chiffonniere; je ne m'en vante pas,
mais je n'en rougis pas." Et se tournant vers Parisis: "Mon ami, lui
dit-il, rejouis-toi, non pas parce que je vais te demander une poignee
d'or pour cette femme, mais parce que j'ai trouve un but a ma vie.
Je vais tout a l'heure rentrer dans mon atelier avec amour, je veux
desormais travailler pour cette femme et ses quatre petites soeurs. Je
suis heureux pour la premiere fois, parce que je me sens riche du bien
que je ferai."
Les femmes pleuraient. Monjoyeux se tourna vers Miravault: "Miravault,
vous avez des millions et vous etes pauvre; faites comme moi: vous
serez riche.--Voila qui est bien parle, dit Leo Ramee en serrant la
main de Monjoyeux.--C'est que je parle comme je pense." Et revenant a
Parisis: "Mon cher ami, prete-moi cent sous pour commencer ma fortune.
Je vais, pour point de depart, prendre un fiacre pour reconduire
cette femme--non pas tout a fait comme tu fais quand tu reconduis ces
dames."
Parisis voulut que Monjoyeux et la chiffonniere prissent sa voiture.
"Ce n'est pas tout, dit Tourne-Sol, tu-nous feras une grace, je
suppose que ta charite n'est pas jalouse. Nous allons tous donner de
l'argent a cette pauvre femme."
La moisson fut bonne. Les gens qui s'amusent sont les plus genereux
envers les gens qui souffrent.
Le lendemain, Parisis alla dire bonjour a Monjoyeux dans son petit
atelier de la rue Germain Pilon. Il le trouva au travail, plus allegre
qu'il ne l'avait vu. "Vous avez raison, Monjoyeux, lui dit-il, les
deux grands mots de la vie sont ceux-ci: le Travail et la Charite.
--Oui, dit Monjoyeux; mais vous en oubliez un troisieme que vous
croyez connaitre, mais que vous ne connaitrez bien que quand vous
aurez epouse Mlle de La Chastaigneraye."
Monjoyeux ajouta d'un air quelque peu theatral: "Le troisieme mot de
la vie, c'est l'Amour. Vous ne connaissez que sa soeur, la Volupte."
XVII
L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES
On se raconta tout bas, un jour dans Paris, une nouvelle quelque
peu etrange. Plusieurs grandes dames--de vraies grandes dames,
disait-on,--avaient leurs petites maisons comme les grands seigneurs
du XVIIIe siecle. Qui avait repandu cette nouvelle a Paris? Trois
amis: le duc d'Ayguesvives, le comte de Harken et Monjoyeux.
Ils se promenaient aux Champs-Elysees; c'etait au retour du Bois, vers
six heures; ils reconnurent une femme tres a la mode qui parlait a son
valet de pied, a l'angle de la rue du Bel-Respiro. Elle lui indiquait
la rue Lord Byron. Le cocher qui avait compris, tourna par la rue du
Bel Respiro et conduisit la dame au numero 12 de la rue Lord Byron.
Elle sauta legerement sur le trottoir, franchit la grille, contourna
le jardin et monta le perron avec la legerete d'une biche, avec la
fierte d'une conscience sans peur et sans reproche.
Que pouvait-elle bien faire dans cette mysterieuse petite maison toute
blanche, revetue de lierre, batie par l'architecte Azemar, entre un
jardinet et une serre?
Les trois amis avaient suivi la dame de loin, en vrais desoeuvres qui
n'ont pas encore faim pour aller diner. A peine le coupe s'etait-il
eloigne, allant au pas comme un coupe qui doit revenir bientot, qu'un
second coupe arriva au grand trot devant la grille; celui-la savait
son chemin. Une autre dame, pareillement une grande dame, monta le
perron avec la meme legerete, sinon la meme fierte. "Que diable
vont-elles faire dans ce petit hotel? demanda d'Ayguesvives, qui etait
le plus curieux parce qu'il connaissait mieux les deux dames."
Pas de portier a l'hotel, pas ame qui vive dans la rue. C'etait
l'heure ou toutes les familles etrangeres qui habitent Beaujon
commencaient un diner serieux qui dure regulierement une heure et
qui n'est jamais trouble par les journaux du soir comme les diners
parisiens.
Survint une troisieme grande dame, toujours dans son coupe, toujours
legere comme l'innocence. "C'est une oeuvre de charite," dit
Monjoyeux. Passa un marmiton qui portait une tourte monumentale. "Mon
bonhomme, lui demanda Harken, est-ce que tu connais ce pays?--Oui da,
j'y viens tous les jours depuis un mois.--Qui donc habite ce petit
hotel:--Il n'est pas habite.--Comment! il n'est pas habite? Mais
il est plein de monde!--Ah! oui; on y passe, mais on n'y
reste pas.--Comment s'appelle-t-il?--Il s'appelle l'Hotel du
Plaisir-Mesdames."
Les trois amis se mirent a rire. "Pourquoi donc?--Je ne sais pas.
C'est peut-etre qu'il y a la des marchandes de plaisir."
Le gamin avait l'air si fute qu'il fut impossible aux trois amis de
saisir le sens de ses paroles.
Ce fut le tour d'une quatrieme dame, encore une grande dame, mais
celle-ci etait venue a pied. D'Ayguesvives la reconnut, quoique la
nuit tombat et qu'elle fut voilee.
C'etait Mme de Montmartel, surnommee la belle aux cheveux d'or.
"Messaline blonde! dit d'Ayguesvives, c'est bien elle, partie carree,
car maintenant elles sont quatre, si nous avons bien compte.--Je ne
suis pas curieux, murmura Harken, mais je donnerais bien quatre louis
pour avoir une stalle a ce spectacle-la."
Tous les trois devoraient des yeux la facade de l'hotel. On avait
allume des bougies, mais la lumiere transpercait a peine par les
rideaux de soie. "Si nous sonnions? dit Monjoyeux qui etait toujours
un peu gamin.--Sonnez, Monjoyeux, dit d'Ayguesvives, vous direz que
vous vous etes trompe de porte.--Non, dit Harken, ce serait un crime
de lese-amitie; la vie privee est muree, passons notre chemin.--C'est
bien dommage, reprit d'Ayguesvives entraine par Harken; que diable
peuvent-elles faire dans cette maison, ces grandes dames, qui ont
toutes les allures de petites dames?--Viens, viens, viens, tu liras
cela dans le journal du soir."
Ils rencontrerent un quatrieme ami au coin de la rue de Balzac;
c'etait le prince Rio. "Chut! dit d'Ayguesvives en se retournant, ne
le rencontrons pas, il va peut-etre a l'Hotel du Plaisir-Mesdames."
Quand les trois amis virent que le prince suivait la rue Balzac, sans
entrer dans la rue Lord Byron, ils allerent a lui. "Mon cher prince,
lui dit Harken, vous qui connaissez la geographie du quartier,
connaissez-vous l'_Hotel du Plaisir-Mesdames_?--Non; qu'est-ce que
cela veut dire?--Nous n'en savons rien." On raconta ce qu'on avait vu.
_O tempora! o mores!_
Une demi-heure s'etait passee; les trois coupes qui erraient de ca et
de la revinrent a la grille et reprirent chacun leur grande dame. La
troisieme referma la grille. "Et Messaline blonde, dit d'Ayguesvives,
est-ce qu'elle garde l'hotel?" Les lumieres du rez-de-chaussee avaient
disparu. "C'est le moment de sonner, puisqu'il n'y a plus qu'une
femme, dit Monjoyeux."
Tout en riant, il avait mis la main sur l'anneau du timbre: le timbre
resonna malgre lui. Harken, d'Ayguesvives et le prince s'eloignerent
comme devant un coup du sort mysterieux. Monjoyeux resta bravement a
son poste, decide a affronter le peril; mais on ne vint pas.
Ce fut alors que le marmiton repassa en chantant: "Voila le plaisir,
mesdames; voila le plaisir!--Mon bonhomme, lui dit Monjoyeux, on ne
vient donc pas ouvrir quand on sonne a cette porte?--Non, monsieur,
j'ai souvent vu sonner, mais je n'ai jamais vu ouvrir.--L'hotel n'a
pas une autre porte pour sortir?--Non, monsieur, de l'autre cote c'est
le jardin de l'hotel Bobrinskoi."
Monjoyeux, presque effraye d'abord d'avoir sonne, s'irrita de voir
qu'on ne venait pas lui ouvrir la porte, et pourtant il n'avait pas
la pretention d'entrer dans cette maison mysterieuse, ou on ne voyait
passer que des femmes. "Messeigneurs, dit-il a ses amis allons diner,
voila le plaisir des hommes, nous parlerons du plaisir des dames."
On entendait au loin le marmiton chanter: "Voila le plaisir, mesdames!
Voila le plaisir!"
D'Ayguesvives connaissait la comtesse Bobrinskoi, cette grande dame
russe qui a apporte a Paris, avec ses marbres italiens, ses tableaux
flamands et ses meubles en porcelaine de Saxe, l'art perdu des
anciennes causeries. Il alla pour la voir, mais il ne trouva chez elle
qu'un de ses amis, un peintre italien, Raimondo Marchio, qui ne fit
pas de facons pour repondre aux questions du duc; il le conduisit dans
le jardin qui separait les deux hotels. "Est-ce qu'on ne se met jamais
a la fenetre, demanda d'Ayguesvives.--Jamais. Une seule fois j'ai vu
trois dames que j'aurais voulu peindre, tant elles representaient mon
ideal pour les trois vertus theologales que le pape m'a demandees.--Ce
sont donc des dames de charite?--Non, mais elles etaient groupees
avec un abandon charmant, s'appuyant l'une sur l'autre, dans la
desinvolture italienne; celle du milieu etait la plus belle: celle-la
je l'ai reconnue, car elle habite les Champs-Elysees.--Mais qui est-ce
qui habite l'hotel.--Oh! pour cela, nous n'en savons rien. Il est
d'ailleurs si peu habite, qu'on appelle cela un pied-a-terre.--Ma
foi, c'est un joli pied. Connaissez-vous le proprietaire?--Oui, un
original de la rue du Cherche-Midi a quatorze heures; la comtesse a
voulu lui acheter ce petit hotel pour agrandir son jardin. Il lui a
repondu ceci, ou a peu pres: "Madame, je suis au soleil et vous vous
etes a l'ombre; je suis Diogene, et vous etes Alexandre, je ne vends
pas mon soleil."
D'Ayguesvives comprit qu'on ne saurait rien par un pareil
proprietaire. "Croyez-vous que ces dames payent leur loyer?--Sans
doute, mais je n'ai pas vu en quelle monnaie."
D'Ayguesvives regarda le peintre italien. "Mais vous etes convaincu
que ce sont des femmes du monde?--Oui, mais panachees de quelques
femmes du demi-monde, car, il y a quelques jours, il m'a bien semble
reconnaitre une deesse des Bouffes, sans compter que Mlle Theresa y
a chante ses chansons.--Ce doit etre fort amusant, ce petit
interieur-la! Est-ce que ces dames ne lancent pas des invitations? Je
voudrais bien m'inscrire.--Oh non! il parait qu'on s'amuse entre soi."
Tout en regardant le petit hotel, d'Ayguevives etait de plus en plus
convaincu qu'on avait bien choisi pour se cacher. Certes, ce n'etait
pas la une maison de verre: a gauche et a droite un pignon sans
fenetre; au nord un jardin etranger, celui de la comtesse, mais masque
par la serre au rez-de-chaussee et les persiennes du premier etage; au
midi une facade visible, mais au bout d'un jardin inaccessible.
D'Ayguesvives s'en alla comme il etait venu, sans se vanter a ses amis
qu'il avait si bien cherche pour ne rien trouver. "C'est egal, se
disait-il avec impatience, je ne desespere pas d'avoir le mot de cette
enigme."
Il alla voir Mme de Montmartel pour poser des points d'interrogation.
Mais, de meme qu'il avait tourne autour de l'hotel sans pouvoir y
entrer, il tourna autour de la belle railleuse. Elle lui dit: "Vous
connaissez le mot du bon Dieu: "Frappez et on vous ouvrira," mais moi
je ne suis pas le bon Dieu: on frappe et je n'ouvre pas.--Oh! oh!
si c'etait Parisis, vous ouvririez!--Parisis! dit Messaline blonde,
celui-la ne frappe pas, car il passe par la fenetre."
XVIII
LES INSEPARABLES
Alors on parlait beaucoup de deux soeurs fort belles, une brune et une
blonde: Mme de Neers et Mme de Montmartel. La brune aimait l'eglise;
la blonde aimait les fetes. Aussi Mme de Montmartel fut-elle surnommee
Messaline blonde; tandis qu'on donnait a sa soeur le bon Dieu sans
confession.
Parisis eut un duel avec le mari de Mme de Montmartel, quoiqu'il
ne fut pas son amant; tandis qu'il fut toujours tres bien dans les
papiers de M. de Neers, quoique Mme de Neers lui fut tombee dans les
bras un jour d'extase.
Et pourtant, ce jour-la, comme les autres, elle etait coiffee a la
vierge, en opposition a sa soeur qui etait coiffee a la diable.
Parisis qui avait raison de toutes les femmes mondaines, echoua donc
devant les eclats de rire de Mme de Montmartel. Ce qui n'empecha pas
l'injuste opinion publique d'infliger sa reprobation a cette belle
femme et de lui donner le surnom de Messaline blonde, parce qu'elle
avait horreur des poses vertueuses.
Elle se moquait des aveuglements de l'opinion, avec son amie, la belle
Berangere de Saint-Real, une autre blonde, non moins joyeuse, qui
avait soif de curiosites. Elles se rencontraient a l'Hotel du
Plaisir-Mesdames.
Mme de Montmartel disait a Berangere de Saint-Real, qui lui parlait
de Mme de Neers: "Savez-vous la difference qu'il y a entre moi et ma
soeur? C'est que je suis une chercheuse et qu'elle est une trouveuse.
Je cherche toujours et je ne trouve pas, tandis qu'elle ne cherche
jamais et qu'elle trouve toujours."
Ce qui sauvait Mme de Montmartel, c'est qu'elle avait un ideal; ce
qui perdait Mme de Neers, c'est qu'elle n'en avait point: la comtesse
s'etait fait un Dieu de l'amour; pour la marquise, l'amour c'etait un
homme.
Mme de Montmartel avait un esprit rapide qui devorait tout en une
seconde. Des qu'un amoureux chantait sa serenade, elle le jugeait
aussi bete et aussi fat que les autres; elle se disait que ce n'etait
pas la peine de tenter l'aventure avec lui. Elle s'arretait toujours a
la preface, disant que le livre ne meritait pas d'etre lu.
Mme de Neers, au contraire, ne faisait pas de preface; elle entrait
de plain-pied dans le roman, sauf a sauter beaucoup de pages, sauf a
fermer le livre si le heros l'ennuyait.
Mme de Montmartel aimait les commencements; elle ne faisait pas de
facon pour donner son ame au diable. Mais je ne sais quelle fierte
d'epiderme reservait son corps. Tandis que Mme de Neers donnait son
corps tout en reservant son ame a Dieu.
Mme de Montmartel etait bien plutot soeur par l'esprit et par le coeur
de Berangere de Saint-Real, puisqu'elles avaient les memes aspirations
et les memes curiosites. On les attaquait beaucoup sur la douceur de
leur amitie.
La malice parisienne ne permet pas aux femmes la familiarite avec les
hommes ni l'intimite avec les femmes, si bien qu'elles sont condamnees
a vivre seules ou avec leurs maris, ce qui est souvent tout un.
Il semble pourtant bien naturel que les femmes qui se disent opprimees
--ce n'est pas mon opinion, au contraire--s'entendent entre elles en
comite secret pour combattre les hommes ou pour se venger de leurs
mefaits; voila pourquoi on a peut-etre eu tort de les accuser d'avoir
trop aime l'Hotel du Plaisir-Mesdames. Elles allaient la, sans doute,
comme les hommes vont au cercle pour se distraire de leurs femmes.
Peut-etre allaient-elles la pour secher les larmes de la tyrannie ou
plutot de l'esclavage, les pauvres colombes, aussi c'etaient les
colombes de Venus qui battaient des ailes dans l'Hotel du Plaisir-
Mesdames.
Rien n'est plus malaise a une femme que de garder l'aureole de toutes
ses vertus, meme quand elle reste vertueuse; si elle valse, on ne lui
permet pas de valser avec un homme, sous pretexte que la valse est un
cercle de flammes agite par l'enfer; c'est le tourbillon du diable. Si
deux femmes valsent entre elles, ce qui est un adorable tableau, la
malignite publique les accuse pareillement: pourquoi ces enlacements,
ces serpentements, ces ondoyements, si ce n'est pour braver la nature?
Dans les bals, qui ne se rappelle avoir vu valser Mme de Montmartel et
Berangere? C'etait la fete des yeux: tantot Berangere appuyait sa joue
sur le sein de celle qui l'entrainait, tantot elle renversait la tete
avec l'abandon de la bacchante. Toutes les deux gardaient pourtant les
attitudes chastes des femmes du monde, mais cette chastete meme ne
donnait que plus de saveur a leur emportement.
Quand elles se rencontraient, elle se jetaient au cou l'une de
l'autre, avec toute la passion de la beaute pour la beaute, et les
bras s'entrelacaient si bien pendant l'etreinte, qu'un jour la
Chanoinesse rousse leur dit en souriant: "Prenez garde, vous y
resterez!"
C'est que la Chanoinesse rousse ne croyait pas a l'amitie des femmes.
Je ne suis pas si sceptique; si Berangere et Mme de Montmartel
s'embrassaient si eperdument, c'est--qu'elles s'aimaient beaucoup.--
XIX
LES POIGNARDS D'OR
On a quelque peu parle aussi de cette jeune beaute extravagante qui
voulut se faire justice d'un coup de poignard; les journaux ont
imprime une page de son histoire en hasardant les initiales de son
nom.
Disons cette histoire sans jeter ce nom tres respecte a la curiosite
romanesque: nous nommerons Mlle Wilhelmine.
Elle etait douce comme si toutes les bonnes fees fussent venues a son
berceau; mais, sans doute, la mauvaise fee aussi l'avait frappee de sa
baguette.
Wilhelmine fit son entree dans le monde au milieu des enthousiasmes.
Combien d'amoureux qui se fussent sacrifies pour elle! Beaucoup de
beaute, beaucoup d'argent, beaucoup d'esprit. Mais sur tout cela la
raison ne repandait pas sa lumiere. Wilhelmine se conduisait comme une
folle, disant a tout propos: "Je ne suis pas maitresse de moi."
Sur son cachet elle avait fait graver la sentence arabe: C'est ecrit
la-haut, faisant ainsi Dieu responsable de toutes ces equipees.
Le duc de Parisis, qui la rencontra dans la societe anglaise de Paris,
eut naturellement la curiosite de vouloir etre de moitie dans ses
extravagances, c'etait pour lui une etude entrainante; il disait que
c'etait par philosophie, mais c'etait par amour.
Un soir, dans une causerie presque intime, elle lui dit tout a coup:
"Montrez-moi donc un de ces petits poignards d'or dont on parle tant
autour de moi?--Chut, lui dit-il, ces poignards-la sont des joujoux
qui tuent."
Mais Wilhelmine etait un enfant gate: elle voulut voir les poignards
avec tant d'obstination, que Parisis osa lui dire, comme a la premiere
coquette venue: "Eh bien, venez demain chez moi et je vous les
montrerai.--J'irai," dit-elle.
Sans doute le rouge lui monta au front, car elle se leva et se perdit
dans le bal.
Le lendemain, elle ne se fit pas attendre a l'hotel du duc de Parisis.
"Vous voyez, dit-elle d'un air de vaillance, j'ai pris la premiere
heure, car je n'ai pas peur de vos poignards."
Son coeur battait bien fort, mais elle cachait son coeur.
Parisis joignit les mains sur sa tete et lui baisa les cheveux.
"Je vous attendais, lui dit-il.--Eh bien, puisque je suis venue,
expliquez-moi le jeu de vos poignards."
Il la fit asseoir bien pres de lui, trop pres de lui. "Croyez-vous
aux influences occultes? lui demanda-t-il.--Je crois a tout, meme
au diable, repondit-elle, d'un air brave.--Vous croyez aux
jettatores?--Oui, je crois au mauvais oeil. La journee est bonne ou
mauvaise, selon la premiere figure que nous voyons.--Eh bien, moi,
j'ai mis un pied dans la cabale; je crois que tout le monde est
gouverne par des esprits invisibles toujours maitres de nos actions;
les sorcieres de Macbeth sont de vieilles folles, mais la sorcellerie
est pourtant l'expression d'une verite. J'ai decouvert dans un vieux
livre, miraculeusement venu jusqu'a moi, que tout homme qui portait
malheur devait forger des poignards d'or pour conjurer le mauvais
destin.--Vous portez donc malheur?" Parisis ne voulut pas, a ce qu'il
parait, s'expliquer la-dessus. "Peut-etre, dit-il a Wilhelmine, mais
grace a mes poignards d'or, je suis sur de preserver les femmes que
j'aime.--Et comment faites-vous pour cela?--C'est bien simple: je
leur enfonce un de ces poignards dans les cheveux, il m'est meme
arriver d'en enfoncer deux, pour plus de surete contre l'esprit du
mal."
Wilhelmine partit d'un grand eclat de rire. "C'est vous qui etes
l'esprit du mal, puisque vous perdez toutes les femmes que vous
rencontrez.--Hormis vous."
Parisis regarda profondement Wilhelmine. "Moi comme les autres; depuis
que je vous ai vu, je ne vois plus mon chemin."
Apres avoir dit cela, Wilhelmine se revolta contre elle-meme et voulut
s'en aller. Mais par une tactique savante, Parisis la retint en lui
disant: "Vous n'avez rien a craindre, je ne vous aime pas."
Elle se retourna, et voulut lui prouver qu'il l'aimait.
Quand elle sentit qu'elle allait, elle aussi, tomber dans la gueule du
loup, elle s'ecria: "Je veux bien vous aimer, mais je ne veux pas de
vos poignards."
On s'aima donc. Parisis, plein de foi dans la vertu de ses poignards
d'or, ne voulut pas tenir compte de la bravade de Wilhelmine; il
en prit un--un vrai bijou--pour le ficher dans sa belle chevelure
brunissante, mais elle le saisit dans sa main et le jeta a ses pieds.
"Si je suis perdue, dit-elle en pleurant, ce n'est pas ce poignard qui
me sauverait."
Elle avait voulu jouer avec l'amour! Elle s'enfuit et ne revint pas,
malgre les prieres de Parisis.
Parisis lui porta malheur. Il y a des femmes qui se consolent de leur
premiere chute dans les ivresses ou dans les troubles d'une seconde
chute. Wilhelmine avait eu une heure de vertige; mais elle s'etait
indignee contre elle-meme, jusqu'a vouloir en mourir; rien ne pouvait
l'arracher au souvenir humiliant de sa faute, c'etait l'enfant pris
par le feu, qui s'enfuit avec epouvante, mais qui emporte le feu.
Wilhelmine sentit qu'elle serait consumee dans sa honte. Elle ne
voulut plus reparaitre dans le monde, elle repoussa les caresses
de toute sa famille, elle s'enferma dans sa chambre comme dans une
cellule, toute a son desespoir.
Parisis fut lui-meme desespere quand il apprit par une lettre
incoherente cette retraite dans les larmes. Cette lettre etait
navrante: la fierte qui se revolte contre la honte! La pauvre
Wilhelmine s'efforcait d'y cacher son coeur blesse par des eclats de
rire; mais il comprit et il regretta d'avoir ete de moitie dans cette
folie.
Il s'etait imagine que celle qui lui tombait sous la main etait une
de ces jeunes filles predestinees au peche; il l'avait prise en se
disant: "Autant moi qu'un autre."
Il n'avait pas compris que c'etait une vertu qui s'immolait dans
l'amour.
A la fin de la lettre, Wilhelmine, a moitie folle, le priait de lui
envoyer un de ses poignards d'or pour conjurer les mauvais esprits.
Il n'avait aucune raison pour ne pas obeir a ce caprice. La femme de
chambre qui avait apporte la lettre reporta le poignard d'or.
Les journaux nous ont appris le reste. Le lendemain matin, on trouva
la jeune fille baignee dans son sang.
Wilhelmine n'avait pas mis le poignard d'or dans ses cheveux: elle
s'en etait frappe le coeur.
XX
UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MLLE REBECCA
Nous ne suivrons pas Octave dans les mille et une aventures du
demi-monde et du monde des theatres. La encore il retrouvait des
grandes dames dechues ou des comediennes qui jouaient les grandes
dames sur la scene. Naturellement, toutes le voulaient conquerir pour
l'afficher, sinon pour l'aimer un quart d'heure. Il disait avec sa
haute impertinence ce mot renouvele de Brantome: "Il leur faudrait
pour m'afficher tout le papier de la Cour des Comptes." Il se
resignait a se debarrasser des femmes,--en les prenant. Mais
quelques-unes tenaient bon; elles le trouvaient si charmant, qu'elles
s'acharnaient a lui avec fureur. Il lui fallait tout son haut dedain
pour les rejeter loin de lui. Mais il lui arrivait lui-meme de se
laisser piper pour quelques semaines a ces passions de hasard.
Il ne faut pas s'imaginer que le duc de Parisis fut un mondain sans
philosophie. Il ne vivait pas comme un Sibarite sans souci du mystere
de la vie. L'esprit a aussi ses voluptes; Octave se detachait de ces
vulgaires viveurs qui ne vivent que pour vivre, tout entiers a la
gourmandise corporelle; il avait toutes les gourmandises; la soif
de l'amour n'apaisait pas en lui la soif de l'intelligence; aussi
prenait-il peut-etre plus de femmes par l'intelligence que par
l'amour. En effet, sans vouloir faire la femme meilleure qu'elle
n'est, il faut avouer que c'est d'abord par l'ame qu'on la prend.
Devant toutes les choses de la vie, Parisis posait un point
d'interrogation. Ce fut ainsi qu'il voulut etudier la mort jusque dans
l'amour.
Une comedienne celebre dans les theatres de genre, plus celebre encore
dans les clubs par ses gaillardes aventures, Mlle Rebecca,--pour ne
pas l'appeler par son nom,--rencontra Parisis dans son dernier voyage
aux courses d'Epsom.
En arrivant a Londres, il daigna souper avec elle, un jour qu'il
devait souper avec le prince de Galles, le duc de Cambridge, le
marquis d'Englesea et le prince Alfred.--Octave aimait mieux une femme
bete que quatre hommes d'esprit; il lui promit de repasser l'Ocean en
sa compagnie; il fut adorable, elle fut irresistible: il parait qu'ils
furent heureux en Angleterre.
Mais Octave ne voulut plus etre heureux en France, disant qu'il
fallait laisser cela aux Anglais.
Rebecca etait une fille de trop d'esprit pour insister: elle n'avait
pas l'habitude, d'ailleurs, de s'eterniser dans un amour; elle
changeait d'amants comme de bottines: c'etait la fille la mieux
chaussee du monde.
A Paris, Octave revit ca et la Mlle Rebecca. Il lui trouvait une
saveur mi-anglaise, mi-francaise a nulle autre pareille. Un jour
il lui fallut aller a Saint-Lazare, puisque Mlle Rebecca avait ete
surprise avec quelques dames de bonne compagnie dans une maison
surnommee la maison de Sapho, une succursale de l'hotel du
Plaisir-Mesdames, ou l'on jouait dans les entr'actes.
Rebecca ne se releva pas de cet echec; quand cette fille violente,
femme de tempetes dans un verre d'eau, sortit de Saint-Lazare au bout
de trois mois, elle tomba malade de fureur. Les bons jours etaient
deja passes pour elle.
Dans son theatre, ses meilleures amies disaient qu'elle avait donne
des representations a Saint-Lazare. On la remercia. Ses amants eurent
peur d'etre la dans sa decheance. Elle perdit tout en quelques
semaines et retomba malade.
Octave, qui oubliait toutes les filles galantes sans jamais vouloir
retourner la tete, eut la fantaisie de revoir encore Rebecca.
Croyait-il qu'il retrouverait tout d'un coup dans sa compagnie je
ne sais quelle chanson de jeunesse, je ne sais quel parfum de
chevrefeuille, je ne sais quel tableau d'orgie a couleurs eclatantes?
C'etait l'ivrogne qui a garde le souvenir d'un mauvais cabaret ou il a
bu une bonne pinte.
Octave alla boulevard Malesherbes pour retrouver la comedienne de
hasard. Mais ces oiseaux-la ne perchent pas longtemps sur la meme
branche; tantot c'est un coup de vent qui les jette loin de la; tantot
c'est un rayon qui les appelle plus loin; quelquefois l'orage les
emporte avec le rameau brise.
Parisis entra dans la maison qu'il connaissait bien; mais l'eternel
"Qui demandez-vous?" l'arreta au passage. Quoiqu'il n'eut pas
l'habitude de repondre aux voies harmonieuses du rez-de-chaussee, il
repondit qu'il demandait Mlle Rebecca. Sur quoi on lui repliqua qu'il
y avait belle heure que Mlle Rebecca n'habitait plus son appartement.
"--Elle est rue des Martyrs, 16--pour en faire encore des martyrs."
Ce fut pour Octave une vraie surprise; il avait juge que Mlle Rebecca
ne devait pas dechoir; or, retomber du boulevard Malesherbes, ou elle
occupait un appartement de deux mille francs par mois,--quatre salons,
ameublement en bois de rose, ecurie pour quatre chevaux,--dans la rue
des Martyrs, ou les filles les plus huppees ne payent pas deux cents
francs par mois, c'etait une vraie deroute.
Octave alla rue des Martyrs, non plus pour chercher une heure de
gaiete, mais pour consoler celle qui venait d'etre vaincue dans son
ascension. "Mlle Rebecca? demanda-t-il.--Mlle Rebecca n'est plus ici.
Elle est a l'hopital Beaujon."
Le concierge apprit a Octave que Mlle Rebecca etait malade en revenant
dans la maison qu'elle avait autrefois habitee. Elle souffrait depuis
longtemps de la poitrine, en disant toujours que ce n'etait rien. Elle
etait arrivee avec une meute de creanciers, marchandes a la toilette,
tapissiers, preteurs sur gages, carrossiers, tous ceux qui vivent du
luxe des filles. A peine arrivee rue des Martyrs, on etait venu
pour saisir ses dernieres hardes; elle avait vendu jusqu'a ses
reconnaissances du Mont-de-Piete. "Le croiriez-vous, Monsieur? on
riait toujours de ses cheveux rouges; on disait qu'ils n'etaient pas a
elle; la verite, c'est qu'elle avait la plus belle chevelure du monde.
Eh bien! comme son medecin lui conseillait de la couper pour reposer
sa tete, elle a demande un coiffeur pour lui vendre ses cheveux. Mais
comme on lui amena un coiffeur qui lui rappela une ancienne dette,
elle ne parla plus de vendre ses cheveux."
Octave alla a l'hopital Beaujon; mais il eut beau faire: c'etait
un mercredi, on lui dit de revenir le lendemain avec le numero
d'inscription, car en entrant a l'hopital, on perd son nom, on n'est
plus qu'un chiffre. Le lendemain, Parisis retourna a l'hopital. Il
n'avait pas le numero; mais comme le jeudi tout le monde a le droit de
parcourir les salles, il jugea qu'il lui serait facile de reconnaitre
Mlle Rebecca. Mais vainement il alla dans toutes les salles, il passa
devant tous les lits sans voir celle qu'il cherchait. Il questionna un
interne, qui finit par se rappeler que deja deux femmes lui avaient
demande ce nom et qu'il les avait vues s'arreter salle Sainte-Claire
au numero 4. "Malheureusement, dit l'interne, le numero 4 est a cette
heure a l'amphitheatre de Clamart, mais comme il est parti cette
nuit, vous pouvez encore arriver a temps.--Arriver a temps!" murmura
Parisis.
Il demanda comment elle etait morte. L'interne repondit qu'elle etait
morte comme les autres. Et comme s'il fut frappe par un souvenir il
ajouta: "C'etait une juive, elle a voulu mourir chretienne; le cure de
Saint-Philippe-du-Roule est venu pour son abjuration: tout le monde a
ete edifie ici, excepte moi. Quel Dieu va-t-elle trouver la-haut?"
Octave avait commence le pelerinage, il voulut aller jusqu'au bout.
Clamart est l'amphitheatre par excellence; c'est la que viennent tous
les sujets des hopitaux de Paris: Rembrandt pourrait tous les jours y
retrouver sa lecon d'anatomie.
On sait que l'amphitheatre de Clamart est bati sur le terrain de
l'ancien cimetiere, dont on retrouve encore un coin aujourd'hui tout
ombrage de cerisiers, de saules, de pruniers et d'aubepine. On y salue
d'anciennes pierres tumulaires rongees par la lune, par la pluie, par
la gelee. C'est un cimetiere plus sauvage que la mort, puisque jamais
les vivants n'y viennent. L'amphitheatre est dans la forme des anciens
cloitres, mais sans galeries couvertes: les promenoirs sont quatre
parterres a la francaise, separes par une fontaine.
Octave respira en passant une penetrante odeur de giroflee et d'herbe
fauchee. On le conduisait vers le directeur qu'on ne trouvait pas. Les
parterres lui souriaient par l'eclat des bouquets, mais il reconnut
bientot qu'il etait dans le pays de la mort. Des voitures noires, sans
portieres, sans vasistas, plus desolees que les voitures cellulaires,
survenaient a chaque instant pour vomir des cadavres.
Octave s'approcha. Plus de cinquante cadavres, hommes, femmes,
enfants, etaient deja jetes pele-mele dans la salle d'attente. Un
mort d'hopital qui n'est pas reclame n'en a pas fini avec les
peregrinations et les aventures.
Quoique devant une des fenetres ouvertes, Octave n'osait regarder,
comme s'il eut craint de voir tout a coup apparaitre celle qu'il
cherchait.
Le directeur survint. Par respect pour la mort, Octave avait jete
son cigare; mais le directeur, qui fumait lui-meme, lui conseilla de
fumer.
Il eut bientot dit pourquoi il venait. "Eh bien! lui dit le directeur,
cherchons. "Par malheur, murmura un des hommes de peine qui voulait
rire en attendant "l'heure de la distribution," on ne reconnait pas
ici les gens a leur habit."
En effet, c'est la nudite dans toute sa misere. Que doit dire l'ame,
si elle voit ainsi son corps! Mais l'etude n'est-elle pas aussi une
priere? Le medecin qui cherche la vie dans la mort n'a ni un homme ni
une femme sous les yeux,--il a un sujet.
Octave entra dans cette grande salle toute inondee de lumiere, ceinte
de beaux arbres chanteurs. Il vit des femmes, il vit des jeunes
filles, il ne reconnut pas Rebecca. "C'est qu'elle a ete de la
premiere distribution, dit le directeur, a moins qu'elle ne soit pas
encore arrivee."
Deux hommes de peine apparurent avec une civiere: ils venaient pour la
seconde distribution. Ils prenaient les cadavres pour les transporter
avec une philosophie qui surprit Octave; l'un avait une rose sur les
levres, l'autre etait a peine a la derniere croute de pain de son
dejeuner.
Parisis alla dans la premiere salle de la dissection. Quoiqu'il fut
venu la pour chercher Rebecca, un sentiment plus eleve l'agitait: une
fois de plus son esprit redescendait dans l'abime du neant, comme pour
y chercher les ames de tous les corps abandonnes. Selon sa coutume, il
posait des questions. "Helas! lui repondait le directeur, Montaigne
disait: "Que sais-je?" moi je dis que je ne sais rien. Si je vous
montre dans sa chair et dans ses os le sublime ecorche de Houdon,
j'avouerai que Dieu en creant un homme a cree une merveille; mais
si je vous montre tout a l'heure au microscope une fourmi, vous
reconnaitrez que la merveille est plus grande encore, puisqu'elle
indique mieux l'infini, puisque cet exemplaire lilluputien est tout
aussi merveilleusement imprime que l'exemplaire in-folio. Si Dieu a
fait tout cela, c'est un grand artiste: si Dieu ne l'a pas fait, le
hasard est un grand maitre."
Survint un professeur celebre: "Ou est l'ame?" lui demanda Octave qui
le connaissait bien.
Le professeur ouvrit un cerveau. "Helas! lui dit-il, je ne vois pas
plus l'ame ici que je ne vois Dieu dans le ciel."
Octave avait jete ca et la un vague regard dans la salle: cinquante
etudiants, par groupes de trois ou quatre, etudiaient l'operation de
l'os maxiliaire. Tout a coup il s'ecria: "La voila!"
Il avait reconnu Rebecca au moment ou un etudiant lui arrachait une
dent pour mieux trancher la machoire. C'etait un horrible spectacle.
Il palit et s'approcha. Le professeur fit signe a ses eleves de
suspendre leur travail. Octave avait reconnu Rebecca a ses longs
cheveux rouges, qui descendaient jusqu'a terre, humides et epars.
Elle avait garde toute sa beaute biblique; la mort y avait imprime
plus de caractere encore. Mais, dix secondes plus tard, la joue eut
ete coupee: deja un etudiant approchait le scalpel. "Vous voyez, dit
le professeur, que les hopitaux respectent leurs morts; on les a
accuses de vendre les chevelures, regardez celle-ci!--Oui!" dit
Parisis tristement. Il la connaissait bien, cette chevelure-la!
L'etudiant qui avait arrache une dent a Rebecca la replaca par un
sentiment de respect pour la mort, car pour lui, depuis que Parisis
avait reconnu Rebecca, ce n'etait plus un sujet, c'etait une femme.
Octave lui dit gravement: "Monsieur, je vous remercie."
La levre superieure avait ete relevee; l'etudiant y appuya le doigt
avec douceur pour la refermer; la bouche reprit le dessin que la mort
lui avait imprime.
Quelques secondes encore, Octave regarda en silence cette figure aux
belles lignes, qui faisait songer aux femmes de la Bible. Un autre
etudiant, ayant apporte un suaire, le repandit comme une chaste robe
sur ce pauvre corps abandonne qui, jusqu'a l'arrivee d'Octave, n'avait
ete vetu que de la pudeur de la Science.
Octave detourna le linceul pour voir encore une fois cette figure que
la passion avait profanee et que la mort faisait blanche devant Dieu.
Il lui prit la main et la baisa doucement.
Le meme jour, il lui donna un tombeau au cimetiere des juifs, et il y
mit cette epitaphe:
POURQUOI VOUS DIRAIS-JE MON NOM!
LIVRE IV
LA TRAGEDIE
* * * * *
I
LA CONFESSION DE VIOLETTE
Que ces tableaux du musee secret de la vie moderne s'effacent
de nos yeux sous les douces images de Violette et de Genevieve.
On n'avait pas recu de nouvelles de Violette depuis sa fuite. Un
ami d'Octave lui dit qu'il l'avait vue a Rome. Une amie de Mme de
Fontaneilles lui dit qu'a Biarritz on s'etait montre du doigt une
jeune fille voilee qui passait pour Violette de Parme. Rien de plus.
Ou etait-elle? Sur quel rivage hospitalier avait-elle porte son
desespoir?
Un matin, Genevieve recut une lettre timbree de Madrid. C'etait une
lettre de Violette. "Madrid! Que peut-elle faire a Madrid?" se demanda
Mlle de La Chastaigneraye. Et elle devora cette longue lettre qui
etait la confession de Violette.
Madrid, ce 12 aout.
"Ma chere Genevieve,
"Quand cette lettre tombera sous vos beaux yeux, je ne serai plus
de ce monde; pardonnez-moi, si je joue, moi aussi, la Dame de
Coeur.
"Il faut se confesser avant de mourir. Je vous choisis pour mon
confesseur, c'est devant vous que je veux m'humilier dans l'esprit
de Dieu, c'est a votre coeur que je veux tout dire.
"Ce n'est pas faute de pretre que je vous choisis; j'en ai trouve
partout depuis que je fuis la France, depuis que je me fuis
moi-meme. A l'heure ou j'ecris, j'en vois un a la fenetre voisine
qui lit son breviaire; mais que lui dirais-je? Je ne suis pas de sa
paroisse: Ecouterait-il bien les paroles d'une etrangere qui porte
un coeur comme le sien sans doute, mais qui meurt d'une passion
qu'il ne comprendra pas?
"Vous, Genevieve, vous me comprendrez, parce que vous m'aimez.
"Je vous ai dit ca et la, dans les hasards de la causerie, une
page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute.
"Mes premieres annees meritent-elles bien qu'on s'y arrete? J'ai
vecu toujours abritee par cette adorable femme toute de travail et
de priere que je croyais ma mere. Mais n'etait-elle pas ma mere?
J'ai lu depuis l'histoire de d'Alembert et de Mme de Tencin.
Vous savez que d'Alembert avait ete abandonne par cette grande
pecheresse de la Regence, qui avait fait de son frere un cardinal
et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut
un enfant trouve et retrouve, grace a une vitriere qui lui donna
son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une ame. Elle en fit
un homme. S'il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par
la greffe; s'il fut un homme, ce fut par sa seconde mere. Aussi
ai-je compris ces terribles paroles qu'il dit a la premiere quand
elle revint a lui: "Je ne vous connais pas! Ma mere, c'est la
vitriere!"
"Moi, je n'aurais pas eu la brutalite de d'Alembert, sans doute,
parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma premiere
mere, je fusse restee l'enfant de la seconde, si toutes les deux
avaient vecu. Et si la seconde eut ete toujours ma mere, je puis
dire que j'eusse ete toujours sa fille, car je m'explique bien
pourquoi elle me cacha a ma premiere mere, c'est qu'elle la
connaissait, c'est qu'elle avait peur de me perdre, c'est qu'elle
voulait vivre pour moi.
"Tant qu'elle vecut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes
mains delicates un travail charmant. Pendant qu'elle raccommodait
de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de
veiller a cote d'elle, je ne croyais pas travailler, et il se
trouvait que j'avais gagne ma journee.
"Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des
livres pieux. Maman etait severe, elle avait veille comme une
sainte a ma premiere communion. Elle m'avait explique avec
l'accent chretien tous les miracles et toutes les beautes du
christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits,
aucune mauvaise pensee n'etait venue en deca de notre porte.
"Certes, nous n'etions pas riches, mais nous ne pensions pas que
la richesse fut un bien. Nous avions un petit appartement sous les
toits, mais tout y etait gai, les fenetres avaient pour horizon
le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de
fabriquer des fleurs; pour les mieux connaitre, j'en cultivais.
J'ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans
un fraisier, moi je m'etais fait toute une compagnie,
un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des
giroflees; j'avais meme un arbre sur ma fenetre, un lilas qui
emerveillait tous nos voisins; j'avais aussi un fraisier, mais
c'etait par gourmandise, car j'y cueillais jusqu'a cent fraises
par an.
"Que serait-il arrive si maman eut vecu?
"J'avoue que je n'aurais pas eu grand plaisir a epouser un homme
de ma condition; quoique je n'eusse pas lu de romans, j'avais mon
ideal comme s'il coulat encore en moi un peu du sang des Parisis.
Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s'eveilla quand j'appris
que ce beau monsieur qui avait ose me parler dans la rue, et que
j'aimais deja malgre moi, etait un duc.
"Genevieve, ce fut mon premier peche. Et voyez le malheur;
que le demon vous a touche, vous etes presque a lui. La porte de
l'orgueil fut pour moi la porte de l'enfer.
"Maman mourut. Elle m'avait plusieurs fois parle de son pays; elle
me disait que nous ferions bientot le voyage pour aller voir une
grande dame de ses amies qui me ferait peut-etre une dot si je
trouvais un brave homme pour m'epouser. Plus d'une fois elle
pleura en m'embrassant; je n'osais l'interroger, car je ne voulais
pas lui parler de mon pere, puisqu'elle ne m'en parlait pas.
Quelques mots surpris dans l'escalier pendant le commerage des
voisines m'avaient avertie vaguement que ma mere n'etait pas
mariee. Mais elle etait si pieuse et si bonne, que je me disais:
Dieu lui a pardonne.
"Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit
pour me faire des confidences, puis tout a coup elle se re
en disant: Non, je n'en mourrai pas, nous parlerons de cela plus
tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas a sa mort
prochaine, mais elle mourut soudainement d'un anevrisme. La parole
lui manqua pour me dire la verite; quand j'arrivai devant son lit,
elle expirait. "Louise! Louise! dit-elle, Dieu...."
"Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-etre
quelques paroles, mais elle n'eut pas le courage de me dire en
mourant: "Je ne suis pas ta mere."
"La misere est venue s'abattre sur ce pauvre petit appartement en
deuil, tout me manqua a la fois: ma mere, le travail, le courage!
Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misere,
il m'emporta dans un reve d'or; mais je n'etais sauvee que pour
etre perdue.
"Je n'avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman
Ce n'est que depuis ma sortie de prison que j'ai pu decouvrir
l'histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des
brouillons de lettres que ma mere cachait dans un petit coffret
en bois noir ou je ne croyais trouver que des factures.
"Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et
des reponses de maman, ou plutot des lettres de ma mere et des
reponses de sa femme de chambre? Pendant la premiere annee, ma
mere s'inquieta de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa
femme de chambre de lui ecrire trop souvent, elle lui recommandait
de dire _mon enfant_ et non _votre enfant_.
Au bout d'un an, il n'y avait plus de lettres de Mme. de Portien;
elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je
trouvai des brouillons de lettres de maman ou la pauvre femme
parlait avec adoration de la petite Louise. A ma premiere
communion, elle ecrivit encore, ce fut la derniere fois. Ce qu'il
y a d'admirable, c'est que dans ces lettres elle ne lui parle
jamais d'argent. Et Mme. de Portien n'en parlait pas non plus.
"Maintenant, quel fut mon pere? La est le secret eternel, mais
ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier
ma mere, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois
toute la verite.
"Je vais mourir et je ne me plains pas. J'ai eu ma part de
bonheur. J'ai adore M. de Parisis; les jours que j'ai passes avec
lui ont ete des siecles. Qu'ai-je a regretter? Je vous jure, o ma
douce et sainte Genevieve, que c'est pour moi une joie encore
de penser que je me sacrifie a votre bonheur. Moi vivante, vous
n'epouseriez pas Octave, voila pourquoi je meurs heureuse. La vie
est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des
autres. J'etais comme l'arbre empoisonne: vous seriez morte sous
mon ombre.
"En face de Dieu qui m'entend, en face de vous qui etes l'image de
la vertu, je le declare encore, car je veux vous prouver que je
ne suis pas tout a fait indigne du doux nom de cousine que vous
m'avez donne. Je n'ai pas eu d'autre amant que le duc de Parisis.
Il a ete cruel en m'abandonnant. Vous savez qu'il m'avait envoye
un bon de dix mille francs comme a la premiere venue. J'ai jure de
me venger. Et je me suis vengee!
"Ah! j'avais une vengeance bien noble. C'etait de retourner rue
Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de
mourir a la peine.
"Mais Mme. d'Antraygues, qui connaissait les hommes, m'enseigna
l'autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c'est un brave
coeur; elle a ses heures de fragilite, mais elle a garde toute sa
noblesse d'ame.
"Sur ses conseils, je me jetai donc la tete la premiere dans ce
tourbillon de la comedie parisienne, dans ce steeple-chase de
toute la folie du luxe et de l'amour. La pauvre Violette, foulee
aux pieds, devint l'orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme.
d'Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs
avant de partir pour l'Irlande. J'avais ete tres malade, presque
condamnee, mais elle me dit que j'etais plus belle que jamais, la
premiere fois qu'elle me conduisit boire du lait au Pre Catelan
par des chemins detournes, car elle se cachait et je ne voulais
pas me montrer.
"C'etait sans doute parce que nous nous cachions que nous fumes
surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda a la comtesse
l'honneur de m'etre presente. Vous avez raison, lui dit-elle, car
celle que vous voyez la, dans tout l'eclat de ses vingt ans et de
sa beaute, est une princesse par la grace de Dieu. Elle ne vous
dira jamais son nom; elle ne veut etre connue a Paris que sous le
nom de Violette de Parme.
"L'orgueil qui m'avait perdue parce que M. de Parisis etait duc,
me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait etait
prince. Je sentis tout de suite que je ne l'aimerais pas, mais
c'etait l'homme qu'il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis
pas trop de facons pour aller diner avec lui dans un salon du
Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je
ne desesperais pas de le rencontrer et de passer fierement devant
lui au bras du prince.
"A la fin du diner, on etait eperdument amoureux de moi, on
m'offrait des diamants, un hotel, des equipages. Je ne rentrai pas
chez moi; mais tout en allant chez le prince, j'etais bien decidee
a ne pas etre sa maitresse.
"Le prince me trouva bizarre, mais il etait bon prince; ce qu'il
aimait en moi, c'etait ma figure. Lui aussi etait un orgueilleux,
c'etait deja quelque chose que de m'afficher. Il y a des
qui veulent etre, il y a des gens qui veulent paraitre. Ma
"bizarrerie" ne l'empecha pas de me donner cent mille francs et de
me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un hotel rue de
Marignan, ou il vint trois fois par semaine diner avec ses amis,
des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des
diplomates et des artistes.
"C'etait bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m'avait
pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le
prince.
"Cette vie-la, je vous l'avouerai, me plut beaucoup, quoique je
souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J'esperais
venir a bout de mon coeur; mais point. Plus je m'eloignais
d'Octave, plus je le retrouvais.
"Il etait en Angleterre quand je fis ma premiere entree dans le
monde du Bois. On vous a parle du bruit qui retentit autour de
moi. Quand on voit monter peu a peu une courtisane cela n'etonne
personne.--Ah! c'est celle-ci!--Ah! c'est celle-la!--Connue!
reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparait
un grand luxe sans qu'on puisse dire d'ou elle vient, toutes les
curiosites sont en eveil, elle triomphe avec eclat. C'est un feu
d'artifice qui n'a pas ete annonce.
"Le prince ne pouvait croire a son bonheur; jusqu'a minuit,
c'etait le plus heureux des hommes, mais a minuit, je m'enfermais
dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude
de mon lit.
"Je n'etais pourtant pas une sainte. Je me hasardais dans tous les
perils, j'etais coquette avec tous les hommes, comme une femme qui
veut se faire une cour. J'eprouvais une joie secrete de me prouver
que j'etais vertueuse sous le masque d'une pecheresse.
"Ce fut ainsi que j'allai un soir a Mabille a l'insu du prince;
ayant appris la langue du pays avant d'y entrer, decidee a
repondre a toutes les apostrophes. J'avais dine en folle
compagnie, et je crois bien que j'avais bu un peu trop de vin de
Champagne.
"Je vous ai dit comment j'y avais rencontre Octave, comment il
s'etait repris a moi selon les predictions de Mme d'Antraygues.
Mais, en le retrouvant, je ne retrouvai plus mon coeur. Il y avait
de l'orage dans le ciel.
"Vous savez mieux que moi l'histoire de Dieppe. Je ne lui ai pas
dit toute ma jalousie, mais je compris alors qu'il vous aimait.
Les femmes qui aiment ont la double vue. Vous me haissiez et je
vous haissais; dans ma jalousie aveugle, croyant frapper Octave au
coeur, je m'enfuis avec ce grand d'Espagne qui n'avait de grand
que sa grandesse. Tout naturellement je fus tout aussi "bizarre"
avec lui qu'avec le prince.
"Mais j'avais beau vouloir m'etourdir, je ne vivais que pour
Octave; mon ame etait toute a sa pensee, mes yeux le cherchaient
partout.
"Mais vous savez le reste. Vous savez ma rencontre avec ma mere.
Je vous avouerai que la force du sang ne se trahit pas alors. Et
pourtant, quoique Mme de Portien n'eut pas une figure sympathique,
je me souviens que j'eprouvais quelque plaisir a la voir. C'est
peut-etre un prejuge, mais il me semble qu'elle ne me parut pas
etre une etrangere pour moi.
"La pauvre femme! Dans quelques heures je la reverrai, si Dieu lui
permet ce bonheur de revoir un enfant qu'elle a abandonne. Qui
sait si elle aussi n'a pas subi cette fatalite du coeur qui trahit
toujours les vertus de la femme?
"Vous avez voulu tenter une belle chose. Vous avec dit a Octave de
m'epouser pour arracher de ma main ces violettes de Parme qui la
souillent. Mais la vertu est comme les sources vives, elle ne
remonte jamais. Ce n'etait pas moi qui devait epouser Octave; un
mariage aussi eclatant eut montre ma chute plus grande encore.
"Grace a vous, grace a cette douce Hyacinthe que vous m'aviez
donnee, j'ai failli prendre racine a Pernan pour y vivre dans le
repentir et la charite. Vous savez que les souvenirs vivants m'en
ont chassee.
"Et d'ailleurs, je voulais mourir. Je voulais mourir pour vous,
sinon pour moi. Croiriez-vous que vingt fois le courage m'a
manque? Une femme qui ne s'est pas tuee du premier coup ne trouve
plus la force de se tuer.
"Le courage m'est enfin revenu.
"Suis-je digne de revetir le linceul blanc? Ai-je assez expie mes
fautes? Ma prison a ete un long supplice, ma delivrance ne m'a pas
delivree de mes chagrins. Vous avez ete un ange pour moi, aussi
c'est a vous que je demande des prieres.
"Avant les prieres, j'ai une grace a vous demander: c'est
d'epouser Octave, car je ne veux pas que ma mort soit inutile. Et
puis il me semble que je serai dans votre bonheur.
"Ne me pleurez pas, je meurs contente.
"Vous m'avez donne un million, je vous legue un million. Ce que
j'ai depense etait la fortune de ma mere.
"J'aime tant a causer avec vous, ma chere Genevieve, que j'allais
oublier l'heure de la mort.
"Adieu! a Dieu!
"VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS."
Et d'une ecriture plus fievreuse, Violette avait jete ces mots apres
sa signature.
"Quand vous vous promenerez avec Octave dans le parc de Par
ou de Champauvert, si vous voyez a vos pieds une pauvre petite
violette des champs--pas une violette de Parme!--ne la foulez pas
dans la poussiere; penchez-vous pour la cueillir, respirez-la et
donnez-la a votre mari. Il se souviendra de moi, mais vos mains
auront sanctifie le souvenir.
"Adieu!"
Mlle de La Chastaigneraye pleura beaucoup en lisant la confession de
Violette. Elle sentait que c'etait un coeur et une ame qui parlaient.
"Ah! oui, dit-elle en se rappelant cette douce figure, c'est Violette
qu'il faut appeler la DAME DE COEUR."
Violette etait entree si profondement dans la vie de Genevieve, qu'il
lui semblait qu'en la perdant elle perdait quelque chose d'elle-meme,
un battement de son coeur, un rayon de son ame. "Et pourtant,
dit-elle, j'etais jalouse jusqu'a en mourir!"
II
OCTAVE A PARISIS
Mademoiselle de La Chastaigneraye ecrivit a la marquise de Fontaneilles:
"Ma chere Armande,
"Je suis desesperee plus que jamais. Je recois une lettre de
Violette, et cette lettre c'est l'adieu d'une femme qui va mourir.
"Cette fois, si tu ne viens pas tout de suite, je pars pour
l'Abbaye-au-Bois. Je t'embrasse.
"GENEVIEVE."
Mlle de La Chastaigneraye avait un trop noble coeur pour songer a
epouser Octave devant le tombeau de Violette.
La marquise de Fontaneilles pria par un mot le duc de Parisis d'aller
la voir. "Mon cher duc, lui dit-elle, ne perdez pas une heure; cette
pauvre Violette est morte, c'est par un devouement sublime pour
Genevieve et pour vous-meme. Partez de suite pour Champauvert, dites
que j'y serai demain avec le marquis. Il faut que dans quinze jours
Mlle de La Chastaigneraye soit la duchesse de Parisis."
Octave partit une heure apres, non sans avoir tente d'entrainer avec
lui la marquise. Il arriva la nuit a Parisis; le lendemain, a midi, il
descendait de cheval dans la cour de Champauvert, quelque peu surpris
de ne pas voir apparaitre Genevieve, car des qu'on voyait poindre une
figure dans l'avenue, on avertissait la jeune chatelaine.
Un domestique s'avanca sur le perron. "Monsieur le duc ne sait donc
pas que mademoiselle est partie!--Partie! Depuis quand?--Depuis
hier?--Elle est allee a Paris?--Oui, monsieur le duc.--Quand doit-elle
revenir?--Oh! pour cela! ni moi non plus, repondit le domestique dans
la mode de son pays. On a parle ici du couvent, presque toute la
maison a ete remerciee et je vais rester seul ici avec ma femme. On a
donne l'ordre de vendre les chevaux.--C'est serieux, pensa Parisis."
Il remonta a cheval. Il voulut repartir pour Paris, mais il se ravisa
et se contenta d'ecrire a la marquise de Fontaneilles:
"Chere marquise,
"Nos destinees jouent aux quatre coins. Pendant que je viens a
Champauvert, Genevieve va a Paris. Faut-il que je rebrousse chemin
ou qu'elle revienne sur ses pas? Jugez. J'attends!
"PARISIS."
Le lendemain, Parisis recut un telegramme qui ne renfermait qu'un mot:
Attendez.
Octave attendit. Il ne craignait pas de trop s'ennuyer, car il y
avait au chateau une armee d'ouvriers. Le spectacle du travail des
autres est une vive recreation pour l'esprit, surtout quand le travail
des autres est pour soi-meme. En l'absence de l'architecte, Parisis
pouvait donner de bons conseils pour les details de la restauration
du chateau. Il n'etait pas ne artiste, mais il avait le sentiment de
l'art dans toutes ses faces, peinture, sculpture, architecture, art
antique, art chretien, art de la Renaissance, art rococo, art moderne;
superieur en cela a Monjoyeux lui-meme, qui etait absolu dans son
style, qui n'aimait pas Louis XII et qui eut massacre les plus jolis
motifs pour metamorphoser a son gre le caractere du chateau.
Octave ne croyait pas que Violette fut morte. Toutefois son souvenir
attristait encore la solitude de Parisis.
III
LE DEFI A DIEU
Ce jour-la, Octave feuilleta la bibliotheque du chateau. Il avait
ouvert cinquante volumes. Il avait traverse a vol d'oiseau, on
pourrait dire a vol de hibou, toute l'histoire des philosophes, mais
penetrant surtout dans les sciences occultes, quoique le caractere de
son esprit l'appelat toujours dans les regions lumineuses.
C'etait un dimanche. Tout le monde du chateau etait a une fete
voisine. Il n'avait voulu retenir personne. Il etait donc seul. Le
soir amenait l'ombre, le ciel s'etait voile. Il se rappela qu'il
n'etait pas alle a la chapelle, on lui avait remis depuis longtemps
les clefs de la crypte.
Il etait presque nuit quand il entra dans la chapelle.
A la mort de son mari, la duchesse de Parisis eut une telle horreur de
la nuit qu'elle ne dormit jamais sans lumiere, pareille en cela a Mme
de Montespan qui se voyait deja dans le linceul des que l'ombre se
repandait sur elle. Quand on descendit a son tour la duchesse de
Parisis dans la chapelle souterraine, Octave qui savait avec quelle
terreur sa mere envisageait la nuit, voulut qu'une lampe brulat
perpetuellement devant son tombeau.
Aussi des qu'il ouvrit la porte de la crypte, il vit passer un pale
rayon de lumiere. Il descendit avec une sourde emotion, s'efforcant
de ne voir dans la mort que la mort elle-meme, voulant supprimer les
sombres corteges que lui font les poetes et les visionnaires. Quand il
fut aux derniers degres de l'escalier en spirale, il s'arreta, regarda
tous les cercueils et les salua avec piete.
C'etaient pour la plupart des cercueils de pierre et de marbre, tous
ranges autour d'un autel ou le jour des Morts le cure de Parisis
venait dire la messe. Quelques-uns des cercueils, les derniers,
etaient en bois de hetre recouvert de velours a clous d'argent.
C'etaient les derniers venus. Parisis retrouvait parmi ceux-la son
pere et sa mere. Il vint se pencher au-dessus et appuya les deux mains
comme s'il touchait les deux morts bien-aimes.
Quoiqu'il n'eut pas l'habitude de s'agenouiller, par un mouvement
involontaire et soudain il tomba a genoux et mit ses levres sur
le velours de chaque cercueil. Il lui sembla qu'il sentait des
tressaillements sous ses levres.
Je ne sache pas un athee qui n'ose rayer d'un trait de plume
l'immortalite de l'ame. Et pourtant s'il n'y a qu'un pas de la vie
a la mort, il n'y a qu'un pas de la mort a la vie.
Octave se leva. Il regarda cette eternelle lumiere qui ne brulait que
pour ceux qui ne voient plus et retourna vers l'escalier. Quand il fut
sur la derniere marche, il salua gravement comme a son arrivee. Il lui
sembla que les morts lui disaient adieu. Dans le silence funebre, il
crut entendre ce mot qui l'obsedait toujours: "C'EST LA!"
Il remonta silencieusement l'escalier; mais des qu'il eut referme la
porte, il murmura en essayant de sourire: "Non! je ne veux pas que
ce soit la." Il se sentait protege par sa mere. "Je defie tous les
esprits de m'enchainer a la destinee des Parisis, je brise les liens
de la legende et je m'affranchis de tout en bravant tout."
Quoiqu'il se crut maitre de lui et de sa destinee, il ne fut pas
fache de se retrouver au grand air et d'allumer un cigare. Le cigare,
l'ami de l'homme depuis que le chien l'a trahi--depuis qu'il y a des
chiens enrages.
La vie de chateau, depouillee de toutes ses suzerainetes, n'est plus
possible que si on y apporte la vie de Paris. Je sais des chatelains
qui ne recoivent de Paris que le journal; ceux-la se nourrissent trop
de la vie ideale; il leur faut alors une grande force d'imagination
pour trouver que tout est bien, meme si comme Candide ils cultivent
leur jardin.
Octave, qui n'avait pas prevu son voyage, n'avait rien emporte du
boulevard des Italiens, pas meme un journal.
Aussi, apres le diner, il ne lui resta qu'une ressource, celle de
remontera la bibliotheque. Cette fois il feuilleta des romans; il
n'avait pas la main heureuse ce jour-la: il tomba sur le _Moine_ de
Lewis. Il l'avait lu deja, il le relut a vol d'oiseau, mais trop
encore pour ne pas se penetrer de la terreur que repand ce chef
d'oeuvre.
Le vieux Dominique, qui lui avait servi a diner, vint lui demander
s'il voulait du feu. "Oui, dit Octave, qui n'aimait pas la solitude;
le feu est un gai compagnon: d'ailleurs cela fera plaisir aux
grillons, aux araignees, aux moucherolles qui habitent cette
bibliotheque, sans compter que tous ces livres-la ne seront pas faches
de se rechauffer un peu, car ils me semblent tous morfondus."
Il y avait au bout de la bibliotheque une cheminee en bois sculpte du
temps de Francois 1er ou couraient des salamandres. La bibliotheque
etait alors une salle d'armes. Au XVIIIe siecle, autre temps autres
moeurs, la plume avait conquis ses droits de haute noblesse; on
recueillit tous les livres epars dans le chateau et on les logea dans
cette grande piece abandonnee.
Octave fut content de voir du feu. En se chauffant les pieds, il se
vit dans la glace et faillit ne pas se reconnaitre. La vie meditative
qu'il menait depuis le matin avait altere son expression railleuse.
En outre, il avait bien un peu neglige ses cheveux et ses moustaches.
"Diable! dit-il, si je restais toute une saison en province, je ferais
une drole de rentree a Paris."
Il traina un canape devant le feu et s'y renversa, toujours un livre a
la main. Ce livre, c'etait Descartes. Il avait voulu refaire le
tour des idees dans les tourbillons du grand philosophe. Au premier
tourbillon il s'endormit.
Quelle heure etait-il quand il se reveilla? Le feu s'eteignait,
les quatre bougies brulaient encore, mais ne devaient pas bruler
longtemps. Il voulut sonner. Il y avait encore un cordon, mais il n'y
avait plus de sonnette. Il appela, mais tout le monde etait a la fete.
Il ouvrit la fenetre. Un orage etait survenu, un coup de tonnerre
retentit; le vent se dechainait dans les grands arbres: de noires
nuees sillonnees d'eclairs ensevelissaient le chateau. C'etait le
dernier orage de la saison, mais il devait laisser un beau souvenir.
A travers les grandes voix du tonnerre et du vent, Parisis entendit au
loin les violons, ces violons rustiques qui ne seraient pas etouffes
par la trompette du Jugement dernier. "C'est bien, dit Octave, on
s'amuse la-bas; ne soyons pas un trouble-fete, d'autant qu'apres tout
je trouverai bien mon lit tout seul. Quelle heure est-il?"
Il n'y avait qu'un sablier dans la bibliotheque. Sans doute un des
Parisis avait voulu exprimer que meme avec les philosophes il ne faut
pas perdre son temps.
Quand une fois le sommeil du soir vous a pris dans ses chaines, on
a toutes les peines du monde a briser les liens. Octave avait beau
etendre les bras, il resta a moitie aneanti sur le canape ou il
s'etait rejete comme en fuyant l'orage.
L'orage etait bien pour quelque chose dans cet ensevelissement de ses
forces. Il avait continue par ses reves son voyage dans le pays des
Esprits. "Suis-je assez bete, murmura-t-il, pour me laisser envahir
par toutes ces reveries de philosophes ou de chercheurs, qui n'ont
jamais aime la terre parce qu'ils n'avaient pas cent mille livres de
rente pour s'y trouver bien! La terre est notre patrie passee et notre
patrie future, nous n'en avons point d'autre. Le tonnerre a beau
gronder, il ne m'epouvante pas. La science nous a conduits dans la
coulisse, nous savons maintenant comment on fait le tonnerre."
Mais Parisis avait beau se dire toutes ces belles choses, une
vague terreur s'etait repandue sur lui. "Il faut bien l'avouer,
poursuivit-il d'un ton moins fier, a force de science, nous savons que
nous ne savons rien de Dieu."
Il avait beaucoup discute avec les philosophes d'aujourd'hui, il avait
dine avec les plus fiers apotres de l'atheisme, mais ils accusaient ca
et la des phrases superstitieuses. Parisis se moquait de toutes les
superstitions, mais il eut ete desespere de rencontrer le matin un de
ces musiciens redoutes par leur mauvais oeil, d'autant plus terrible
qu'il porte bonheur a eux-memes. "Eh bien! dit tout a coup Octave, je
veux en finir avec ces derniers nuages de la betise humaine."
Sur la cheminee, il n'y avait qu'une glace sans tain. Il se
leva et marcha droit au fond de la bibliotheque, devant un grand
miroir qui descendait du plafond jusqu'au parquet. Le miroir n'etait
eclaire que par la reverberation des quatre bougies. "J'oubliais! dit
Parisis. Pour que les esprits se manifestent, il ne faut que trois
lumieres."
Il retourna sur ses pas et eteignit la quatrieme bougie. "Maintenant,
dit-il en revenant au miroir, il doit etre minuit, et le moment
est bien choisi, puisque le vent siffle et que le tonnerre tonne.
Montre-toi, Satan!" Il se regarda. Or lui, qui jusque-la n'avait
jamais eu peur de qui que ce fut au monde, il eut peur de lui-meme.
Dans cette lumiere douteuse, il se trouva d'une paleur mortelle; il
essaya de sourire, mais son expression demeura grave et triste.
Il attendit bravement, se regardant toujours. Un eclair passa, il vit
une vague image dans la glace.
Une fenetre s'ouvrit avec fracas, les bougies s'eteignirent, et
Octave, qui se regardait toujours dans la glace, vit deux figures.
L'effroi le saisit: il appela Dominique et retourna vers la cheminee
pour rallumer les bougies. Il n'osait regarder. Cependant, quand il
eut fait jaillir le feu d'une allumette, il ouvrit bien les yeux.
Une femme s'avancait vers lui. Il laissa tomber l'allumette....
IV
LA MORTE ET LA VIVANTE
Quelle etait cette femme qui s'avancait ainsi vers Octave? "Elle!"
s'ecria-t-il avec effroi. Il croyait voir Mme Revilly. Il s'imagina
qu'elle etait sortie de son tombeau pour venir lui reprocher sa mort.
Vous n'avez pas oublie Mme d'Argicourt, cette blonde Bourguignonne
haute en amour, avec laquelle il avait valse--la valse des Roses.
--Vous n'avez pas oublie non plus que, par un singulier jeu du
souvenir, Octave s'etait imagine, en la revoyant apres la mort de
Mme de Revilly, que c'etait Mme de Revilly elle-meme qu'il revoyait.
Son aventure avec ces deux femmes avait ete si rapide, il les avait
si peu vues avant de les aimer, que ces charmantes figures se
confondaient dans sa memoire. Il avait beau vouloir recomposer les
deux figures, des que son esprit recommencait le dessin de l'une, la
figure de l'autre s'imposait.
Cette nuit-la, a peine eut-il distingue vaguement les traits de Mme
d'Argicourt, qu'il s'imagina que Mme de Revilly etait devant lui.
Tout autre, a sa place, se fut peut-etre evanoui, mais il dominait sa
peur, toujours resolu a ne croire a rien.
Il reconnut bientot que ce n'etait pas la un fantome, car Mme
d'Argicourt parla tout haut. Or, comme il ne craignait pas les
esprits, il ne craignait pas non plus les vivants. Il est vrai qu'il
n'etait pas arme ce soir-la; mais quoique sans pistolet et sans
poignard, trois ou quatre voleurs eussent encore mordu la poussiere
s'ils se fussent hasardes au chateau.
Il alluma enfin une bougie, apres quoi il fit deux pas au-devant de
Mme d'Argicourt. "Mon cher duc, lui dit-elle gaiement, vous etes
introuvable; je vous cherche partout; pas ame qui vive dans ce
chateau!--C'est vous, madame? dit Octave avec une joie soudaine, tout
en saisissant la main de la baronne; je ne vous attendais pas ici!--A
cette heure, surtout, n'est-ce pas? Si je viens vous dire bonjour a
minuit, c'est que je me suis perdue dans vos grands bois. Vous ne
savez donc pas que je suis presque votre voisine pendant la chasse?
J'ai dine chez ma soeur, a deux lieues d'ici; on m'a dit que vous
etiez en villegiature. J'ai voulu vous surprendre le soir, ne pouvant
pas, d'ailleurs, venir le jour. J'esperais bien arriver plus tot, car
je ne voulais pas faire une pompeuse entree de minuit, mais l'orage
m'a fait perdre deux heures et demie; il m'a fallu m'abriter dans une
cabane de bucherons. Quel temps! quel tonnerre!--Ne m'en parlez
pas; voyez si ce n'est pas le diable qui entre par cette
fenetre!--Dites-moi, mon cher duc, ce que vous pouvez faire dans une
bibliotheque sans y voir clair?--J'evoquais les esprits, ou plutot je
me moquais des esprits.--Vous m'epouvantez!--Il y a bien de quoi! Je
m'ennuyais; j'avais peur de passer la nuit tout seul, je priais le
diable devenir me tenir compagnie. Mais voulez-vous que je vous dise
pourquoi le diable n'est pas venu?--Dites.--C'est que je ne crois pas
au diable.--Eh bien! moi, je vais vous dire pourquoi le diable n'est
pas venu,--o paien endurci dans le peche!--c'est que Dieu voulait se
montrer a vous."
Et d'un air de moquerie: "Voila pourquoi je suis venue.--Oui, vous
avez raison, car si Dieu s'est jamais montre sur la terre, c'est
par la figure de ses plus belles creatures.--Eh bien! maintenant
croyez-vous en Dieu?--Oui, puisque je crois en vous."
Octave embrassa la jeune femme sur le front. Elle le pria de lui
montrer le theatre de ses evocations ou de ses defis au diable. Il
prit la bougie et la conduisit devant le miroir. "C'est etrange!
dit-il en s'approchant.--Que voyez-vous donc?"
Octave venait de voir apparaitre la blanche figure de Mme de Revilly,
comme s'il fut toujours le jouet de cette etrange vision qui lui
montrait l'une pour l'autre. "Je vois que le miroir est casse.--Il
ne l'etait donc pas?--Non, si j'ai bonne memoire; cela m'explique
pourquoi je me suis vu double et pourquoi je vous vois double.
--Comment, vous me voyez double?--Oui ne voyez-vous donc pas
Mme de Revilly a cote de vous?--Vous me faites froid! Etes-vous assez
fou?--Oui, je veux rire, dit Octave qui ne riait pas.--Mais qui a
casse ce miroir?"
Parisis comprit que la question des superstitions etait encore a
resoudre. "C'est le coup de vent, apres avoir ouvert la fenetre.--Cela
n'est pas prouve; mais d'ailleurs, pourquoi le coup de vent a-t-il
ouvert la fenetre?"
Il y avait trop de _pourquoi_ et de _parce que_ pour que Parisis et
Mme d'Argicourt s'y attardassent. "Adieu! dit tout a coup la
belle voyageuse.--Adieu! au milieu de la nuit, par cet abominable
temps!--Oui, mes chevaux sont en bas.--Madame, on n'est jamais venu
la nuit a Parisis--c'est une tradition--pour ne pas y voir lever
l'aurore."
Honni soit qui mal y pense! Octave avait-il trop peur de trouver Mme
de Revilly dans Mme d'Argicourt pour ecouter cette nuit-la les echos
de la Valse des Roses? Je crois qu'il n'avait peur de rien.
Je ne repondrais pourtant pas que les images de Genevieve et de
Violette ne fussent venues, comme celle de Mme de Revilly, traverser
ses songes amoureux et faire ombre a la gaiete de Mme d'Argicourt.
V
LE BOUQUET DE FRAISES ET LE BOUQUET DE LEVRES
Cependant Mme de Fontaneilles ne desesperait pas encore de marier
Genevieve a Octave. Elle avait compris cette pudeur des sentiments qui
empechait la jeune fille de faire un reve de bonheur sous une pensee
de deuil.
Quelques jours deja s'etaient passes; un matin, elle alla voir
Genevieve a l'Abbaye-au-Bois et lui dit qu'il fallait qu'elle partit
avec elle pour Champauvert. "Non, dit Genevieve, je ne retournerai pas
a Champauvert. Et d'ailleurs, qu'irais-je y faire?--M. de Parisis t'y
attend. Il est a son chateau.--De grace, ma chere Armande, laissez-moi
a mes prieres. Je veux mourir en Dieu."
La marquise comprit que l'heure n'etait pas venue. Elle ecrivit a
Octave:
"J'ai echoue dans une mission qui m'etait bien douce, car je vous
aime tous les deux; revenez donc a Paris, vous aurez peut-etre une
eloquence plus sure que la mienne."
Parisis revint a Paris. Il voulut voir Genevieve, mais elle refusa
de se rencontrer avec lui chez la marquise. Ce qui n'empecha pas la
marquise de dire a sa jeune amie qu'il fallait obeir a la derniere
volonte de la morte. "Tu epouseras Octave.--Jamais, repondit
Genevieve.--Jamais! voila un mot qui n'est pas en situation. Pourquoi
jamais?--Pourquoi? parce que je n'aime plus Octave.--Tu n'aimes
plus Octave! mais il te faut donc etre jalouse pour aimer! Violette
vivante, tu aimais Octave; Violette morte, tu ne l'aimes plus?--Non.
Et, d'ailleurs, je ne veux pas batir sur un tombeau.--Pathos? on ne
batit que sur des ruines."
Et la marquise, qui croyait connaitre les femmes, ajouta avec une
pointe de raillerie: "Puisque tu aimes mieux vivre au couvent dans la
mort que de vivre a Parisis dans l'amour, a ton aise, je m'en lave les
mains."
La fiere Genevieve ne s'adoucit pas. "Donc, reprit la marquise, tu ne
veux plus revoir Octave?--Non."
Et Genevieve rentra stoiquement au couvent. Mais, le lendemain, Mlle
de La Chastaigneraye retourna chez la marquise de Fontaneilles, quoi
qu'elle eut l'habitude de n'y aller que deux fois par semaine. La
marquise ne dit pas un mot d'Octave. Genevieve ne parla pas de son
cousin. "Veux-tu venir au bois? dit la marquise a son amie.--Oui,
repondit Genevieve.--Tu me promets, reprit Mme de Fontaneilles en
souriant, que tu ne regarderas pas l'hotel d'Octave?--Je te le promets.
--Et si nous rencontrons Octave au bord du Lac, tu detourneras la
tete?--Oui."
Genevieve ne regarda pas l'hotel de M. de Parisis. Au bord du Lac,
elle n'eut pas besoin de detourner la tete, parce qu'elle ne rencontra
pas Octave. Est-ce pour cela qu'elle demanda a aller boire du lait a
la vacherie du Pre Catelan? Il etait tard, il n'y avait presque plus
personne.
Quand le coupe s'arreta devant la vacherie, elle dit a son amie
qu'elle ne descendrait pas. Elle avait entrevu Octave et une celebre
etrangere, la plus belle des Italiennes blondes, attables sous un
orme. Ils buvaient du lait,--je me trompe,--elle buvait du lait et il
buvait sa beaute, car il la regardait avec des yeux amoureux.
A son tour, la marquise vit le duc de Parisis et l'Italienne. "Eh
bien! ma belle amie, dit-elle a Genevieve, on appelle cela: boire
du lait! Tu vois que Violette n'a pas emporte la jalousie dans le
tombeau.--Je ne suis pas jalouse, dit froidement Genevieve qui s'etait
rejetee au fond du coupe. Demande du lait, nous ne descendrons pas."
La marquise fit signe a une Suissesse d'opera comique d'apporter deux
tasses de lait. Pour boire il faut bien se pencher: voila pourquoi
Mlle de La Chastaigneraye vit encore une fois son cousin de Parisis.
Dieu de vengeance, comment le vit-elle! On avait apporte des fraises
en bouquet, car on avait coupe le fraisier pour avoir les fraises,
a la maniere des plus sauvages et des plus civilises. C'etaient
d'admirables fraises anglaises rouges, toutes pleines du sang de la
terre comme la vigne, des fraises presque vivantes.
Parisis promenait le fraisier sous les levres de la dame: les levres
et les fraises, c'etaient le meme fruit.
L'Italienne doree mordit a belles dents, prenant la moitie de chaque
fraise. Et quand elle avait mordu sa moitie, Octave devorait l'autre.
Vraie comedie d'amoureux.
Genevieve repandit la moitie de son lait. "Oh! la belle maladroite!
s'ecria la marquise.--C'est que le lait est si mauvais!" murmura Mlle
de La Chastaigneraye.
La marquise de Fontaneilles pensa que c'etait sur les levres de
Genevieve que Parisis devait cueillir des fraises: "Tu n'as pas vu
la-bas M. de Parisis et la duchesse de Casti?"
Genevieve sembla ne pas comprendre: "M. de Parisis? dit-elle d'un air
distrait pour cacher son emotion, pourquoi n'est-il pas encore venu me
demander ma main?" La marquise sourit. "Enfin! s'ecria-t-elle, voila
le mot parti!" Et se parlant a elle-meme: "Il n'y a donc que la
jalousie qui fasse des miracles en amour!"
VI
LE MARIAGE DE DON JUAN
Et si je vous dis que monseigneur de Bourges, prince de la Tour
d'Auvergne, vint un soir coucher au chateau de Champauvert, que le
lendemain matin tout le village etait pavoise; qu'on avait eleve un
arc de triomphe sur le chemin de l'eglise, que l'eveque de Dijon, les
chanoines, les archidiacres, que toutes les robes noires, toutes les
robes violettes, toutes les robes rouges, suivant le mot des paysans,
illustraient l'eglise, vous ne me demanderez pas pourquoi.
Vous savez deja que c'est pour le mariage de M. le duc de Parisis avec
Mlle Genevieve de La Chastaigneraye.
N'avez-vous pas recu une lettre de faire-part? Le _Sport_ n'a pas
manque, a ce propos, de rappeler tous les titres des deux familles.
Qui que vous soyez, athee ou chretien, libre penseur ou catholique,
vous auriez eprouve comme moi une vive emotion dans le sanctuaire
de cette eglise rustique, en voyant non pas toutes ces splendeurs
inacoutumees, mais la jeune mariee, qui souriait doucement pour faire
croire a son bonheur, quoique l'inquietude passat jusque sur ses
levres.
Elle n'avait pas toute sa beaute: les mariees ne sont jamais belles le
jour de leur mariage. La joie a ses fievres et ses paleurs; on dort mal
la veille de ses noces; c'est comme la veille d'une traversee perilleuse,
quand on pressent deja la tempete.
Pendant la messe, tous ceux qui regardaient la blanche epousee
voyaient un point noir a l'horizon, meme s'ils ne se rappelaient pas
la legende de Parisis. C'est qu'on connaissait bien Octave, c'est que
ceux qui l'aimaient le plus voyaient avec quelque frayeur tomber cette
haute et divine vertu de Genevieve de La Chastaigneraye dans les bras
de don Juan de Parisis.
Quel serait le lendemain? Cet homme, toujours emporte par ses
passions, allait-il abdiquer, renoncer a "l'eternel feminin" pour
s'enchainer aux pieds d'une seule femme? crever les yeux a toutes ses
curiosites, tuer en lui le heros de roman pour n'etre plus qu'un homme
d'honneur et de raison? ne plus courir qu'une aventure, la bonne
aventure du foyer?
Tout le monde en doutait. Et en voyant l'expression a la fois heureuse
et triste de Genevieve, on se disait a soi-meme que cette jeune mariee
etait de celles qui se couchent chastement dans le tombeau, quand leur
echappe le reve de leur vie.
Le Ministre des Affaires etrangeres etait venu avec son cadeau de
noces. Le duc de Parisis devait etre nomme, sous tres peu de temps,
ministre en Allemagne; c'etait une promesse, mais une promesse qui
avait le sceau imperial, car l'Empereur venait d'ecrire de sa main a
la duchesse de Parisis.
Octave etait-il heureux en ce plus beau jour de sa vie? Il s'etait
peut-etre marie trop souvent.
On remarquait dans l'assistance, parmi les femmes, vingt celebrites
heraldiques, toutes plus distraites que pieuses, s'inquietant de leurs
robes et critiquant celles de leurs voisines. La seule femme qui pria
pour le bonheur de Genevieve, ce fut Mlle Hyacinthe: celle-la avait
des larmes dans les yeux.
Avait-elle des larmes pour Violette! Pauvre Violette, elle n'etait
pas oubliee encore. Genevieve lui donna une priere pendant la messe,
Octave lui donna un souvenir.
Si la mariee avait perdu ce jour-la beaucoup de sa beaute, le duc de
Parisis, en revanche, etait plus beau que jamais. Ce qui le soir fit
dire a une des grandes dames de l'assemblee: "Est-il possible qu'on
nous le prenne pour toujours!"
Cette grande dame, c'etait la duchesse de Hautefort parlant a la
marquise de Fontaneilles. "Qui sait!" dit la marquise, qui ne savait
pas encore lire dans son coeur.
Il y eut dans les jardins de Champauvert un diner de cent et un
couverts, qui rappelait les fetes patriarcales du moyen age.
Les paysans dansaient sur le preau; on n'avait rien voulu changer
a leur musique, pour ne pas alterer le caractere rustique cher a
Genevieve.
On porta un toast de l'archeveque a la mariee et un toast de Parisis
a l'archeveque; ce n'etait pas encore un chretien qui parlait a un
prince de l'Eglise, mais ce n'etait plus un athee qui bravait le ciel.
On ne chanta pas; mais Guy de Charnace lut un fort beau sonnet d'un
rimeur illustre qui voulait que sa muse fut de la fete.
On se croyait tout a la fois aux noces de Cana et aux noces de
Gamache. Octave voulut ramener la mode de ces festins homeriques, ou
l'on fait rotir un boeuf et ou jaillissent des fontaines de vin.
Au milieu du festin, les jeunes paysannes de Champauvert, celles qui
avaient ete dotees par Genevieve et celles qui devaient etre dotees ce
jour-la, vinrent cette fois encore avec des bouquets, mais non plus
avec des bouquets de roses-the.
La plus jeune de toutes, celle qui avait apporte le bouquet
empoisonne, presenta a M. de Parisis la plus belle grappe de raisin
de la vendange. "N'y touchez pas, dit-elle, car j'ai la main
malheureuse."
Genevieve avait achete pour les paysannes des croix d'or toutes
rustiques, taillees dans la vieille mode.
Quand elle se leva pour les mettre au cou de chacune des jeunes
filles, Octave se leva aussi.
Cette simple action de placer une croix d'or sur le sein d'une
femme ramena Parisis plus pres des spheres chretiennes que tous les
sermons qu'il avait entendus.
VII
L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE
Il etait deux heures du matin quand une chaise de poste a quatre
chevaux emmena les maries a Parisis. Genevieve n'etait accompagnee que
de Mlle Hyacinthe.
Ce fut avec un sentiment de fierte et de melancolie que Genevieve
entra--en souveraine, cette fois--dans cette vieille demeure des
Parisis. Elle s'appuyait, pour monter l'escalier, sur Octave et sur sa
jeune protegee, qui sauvait, par son intarissable gaiete, les embarras
charmants de la situation.
Les deux jeunes amies entrerent seules dans la chambre nuptiale.
Genevieve se laissa tomber sur une petite causeuse hospitaliere
tournee vers la porte; elle vit du premier regard deux pastels de La
Tour, son bisaieul et sa bisaieule, souriants comme s'ils etaient
heureux de la voir. "Oh! mon Dieu! dit-elle tout a coup a Hyacinthe,
j'ai oublie dans la voiture, dans le petit panier, la miniature de ma
mere."
La jeune fille ouvrit la porte pour descendre chercher le petit
portrait. Dans sa precipitation, elle laissa tomber une lettre qu'on
lui avait remise a l'heure du depart et qu'elle voulait achever de
lire le soir meme.
Il n'y avait plus d'enveloppe a la lettre. Genevieve la prit et
reconnut l'ecriture de Violette. "C'est singulier, dit elle. Comment
cette lettre m'arrive-t-elle ici?"
Elle ne l'avait pas vue tomber des mains de Mlle Hyacinthe.
Genevieve lut rapidement, sans bien reconnaitre que la lettre n'etait
pas pour elle:
"Pour vivre, il fallait que vous fussiez la; pour mourir, pourquoi
ne puis-je vous serrer la main?
"Il me faut mourir seule, dans un coin, comme un chien abandonne.
"Moi aussi, je suis une Parisis, surtout pour la legende. Vous la
connaissez, Hyacinthe:
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT!
L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
"Adieu, mon amie.
"On m'a promis de vous envoyer cette lettre avec mon extrait
mortuaire, pour qu'on puisse la-bas s'occuper de ma succession.
"N'oubliez pas que vous avez cent mille francs en dot. Soyez
heureuse!
"VIOLETTE."
A cette lettre etait joint cet extrait mortuaire:
Don Francisco Santa-Cruz, licenciado en teologia, Caballero de la
Real orden americana de Isabel la Catolica y Cura parroco de la
Iglesia de Santa-Maria de esta ciudad de Burgos, diocesis de la
misma, de la que es Arzobispo el Excelentisimo e Ilustrisimo senor
Don Atanasio Rodriguez Juste.
Certifico: que, en el dia de hoy, ha sido depositado en la boveda
de esta Santa Iglesia parroquial el cadaver de la senora dona
_Luisa Violeta de Pernan Parisis_, hija del senor Hedwige Portien
la cual nacio en Paris el 17 de april 1846 y fallecio en el
de ayer a las cuatro de la tarde, despues de haber recibido los
ultimos ausilios espirituales, asistida del Teniente Cura, vicario
de esta parroquia D. Florencio Lasala.
I para que conste espido la presente certificacion, cuyo original
queda depositado en el archivo de esta parroquia e inscripto al
folio 237 con el numero 3,789 en el libro de difuntos.
A Ruegos de los Senores Don Angel Vallejo y Don Laureano de la
Roda-infante, ejecutores testamentarios de la finada, Burgos 13 de
agosto de 1867.
EL CURA PARROCO, L. FRANCISCO SANTA-CRUZ.
Mlle Hyacinthe, en rentrant, surprit Genevieve dans les bras d'Octave.
Elle avait jete un cri de douleur, le duc de Parisis etait accouru, il
ne comprenait rien a ses desolations.
Celle qui etait la duchesse de Parisis depuis midi montra a son mari
la lettre de Violette. "Voyez, lui dit-elle, pouvait-on me rappeler
plus fatalement la legende des Parisis!"
Octave lut l'extrait mortuaire de Violette. "C'est etrange, se dit-il
a lui-meme, je ne puis croire a la mort de Violette."
VIII
L'HIRONDELLE DE VIOLETTE
Pour le duc de Parisis et Mlle de La Chastaigneraye, la nuit des noces
fut une nuit de deuil. Le spectre de Violette se dressa devant les
epouses; ils eurent beau s'abriter dans leur amour, la pauvre fille
sacrifiee promena sur la couche nuptiale l'ombre de son suaire.
Le bonheur est ainsi fait qu'il n'arrive jamais dans un cortege
qui rit et qui chante sans regret. Regardez bien parmi ces figures
joyeuses, ne voyez-vous pas celles qui penchent la tete et qui
essayent de sourire pour cacher leurs larmes?
C'est que les deux epouses, quelle que soit la candeur de la jeune
femme, quelle que soit la noblesse de coeur du jeune homme, apportent
toujours l'un a l'autre un passe qui a ses nuages. On a beau faire,
on ne peut pas rayer les pages vecues dans le livre de la vie. Tous
les points noirs du passe font les points noirs de l'avenir; les
tombes fermees se rouvrent trop souvent; les fantomes apparaissent
dans l'aureole de leur vertu, a l'heure meme ou les vivants montrent
les imperfections de la nature. Le souvenir a cela de beau, qu'il ne
garde en amour que les sourires des figures aimees.
Mais chaque jour emporte sa peine comme sa joie: le soleil levant seme
dans ses rayons d'or l'espoir du bonheur; l'ame la plus detachee des
fetes du monde se reprend malgre elle a chanter sa chanson dans le
concert universel.
Voila pourquoi Octave et Genevieve se leverent gaiement le lendemain
de leur mariage, oubliant presque Violette et ne songeant qu'a vivre
de leur amour.
Mlle Hyacinthe les avait reveilles, vers midi, en jouant sur le piano
le _Songe d'une nuit d'ete_. Le dejeuner fut charmant. Une hirondelle
egaree, la derniere de la saison, vint battre des ailes au-dessus de
la table, ce qui fit dire a Genevieve: "--C'est la bonne messagere."
Hyacinthe la saisit et la baisa. Genevieve voulut lui attacher aux
pattes un ruban bleu de ciel de sa coiffure; quelle ne fut pas sa
surprise de trouver un petit ruban violet au cou de l'hirondelle,
presque cache par ses plumes. "Elle a deja un ruban! s'ecria
Genevieve.--Il faut le denouer, dit Hyacinthe; elle porte peut-etre
un secret.--Non, dit Genevieve, c'est un simple souvenir."
Mais Hyacinthe avait denoue le ruban violet. "Eh bien, en verite,
dit-elle, on se croirait dans une feerie du Chatelet.--Pourquoi?
--Voyez plutot!"
C'etait a qui, d'Octave ou de Genevieve, prendrait le ruban; ce
fut Genevieve qui le saisit. Elle le laissa tomber en palissant.
"Violette! dit-elle.--N'allez-vous pas vous attrister pour cela? dit
Octave a Genevieve, apres avoir a son tour lu le nom de Violette sur
le ruban. C'est tout simplement une hirondelle de Pernan qui a passe
par Parisis, chassee par l'automne. Elle bat le rappel, elle a sans
doute ici de petites amies qu'elle veut emmener avec elle vers
l'eternel printemps.--Qui sait, dit Hyacinthe, si ce n'est pas une
hirondelle privee qu'on a baptisee du nom de Violette?--Peut-etre,
dit Genevieve; il faut bien vite lui remettre ce ruban."
Hyacinthe tenait toujours sous sa main la gentille hirondelle, qui
pepiait sans trop d'effroi. Genevieve lui rattacha elle-meme le ruban
violet; le ruban bleu de ciel etait deja noue a la patte; elle la
baisa doucement sur la tete et lui donna la liberte. "Va, petit
oiseau; si tu montes assez haut dans les nues pour rencontrer l'ame
de Violette, caresse-la d'un coup d'aile en souvenir de moi."
Ce nuage passa rapidement; on alla se promener dans les sombres
avenues du parc, deja depouillees par les premieres bises d'automne.
Dieu donnait a la terre une de ces belles journees d'octobre ou la
nature resplendit sous les couleurs les plus lumineuses. Les tons
verts de l'ete, mordus ca et la au soleil, ont pris des teintes d'or
et de pourpre; les fils de la vierge s'accrochent aux eglantiers,
qui sourient au regard par leurs fruits rouges comme le sorbier des
oiseaux, comme les muriers sauvages, comme les prunelliers amers. "Ah!
que je suis heureuse! s'ecria le soir Genevieve en se jetant dans les
bras d'Octave." Il repondit par mille baisers; il n'avait jamais ete
si heureux lui-meme.
C'est que don Juan de Parisis n'avait jamais appuye sur son coeur un
coeur si noble et si pur; c'est qu'il n'avait jamais bu sur les levres
d'une femme une ame si divine.
IX
LE LENDEMAIN DU BONHEUR
Parisis etait merveilleusement doue pour tout faire, c'est
peut-etre pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le
sentiment de l'art au plus haut degre. Les heures qui suivirent son
mariage, il fit de charmantes surprises a Genevieve: elle aimait
surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils
etaient l'image de la nature,--cette figure de Dieu, mais parce
qu'elle les peuplait a sa fantaisie: son imagination, toujours
creatrice, y representait les scenes romanesques de son esprit.
Le lendemain du mariage, elle avait trouve que le parc etait un peu
touffu; on n'y respirait pas la lumiere, les horizons etaient trop
rapproches, elle aurait voulu des perspectives et des echappees,--des
portes ouvertes vers l'infini.--Elle disait que c'etait la le tort des
paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de vallee ou devant
une lisiere de foret, sans souci des lointains. Voila pourquoi elle
aimait le paysage de style, fut-il trop bleu comme celui de Leonard de
Vinci, fut-il trop vert comme celui de Raphael. Elle aimait surtout le
paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages.
Le duc de Parisis joua a sa femme le jeu du duc d'Antin a Louis XIV;
en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le
caractere du parc. Le lendemain, quand le soleil fut a son zenith, il
prit Genevieve par la main et la conduisit a une des grandes fenetres
du chateau. "Voyez," lui dit-il. Elle fut ravie. "Ah! dit-elle, comme
on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui,
on respire le ciel."
Parisis prit un etrange plaisir a se faire paysagiste en action.
Arme d'un marteau a marque, il etudiait tous les points de vue et
condamnait les arbres qui obstruaient ou qui depoetisaient, celui-ci
par un feuillage vulgaire, celui-la par un dessin maladroit. Pendant
quelques jours, il se passionna a ce plaisir de faire des Poussin,
des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdael, des Corot,
jusqu'a des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amene des
troupeaux dans le parc.
Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des
paysages de style aux grandes nappes de lumiere, aux horizons perdus,
avec des arbres centenaires, pensifs, la tete dans les nues; ou bien
il trouvait des pages animees: la prairie avec ses vaches, la cascade
avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis.
Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux chatelains
et aux chatelaines qui s'ennuient; mais je me hate de dire qu'il ne
faut faire ce paysage-la qu'aux premiers jours d'automne, quand les
arbres sont encore feuillus et qu'on peut les deplacer sans les tuer.
N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous
n'avons pas besoin de leur abri apres avoir joui de leur ombre, il
nous faut dire: "Prenez garde a la hache!"
Tous les soirs la douce Hyacinthe etait au salon et chantait. Octave
et Genevieve etaient ravis de n'etre que deux en cette belle saison
de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais
quand Hyacinthe etait la, ils croyaient n'etre toujours que deux; elle
ne troublait pas leur duo, meme quand elle chantait.
Genevieve avait transforme la physionomie interieure du chateau de
Parisis pendant qu'on retouchait a la facade, qu'on batissait les
serres et qu'on replantait ca et la dans le parc des arbres rares
avec la rapidite fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les
paysans s'emerveillaient de ces changements a vue; ils avaient bien
oui parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que
les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes
personnes, pour venir a quatre chevaux se planter d'eux-memes au
voisinage de chenes seculaires.
La jeune femme avait fait du chateau un palais. On sait deja sa
passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu etre presque de
moitie dans tout ce que son mari avait achete, ca et la, a l'atelier
de Clesinger et a l'atelier de Gerome, aux ventes Demidoff, Salamanca,
Diaz, Morny et Khalil-Bey. Des qu'on franchissait la porte du
vestibule de Parisis, on etait emerveille par le grand air que donnent
toujours les chefs-d'oeuvre.
Dans ce beau chateau, on voyait qu'il fallait que tout le monde fut
content, les hotes comme les maitres de la maison.
Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles
reserves royales pour les chasses? Et quelle ecole de chiens pour les
massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie
n'avait jamais ete mieux comprise.
M. de Parisis etait si heureux qu'il avait peur du lendemain.
L'homme qui batit son bonheur est pareil a ces enfants qui elevent des
chateaux de cartes. A chaque instant l'edifice s'ecroule avant d'etre
acheve; si par hasard ou par adresse ce chateau est fini, l'enfant
admire et s'etonne de le voir si beau; mais, presque au meme instant,
il s'amuse a le detruire.
M. de Parisis avait devant ses yeux le chateau enchante pour loger son
bonheur. Son bonheur etait fait de toutes les poesies; il savourait
avec religion cet amour d'une vierge, que le poete appelle une Piete.
Il avait trouve un ange gardien visible, il avait trouve l'Amour sous
la forme de la Beaute. Genevieve, trop romanesque avant son mariage,
avait pris la souriante gravite d'une femme et d'une mere; c'etait
l'ame de la maison. Apres toutes les secousses et toutes les
defaillances de la fortune, Octave etait redevenu riche, il pouvait a
son gre vivre, dans son chateau comme a Paris, d'une vie princiere.
Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux
courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot a dire
pour recommencer sa carriere politique par le Corps legislatif: les
fortes tetes de l'arrondissement etaient venues lui offrir vingt mille
voix pour les prochaines elections. S'il voulait rentrer dans la
diplomatie, il n'avait encore qu'un mot a dire, tant il avait laisse
de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui
souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde.
L'infini, qui est la force de notre ame, nous condamne sur la terre;
dans le chateau du bonheur, nous ouvrons la fenetre pour voir par
dela, nous aspirons a l'inconnu, devore par cette eternelle curiosite
qui a gate le lait de notre premiere mere.
Voila pourquoi, au chateau de Parisis, qui etait redevenu le chateau
du Bonheur, Octave ouvrait la fenetre et regardait l'horizon.
Qu'y a-t-il au dela des nuages, au dela des montagnes, au dela des
forets, au dela des neiges eternelles, au dela des oceans, au dela des
etoiles, au dela des mondes? L'ame a beau s'essouffler dans la grande
course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant
l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abime
sans fond, c'est le ciel sans barriere; on s'y jette et on s'y envole
eperdument. Aimer, c'est etre presque Dieu, car deja vivre de la vie
eternelle, c'est gouter au ciel, c'est se fondre dans l'immensite.
Quoique M. de Parisis ne fut pas en amour un reveur platonicien,
quoique ce fut plutot chez lui une action qu'un sentiment, comme
c'etait un chercheur et que son corps ne dominait pas son ame, il
ressentait meme dans ses etreintes d'une heure, dans ses passions d'un
jour, tous les enivrements de la pensee; il s'embarquait a toutes
voiles pour les rivages dores, pour les pays impossibles, pour les
routes etoilees.
Sa femme lui etait, certes, plus chere mille fois que toutes les
creatures qu'il avait "entr'aimees", mais elle ne lui donnait pas le
vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur,
mais c'etait le monde connu; elle avait beau varier a l'infini les
melodies et les symphonies de son ame, c'etait toujours le meme opera.
Octave avait le malheur d'aimer trop les premieres representations.
Voila pourquoi l'hiver il decida Genevieve a passer deux ou trois mois
a Paris, quoiqu'il lui eut dit vingt fois qu'ils passeraient toute la
mauvaise saison a Paris. Ils emporterent leur bonheur a Paris.
X
MOURIR CHEZ SOI
La comtesse d'Antraygues etait tombee des bras d'Octave dans les bras
du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier
amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les memes feeries
imprevues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupe chez
Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses.
Quand on quitte Naples pour echouer a Livourne, on ne croit plus au
paradis terrestre. Le prince etait un homme d'esprit, mais c'etait un
homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du demon. Le prince,
d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se trainait
aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de
vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la meme chanson. A
une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit superieur.
Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout
a coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des
comediennes, elle tenta de s'appareiller a un de ces hommes a la mode,
dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le neant de
l'esprit et le neant de la passion. "Ah! dit-elle un jour en pleurant
toutes ses larmes, Parisis ou mourir!"
Elle ecrivit a Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui
repondit par ce simple mot: _Pourquoi faire?_
_Pourquoi faire!_ En effet, le reve etait evanoui; ils avaient lu
ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire?
Ce jour-la, elle alla dans une eglise et y pria longtemps. Le soir,
elle entra dans une maison de refuge. "Pourquoi faire? dit-elle
encore; Parisis me cachera Dieu."
Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait passe d'un
amant a un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouve
l'amant.
Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tete sur le marbre de
l'autel, mais vainement elle s'etait cogne le front dans l'eglise de
trois couvents ou elle avait passe et ou elle n'avait pu s'exiler du
monde. Une insatiable curiosite la rejetait dehors, la fievre de vivre
l'empechait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence.
Si Violette fut restee a Pernan, peut-etre fut-elle allee vivre avec
elle, peut-etre se fut-elle enchainee sans trop de revoltes dans
cette amitie si douce et si suave. Il fallait a cette nature ardente,
depaysee dans les devoirs du monde, depaysee aussi dans les licences
du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimat a toute heure.
Elle etait de celles qui ne peuvent vivre refugiees en elles-memes
dans l'horizon de leur ame; nature de feu et d'expansion, elle courait
toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce
que celle-la aussi avait un ideal inaccessible. Avant de rencontrer
le duc de Parisis, elle avait lutte bravement contre toutes les
tentations. On a vu que le vrai coupable etait son mari. Si M.
d'Antraygues se fut montre plus digne de cette jeune femme romanesque,
elle eut passe le cap des tempetes sans trahir cet hymenee ou elle
avait apporte toutes les illusions et toutes les graces de ses vingt
ans. Mais Parisis avait passe par la.
Certes, elle eut aime Parisis d'un amour eternel,--que dis-je? elle
n'avait pas cesse de l'aimer un instant,--mais il n'etait pas dans
la destinee de Parisis d'etre heureux avec une femme, quelle que fut
cette femme. Il emiettait l'amour comme un enfant joueur emiette son
pain aux oiseaux quand il fait l'ecole buissonniere.
Mme d'Antraygues avait eu beau tomber des bras de Parisis dans les
bras du prince Bleu, pour tomber le lendemain dans un autre amour,
pour faire le surlendemain une chute plus profonde encore, rien
n'avait pu l'arracher a son amour pour son premier amant. Elle s'etait
amusee des coups de des de l'imprevu; elle avait de plus en plus
compromis ce qui lui restait de noblesse et de dignite; apres avoir
subi le mepris de tout le monde, elle s'etait meprisee elle-meme.
Rien ne lui restait, pas meme Dieu. Quand on donne sa vie au premier
venu, on s'eloigne de Dieu par respect pour Dieu, si ce n'est par
oubli.
Il ne lui restait meme plus sa famille, puisqu'elle avait fini par
se brouiller avec sa grand'mere et les soeurs de sa mere. Une de ses
tantes etait venue a Paris pour l'arracher a ses folies; cette femme
avait parle de haut, la comtesse s'etait revoltee a jamais. "Dites a
ma grand'mere que je ne subirai jamais de pareilles remontrances: elle
peut me desheriter, mais elle ne m'obligera jamais a m'humilier devant
vous."
La grand'mere mourut sans l'avoir pourtant desheritee, mais les tantes
s'arrangerent si bien que, grace au proces qu'elles susciterent, il ne
revint presque rien a la comtesse, parce que c'etait une fortune en
terres impossibles a vendre. Son notaire pourtant lui fit ouvrir
un credit de cinquante mille francs sur cette succession a longue
echeance.
Alice n'avait pas revu son mari qui vivait dans le Poitou d'une petite
rente de sa famille, et qui pechait a la ligne, sans trop regretter
une jeunesse infeconde, ou, tous comptes faits, il avait eu bien plus
de deboires que de plaisirs.
Quoique Mme d'Antraygues fut renommee par la fraicheur de son teint,
la robustesse de ses epaules bien nourries de chair, l'eclat de
ses beaux yeux, elle perdit l'ame du sang, elle fut prise par des
palpitations et tomba malade.
Elle tomba malade, parce que son ame etait malade.
Elle avait voulu jouer un jeu qui depassait sa fortune; elle avait
bien vite dissipe cette belle sante qu'enviaient toutes les femmes
etiolees qui font leur entree dans le monde avec une jeunesse deja
fletrie.
Alice habitait depuis quelque temps le boulevard Malesherbes; son
appartement--un petit appartement--ne rappelait guere le haut luxe de
son hotel de l'avenue de la Reine-Hortense. Aussi n'aimait-elle pas
son chez soi. Elle se levait tard et dejeunait dans son lit; elle se
trainait dans son petit salon et recevait quelques hommes, tout en
tourmentant son piano comme pour attenuer toutes les sottises qu'ils
debitaient. Elle ne dinait guere chez elle, et elle rentrait fort
tard, courant les theatres et soupant quelquefois; il lui arrivait
meme de ne plus rentrer du tout, ce qui ne scandalisait plus personne,
excepte elle-meme, car elle avait garde, sans le vouloir, des rappels
de dignite.
Un matin qu'elle n'etait pas rentree chez elle, quoiqu'elle fut deja
bien malade, elle passa avenue de la Reine-Hortense pour traverser le
parc Monceaux. Naturellement, quand elle passait la, elle regardait
toujours la facade de son hotel qui la regardait, lui aussi:
expression triste d'un cote, severe de l'autre.
Ce matin-la, elle y remarqua deux affiches: l'hotel etait a vendre.
Apres le proces en separation de corps, on avait, d'un commun accord
avec les creanciers, vendu l'hotel tout meuble a un Americain
fraichement marie qui voulait y placer le bonheur conjugal. Mais il
parait que le bonheur conjugal ne voulait pas loger la: l'Americain,
force de faire un voyage a New-York, y laissa sa femme qui, elle non
plus, n'aimait pas la solitude. Quand revint l'Americain, la femme
avait disparu. Cette disparition romanesque fit beaucoup de bruit:
l'Americain cherche encore sa femme.
Voila pourquoi l'hotel etait encore a vendre, mais on devait commencer
par les meubles. Mme d'Antraygues, apres avoir lu rapidement les
affiches, franchit le seuil en toute hate.
Elle avait peur d'etre reconnue; elle ne savait pas qu'a Paris en
moins de deux ans tout s'oublie et tout se renouvelle: le torrent qui
passe aujourd'hui emporte toutes les epaves d'hier. On ne vit plus au
jour le jour, on vit a l'heure l'heure.
On ne la reconnut pas dans la maison. Elle ne s'y reconnut pas non
plus. Etait-ce bien Mme d'Antraygues qui montait l'escalier? Etait-ce
bien cette jeune femme enviee de tout le beau Paris, pour qui
piaffaient dans la cour des chevaux anglais? Elle avait alors sa part
de royaute dans le monde: quelle figure faisait aujourd'hui cette
inconnue qui montait l'escalier? "Ou allez-vous, madame?" lui cria une
voix aigue.
_Ou allez-vous, madame?_ Le savait-elle bien? Elle comprit que ce
n'etait plus son escalier qu'elle montait. "Je vais voir les meubles,
parce que je veux les acheter.--Mais l'exposition ne commence qu'a
midi."
La comtesse passa outre. Pauvre femme! chaque pas qu'elle fit la
rejeta dans les bras d'Octave. En s'appuyant a la rampe, elle se
rappela la premiere soiree ou elle attendait Parisis dans cet ideal
deshabille blanc qu'il trouva si bon a chiffonner. Elle se souvint
comment il l'emporta jusque devant le feu qui petillait si gaiement
dans sa chambre. Tout le roman de cette soiree remplissait encore
son ame: l'illusion fut grande quand elle retrouva sa chambre telle
qu'elle l'avait quittee. Le meme lit, la meme causeuse, la meme
pendule, la meme jardiniere. Mais dans la jardiniere il n'y avait que
des fleurs artificielles. "Helas! dit la comtesse, moi aussi j'ai
change mes fleurs naturelles contre des fleurs artificielles."
L'Americaine n'avait pour ainsi dire fait que traverser cette chambre.
On sait d'ailleurs que les etrangeres se soumettent a toutes les
fantaisies parisiennes, acceptant bien volontiers les formes et les
modes de l'interieur comme de l'exterieur. Elles habitent toute une
annee une chambre disposee par une autre; quand elles s'en vont, tout
est a sa place, tant la France impose jusqu'a ses habitudes.
Apres ces images riantes du souvenir, qui arracherent deux larmes a
Mme d'Antraygues, des images plus serieuses passerent sous ses yeux.
Il lui sembla que les figures du Devoir et de la Vertu hantaient
tristement cet hotel. Elle se rappela toutes ses decheances; elle
pensa a toutes ses ruines, ruines du coeur, ruines de la jeunesse,
ruines de la fortune; elle tomba sur un fauteuil en murmurant: "Je
veux mourir."
Puis, jetant les yeux sur son lit, elle ajouta: "Je veux mourir ici."
C'etait tres bien de dire cela, mais comment Alice pouvait-elle mourir
la, dans cet hotel qui n'etait plus a elle, dans ce lit qui allait
etre vendu?
Elle sortit en toute hate et alla rue Castiglione, chez le notaire
charge de vendre ou de louer l'hotel. Avec le peu qui lui restait de
la succession de sa grand'mere, il lui etait impossible de vivre la;
mais puisqu'elle voulait mourir, elle n'eut pas de calculs a faire. Le
notaire demanda dix-huit mille francs par an; elle ne marchanda pas,
elle offrit de signer le bail a l'instant meme. Elle alla ensuite chez
le commissaire-priseur et lui donna l'ordre de racheter, quel que fut
le prix, tout ce qui etait dans la chambre a coucher, dans le boudoir
et le cabinet de toilette.
C'etait dans la morte-saison, on ne lui fit pas payer cela trop cher.
Le lendemain soir, pendant que les vendeurs emportaient leur butin,
Mme d'Antraygues, accompagnee de sa femme de chambre,--son ancienne
femme de chambre qu'elle avait reprise,--rentrait dans cet hotel
qu'elle avait pare de ses mains, mais surtout de sa grace. La
concierge, qui l'attendait, avait en toute hate efface les traces de
la vente a l'encan, mais il n'avait pu effacer je ne sais quel air de
desolation qui avait pris la place des meubles.
Mais Alice ne put s'empecher de parcourir, un bougeoir a la main,
ces beaux salons depouilles comme par l'ennemi. Elle eprouva quelque
bien-etre a entrer dans sa chambre qui avait ete fermee aux curieux
et ou tout etait en ordre. Dans la journee, la femme de chambre etait
venue mettre de vraies fleurs dans la jardiniere et des draps au lit.
Elle y avait repandu les parfums chers a sa maitresse, elle y avait
apporte les livres souvent feuilletes, si bien que Mme d'Antraygues se
sentit chez elle.
Elle respira et soupira. "Enfin, dit-elle, voila le rivage!"
Oui, c'etait le rivage. Elle s'etait embarquee pendant la tempete;
apres toutes les angoisses du naufrage, elle s'en revenait mourante
aborder au port.
Des qu'elle fut seule, elle se jeta a genoux et remercia Dieu. En
retrouvant sa maison, elle retrouva Dieu: "Je vous remercie, o mon
Dieu! de me permettre de mourir dans ma maison."
XI.
LA D'ANTRAYGUES!
M. de Parisis n'avait pas revu Mme d'Antraygues depuis qu'il etait
marie. Quelques jours apres la ceremonie, il avait recu d'elle ce
petit mot ecrit dans le style tout moderne qu'elle adoptait:
"Il le fallait!" "Soyez heureux, ce sera le dernier beau jour de
ma vie." "C'est egal, j'ai bien de la peine a croire que vous etes
marie."
Et vous qui vous etes tant de fois marie, le croyez-vous? Oui,
n'est-ce pas? car Genevieve est la vraie femme. Cette fleur
je vous envoie, c'est la fleur de l'oubli: vous l'avez deja
respiree....
"ALICE."
A ce mot, Octave avait repondu par je ne sais quel billet sentimental,
moitie railleur, selon sa coutume. Il se demandait quelquefois avec
melancolie ce qu'elle etait devenue, cette Alice qui lui avait laisse
un tres vif souvenir; il ne s'etait pas eternise dans cet amour, mais
elle n'etait pas de celles qu'il avait aimees a "la hussarde" ou a
la Parisis, pour dire un mot plus juste. Alice avait resiste avec un
charme etrange; ses jolies causeries en dame de Pique, les scenes
pittoresques du patinage, les scenes intimes de l'escalier d'onyx, la
tasse de the bue a deux, la rencontre au chateau de Parisis, tout
cela repandait dans le souvenir d'Octave un parfum enivrant qui l'eut
rejete bien volontiers dans les bras d'Alice.
Chaque fois qu'il passait dans l'avenue de la Reine-Hortense, il
faisait comme elle: il baisait du regard la facade de l'hotel
d'Antraygues.
Le lendemain de son retour a Paris, il y passa en voiture avec
Genevieve, il vit des affiches: c'etait au moment de la vente du
mobilier. Il ne parla pas a Genevieve, mais il se dit tout bas qu'il
irait a cette vente.
Voulait-il acheter la fameuse theiere de vieux Sevres qui faisait le
the si bon?
Il alla a la vente, bravant, lui qui bravait tout, les malices de ceux
qui pourraient le reconnaitre sur ce terrain brulant. On voit
qu'un meme sentiment etait sorti de son coeur et du coeur de Mme
d'Antraygues, le sentiment du passe: seulement, lui voulait en vivre
une heure et elle voulait en mourir.
A la vente, on lui dit que la chambre, le boudoir et le cabinet de
toilette seraient vendus en un seul lot. Il demanda pourquoi: on lui
dit que la comtesse d'Antraygues avait donne l'ordre d'acheter a
quelque prix que ce fut. Il comprit cela et voulut s'en aller; mais
malgre lui il fut retenu par quelques conversations qui racontaient
les faits et gestes d'Alice. On rappelait son histoire, on parlait
d'elle comme de la premiere coquine venue.
Ce fut pour lui un vif chagrin; il n'avait jamais si bien tate le
pouls a l'opinion publique. Tout le monde appreciait a sa maniere ce
rachat de meubles. "Elle s'imagine qu'elle va racheter sa vertu.--Sa
vertu! j'en connais qui l'ont achetee a meilleur compte.--Il parait
que cette vertu-la n'a rien coute au duc de Parisis. Bien mieux, on
dit que dans leurs premieres folies ils ont casse deux tasses
de Sevres qui valaient bien deux mille francs, deux bijoux du
Petit-Trianon."
Octave etait furieux; il se contint. Ce n'etait pas tout. "Qu'est-elle
devenue, cette femme a la mode?--Plus a la mode que jamais.--A la
mode de Caen.--Vous n'avez pas entendu parler de la d'Antraygues?--Ah!
c'est celle-la?"
Celui qui avait dit "_la d'Antraygues_" etait un _Monsieur_, un
monsieur non pas du meilleur monde, mais du monde. Octave le jeta a
trois pas de la par un geste de colere. "Monsieur! quand on parle
d'une femme qu'on ne connait pas, on ne dit pas "la d'Antraygues!"
Le monsieur palit, balbutia et se perdit dans la foule.
Cette indignation d'Octave changea visiblement l'opinion publique
sur la comtesse, du moins jusqu'a la fin de la vente: nul n'osa plus
parler d'elle d'un air degage.
Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas les femmes qui en disent du
mal.
XII
LA MORT D'UNE PECHERESSE
Quelques jours apres, Octave passant seul avenue de la Reine-Hortense,
apres avoir dine dans un des hotels du parc Monceaux, vit une lumiere
a la chambre a coucher de Mme d'Antraygues. Il reconnaissait bien la
fenetre. "Que veut dire cette lumiere?" se demanda-t-il, ne se doutant
pas que la comtesse eut rachete les meubles pour habiter l'hotel.
Il sonna. "Qui donc demeure ici?--Mme la comtesse d'Antraygues." Il
monta rapidement l'escalier, ne revenant pas de sa surprise. La femme
de chambre, qui reconduisait un medecin, s'ecria: "M. de Parisis!"
Et quand le medecin fut parti: "Ah! lui dit-elle, le vrai medecin,
c'est vous, monsieur le duc."
Elle le conduisit a sa maitresse. Octave n'avait pas dit un mot; il ne
trouva pas un mot a dire quand il vit Mme d'Antraygues couchee toute
blanche dans son lit, comme dans un tombeau. On pouvait dire d'elle
les paroles du poete: "Elle s'est echappee des bras de l'amour pour se
jeter dans les bras de la mort."
Octave ressentit un coup au coeur. Il saisit la main d'Alice et tomba
agenouille. "Ah! mon ami, lui dit-elle, je ne vous attendais pas. Je
croyais mourir seule comme un chien; mais je ne me plains pas, car je
m'abreuve de ma douleur comme je me suis abreuvee de ma joie."
La mourante--car elle etait mourante--se ranima un peu. "Dieu me
pardonne, reprit-elle, puisqu'il vous envoie me dire adieu. Je n'osais
esperer cette grace." Et apres un silence: "Ah! je suis bien heureuse
de vous avoir revu."
Parisis n'avait pas encore dit un mot. Il regardait la pauvre femme
avec une passion respectueuse. "Alice! est-ce bien vous?" murmura-t-il
d'une voix etouffee.
La comtesse avait sur son lit un petit miroir a cadre d'argent qu'elle
souleva de sa main gauche; sa main droite etait toujours dans les
mains de Parisis. "N'est-ce pas, mon ami, que vous ne me reconnaissez
pas, lui dit-elle? C'est pourtant vous qui m'avez metamorphosee
ainsi!--Moi!--Oui, vous! laissez-moi vous dire, laissez moi croire
que c'est vous--vous seul--qui m'avez tuee. Allez, Octave, la femme,
quelle qu'elle soit, vaut toujours mieux qu'on ne pense."
La comtesse se souleva sur l'oreiller: "Voyez-vous, mon cher Octave,
quand une femme est tombee de haut, elle peut repeter les paroles de
Jesus: "Je suis triste jusqu'a la mort." Elle a beau rire, elle est
frappee au coeur."
Alice appuya la main d'Octave sur son coeur: "Voyez, il y a longtemps
que le mien bat trop vite: on dirait qu'il devore une annee en une
heure. Oui, frappee au coeur; elles le sont toutes ces pauvres femmes
trop calomniees, a moins pourtant...." Elle regarda Octave avec amour:
"A moins pourtant qu'elles ne trouvent un homme qui les abrite dans
leur fragilite et qui les console de tout, meme de l'honneur perdu."
Octave etait emu profondement. Mme d'Antraygues, qu'il avait ca et
la mal jugee parce qu'elle donnait le spectacle d'une femme qui a
abdique, le dominait du haut de sa douleur. "Est-il possible, se
disait-il, que si peu de plaisir soit paye si cher!"
Il n'en revenait pas de la voir si changee. En quelques semaines de
maladie, elle n'etait plus que l'ombre d'elle-meme. Le sceau de la
mort s'etait deja imprime sur cette figure si vivante naguere. "Alice,
dit-il en devorant ses larmes, il faut vivre, Genevieve viendra vous
voir et vous prouver que tout n'est pas perdu. On juge les femmes par
le coeur et non par les actions. Vous etes un noble coeur."
Et pour la reconforter, il ajouta ce pieux mensonge: "La duchesse de
Hauteroche m'a parle de vous hier en toute amitie; elle aussi viendra
vous voir."
La mourante sourit amerement: "Dites a la duchesse de Hauteroche
que je la remercie: dites a Genevieve que je l'aime; mais je veux
mourir!--Pourquoi?--Pourquoi! Vous me le demandez? vous le savez bien.
C'est ma volonte seule qui m'a mise dans ce lit mortuaire. N'avez-vous
donc pas compris pourquoi je suis venue ici? C'est le sentiment du
devoir qui m'a fait rouvrir cette porte que mon amour pour vous
m'avait fermee."
La comtesse n'avait plus de voix. Elle s'etait epuisee dans les
emotions de cette entrevue inesperee. "Sachez-le bien, mon ami, j'ai
voulu mourir chez moi ... dans ma chambre ... dans mon lit.... On
jugera cela comme on voudra; pour moi, je juge que je fais bien. J'ai
tout dispose pour mon dernier jour. Ce dernier jour, c'est peut-etre
demain; c'est demain, du moins, que je me reconcilie avec Dieu. Vous
ne me croirez pas! je me fais une fete de l'Extreme-Onction!"
Octave admirait la grandeur de la femme dans sa fragilite. Il se
perdait dans cet abime ou Dieu a marque l'infini, il s'emerveillait
de ce vif rayon d'intelligence qui transperce dans toute creature.
"Ouvrez la fenetre, dit tout a coup Mme d'Antraygues."
L'air lui manquait, elle se trouva mal. La femme de chambre, qui
guettait, arriva tout de suite et baigna d'eau glacee le front de sa
maitresse. "Oh! dit-elle, voila une visite qui lui fera beaucoup de
bien, mais qui lui fera beaucoup de mal.--Adieu, mon ami, dit Mme
d'Antraygues a Octave en rouvrant a demi les yeux. Reviendrez-vous
demain?--Oui, je reviendrai.--Apres trois heures, car le cure de
Saint-Philippe-du-Roule viendra a deux heures."
Octave baisa doucement Alice sur le front et s'eloigna desole,
n'esperant presque pas la revoir.
Le lendemain matin, il fit prendre de ses nouvelles. Elle avait passe
une mauvaise nuit; le medecin ne lui accordait plus que quelques
jours. Octave n'avait rien dit a Genevieve. Il devait, ce soir-la,
presenter sa femme aux Tuileries. Aussitot qu'il eut dine, il courut
chez Mme d'Antraygues.
Quoiqu'elle fut tres contente d'avoir communie, elle etait plus mal
encore que la veille; elle ne pouvait plus respirer, meme assise; le
medecin l'avait transportee dans un fauteuil devant le feu; a chaque
instant il fallait ouvrir la fenetre. "Ce qui prouve qu'elle va
mourir, dit la femme de chambre a Octave, c'est qu'a toute minute elle
regarde la pendule et demande, l'heure qu'il est."
En effet, a peine Alice eut-elle souleve la main pour la donner a
Octave, qu'elle lui dit d'une voix eteinte: "Il est huit heures,
n'est-ce pas?"
Elle regardait la pendule, mais elle ne voyait plus bien. Elle venait
d'entendre sonner, mais elle ne savait plus compter. "Savez-vous quand
je mourrai? dit-elle en regardant doucement Parisis.--Vous mourrez
quand vous aurez quatre-vingts ans."
Elle sourit avec impatience. "Je mourrai a minuit."
Et comme il y avait dans son esprit un fond de raillerie,--l'esprit
d'Octave avait passe en elle,--elle ne put arreter ce mot qui
trahissait la pecheresse: "Et vous ne serez pas la quand je jetterai
ma coupe a la mer."
A minuit, le duc de Parisis vit passer la figure de la comtesse
d'Antraygues au bal des Tuileries. "C'est etrange, dit-il a Villeroy,
je deviens visionnaire."
C'etait l'ame d'Alice qui passait devant lui.
XIII
LA LETTRE DE DEUIL
Comme elle l'avait dit, la comtesse d'Antraygues mourut a minuit.
Elle mourut en Dieu, mais pourtant son dernier mot fut pour Octave.
Elle avait dit a sa femme de chambre: "S'il vient demain, tu lui diras
qu'il embrasse mes cheveux."
Le duc de Parisis retourna pour voir la mourante: il vit la morte.
"Madame, lui dit-il en s'agenouillant, je vous demande pardon."
Les larmes, qu'il avait devorees la veille et l'avant-veille, il les
repandit sur les cheveux et les mains de la morte: "Madame, dit-il
encore, je vous demande pardon."
Toutes les amies d'Alice, quand Alice etait une femme du monde,
recurent cette lettre d'invitation:
-------------------------------------------------------------
|M |
| |
|_Le colonel O'NEIL et madame MARY O'NEIL, lord LEIGHTON |
|et lady LEIGHTON, miss Lucy et JANE LEIGHTON ont |
|l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils |
|viennent de faire en la personne de madame la comtesse |
|D'ANTRAYGUES, nee ALICE MAC-ORCHARDSON, leur niece |
|et cousine, decedee dans sa vingt-septieme annee, munie |
|des Sacrements de l'Eglise, en son hotel, avenue de la |
|Reine-Hortense;_ |
| |
|Et vous prient d'assister au convoi, service et enterrement |
|qui se feront en l'eglise Saint-Philippe-du-Roule, |
|le samedi 12 janvier, a midi. |
| |
|ON SE REUNIRA A LA MAISON MORTUAIRE |
| |
|_Priez pour elle!_ |
-------------------------------------------------------------
Comme elle l'avait voulu, la comtesse d'Antraygues etait morte "en son
hotel."
On pouvait se reunir "a la maison mortuaire."
Mais le monde ne pardonne pas, meme quand on meurt pieusement dans son
hotel avec les Sacrements de l'Eglise. Le monde est plus severe que
Dieu.
Trois femmes seulement se reunirent a la maison mortuaire. C'etaient
la duchesse de Parisis, la marquise de Fontaneilles et la duchesse de
Hauteroche.
Elles prierent pour la morte a Saint-Philippe-du-Roule. Elles
pleurerent de vraies larmes sur sa tombe, au Pere-Lachaise. "Helas!
dit la marquise de Fontaneilles, la pauvre Alice avait bien raison
quand elle s'ecriait en retournant sa carte: "Je ne veux pas jouer la
Dame de Pique."--Oui, je me rappelle, dit Mme de Hauteroche. Quand
chacune de nous a tire sa carte pour faire dessiner son costume, Alice
eut peur de la Dame de Pique: "Tant pis, dit-elle, il n'y a pas a s'en
dedire. Il faut jouer sa carte."--Qui sait, dit la marquise, si la
Dame de Carreau et la Dame de Trefle nous porteront bonheur?"
Les deux amies se regarderent comme des femmes qui n'etaient pas
heureuses. "Il n'y a, dit Mme de Hauteroche, que Genevieve qui ait
mis la main sur la bonne carte. La Dame de Coeur, c'est le bonheur.
--Oh! oui, dit la duchesse de Parisis, mais mon bonheur est si
grand qu'il m'effraye."
Quand les trois grandes dames se furent eloignees de la tombe de Mme
d'Antraygues, une jeune fille toute vetue de noir, une ample robe de
cachemire brodee de jais, la tete presque masquee par un double voile,
vint s'agenouiller et pria longtemps.
Il etait deux heures, une sombre nuee couvrait le Pere-Lachaise,
quelques gouttes de pluie tomberent sur la jeune fille sans qu'elle
relevat la tete.
Elle detourna son voile comme pour permettre a ses larmes de mouiller
la terre.
Elle avait entendu, cachee derriere un monument, l'oraison funebres
des trois amies de Mme d'Antraygues. "Elles ne savent pas,
murmura-t-elle, qu'il n'y a pas loin de la vertu aux egarements de
l'amour."
Et regardant la fosse, qui peut-etre attendait une dalle de marbre,
qui peut-etre n'attendait-que l'herbe des cimetieres, la jeune fille
se releva et murmura: "Pauvre femme!"
Puis, portant la main a son coeur, elle reprit: "Pauvre fille! Pauvre
fille!"
XIV
L'APPARITION
A Paris, Octave fut un mari ideal. Il revit tout ses amis, mais il
refusa de voir ses amies. Et pourtant que de tentations de quelque
cote qu'il tournat ses yeux! Les femmes qu'il avait aimees et les
femmes qu'il avait failli aimer! Combien de passions ebauchees,
combien d'aventures qui parlaient du lendemain! Parisis fut stoique,
se disant qu'on est plus pres de l'amour avec une seule femme qu'avec
toutes les femmes. Profession de foi bien nouvelle pour lui!
Toutefois, Genevieve fit bien de ne pas trop s'attarder a Paris. Des
qu'on fut de retour a Parisis, on parla de la succession de Violette,
parce que les notaires insistaient a cause des droits d'enregistrement
et parce qu'on voulait assurer la situation d'Hyacinthe qui avait,
comme on sait, un legs de cent mille francs.
Voici les termes du testament:
"J'ecris ici mes dernieres volontes.
"Mademoiselle Genevieve de la Chastaigneraye m'a donne un million
que je suis heureuse de lui rendre intact. Je la prie donc, en
toute amitie, de reprendre la terre de la Roche-l'Epine et les
creances qui y sont attachees.
"Il me reste la fortune de ma mere. Je donne cent-mille francs a
mademoiselle Hyacinthe Auberti, a prendre sur la succes
que j'ai recueillie de madame Edwige de Portien, nee de
Pernan-Parisis.
"Ecrit a Burgos, a l'heure de ma mort, le 13 aout 1866.
"LOUISE-VIOLETTE DE PERNAN-PARISIS."
Un notaire de Burgos avait envoye ce testament au notaire de Pernan,
en disant qu'il obeissait a l'ordre de la testatrice.
Sur la priere d'Octave, le notaire de Pernan avait ecrit au notaire
de Burgos pour lui demander des details sur la mort de Violette. Cet
homme repondit tres brievement que la jeune dame lui avait elle-meme
remis le testament, qu'elle lui en avait paye le depot, qu'il avait
appris sa mort, qu'il croyait a un suicide, mais qu'il ne savait rien
de plus.
Genevieve voulut donner aussi cent mille francs a Hyacinthe; elle
voulut en outre que le petit chateau de Pernan, qui valait bien cent
mille francs, devint sa propriete.
Et comme Hyacinthe refusait: "C'est par egoisme, lui dit-elle; c'est
pour vous avoir toujours dans le voisinage."
L'idee d'avoir deux cent mille francs, l'espoir de trouver un mari, le
reve d'etre chatelaine, consola bien un peu cette charmante Hyacinthe
de la mort de Violette.
Elle pensait pourtant que ce ne serait pas sans une profonde tristesse
qu'elle habiterait le petit chateau de Pernan ou elle verrait toujours
errer la figure de la morte. Fut-ce pour cela que le fantome de
Violette s'imposa a son imagination?
A Parisis, elle avait voulu aller, a chaque repas, puiser de l'eau a
la source vive du parc. Octave et Genevieve trouvaient l'eau meilleure
quand Hyacinthe l'apportait de ses blanches mains. Elle ne posait pas
la cruche sur la tete pour imiter les filles de la Bible, mais elle
trahissait une grace charmante en portant une jolie cruche du Japon
qui emplissait les deux carafes du dejeuner ou du diner.
Un soir, la nuit etait venue depuis plus d'une heure, quand Hyacinthe,
familiere aux chemins et aux sentiers du parc, alla puiser de l'eau.
On n'avait pas encore rebati la glaciere; l'eau de cette source etait
si froide qu'elle tenait presque lieu de glace. Parisis avait toujours
l'habitude de boire du vin de Champagne en le coupant avec de l'eau de
source; il le croyait presque frappe.
Or, ce soir-la, elle laissa tomber sa cruche et revint en toute
hate, blanche comme une statue. "Qu'avez-vous?" dit Genevieve, qui
traversait le salon pour passer dans la salle a manger.
Hyacinthe la regardait avec de grands yeux effares qui lui firent
peur. Parisis survint. "Qu'y a-t-il? demanda-t-il a son tour.--Je
viens de voir Violette, dit Hyacinthe sur le point de se trouver
mal.--Vous etes folle!--Je ne sais si c'est une vision, mais j'ai vu
Violette comme je vous vois; j'allais me penchera la fontaine, elle
etait au-dessus sous les arbres, toute vetue de noir. La terreur m'a
prise, au lieu d'aller a elle je me suis enfuie.
On n'entra pas dans la salle a manger. Octave s'elanca sur le perron
qui descendait sur le parc. "Octave, je vais avec vous!" lui cria la
duchesse.
Genevieve suivit son mari, Hyacinthe suivit Genevieve. Il les prit
toutes les deux par le bras et les entraina vers la source.
Vainement ils parcoururent tout ce cote du parc. "Vous voyez bien,
ma chere Hyacinthe, que vous etes une folle, dit la duchesse a son
amie.--Peut-etre pas si folle que cela!" pensait Parisis.
On dina avec quelque agitation. L'eclat des lumieres n'avait pas
ramene la gaiete sur la figure de Mlle Hyacinthe. Elle etait toute
a sa vision, elle ne parlait que par monosyllabes, elle avait des
distractions incroyables.
Aussi elle proposa a la duchesse d'aller avec elle a la fontaine.
"Peut-etre la reverrons-nous? Avec vous je n'aurai plus
peur.--Allons," dit la duchesse.
Et les voila toutes les deux a la porte. "Allez, allez, dit Parisis.
Il ne faut jamais fuir les fantomes."
Les deux amies furent bientot au bas du perron. La nuit etait sombre;
elles se hasarderent vers la fontaine avec des battements de coeur.
Parisis, qui les avait suivies, s'etait arrete sur le perron. Tout a
coup il entendit un cri; il courut vers elles. "Violette! Violette!
dit la duchesse en se jetant dans les bras de son mari Octave, je te
jure que j'ai vu Violette!--Je te jure que tu es folle," dit Parisis.
Mais Mlle Hyacinthe affirma qu'elle aussi avait vu Violette.
Parisis alla jusqu'a la fontaine, entrainant les deux femmes. Il eut
beau ouvrir les yeux, il ne vit que la petite nappe d'eau sous les
branches agitees des marronniers. "Voyez, leur dit-il, le jeu de
l'imagination.--Ne raisonnez pas, Octave, reprit la duchesse, je vous
jure que j'ai vu apparaitre Violette."
XV
LE DIABLE AU CHATEAU
Cependant on etait rentre au salon. Le duc de Parisis se moquait de sa
femme et de Mlle Hyacinthe. La duchesse dit qu'il ne fallait jamais
rire des visions, puisque les plus grands hommes ont ete des
visionnaires.
Comme minuit sonnait, un bruit inaccoutume se fit entendre. "J'ai
peur, dit Genevieve." Le duc de Parisis se pencha vers elle et
l'embrassa. "Peur avec moi! a cote d'Hyacinthe! Mais le diable
lui-meme n'oserait venir dans une pareille compagnie,--si le diable
existait.--Octave, je vous en supplie, ne defiez pas le diable.--Vous
avez raison, Genevieve; si le diable n'existe pas, son esprit est
repandu partout. On m'a dit souvent a moi-meme que j'etais le diable,
quand j'etais un pecheur. Maintenant, grace a vous, j'ai abdique le
sceptre de Satan. Mais, le plus souvent, c'est sous la figure d'une
femme qu'on retrouve le diable."
La porte s'ouvrit avec fracas. Cette fois, la duchesse s'imagina que
c'etait le diable en personne qui entrait sans se faire annoncer.
C'etait un coup de vent dans la porte, un domestique a moitie endormi
venait d'ouvrir cette porte avant d'avoir ferme les fenetres de
l'antichambre. "Qu'est-ce que cela? dit Octave impatiente.--Monsieur
le duc, c'est un coup de vent. Je me trompe, reprit le domestique en
presentant un plat d'argent, c'est une depeche telegraphique."
Genevieve, curieuse, se leva pour la saisir. "Prenez garde, dit
Octave; si elle venait de l'enfer!"
Genevieve ouvrit la depeche et lut ces vingt mots:
"Apres-demain, midi, j'arriverai a Tonnerre. Venez me prendre au
chemin de fer, je passerai huit jours a Parisis.
"ARMANDE."
"Dieu soit loue! s'ecria Genevieve.--Pourvu, dit Octave, que Mme de
Fontaneilles vienne sans le marquis, cet homme accompli qui ferait
prendre en horreur toutes les vertus dont il s'embeguine.--Rassurez-
vous, mon cher Octave, elle vient pour me voir dans mon bonheur, elle
ne vous ennuiera pas de son mari."
Hyacinthe s'etait levee pour tourmenter le piano. "Cette depeche me
chiffonne, pensa-t-elle: elle arrive un vendredi, a minuit, au moment
ou on parle de l'autre monde; elle entre avec un coup de vent: je
suis bien sure que c'est le diable qui envoie la marquise. Pauvre
Genevieve! elle est si heureuse!" Et apres avoir reve un instant:
"Si jamais la destinee retournait la page de son livre!"
Le duc et la duchesse allerent le lendemain a Tonnerre chercher a
quatre chevaux la marquise de Fontaneilles, comme eut fait Louis XIV.
Ce fut une vraie fete de se revoir. Pendant toute une demi-heure les
mille propos de l'amitie, de l'imprevu, de la curiosite se croisaient
et se brouillaient comme un echeveau que tiennent des mains
capricieuses. On parla de soi-meme et on dit un peu de mal de
son prochain pour n'en pas perdre l'habitude. La marquise fit
la caricature de la derniere fete de l'hotel ----, ou tous les
asthmatiques du faubourg Saint-Germain s'etaient retrouves comme a
un enterrement de premiere classe. "Est-ce que vous avez beaucoup de
monde au chateau? demanda Mme de Fontaneilles.--Beaucoup de monde!
dit Genevieve; mais pour moi, l'univers, c'est Octave.--Comment donc!
s'ecria Parisis, mais encore un peu on vous refusait l'hospitalite."
Genevieve regardait son amie. La marquise n'avait jamais ete plus
belle. Elle etait vetue avec un peu de luxe pour une voyageuse. Robe
en foulard des Indes "framboise et lis" avec une mante Pompadour et
une ceinture fermee par un chou. Louis XV n'a rien vu a sa cour de
mieux trousse et de mieux chiffonne. Et le chapeau de paille avec
la couronne de sorbiers, comme il etait plante dans cette belle
chevelure! La marquise balancait une ombrelle pareille a sa robe;
elle montrait son petit pied dans des bottines mordorees du plus
merveilleux dessin. Le pied est une des expressions de la femme.
"Quand on pense, disait Octave en voyant cette beaute epanouie, que
tout cela est du bien perdu!"
On dina a quatre. "Et vous etes bien heureux? dit Mme de
Fontaneilles au dessert.--Comme dans les contes de fees, repondit
Genevieve.--N'allez pas croire, ma chere marquise, dit Parisis, que
notre vie soit un conte.--Ni un roman, reprit Genevieve.--Prenez
garde, dit la marquise, qu'elle ne devienne une histoire; je n'ai
jamais eu de gout pour l'histoire.--Allons! allons! dit Octave, vous
voudriez nous faire croire que vous n'etes pas la femme la plus
heureuse du monde.--Chut! dit elle, on n'entre pas dans mon coeur.
--Est-ce que vous n'y entrez pas vous-meme?--Peut-etre, mais je vis
presque toujours en dehors.--Oui, je vous admire, continua Octave.
S'il fallait representer la Charite, on prendrait votre figure."
La marquise soupira. "Que voulez-vous! quand on ne peut pas
faire, comme Genevieve, le bonheur d'un homme, on se consacre aux
pauvres.--Comment, le bonheur d'un homme! s'ecria Genevieve; mais le
marquis de Fontaneilles est l'homme le plus heureux du monde.--Vous
croyez! moi, je ne crois pas; car il n'est content de rien. Si on
lui presentait le bonheur en personne, il ne voudrait pas faire
sa connaissance, parce qu'il ne le trouverait pas d'assez bonne
maison.--Ce que c'est que de n'avoir jamais ete amoureux, dit
etourdiment Parisis.--Je vous remercie, dit la marquise; mais vous
avez peut-etre raison: mon mari m'a aimee a peu pres comme il aimait
sa soeur, dont il vient d'heriter.--Ingrate, dit Genevieve en
regardant son amie; est-ce qu'on est jaloux de sa soeur comme le
marquis est jaloux de toi?--Ma chere enfant, la jalousie de M. de
Fontaneilles n'est pas du tout la jalousie d'Othello; il est jaloux
par orgueil et point par amour."
Octave retint cette exclamation sur ses levres: "Et pourquoi ne vous
a-t-il pas aimee!" Les jeunes femmes marchaient devant lui; il
s'adressa la question a lui-meme pendant qu'elles se parlaient bas.
"Pourquoi Fontaneilles n'a-t-il pas aime sa femme?" Et il repondit:
"Ce n'est pas la faute de la femme, c'est la faute du mari. Il y a
des coeurs qui n'ont pas l'energie de l'amour."
Comme tous ceux qui raisonnent sur cette these, Parisis se trompait.
Les deux femmes causaient toujours entre elles: c'etait un duo de
confidences intimes dont il n'arrivait qu'un mot ca et la a Octave.
Il comprit que Genevieve, toute en effusion, disait a la marquise les
joies de son coeur.
En voyant Mme de Fontaneilles, Octave pensait que c'etait du bien
perdu. Il jugeait que son mari ne comprenait rien ni a sa beaute ni a
son intelligence. "Ah! si j'avais eu le temps de l'aimer!" se dit-il
en admirant l'adorable tete de la marquise. Mais comme il voyait du
meme regard la tete de sa femme, plus adorable encore, il fit comme
les soldats apres la bataille, il mit son epee au fourreau et ne
songea qu'a etre un ami charmant pour la marquise.
Quand une femme nouvelle entre par une porte dans une maison, le
diable y vient par la fenetre.
XVI
LA MARQUISE DE FONTANEILLES
La marquise de Fontaneilles s'etait mariee a vingt ans. On l'a connue
jeune fille dans les salons parisiens sous le nom de Mlle Armande de
Joyeuse. Sur sa figure, on se disputait beaucoup sans bien s'entendre.
Pour les uns, elle n'avait que la beaute du diable, tandis que pour
les autres elle avait la beaute absolue. C'est que les juges, en
France, n'ont pas etudie a l'universite de Phidias et d'Apelles. Le
Francais n'est pas ne dessinateur, je dirai meme qu'il n'aime pas la
ligne severe; les minois chiffonnes l'ont toujours ravi. La plupart
des gens de lettres eux-memes n'ont qu'un vague sentiment de l'art.
Jean-Jacques, a Venise, n'allait pas voir les Giorgione, ni les
Titien; Voltaire, a Ferney, disait pompeusement: "Mon Versailles,"
devant quelques tableaux italiens des plus mediocres. Aujourd'hui,
Voltaire aurait peut-etre de meilleurs tableaux, et Jean-Jacques irait
voir les chefs-d'oeuvre pendant son sejour a Venise; mais si on leur
demandait leur sentiment sur la beaute, ils n'iraient pas le chercher
devant la Venus de Milo; ils le prendraient devant quelque Parisienne
aux lignes brisees par l'expression et la coquetterie.
Y aurait-il deux beautes, celle du marbre et celle de la chair?
La marquise avait la beaute de la chair, aussi disait-on que c'etait
la beaute du diable. Etait-ce pour cela qu'elle se donnait a Dieu?
Non, elle se donnait a Dieu parce que M. de Fontaneilles n'avait pas
su la prendre.
C'etait un de ces maris pareils a beaucoup de maris qui ne savent pas
amuser l'esprit de leur femme, quand ils n'ont pas eu le don d'amuser
leur coeur--parce qu'ils sont trop serieux dans leur magistrature
de mari pour avoir du coeur et de l'esprit.--Les maris s'imaginent
volontiers que le sacrement du mariage doit produire le miracle de
l'amour. Ils s'achetent une terre; elle est bien a eux apres le
contrat et la purge des hypotheques; ils epousent une femme, n'est-ce
pas a eux pareillement? A eux les moissons et les vendanges. Mais ils
oublient que la femme est comme la terre, que tout en elle a sa
fleur avant d'avoir son fruit; que si les gelees blanches du mariage
viennent la frapper dans sa fleur, le mari ne recueillera ni les
moissons ni les vendanges.
C'est ce qui arrivait a M. de Fontaneilles. Il avait eu avec d'autres
femmes ses heures de jeunesse; il etait revenu de ce qu'il appelait
les duperies du coeur: il voulait que sa femme sautat a pieds joints
sur toutes ces "femineries" indignes d'une ame fiere, qui ne doit
resplendir que pour les beaux sentiments de la famille et de la
religion. Par malheur pour lui, il n'avait pas purge les hypotheques,
il n'avait pas efface du coeur de sa femme les souvenirs de vingt ans
qui se reveillent un jour et l'envahissent toute.
Il etait d'ailleurs d'une jalousie espagnole, comme si sa mere, une
Pyreneenne, lui eut donne dans son lait cette inquietude meridionale.
Du plus pur faubourg Saint-Germain, il n'avait jamais "pactise"
avec les hommes nouveaux. Il faisait tous les ans le pelerinage de
Frosdorff pour esperer encore dans les destinees de la France. Il
sentait bien que son heure etait passee ou n'etait pas venue; il se
resignait au silence,--ce silence glacial sur la femme qui est le vent
d'hiver sans le printemps. Il se croyait bon chretien et bon mari.
La marquise eut prefere de beaucoup, je n'en doute pas, un mauvais
chretien et un mauvais mari comme il y en a tant, qui sont adores de
leur femme, ce qui prouve que, si la perfection etait de ce monde, on
n'en voudrait pas.
Mme de Fontaneilles s'etait resignee, disant a ses amies, qui la
plaignaient de vivre presque toujours dans ses terres: "Je me suis
resignee a mon bonheur."
Quoique son mari fut tres jaloux, il la laissait aller ca et la
dans le monde, pour ne pas trop ressembler au tyran de Padoue. Il
l'accompagnait le plus souvent et s'indignait toujours de la voir trop
decolletee, a l'inverse des maris parisiens. Mais il aimait mieux
l'accompagner a la messe qu'au bal.
La marquise s'etait donnee a Dieu. A Dieu toutes ses esperances et
toutes ses aspirations. Elle avait juge, quand elle etait jeune fille,
que sa vie ne serait pas si severe. Elle restait neuf mois au chateau
de Fontaneilles; a peine si elle passait a Paris le dernier mois du
printemps; a peine si son mari lui donnait un mois de vacances--elle
appelait cela ses vacances--a Dieppe, a Biarritz, a Bade, ou elle
allait avec sa mere et sa soeur, presque toujours sans lui.
C'etait donc une vaste solitude que sa vie. Elle avait espere avoir
des enfants, mais la trentieme annee allait sonner sans qu'un berceau
fut entre dans sa chambre. Le berceau, la benediction du ciel dans le
mariage.
Elle avait ses heures de desespoir; elle priait avec passion, le
dirai-je, quelquefois avec colere, car il lui semblait que Dieu
n'etait pas toujours la. Elle avait aussi ses heures de tentation;
quand elle voyait sa beaute opulente, elle s'ecriait avec un battement
de coeur, avec une aspiration vers l'inconnu, avec une secousse de
vague volupte: "Est-ce donc pour le tombeau!"
Depuis un an elle se demandait, avec une rougeur subite, pourquoi elle
n'etait pas tombee dans les bras d'Octave.
Le duc de Parisis avait jure tres serieusement d'effacer de son ame
les images du passe pour mieux voir celle de Genevieve dans l'avenir.
Il avait jure a Dieu dans le style officiel; mais il avait mieux fait:
il avait jure a lui-meme que Genevieve serait la seule femme de son
ame, de son coeur et de ses levres. Et il etait de bonne foi; car
s'il ne croyait pas a un Dieu qui ecoute les serments, il croyait a
lui-meme: il n'avait jamais manque a sa parole.
Pourquoi Mme de Fontaneilles etait-elle venue a Parisis? Elle ne le
savait pas bien elle-meme. Etait-ce un de ces jeux de la destinee, qui
s'amuse a creer des orages sur les serenites de la vie? Etait-ce pour
vivre sous le meme toit que celui qui lui faisait peur?
Elle se trouva bien heureuse dans le bonheur de Genevieve.
Mais huit jours apres, des Parisiens vinrent au chateau. Octave avait
deja oublie qu'il les attendait. Il aurait voulu qu'ils eussent
eux-memes oublie d'y venir, tant il se trouvait heureux lui-meme en
cette solitude a trois ou Mme de Fontaneilles repandait un charme
nouveau par sa figure et par son esprit.
Octave craignit de n'avoir plus une heure pour les reves. Lui qui
avait ete tout action, il trouvait doux de se reposer ainsi en pleine
nature, entre deux femmes qui etaient comme les figures de l'amour et
de l'amitie.
Et puis, quoiqu'il ne fut pas jaloux dans le sens francais du mot,
c'est-a-dire dans le sens brutal, il n'aimait pas qu'on jetat un
regard trop vif dans sa maison. Il etait Romain en deca du seuil;
pour lui, la femme etait une creature sacree que ne devaient jamais
profaner les vaines curiosites. Mais enfin, il faut etre de son temps
et de son monde.
On vit arriver a Parisis quelques amis bien connus d'Octave: le prince
Bleu, Guillaume de Montbrun et sa femme, le prince Rio, Monjoyeux,
d'Aspremont, le comte de Harken, le duc de Pontchartrain et sa femme,
la princesse ---- et sa jeune cousine de H----,--qui amenerent Mlle
Diane-Clotilde de Joyeuse, la soeur de Mme de Fontaneilles, une
adorable creature, un sourire de Dieu sur la terre.
Le chateau fut comme metamorphose. C'etait tout un monde qui allait,
qui venait, qui riait, qui chantait. Depuis un siecle, les ombres de
cette grande solitude n'avaient pas ete si gaiement evoquees. Ce fut
tous les jours une fete: on commencait le matin pour quelque belle
promenade vers les ruines voisines, le plus souvent en cavalcades
irregulieres; on dejeunait dans la foret, ou les plus beaux menus
sortaient de terre comme par magie; le soir, on faisait les charades,
on jouait la comedie improvisee, la seule comedie de l'avenir; on se
couchait tard, mais on se levait matin; car il est convenu que la vie
de chateau est plus desordonnee que la vie de Paris; il faut etre
fierement campe pour y resister: jambes d'acier, estomac d'enfer et
coeur de bronze.
On s'imagine que tout ce bruit et tout ce mouvement arracherent
Parisis a cette vive aspiration qui l'avait entraine vers Mme de
Fontaneilles. Eh bien! non. Quand un mauvais sentiment germe dans le
coeur, il pousse vite, comme les mauvaises herbes dans le ble de mars.
Vous etes tout surpris, aussitot les semailles, de voir le bleuet
et le coquelicot s'elancer rapidement, lui qu'on n'attendait pas,
au-dessus des tiges de ble. Et plus la terre est bonne et plus
l'ivraie monte vite. Voila pourquoi les plus grands coeurs sont
souvent les plus coupables; voila pourquoi la femme qui n'apporte a
Dieu que la moisson du bon grain est une vertu divine, car il lui a
fallu bien de l'heroisme pour arracher toujours les mauvaises herbes.
Octave de Parisis n'avait pas cet heroisme-la. Mais il croyait
fermement a la vertu de Mme de Fontaneilles.
La vertu est une robe faite apres coup sur la nature, pour cacher
les battements du coeur. Ce qui fait la force de la femme, c'est que
l'homme croit trouver la vertu sous la robe.
L'antiquite a connu M. de Cupidon--un enfant qui n'etait pas ne a
l'amour.--Les anciens ont eleve des temples a Venus--Venus pudique
et Venus impudique--aux chasseresses comme aux bacchantes;--mais
ils n'ont pas penetre dans le divin sanctuaire de l'amour. Nous ne
connaissons plus les neuf Muses, mais nous savons par coeur toutes les
sublimes strophes de cette muse moderne qui s'appelle la _Passion_.
Si nous avons moins bati de temples a l'idee, nous avons pieusement
eleve l'autel du sentiment.
Chez Sapho, comme chez Didon, l'amour a toutes les violences, toutes
les coleres, toutes les fureurs, mais il ne s'attendrit jamais
jusqu'aux larmes. Elles sont egarees, mais elles ne pleurent pas. Le
feu qui les altere, qui les devore, qui les consume, c'est la volupte
de la louve. Ce n'est pas la soif de l'infini qui les attire, ce n'est
pas la piete universelle qui ouvre et repand leur coeur sur toutes
choses: elles sont dominees par les desirs qu'allume le sang.
La femme que nous a donnee le christianisme ne voudrait pas, au prix
de la couronne de Didon ni de la gloire de Sapho, traverser cet enfer
de l'amour paien. La femme nouvelle, tout en subissant les morsures
des betes feroces de la volupte, se detache, d'un pied victorieux, de
la fosse aux lions par ses aspirations vers l'infini. Elle sait que sa
vraie patrie est au dela de la foret tenebreuse qui lui cache le ciel.
Dans l'antiquite, la femme ne mettait que l'amour dans l'amour; dans
la Vie moderne, la femme y met aussi Dieu. Voila pourquoi il y a moins
de Messalines et plus de La Vallieres.
Mme de Fontaneilles etait la femme du christianisme; mais a force de
contenir ses passions en les voulant vaincre, elle se sentait vaincue,
comme les femmes de l'antiquite qui jetaient leurs imprecations aux
vents des forets et aux vagues de la mer. Le corps se revoltait contre
l'ame, la nature etouffait Dieu.
Octave sera-t-il la, le jour de la crise? En attendant, on jouait
a Parisis aux jeux innocents, au jeu de cache-cache, au jeu des
petits-pieds, charmantes folatreries ou l'amour trouve toujours son
compte. On dit les jeux innocents par antiphrase.
XVII
LE DEJEUNER SUR L'HERBE
On renouvela donc a Parisis les belles fetes agrestes du XVIIIe
siecle. C'etait tous les jours des cavalcades dans la foret, des
caravanes vers les chateaux voisins, des dejeuners et des gouters sur
l'herbe, vrais tableaux vivants a rejouir Giorgione.
On s'amusait bruyamment. Genevieve donnait son beau rire a la fete,
mais elle aspirait au temps ou elle retrouverait la solitude a deux.
Elle aimait trop Octave pour le retrouver dans la fete des autres;
l'amour est jaloux de tout, meme des joies du soleil: il aime a se
refugier en lui-meme sous l'ombre des fraiches ramees.
Genevieve fut pourtant bien heureuse, le jour ou on alla dejeuner
a la Roche-l'Epine et diner a Champauvert.
Octave rappela si a propos tant de scenes cheres a tous les deux,
qu'elle pardonna a tout le monde de prendre une part de sa joie. Ce
fut d'ailleurs une charmante journee. On dejeuna devant les sources
vives, presque glaciales, ou se frappait naturellement le vin de
Champagne; on etendit une nappe de vingt couverts devant la
fontaine, dans un cadre d'aubepine en fleur, en face d'un panorama
merveilleusement pittoresque, sur un tapis d'herbe incline, ce qui
amena des chutes sans nombre; on avait toutes les peines du monde a
se mettre d'aplomb; les bouteilles et les verres roulaient; le vent
battait les jupes et soulevait la nappe; c'etait tout un travail des
plus divertissants que de mettre l'ordre dans le desordre.
Mme de Fontaneilles etait eblouissante, il lui semblait qu'elle
respirait le bonheur pour la premiere fois de sa vie. Toutes les
femmes etaient habillees avec beaucoup d'art dans leur simplicite
presque rustique; mais elle etait plus provocante que les autres, avec
ses yeux de flamme sous, ses longs cils, ses levres rouges, son cou
onduleux, ses seins vivants, sa jambe fine et ronde, son pied mutin
qui s'agitait dans la bottine. Le vent etait son complice, soit qu'il
frappat sa jupe, soit qu'il eparpillat ses cheveux sur son front.
"Comme elle est jolie, dit tout a coup Genevieve parlant de la
marquise a la princesse.--Comment donc! s'ecria la princesse, je ne la
reconnais pas. Quand elle est chez elle, on dirait toujours qu'elle
vient du sermon et qu'elle se prepare a aller a confesse.--De
l'influence fatale du mari sur sa femme," dit sentencieusement et
comiquement le prince Bleu qui ecoutait aux portes.
Octave, qui etait a l'autre bout de la "table", se disait aussi que la
marquise etait bien jolie, et pour lui ce n'etait pas seulement un cri
d'admiration, c'etait un cri d'inquietude; ce n'etait pas seulement
sa voix qui parlait, c'etait son ame, c'etait son coeur, c'etait ses
bras, c'etait ses yeux, c'etait sa bouche.
Il adorait Genevieve, mais il aurait voulu etreindre avec fureur cette
rebelle de l'an passe, qui lui avait resiste, qui etait l'image de
l'amour corporel comme Genevieve l'image de l'amour ideal.
On joua aux quatre coins. Quatre arbres centenaires avaient inspire ce
jeu primitif tres salutaire apres un dejeuner de plusieurs heures.
Ce furent des cris et des rires a emouvoir la montagne et la vallee.
Parisis joua comme un enfant; il lui arriva cent fois de saisir la
joueuse comme il eut saisi l'arbre, a tour de bras. Les jeux rustiques
permettent bien des hardiesses. Mme de Fontaneilles, qui n'avait bu
que de l'eau, etait ivre. Quand Octave la faisait tourner en courant a
sa rencontre, elle s'appuyait sur lui comme si elle allait tomber.
Il vint un moment ou la princesse jeta un mouchoir a Genevieve: "Vite,
cachez vos larmes, folle que vous etes!--Pourquoi folle:--Parce que
vous avez peur de la marquise.--J'ai peur de toutes les femmes."
Le soir, Parisis, Genevieve et Mme de Fontaneilles se promenaient dans
le parc; ils passerent devant une source vive qui jaillissait d'une
roche, tombait dans une fontaine et courait dans un nid de verdure et
de fleurs jusqu'a l'etang.
Octave et Genevieve n'allaient jamais de ce cote du parc sans
s'arreter pour y retremper leurs reves. Ce jour-la, comme ils se
promenaient au-dessus de la fontaine, la marquise leur dit: "C'est
cela, mirez-vous dans votre bonheur!"
Genevieve s'etait penchee pour voir dans l'eau l'image de son mari.
Etait-ce pour voir Genevieve ou Mme de Fontaneilles que Parisis
s'etait penche lui-meme? "Helas! dit tristement Genevieve, il ne faut
jamais se mirer dans son bonheur.--Pourquoi? Pourquoi? demanda la
marquise.--Vous n'avez pas vu cette couleuvre qui s'agite dans
cette fontaine?--C'est d'autant plus etrange, dit Parisis, que les
couleuvres ne vont pas dans l'eau."
Parisis prit la couleuvre du bout de sa canne et la jeta violemment
contre le tronc d'un arbre. "C'est triste, pensa Genevieve devenue
serieuse. Dieu ne donne pas un beau jour sans mettre un nuage a
l'horizon."
Mais ce nuage a l'horizon passa bien vite. Parisis n'avait qu'a
appuyer Genevieve sur son coeur pour lui faire croire a toutes les
joies de l'amour. Ce soir-la, on improvisa des charades en action,
ou on s'amusa follement. Genevieve paraissait si heureuse, que la
princesse de ---- et la marquise de Fontaneilles se demanderent:
"Qu'est-ce donc que le bonheur?" car celles-la n'etaient pas
heureuses.
Quand, elles allerent se coucher, elles s'arreterent devant la chambre
de Genevieve. Mme de Fontaneilles, plus curieuse, mit son oeil a la
serrure en murmurant encore: "Qu'est-ce donc que le bonheur!" Elle
entrevit Genevieve, qui, a peine arrivee dans sa chambre, se jetait
toute pale d'amour dans les bras de Parisis.
XVIII
LES FILLES REPENTIES
Toute la belle compagnie du chateau de Parisis s'envola un matin,
comme les oiseaux chanteurs d'une voliere doree, pour retourner a
Paris.
Genevieve, qui avait toujours paru gaie, ne put arreter ce cri de
delivrance: "Ah! que je suis heureuse!"
Elle retrouva cette belle vie a deux qu'elle aimait tant. "Ma chere
Hyacinthe, dit-elle a la jeune fille, il n'y a que vous qui ne
comptiez pas quand je suis avec Octave."
Pourquoi Octave alla-t-il a Paris quelques jours apres le depart de la
marquise de Fontaneilles!
C'etait la premiere fois que le duc se trouvait a Paris sans la
duchesse. Il lui avait dit qu'il n'y passerait que deux jours, le
temps d'aller a Chantilly pour voir ses chevaux, le temps de parler a
un notaire, a un avocat, et a deux agents de change, car le bonheur,
quel qu'il soit, a toujours un pareil cortege.
Genevieve avait voulu partir avec Octave, non pas qu'elle eut peur de
le voir retomber dans la fosse aux lions, non pas qu'elle fut bien
jalouse, puisqu'il n'avait jamais ete plus amoureux, mais parce que
c'etait pour elle un vif chagrin de vivre un jour--un siecle--sans
lui.
Elle n'etait point partie, parce qu'une nouvelle esperance de bonheur
etait venue lui sourire: elle sentait dans ses entrailles et dans son
coeur les premiers tressaillements de la maternite. L'hiver prochain
elle serait mere, ce qui etait pour elle une vraie benediction de
Dieu. Un medecin conseillait a Mme de Fontaneilles d'aller a Ems,
quand un medecin conseillait a Mme de Parisis de ne pas aller a Paris.
Octave ne tint pas parole; il ecrivit tous les jours a Genevieve une
lettre charmante, il envoya tous les soirs une depeche aussi gracieuse
que le permet la langue des depeches, mais il resta huit jours absent.
Et pourquoi resta-t-il huit jours absent? Parce qu'il allait tous les
soirs chez la marquise de Fontaneilles.
Le premier soir, par une pluie battante, comme il avait ete faire une
visite a Monjoyeux dans son atelier, ses chevaux, irrites d'avoir
trop attendu, partirent au galop et renverserent, sur le boulevard de
Clichy, la femme en noir que vous avez vue tout en larmes sur la fosse
de la comtesse d'Antraygues.
Cette jeune fille se releva, se retourna involontairement. "Le duc de
Parisis!" murmura-t-elle avec un battement de coeur.
Octave avait donne ordre d'arreter et il descendait pour la secourir.
"Ce n'est rien," dit-elle sans soulever son voile. Et elle poursuivit
fierement son chemin. Elle ai riva haletante a la porte du refuge
Sainte-Anne. Elle etait mouillee jusqu'aux os. La superieure
l'accueillit avec sa grace accoutumee; elle alluma pour elle un fagot
et-lui donna l'habit de bure de la maison.
La jeune fille embrassa la superieure. "Oh! ma mere, lui dit-elle,
priez pour moi."
Elle s'agenouilla devant le crucifix. "Moi, je vais remercier Dieu de
m'avoir donne le courage de franchir votre seuil." Et se rejetant
dans les bras de la superieure: "Oh! ma mere, dites-moi que je ne
retrouverai pas mon coeur ici. J'ai soufert mille morts pour mon
coeur, faites-moi vivre en Dieu aux Filles-Repenties."
Les Filles-Repenties!
Ce mot est de l'hebreu pour vous qui etes de votre siecle. Vous ne
connaissez que les filles qui ne se repentent pas: celles-la qui vont
et qui viennent sans savoir ou elles vont, sans savoir d'ou elles
viennent; qui promenent lu ruine et la mort, mais surtout leur ruine
et leur mort; qui se pavanent au Bois avec la queue bruyante de leur
robe et la gerbe sterile de leur chevelure; qui soupent a la _Maison
d'Or_; qui jouent,--elles qui n'ont rien a perdre;--qui ne vont jamais
voir le lever de l'aurore, si ce n'est avant de s'endormir.
Et pour elles cela s'appelle la fete de la vie. Et quel sera le
lendemain de cette fete?
Trois ou quatre epouseront un amoureux obstine, trois ou quatre seront
des comtesses a Vienne, a Florence, a Saint-Petersbourg; la plupart
mourront a la premiere chute des feuilles; les autres suivront Rebecca
a Clamart. La nouvelle Sainte-Baume des Madeleines--_le refuge
Sainte-Anne_--est a Clichy-la-Garenne. C'est un ancien pavillon de
chasse ou Louis XIV chassait La Valliere, la grande repentie. Aussi
cette maison predestinee etait sanctifiee d'avance.
Vous pouvez faire comme moi un pelerinage a cette ancienne maison
royale. Tout y porte une marque de lieux predestines. Saint Vincent
de Paul, "ce grand retrouveur de brebis perdues," a ete cure de la
paroisse. On revoit son ombre toujours en sollicitude, accueillant les
ames en peine. Dans cette ruche toute sainte, vous serez touche de
cette pauvrete voulue. Toutes ces femmes qui ont traverse le luxe sont
sous la bure. Et quel ameublement! Et quelle table! Saint-Lazare est
une maison de luxe. Un banc de bois, du pain et de l'eau, pas de feu
dans l'atre. Mais Dieu est la.
La porte est toujours ouverte. On entre avec les larmes, on en sort
console.
Allez a la messe du dimanche dans la chapelle du refuge. C'est un
ancien salon du roi Louis XIV, encore orne de peintures allegoriques,
de chasses et de trophees; Diane, Adonis et les autres symboles des
passions du temps, a peu pres comme les tragedies de Racine.
Mais aujourd'hui la maison tombe en ruines, il ne faut pas laisser
tomber le toit qui abrite ces repenties.
O vous qui ne vous repentez pas, apportez tous votre obole! Et vous
qui n'avez jamais jete la premiere pierre a la pecheresse ni a la
femme adultere, soyez, ne fut-ce que pour un grain de sable, dans
cette oeuvre du Refuge Sainte-Anne!
Quand vous verrez au Bois ou au theatre, toutes les belles pecheresses
vivant de temps perdu, le sourire aux levres et l'inquietude au coeur,
rappelez-vous ce mot qui les peint toutes:--Ah! si j'etais riche!--Que
feriez-vous?--Je me donnerais le luxe de n'avoir pas d'amant.
Apres tout, _celles du lendemain_, celles qui ne veulent plus que
Dieu, celles qui vivent la-bas avec six sous par jour, ne sont-elles
pas moins pauvres encore?
Quelques jours avant l'entree de la femme en noir, une femme du
meilleur monde--et un peu du plus mauvais, depuis qu'elle ouvrait
des parentheses dans sa vertu--le tome second de la comtesse
d'Antraygues--venait, toute eblouissante de jeunesse, mais toute
voilee, frapper aussi a la porte hospitaliere des Filles Repenties. Il
y a deux ans, aux courses de Longchamps, elle rayonnait encore dans
les tribunes, elle papillonnait au pesage, elle se multipliait, tant
elle avait soif de vivre. C'est que son heure allait sonner bientot:
ce fut Octave de Parisis qui la fit tinter gaiement et tristement.
Elle ecrivait ce billet date des Filles-Repenties a une de ses amies,
une autre grande dame qui n'aura point de decheance:
"Ma chere Berthe, c'est moi. Aujourd'hui tu ne refuserais
de me recevoir, car je sens que Dieu m'a deja pardonnee ou me
pardonnera.
"J'ai trahi tout le monde en me trahissant moi-meme. Mais enfin je
me suis souvenue et j'ai compris tout mon crime. Voila pourquoi je
suis aux Filles-Repenties; voila pourquoi j'apprends le travail et
la priere: le travail, pour t'offrir une robe qui ne sortira pas
de chez Worth; la priere, pour que tu ne fasses point comme moi.
"Car, ne l'oublie pas, dans la femme la plus vertueuse, il y a une
pecheresse, comme dans la pecheresse la plus abandonnee, il y a
une repentante.
"Oui, aux Filles-Repenties! J'ai choisi le refuge le plus humble.
Que m'importe? Je ne rougirai plus que devant Dieu.
"Ecris-moi, dis-moi que tu m'aimes encore; ne me donne pas des
nouvelles de Paris--j'ai failli ecrire Parisis--que j'entends
gronder a ma fenetre comme la tempete pres du port. Quand tu iras
a Trouville, dans six semaines, tu diras a la tempete que je ne la
crains plus.
"Si tu rencontres le duc de Parisis, dis-lui tout bas que ma
penitence est plus grande encore que mon amour.
"MATHILDE."
Or, la grande dame qui bravait la tempete, et la jeune fille qui etait
venue pour oublier son coeur, se rencontrerent au dortoir, lit a lit.
Une nuit qu'elles ne dormaient pas parce qu'elles pleuraient:
"Pourquoi pleurez-vous?" se demanderent-elles toutes les deux.
L'une fit sa confession. Elle aimait toujours Parisis. "Et vous, ma
soeur?--Vous avez raconte mon histoire, j'aime toujours Parisis."
La blessure saigna, la plaie s'etait ouverte, l'orage avait ressaisi
leur coeur.
Le lendemain a midi, elles n'etaient plus aux Filles-Repenties. "Ce
n'est pas la encore que je pouvais oublier, dit la jeune fille en se
retournant vers le Refuge; il faut que je brise mon corps pour tuer
mon coeur, il me faut les rudes devoirs de la soeur de charite."
XIX
LA GRISE
La marquise de Fontaneilles etait devenue folle du duc de Parisis, si
le duc etait devenu amoureux d'elle.
Il s'avouait a lui-meme qu'il se donnait bien de la peine pour
conquerir non pas le coeur qui etait a lui depuis longtemps deja, mais
pour conquerir ce bien plus visible et plus humain qui s'appelle le
corps. "Une guenille," dit Diogene. "Toute la femme," dit don Juan.
Le marquis de Fontaneilles etait parti pour Londres, ou il devait
acheter des chevaux et ou il etait attendu par son ami lord Harttford,
pour quelques visites dans le Devonshire.
La marquise etait seule a Paris: il devait la retrouver, a
Fontaneilles ou a Ems. Depuis qu'elle aimait Octave, elle avait pali,
elle ne respirait qu'a moitie, la fievre la prenait souvent; son
medecin avait conseille au marquis de la conduire a Ems pour y faire
une saison, ne fut-ce meme qu'une demi-saison. L'eau providentielle
d'Ems et l'air balsamique des montagnes voisines devaient effacer ces
premieres atteintes d'une irritation de poitrine. Il etait convenu que
si Mme de Fontaneilles se decidait a aller a Ems, elle y emmenerait sa
jeune soeur, cette jolie Clotilde de Joyeuse, ces dix-sept annees
qui s'eveillaient legeres et souriantes sous la plus belle chevelure
rousse qui eut rayonne en France depuis Mlle de Fontanges.
Mme de Fontaneilles, ne savait que faire; tous les matins elle se
decidait a partir pour la terre de son mari, toutes les apres-midi
elle se decidait a aller a Ems, mais tous les soirs elle se decidait
a rester a Paris. C'est que tous les soirs elle recevait la visite de
Parisis.
Mme de Fontaneilles, une fois dans la bataille, n'avait pas defendu
son coeur. Elle avait donne son ame, mais elle defendait sa vertu,
comme si on pouvait faire deux parts, une pour Dieu et une pour le
diable.
Octave ne doutait pas de son triomphe. Un soir deja, la marquise etait
tombee presque evanouie dans ses bras, en lui disant qu'elle voulait
mourir. Elle s'avouait vaincue, mais elle le suppliait a mains jointes
de la tuer dans ses embrassements, afin qu'elle ne se reveillat pas.
Elle versa tant de larmes ce soir-la, que Parisis se sentit desarme.
Une femme qui se donne est quelquefois plus difficile a prendre qu'une
femme qui resiste; une femme qui combat est plus pres de sa defaite
qu'une femme qui se croise les bras, parce que l'enivrement du combat
la precipite dans sa chute.
Le lendemain de cette soiree memorable, M. de Parisis pensa bien
serieusement a ne plus revoir la marquise. Il prevoyait une passion
violente qui deborderait de ses rives: rien ne pourrait l'arreter ni
la contenir: il en serait lui-meme submerge, malgre son habitude de
fuir toujours le mal qu'il causait. M. de Morny, qui le connaissait
bien, disait de lui: "Parisis met le feu aux monuments, mais il ne
se laisse pas consumer; il ne s'inquiete meme pas s'il y aura des
pompiers."
Mais la sagesse n'a jamais raison des hommes: si Parisis fut retourne
a Parisis, tout le monde eut ete heureux, lui tout le premier,
mais surtout la duchesse de Parisis, mais surtout la marquise de
Fontaneilles.
Pourquoi ne partit-il pas? Parce qu'il n'avait pas encore perdu
l'habitude des conquetes. C'etait Napoleon qui voulait aller a Moscou;
le conquerant des femmes est comme le conquerant des villes, il ne
veut jamais rebrousser chemin, meme s'il doit mourir en chemin.
Le duc de Parisis ne partit pas, parce qu'il n'etait plus maitre de
lui, parce que la terrible destinee des Parisis allait bientot se
montrer dans toute son horreur.
XX
QUE L'AMOUR DE LA RESISTANCE EST AUSSI IMPERIEUX QUE LE DESIR DE
L'AMOUR
Octave retourna donc vers cinq heures chez Mme de Fontaneilles, qu'il
trouva plus adorablement belle que jamais. "Je ne vous attendais plus,
lui dit-elle; mais puisque vous voila, je serai votre maitresse."
Et comme Octave lui fermait la bouche par des baisers trop eloquents,
elle se degagea pour lui dire ses volontes. "Mon ami, je vous aime
et vous donne ma vie: peut-etre Dieu me fera-t-il cette grace que je
mourrai bientot. Je ne crois pas aux annees selon l'almanach, je crois
aux siecles selon le coeur. J'ai plus vecu depuis que je vous aime que
je n'ai vecu jusque-la; donc, je ne defends plus rien de moi-meme."
Et comme Octave voulait trop prendre a la lettre ces dernieres paroles:
"Laissez-moi parler, continua-t-elle doucement. Je vous avoue qu'ici
meme, dans cet hotel, qui est l'hotel de M. de Fontaneilles, je ne veux
pas braver une pareille trahison. Depuis que je vous aime, je ne me sens
plus chez moi quand je suis chez moi."
Parisis vit apparaitre l'image de Genevieve. "Ni chez moi ni chez
vous, reprit Mme de Fontaneilles.--Je vous comprends, dit Octave,
chaque maison a une ame qui est un peu notre conscience. Je vais vous
proposer une chose bien simple: nous allons monter en fiacre et nous
irons debarquer au Grand-Hotel ou a l'hotel du Louvre, comme des
voyageurs qui traversent Paris.--Eh bien! non! repondit la marquise:
j'y ai songe, mais ce n'est pas encore cela. Il faut que je vous aime
de toutes mes forces, mais dans l'air vif des montagnes, loin de
Paris, plus loin que la France, a Ems."
Octave pensa que c'etait bien loin. "Vous ne me repondez pas?
reprit-elle avec anxiete.--C'est mon reve comme c'est le votre,
repondit Octave; mais n'oubliez pas que je suis attendu a Parisis
et que si je n'y suis pas demain, apres-demain matin Genevieve sera
a Paris.--Ah! bien, mon ami, vous irez a Parisis et j'irai a Ems.
Adieu."
Octave ne se resignait pas si vite a dire adieu. Il regarda Mme de
Fontaneilles et ne put s'empecher de se dire en lui-meme: "Elle est
pourtant bien belle!"
La femme ne neglige jamais la figure visible, meme si elle est tout
sentiment, tout coeur, toute ame. Celles-la memes qui ne croient pas
a la force des sens mettent en campagne toutes leurs coquetteries. Ce
jour-la, quoique la marquise n'eut songe qu'a jeter de l'eau sur le
feu, elle avait je ne sais quoi de provocant dans sa chevelure a la
Recamier, dans ses yeux pleins d'amour, dans sa pose inquiete et
agitee, qui donnait un voluptueux mouvement a sa gorge, que recouvrait
a peine une legere robe de mousseline entr'ouverte, dans la forme des
robes Pompadour.
La robe n'a pas ete inventee par la pudeur, mais par l'amour.
Octave prit les mains, prit les bras, prit les epaules de la marquise,
puis l'appuyant violemment et tendrement sur son coeur: "j'irai a Ems,"
lui dit-il.
Il esperait bien la vaincre soudainement par cette promesse; mais elle
sortit victorieuse de ses bras.
Quand Octave prit son chapeau, la marquise se leva et l'accompagna
amoureusement jusque dans l'antichambre. "A Ems! lui dit-elle.--A
Ems!" lui repondit-il.
Cette promesse fut scellee par un dernier baiser; mais des qu'Octave
entendit refermer la porte, il murmura en descendant l'escalier: "Je
n'irai pas."
XXI
LE DERNIER SOUPER
Le soir, Octave voulait partir pour Parisis. Il fut retenu par
Villeroy qui lui dit que Miravault et Monjoyeux voulaient diner avec
lui.
On se rappelle peut-etre que dans les premiers chapitres de ce
livre on a mis en scene quatre amis tres opposes de caractere, qui
aspiraient: AU POUVOIR: c'etait M. de Villeroy;--A LA FORTUNE: c'etait
M. de Miravault;--A LA RENOMMEE: c'etait Monjoyeux.--A L'AMOUR:
c'etait M. Parisis.
Ils se retrouverent donc ce soir-la a diner. "Eh bien, leur dit
Parisis, c'est moi qui ai eu raison. Vivre amoureux et oublie, c'est
le souverain bien.--Et pourtant, dit Monjoyeux, inscrire son nom sur
un chef-d'oeuvre.--livre, statue ou tableau,--qui traversera les
siecles, n'est-ce pas plus beau que ces heures de paresse passees aux
pieds d'une femme? Mais apres tout le duc de Parisis a raison, car
combien faut-il de livres, de statues et de tableaux pour creer une
oeuvre immortelle!--d'autant que tout a ete fait.--Je m'avoue vaincu
devant Octave.--Et moi aussi, dit M. de Villeroy, car je vais vous
confier un secret. Vous savez tous que je revais le pouvoir par le
ministere des affaires etrangeres. Eh bien! j'ai brule mes vaisseaux,
apres vingt annees de diplomatie. Hier, on m'a offert une ambassade;
j'ai eu le tort de devoiler que j'avais des idees absolues en
politique. Il y a en France un homme qui pense et un homme qui parle;
j'ai compris cela trop tard. Je n'ai pas de rancune et je reconnais
que l'homme qui pense et l'homme qui parle sont deux maitres. Je n'ai
pas voulu m'humilier devant moi-meme: j'ai discute pied a pied comme
un homme qui sent que son epee est bonne. Quoique ma nomination fut
decidee, le ministre a dit qu'il aviserait. Nous nous sommes salues
froidement. Vous avez vu ce matin au _Moniteur_ un autre nom que le
mien."
Monjoyeux felicita Villeroy. "Ces defaites-la, lui dit-il, sont des
victoires. On perd son ambassade, mais on se gage soi-meme. Vous voila
un homme libre, buvons a votre liberte."'
Marivault leva son verre, mais tristement. Depuis le commencement
du diner il etait soucieux. "A quoi pense Marivault? demanda
Parisis.--Mon cher ami, repondit l'homme d'argent, je pense que moi
aussi, je m'avoue vaincu devant vous.--Je m'en doutais, reprit Octave.
Depuis que je vous ai vu monter l'escalier de la marquise Danae, j'ai
tremble pour vos millions."
Miravault soupira, brisa son verre et parla ainsi:
"Mea culpa! J'ai defie l'or et j'ai ete mitraille par l'or. J'ai eu
mes soudaines ascensions, mais d'un seul coup je suis retombe a mon
point de depart. Ah! mes amis, quel steeple-chase que cette course
au pays de l'or! quelles stations douloureuses dans les cohues
indicibles! Combien de sourires aux coquins qui vous ont depasse d'une
tete! Combien de beaux sentiments il faut tuer sous soi! Et tout cela
pour n'avoir pas le prix! Ah! si c'etait a recommencer, comme j'irais
me jeter dans ma petite terre paternelle pour y vivre de rien,
c'est-a-dire de m'a petite fortune patrimoniale. Voila mon histoire en
quatre mots: J'avais quatre-vingts mille francs. Que voulez-vous faire
de quatre-vingts mille francs a Paris? Il n'y a pas de quoi vivre plus
d'une annee quand on a des passions. Or, quand on a mange son capital,
on n'a plus de revenus; j'ai mieux aime ne vivre qu'un jour. J'ai joue
a la Bourse sur les idees de Parisis, j'ai ramasse ses miettes et
je suis devenu maitre de quatre millions. Mais qu'est-ce que quatre
millions quand on a quatre millions! La veille, c'etait beau;
le lendemain, on aspire au cinquieme million. Nul ne reste dans
l'escarpement; on veut monter, toujours monter, jusqu'au point ou
l'on tombe a la renverse pousse par le vertige. C'est moins encore la
fortune que l'amour qui m'a trahi. Parisis avait raison, il a toujours
raison. Quand il m'a vu amoureux de la marquise Danae, il m'a dit:
"Elle a deux fausses dents, cela ne l'empechera pas de te manger."
Elle m'a mange tout vif.
"Voila, mes amis, l'histoire de l'argent. De tous ceux qui s'elancent
dans la vie a travers la jeunesse, l'homme qui court apres l'argent
est le plus malheureux. Je n'ai pas eu le temps de vivre une heure.
Je traversais les fetes comme vous, mais j'entendais les minutes me
crier: "Tu perds ton temps!" Et j'allais, et j'allais, et j'allais
toujours! Je n'ai pas eu le temps de voir mourir ma mere! je n'ai pas
eu le temps d'admirer les oeuvres d'art qui illustraient mon hotel et
mon chateau, qui seront vendues ces jours-ci! je n'ai pas eu le temps
de voir un soleil couchant! que dis-je? je n'ai pas eu le temps d'etre
amoureux! Quel rocher que celui-la! Sans compter que les fortunes
d'aujourd'hui sont versees dans le tonneau des Danaides."
Miravault essuya son front. "Adieu, mes amis! dit-il en se levant. Je
suis reste digne de vous, je le prouverai. Je vais faire un plongeon
pour me retremper: quand vous me reverrez a la surface de l'eau, c'est
que j'aurai le bon vent. Adieu!" Et, comme un fou, Miravault serra la
main de ses amis et s'eloigna en toute hate, "Ce pauvre Miravault! dit
Villeroy; qui de nous se fut imagine qu'il batissait son chateau sur
le sable!--Moi, dit Parisis. J'etais plus riche sans argent que lui
avec ses millions, parce que je dominais la femme, tandis que lui
etait domine par la femme."
Comme Parisis parlait ainsi, Leo Ramee entra. On le salua par un
toast. "Tu arrives a propos; il n'y a qu'un instant, nous etions
quatre blesses sur le champ de bataille de la vie.--Oui, dit
Monjoyeux; comme Salomon lui-meme, nous reconnaissions que tout est
vanite, rien que vanite;--que la femme est amere;--que l'ambition
a trop de cartes biseautees dans son jeu;--que la renommee a trop de
caprices,--et que la fortune a des coups de theatre tragiques.--Vous
avez oublie le travail!" dit Leo Ramee.
Il parlait avec une noble fierte. "Le travail, mes amis, vous ne le
connaissez pas; c'est la muse du matin qui vous eveille doucement, qui
vous conduit a l'atelier dans l'aureole des reves, qui vous met le
pinceau a la main en vous pariant Raphael, qui vous chante la gaie
chanson de l'alouette et qui vous dit, a toute heure, que l'Art aussi
est une royaute."
Parisis serra la main a Leo Ramee. "C'est beau, tout ce que tu dis la;
je ne t'ai jamais vu si enthousiaste et si radieux!--C'est que, tout a
l'heure, j'ai ete nomme membre de l'Institut."
Monjoyeux porta un second toast a Leo Ramee. "Au Travail! s'ecria-t-il
avec une vive expansion d'amitie.--C'est bien, mon cher Leo, dit
Parisis, mais pourtant n'oublie pas que Raphael n'etait pas de
l'Institut."
XXII
UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ELYSEES
Ce soir-la, c'etait un vendredi, "tout Paris qui n'aime pas la
musique" etait au concert des Champs-Elysees,--le concert Musard,
comme on dit toujours,--parce qu'en France la royaute a toujours un
lendemain.
Parisis et Villeroy allerent au concert, non pas pour la musique, mais
pour voir quelques-unes de leurs contemporaines. Il y avait tant de
monde que c'etait a grand'peine si deux promeneurs de front pouvaient
passer. Aux loges d'avant-scene, s'epanouissaient dans la fumee de
cigare les plus grandes dames. On s'etait dispute les places, non pour
etre au spectacle, mais pour etre en spectacle; aussi les promeneurs
ne voyaient que le dessus du panier. Quelques bourgeoises
pretentieuses avaient voulu, comme les grandes dames, faire corbeille
de fleurs; mais c'etait des bouquets de la fontaine des Innocents.
Celles qui aimaient la musique c'etaient, comme de coutume, approchees
des musiciens, s'imaginant tout betement que le concert des
Champs-Elysees est un concert et non un salon.
Apres tout, celles-la avaient raison, parce que celles-la n'etaient
pas piquees de ce demon parisien qui dit aux femmes les mieux nees:
"Vous jouez un role, entrez en scene."
Les deux amis, qui savaient tout cela, emporterent d'assaut une
position difficile: ils prirent deux chaises a la porte et se firent
une avant-scene devant les avant-scenes, decides a tout braver, non
seulement les murmures des femmes, mais le parlementarisme des hommes.
Ils s'etaient etablis, sans le savoir, devant le cercle de la duchesse
de Hauteroche; on allait se facher autour d'elle; mais comme elle ne
douta pas que Parisis se fut mis la pour ses beaux yeux, elle apaisa
d'un signe d'eventail les coleres qui s'elevaient autour d'elle.
Quand il reconnut Mme Hauteroche, Parisis salua de son beau sourire et
forca la duchesse a se remettre sur le devant de la scene, elle et
une de ses amies, Mme de Tramont, surnommee dans son monde la
Forte-en-Gueule, quoiqu'elle eut la plus adorable bouche qui fut au
monde. Mais quand on a de si belles dents, il faut bien mordre son
prochain, surtout quand on n'a pas d'amant. Combien de femmes qui sont
mechantes parce qu'on ne leur a pas donne l'occasion d'etre bonnes!
"Monsieur de Parisis, dit Mme de Tramont a Octave,--ils se connais-
saient bien,--puisque nous avons la bonne fortune de vous rencontrer
avec M. de Villeroy, qui ne vaut pas mieux que vous, vous allez nous
faire quelques portraits a La Bruyere et a La Rochefoucauld.--Apres
vous, madame,--Oh! moi, je ne sais plus mordre."
Et elle montra ses trente-deux dents, trente-deux perles fines, pas
une de moins, pas une perle noire. "Voyez-vous, dit-elle, depuis qu'il
m'est pousse deux dents de sagesse, je ne me reconnais plus."
Mais comme on ne peut pas vaincre les bonnes habitudes, elle dit en
voyant passer une femme irreprochable au bras de son mari: "C'est une
femme parfaite comme les tragedies de Racine, voila pourquoi elle
est si ennuyeuse. C'est elle qui, a la cour, chante si bien: _Il
pleut-t-il pleut, bergere_...--Vous n'aimez pas les liaisons, madame,
dit Villeroy.--Non; une femme qui dit _t-il pleut, bergere_, me
revolte; si j'etais son mari, je demanderais ma separation.--C'est
egal, dit Parisis, je vous trouve severe; a tout prendre, j'aimerais
mieux _t-il pleut, bergere_, qu'un tenor dans la chambre a coucher
de ma femme.--Chut! la voila la-bas, la femme au tenor, dit Mme de
Hauteroche.--Pourquoi chut! dit la belle amie de la duchesse, est-ce
qu'elle disait chut! au tenor, quand il chantait?--Il parait qu'il
n'avait pas assez de voix quand il a chante un duo avec elle, car
elle lui a dit adieu a la troisieme station.--La pauvre femme, dit
Villeroy, elle avait perdu deux annees de sa vie, deux annees! sept
cent trente et un jours! a etudier les quatre tenors de Paris. Le
soleil de la rampe est trompeur; elle a choisi celui qui avait la
mauvaise methode.--Enfin! dit Parisis, il faut bien que les femmes
prennent des lecons de fugue et de contre-point."
Passa la veuve de Malabar: "Tambours, battez aux champs, dit Villeroy,
voila un monument d'un autre age; quand on a ete belle, on l'est
toujours; les ruines ont encore leur grandeur et leur caractere.
--C'est aujourd'hui la veuve ideale; elle est en deuil de son mari
et de son amant. Je me rappelle toujours le mot de son mari quand
son amant l'a plante la: "Tu pleures, ma chere amie! tu es si bonne;
je t'avais toujours dit que cet homme-la nous tromperait."--Les maris
d'aujourd'hui, dit Parisis,--eut-il dit cela avant d'etre marie?--font
jouer le role ridicule a l'amant. Par exemple, voila un homme d'esprit
passant avec sa femme qui a eu son quart d'heure de folie plus ou moin
platonique. Le mari protegeait beaucoup l'amant; il lui savait gre de
porter l'eventail, le manteau et le chien de la dame; c'etait lui qui
demandait les gens, qui se precipitait au marchepied, qui faisait les
lectures pieuses. Le mari aimait l'Opera,--vu des coulisses;--il ne
s'inquietait pas de quelques nuages sur les ciels bleus de l'hymenee.
Il savait que sa femme etait une brave creature qui, comme toutes les
femmes, aurait ses jours de revolte en passant le cap des Tempetes,
apres quoi elle lui reviendrait a jamais amoureuse et reconnaissante.
Voila qu'un jour l'amant ou l'amoureux s'apercoit que la dame a pris
un train de plaisir sur les bords du Rhin avec un jeune creve de haute
lignee. Dieu sait si l'amant s'indigna! Il va trouver le mari et lui
represente qu'il ne peut laisser sa femme voyager ainsi. "Est-ce que
cela vous fait beaucoup de chagrin?" dit le tres spirituel mari en
eclatant de rire au nez de celui qui plaidait l'honneur de la maison."
Rodolphe de Villeroy fit remarquer que le XIXe siecle etait le siecle
des maris. Ils voient tout et se moquent de tout. "Excepte, dit la
duchesse de Hauteroche, ce savant celebre qui passe la-bas avec sa
femme et ses deux filles, une de ces femmes immaculees qui n'ont hante
que les montagnes neigeuses. Elle ne manque pas un sermon! si ce n'est
pas pour elle, c'est pour ses filles. En effet, des que ses filles sont
assises devant la chaire, elle change de paroisse, elle court a un autre
preche, elle monte quatre etages quatre a quatre, elle trouve un jeune
avocat stagiaire qui la renverse par son eloquence. Pendant ce temps-la,
l'astrologue se laisse choir dans un puits.--Dans un puits! dit la dame
aux trente-deux dents, il se laisse choir dans les bras d'une comete,
un joli bas-bleu qui a une tache d'encre pour grain de beaute. Je les
ai vus qui s'en allaient bras dessus bras dessous piper les etoiles."
Passa la reine des Abeilles: "Saluez, Villeroy, voila la reine des
Abeilles; les grenouilles demandent toujours un roi, les abeilles
demandent toujours une reine. Cette reine des abeilles nous vient de
loin, mais elle est plus Parisienne que les Parisiennes nees sur le
boulevard des Capucines. Elle regne imperieusement sur la mode et sur
l'esprit; elle donne le ton; les envieuses disent le mauvais ton, mais
elles le prennent. Autrefois, il y avait le coin du roi et le coin de
la reine; aujourd'hui, il y a le coin de la princesse de M----
--Oui, elle marque bien son coin.--Il n'y a pas un critique musical
qui ne deviendrait plus savant s'il allait a son ecole. Ils ne parlent
que par oui-dire, elle parle par oui-chanter."
La princesse salua le groupe avec sa grace enjouee et spirituelle.
"Elle n'a peur de rien, dit Parisis, parce qu'elle n'a pas peur
d'elle-meme."
Une jeune brune passait alors. "Ce n'est pas comme cette femme
sentimentale qui se fait un masque de son eventail, tant elle craint
de montrer son coeur. Regardez bien, elle va rougir et palir tour a
tour quand va passer devant elle ce jeune aide de camp qui a ete
un heros a la guerre et qui est un mauvais soldat dans sa passion.
--Pourquoi ces deux femmes blondes ne se quittent-elles pas? Parce
qu'elles fricassent ensemble le moineau de Lesbie, comme autrefois
Ninon et la Maintenon.--Et cette femme rousse, pourquoi est-elle
seule la-bas en face de nous?--C'est pour etre deux; depuis qu'elle
a ete chassee du Paradis par Adam lui-meme, cette Eve majestueuse
siffle des airs de serpent.--C'est la fete des rousses! Fontanges
serait plus a la mode que jamais. Qui donc est couche dans ce
fauteuil?--C'est une Havanaise: un diable-a-quatre, qui fait du
mariage la vie a trois.--Je m'apercois que l'empire n'est plus aux
Parisiennes. Voyez donc toutes ces Italiennes, ces Espagnoles et
Americaines. L'Ocean a jete ses vagues jusque sur le bord du lac.
--C'est la force de Paris de faire des Parisiennes de toutes les
figures du globe."
Passa une chercheuse d'esprit qui n'a jamais trouve: "Ah! voila la
belle des belles! dit Villeroy. Elle est descendue de son char de
triomphe et marche dans la souverainete de la queue de sa robe et de
sa niaiserie heraldique.--Qu'est donc devenue sa soeur depuis son
equipee? demanda la duchesse.--Sait-on ce que deviennent les vieilles
lunes? dit Parisis, car la femme a la mode est comme la lune, elle
se renouvelle tous les mois. Aussi la femme a la mode a toujours je
ne sais quoi de l'inconstance de la lune naissante et decroissante
dans ses passions ou dans ses fantaisies, non pas seulement tous les
mois, mais toutes les heures.--Toutes les femmes ne sont pas
lunatiques. Combien qui sont des anges de douceur et de vertus, de
grace et de charite!--Je n'en connais pas une, a commencer par moi,"
dit Mme de Tramont.
Parisis regarda la dame: "Celui qui voudrait faire l'histoire des
contradictions ferait votre histoire, dit Parisis. Vous avez raison,
la logique de la femme c'est d'etre illogique; elle ne triomphe que
par l'imprevu, elle n'est parfaite que par ses imperfections, elle
n'est divine que parce qu'elle est humaine.--Chut! dit Mme de Tramont,
voyez donc Mme de Clarmonde qui pleure son premier amour parce qu'elle
n'a pu en trouver un second.--L'amour est un temple en ruines; on
n'y cueille que les fleurs de la mort. Les Romains avaient raison de
porter au temple de Venus tout ce qu'il fallait pour les funerailles
des trepasses, car rien ne consume plus rapidement la vie,--la vie de
l'ame,--que la volupte.--Voyez donc cette comedienne et cette duchesse
qui se regardent du haut de leur dedain, plus ou moins theatralement;
elles portent pourtant des robes faites par la meme couturiere, comme
elles-memes sont faites par la pareille nature.--Vous trouvez ces
robes invraisemblables?--Non, dit Mme de Tramont, ce sont les
femmes.--_Impudicus habitus signum est adulterae mentis._--La mode a
toujours raison. M. de Buonaparte a tres bien dit: Quand le Francais
est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se decide
pour le diable; mais quand il est entre le diable et la mode, il obeit
a la mode."--Et pourtant c'est le peuple, le plus spirituel de la
terre, a ce qu'il dit.--Il lui faut toujours des idoles a ce peuple
parisien; quelles sont donc les nouvelles idoles du jour? demanda
Mme de Tramont.--La femme la plus adoree, la plus peinte, la plus
sculptee, la plus gravee, c'est une morte: Marie-Antoinette. Tout le
monde lui a bati dans son coeur une petite chapelle expiatoire; c'est
qu'on a reconnu un peu tard que son seul crime avait ete d'etre une
femme sous sa couronne de reine. Crime qu'elle racheta si noblement en
restant une reine quand elle ne fut plus qu'une femme.--Oui, elle a
laisse partout sa figure et sa marque. Celle qui sera la figure de
la Charite au XIXe siecle, est tout entouree des meubles de
Marie-Antoinette, qui sont, il faut le dire, les plus adorables bijoux
qu'on ait travailles dans aucun temps,--reliques royales.--Mais
toutes les vraies princesses ne sont pas mortes. Combien qui sont
l'inspiration, le charme et la grace de leur temps! Il en est une qui
sculpte avec le grand art des Italiens de la Renaissance; il en est
une qui promene l'ame imperiale et artiste de la Russie par tous les
musees et tous les salons de l'Europe; il en est une qui le dimanche
tient sa cour pleniere, ayant encore, non pas des taches d'encre aux
doigts, mais des taches de couleur sur sa blanche main, car elle peint
comme un homme."
Une perle fausse passait. "Ah! par exemple, dit Mme de Tramont, elle
s'est trompee de porte, cette fille rousse egaree a Londres et qui
s'est retrouvee a Paris. Qui donc lui donne ses chevaux et ses
cheveux? De beaux cheveux et de beaux chevaux?--Elle ne sait pas;
c'est le luxe effrene des filles. Il en est plus d'un qui s'est ruine
pour elle, quoiqu'elle soit toujours ruinee. On aime ses passions
comme ses enfants, plus que soi-meme. Plus d'un homme se refuse un
fiacre, qui donne un carrosse a sa maitresse."
Passerent deux femmes renommees pour leur figure et pour leur amitie.
"Voila, dit Parisis, "deux cocottes du meilleur monde" qui ont une
cour et qui en abusent, qui ont ouvert un hotel Rambouillet pour y
parler la langue verte, mais, au demeurant, "les plus honnetes femmes
du monde." Chez elles, tout s'evapore en fumee. Combien qui ne font
pas parler d'elles comme cette pale duchesse qui ecoute la-bas, a
travers les causeries de son entourage, des motifs du _Trovatore_,
parce que la musique de Verdi lui rappelle ses crimes caches; celle-la
n'est meme pas soupconnee, on lui donnera le paradis sans confession."
Mme de Hauteroche se rappela l'_Heure du Diable_; elle eut une
soudaine emotion qui se trahit sur sa figure; mais Parisis seul s'en
apercut.
Pendant que la femme aux trente-deux perles eclatait de rire au
passage d'une Americaine qui accentuait trop les modes, Parisis dit
a la duchesse: "Voulez-vous prendre mon bras et faire le tour des
mondes?"
Elle obeit sans repondre, entrainee malgre elle. "Vous m'avez bien
hai, n'est-ce pas? lui dit Parisis apres un silence, en pressant
contre lui la petite main de la duchesse." Elle tressaillit. "Moi,
poursuivit-il en penchant la tete pour parler dans l'oreille de la
duchesse, je vous ai bien aimee."
Un second silence. "Je vous ai hai et je vous ai aime, lui dit-elle,
moi toute ma vie n'aura ete qu'une heure. Je me croyais la femme du
monde la plus vertueuse, je n'aspirais qu'aux oeuvres de charite,
je ne croyais qu'a l'amour divin. J'ai trouve avec vous l'amour de
l'enfer; il m'a consumee. Je ne sais si cette pauvre Alice s'est
repentie en mourant: le croirez-vous? moi je n'ai pas la force de me
repentir. J'ai horreur de moi-meme, mais je me retourne doucement vers
mon crime et j'y reste abimee."
Parisis regardait la duchesse: elle etait pale comme la mort, ses
grands yeux flambaient, son coeur agitait son sein. "Vous avez voulu,
lui dit-elle, savoir le secret de mon ame, vous le savez; maintenant,
allons dire du mal des autres."
Parisis conduisit la duchesse dans son cercle, mais il ne resta pas
avec Villeroy.
Il avait vu non loin de la Mme de Fontaneilles. Quoiqu'il lui eut dit
adieu, il ns put s'empecher d'aller a elle. "Je vous avais vu et je
vous attendais, lui dit-elle, je vous croyais deja a Parisis.--Je
pars a minuit." Et il lui serra la main. "Et moi! reprit-elle avec
un sentiment de passion mal deguise, quoique sa soeur fut la, quand
partirai-je pour Ems--la terre promise!"
Ils tressaillirent tous les deux: une flamme invisible courut sur eux
et les brula. Ce fut a ce point que Mlle de Joyeuse, une vierge encore
toute a Dieu, eut leur secret ce soir-la.
XXIII
LA FATALITE
Octave partit le lendemain matin par l'express pour Parisis. Quand
il vit au loin dans l'apres-midi se dessiner sur le ciel et sur les
grands arbres les vieilles tours qui lui semblerent prendre pour le
regarder leur meilleure physionomie, il dit encore une fois: "Non! je
n'irai pas a Ems." Mais, pour le malheur de tout le monde, la fatalite
voulait que le duc de Parisis allat a Ems.
Quand il arriva a Parisis, la duchesse etait en larmes; il la prit
dans ses bras, la caressa doucement et lui demanda pourquoi elle
pleurait. "Je pleure mon bonheur perdu, repondit-elle.--Tu es
folle, Genevieve! Je te rapporte ton bonheur. Si tu savais comme je
m'ennuyais a Paris! Mais tu sais bien que Paris vous retient de force
par les mille raisons des choses, meme quand on est attendu par une
femme comme toi.--Ce n'est pas ce la qui me fait pleurer, reprit
Genevieve en embrassant son mari; tu n'as donc pas vu le ministre
avant de partir?--Non, j'ai vu l'Empereur.--Et l'Empereur ne t'a
rien dit?--Il m'a beaucoup parle d'Alexandre et de Cesar.--Tu vas
comprendre mes larmes!"
Genevieve conduisit Octave dans le petit salon d'ete.
Il comprit tout de suite en voyant sur la table une grande enveloppe
qui portait son nom sous le timbre du ministre des affaires
etrangeres. Il lut deux fois: "Ministere des affaires etrangeres!"
comme s'il avait peur de savoir la nouvelle. Et se parlant a lui-meme:
"A-t-on assez la fureur en France de ne pas parler francais? Si je
deviens ministre des affaires etrangeres, on dira comme autrefois:
_ministre des affaires exterieures_. Etrangeres! qu'est-ce que cela
veut dire? Etrangeres a qui? Etrangeres a quoi?"
Genevieve s'impatientait: "Mais lis donc?" dit-elle.
Octave prit le pli et lut. C'etait sa nomination de ministre en
Allemagne. La duchesse s'apercut qu'il avait pali. La pauvre femme ne
pouvait comprendre pourquoi cette paleur.
Il avait pali, voyant que la fatalite le rejetait vers Mme de
Fontaneilles. Il fallait qu'il passat pres d'Ems pour aller a sa
legation. "Eh bien! dit-il a Genevieve, il n'y a pas de quoi te
desoler, puisque aussi bien tu voulais me voir continuer ma carriere."
La duchesse interrogea son mari du regard. "Et sans doute, reprit-elle,
tu vas partir tout de suite?"
Le demon du mal avait deja dicte la reponse de Parisis. "Oui, sauf a
revenir bientot te chercher.--Eh bien! non, mon ami! je veux partir
avec vous.--Ma chere Genevieve, ce serait une folie; j'aimerais mieux
donner ma demission. Je sens deja trop que j'aimerai les enfants
que tu me donneras, pour que tu les sacrifies en te sacrifiant
toi-meme.--Et si je meurs d'ennui ici?--Rassure-toi; je courrai la-bas
pour montrer ma bonne volonte; mais a peine arrive, je reviendrai en
toute hate ici.--Eh bien? ne parlons plus de cela. Tu dois mourir de
faim?--Oui. Mais je ne t'ai pas encore mangee."
Et Parisis embrassa Genevieve sur les bras, sur les mains, sur le cou,
sur les cheveux. Ce fut comme une ame de feu qui courut sur la jeune
femme.--Oh! que c'est bon! dit-elle en respirant. Sitot que tu n'es
plus la, je me sens mourir: j'ai froid jusqu'au coeur. Un jour, si tu
es trop longtemps sans revenir, tu me trouveras changee en statue de
marbre.--A propos! tu sais que Monjoyeux fait toujours des siennes? Il
vient d'exposer un groupe qui fait courir tout Paris; je veux qu'il
fasse ton buste. Ce coquin-la donne la vie au marbre, on dirait qu'il
le petrit comme Dieu a petri le monde, ou plutot comme nos fermieres
petrissent leur pate. S'il fait un jour Galathee, elle descendra de
son piedestal.--Mon ami, dit la duchesse, je ne veux etre representee
en marbre que sur mon tombeau; si tu veux un portrait de moi, tu me
feras peindre.--C'est une bonne idee, s'ecria Octave: nous allons
gouter ensemble sur le perron, apres quoi j'enverrai une depeche a Leo
Ramee. Il viendra faire ici son ebauche pendant les huit jours que je
vais passer avec toi; dans trois semaines, je le reprendrai a Paris
pour revenir encore et il finira ton portrait avant notre depart."
Genevieve dit qu'elle ne le voulait pas: "Le temps que je poserai sera
du temps perdu, je n'aurai pas le temps de te regarder, j'aime mieux
etre seule avec toi.--Tu ne connais pas Leo Ramee, on ne pose jamais
devant lui quand il vous peint. Il a fait des Dianes et des Junons
tres ressemblantes: est-ce qu'elles ont jamais pose devant lui! Tu
verras, toi, ma Diane et ma Junon, quelle belle chose il va faire avec
cette figure divine. Tu as peur de ne pas etre seule! Mais Leo Ramee
est un brave coeur, il sera si heureux de nous voir heureux, que nous
ne verrons pas qu'il est la. D'ailleurs, il est comme l'hirondelle, il
porte bonheur a la maison.--Eh bien! ecris-lui de venir."
Genevieve pensait qu'elle avait perdu la moitie de son bonheur le
jour ou son amie la marquise de Fontaneilles etait venue lui demander
l'hospitalite. Elle pensa aussi qu'un ami d'Octave troublerait
peut-etre a son tour cette fete intime de deux coeurs qui vivent des
memes joies. Mais l'amour profond a des timidites enfantines, elle
n'osa dire cela a son mari. "C'est egal, se dit-elle a elle-meme, le
proverbe arabe a peut-etre raison: "Prends garde a ton meilleur ami,
prends garde a ta meilleure amie, un atome fait ombre, l'amitie fait
peur a l'amour."
Et, malgre elle, elle pensa a sa meilleure amie, la marquise de
Fontaneilles.
Mais Leo Ramee ne devait pas trahir l'amitie d'Octave, comme la
marquise devait trahir l'amitie de Genevieve.
Il vint a Parisis pour faire le portrait de la duchesse: il etait
encore dans toutes les joies de son triomphe a l'Institut. Arriver a
l'Academie en cheveux blancs, c'est a la portee de tout le monde; mais
y arriver dans l'aureole des cheveux blonds, c'est une bonne fortune.
Leo Ramee ebaucha largement, dans la grande maniere, le portrait de la
duchesse. Deja le quatrieme jour, non seulement la figure sortait du
chaos, mais l'ame meme de la duchesse de Parisis rayonnait par les
yeux et par le sourire. "Quelle belle chose tu vas faire la!" dit
Parisis a son ami.
Mais le lendemain, Leo Ramee etait parti. "Il est donc fou!" s'ecria
Octave. Et il amena la duchesse devant le portrait. "Quel malheur!
dit-il; il eut fait la un chef-d'oeuvre. Vois donc, Genevieve, quel
adorable dessin et quelle charmante couleur! Tu ressembles a une
deesse de Prudhon ou plutot tu ressembles a toi-meme.--Si ton ami est
parti, dit la duchesse, c'est qu'il a desespere de bien finir ce qu'il
avait si bien commence."
En effet, Leo Ramee avait trouve la duchesse trop belle: la fievre de
l'amour l'avait saisi...
Jusque-la, il avait idealise ses modeles d'atelier. Pour la premiere
fois, la vraie beaute posait devant lui: il etait vaincu par la nature
et par l'amour.
Il avait fui comme Joseph devant Putiphar, mais sans laisser son
manteau, ne voulant pas avoir l'occasion de revenir.
XXIV
LES ADIEUX
Ce fut avec un dechirement de coeur que la duchesse vit s'eloigner
Parisis. Elle l'accompagna jusqu'a la station. On etait parti de bonne
heure; elle attendit dans la caleche que le train se fut eloigne. Elle
avait voulu revoir encore Parisis a la portiere; elle agita longtemps
son leger mouchoir, un mode d'adieu un peu demode depuis que nous
prenons la vie en riant. Quand elle rentra a Parisis, elle s'imagina
qu'elle etait dans la solitude depuis un siecle; si elle n'eut craint
alors de ne plus arriver a temps, elle serait repartie pour rejoindre
Octave. Elle monta dans sa chambre, tomba sur un fauteuil et se
resigna.
Le soleil venait jouer a ses pieds; il lui sembla d'abord que c'etait
une ironie; mais peu a peu la serenite reprit son ame; elle s'accusa
de manquer de courage; elle se rejouit a l'esperance qu'elle serait
bientot mere, et s'enorgueillit a la pensee que son mari serait
bientot ambassadeur.
Mais Genevieve n'etait pas de celles qui vivent du bonheur de demain;
elle avait ete si heureuse de vivre au jour le jour, qu'elle ne voulut
pas s'accoutumer a la solitude. Elle decida energiquement que, si
Parisis ne venait pas la reprendre apres quinze jours d'absence, elle
partirait seule pour l'Allemagne avec Hyacinthe.
Et comme son coeur debordait, elle prit une plume et ecrivit a Octave.
L'ecriture est la vraie marque de l'amour. Quiconque n'aime pas,
quiconque n'aime plus, ne tourmente pas la plume, parce qu'il ne
trouve rien a dire. Mais les vrais amoureux sont terribles. Ils ont
l'eloquence impitoyable de Sapho, de sainte Therese et de Lelia. On
trouve dans leurs lettres le mot jailli du coeur comme d'une source
vive; mais quel torrent de phrases perdues qui vont se jeter dans
l'ocean de la pensee! Or, je ne sais rien au monde de plus bete a
certaines heures que l'ocean, cette eternelle voix qui begaye depuis
la creation du monde sans avoir rien dit, ce monstre sans conscience
qui bat la terre sans savoir pourquoi.
Voici comment ecrivit Genevieve:
"Quand je pense, mon cher Octave, que tout ce que je vais te dire
arrivera a toi tout glace sous la main de la poste francais
de la poste allemande, je m'arrete decouragee. Tu me le disais un
jour: les lettres qu'on envoie a cent lieues sont comme les duels
qu'on remet au lendemain. Eh bien! je reprends mon courage; je
sens qu'un coeur qui parle garde sa force pour parler loin. Je
suis sure que, quand tu ouvriras ma lettre, il s'en exhalera je ne
sais quoi de mon ame qui ira droit a la tienne. Ah! mon Octave, je
suis desolee de n'etre pas partie avec toi: l'absence, c'est la
mort. Tu as emporte mon coeur et je ne respire plus.
"Que te dirai-je? Le chateau est desole comme moi; jusqu'aux
chansons d'Hyacinthe qui se changent en litanies. Ah! bien heureux
ceux qui aiment et bien heureux ceux qui n'aiment pas. Ainsi
Hyacinthe est triste de me voir triste, mais comme elle va et
vient avec insouciance! Ne te desole pas de mon chagrin, ce n'est
que le nuage du depart; j'aurai le courage de garder mes larmes.
Je vais vivre dans l'esperance de te voir bientot; non, je ne veux
pas pleurer."
La duchesse pleurait.
"Tu sais que je suis forte et que je puis dominer mon coeur.
Reviens pourtant bien vite; d'ailleurs, prends-y garde, si tu
tardais d'un jour, tu me trouverais mourante.
"Je ne suis pas jalouse, mais prends garde; si tu prenais quelque
gout aux Allemandes sentimentales; si tu disais un seul jour a une
autre que tu l'aimes, je sentirais ici un coup de poignard dans
mon coeur."
Pour tromper son chagrin, la duchesse ecrivit plus de dix pages a son
mari; mais elle se dit tout a coup: "Ce pauvre Octave! il faut que
j'aie pitie de lui." Voila pourquoi elle ne lui envoya que la premiere
page.
Sur ces mots ou elle disait: "Non, je ne veux pas pleurer," elle
laissa la trace de deux larmes. "--C'est mal, dit-elle, d'envoyer
des larmes." Mais elle ne refit pas cette page; il lui sembla qu'une
lettre recopiee n'etait plus une lettre d'amour.
XXV
LE DEMON DE L'ADULTERE
Pour ne pas inquieter la duchesse, qui n'aimait pas Paris, Octave lui
avait dit qu'il partirait pour Nuits pour prendre le chemin de fer de
l'Est.
Des qu'il fut a Nuits, il ecrivit cette depeche qu'il donna au tele-
graphe pour la marquise de Fontaneilles:
"Midi. Je pars pour Ems. J'y serai apres-demain. Je vous saluerai
a l'hotel d'Angleterre ou a l'hotel de Russie.
"PARISIS."
Des que la depeche fut partie, Octave comprit son imprudence; non
qu'il s'inquietat d'avoir donne son nom aux hommes du telegraphe, mais
le marquis de Fontaneilles pouvait arriver de Londres tout juste pour
recevoir la depeche. "_Alea jacta est!_" s'ecria-t-il. Et il n'y pensa
plus.
La depeche arriva dans les blanches mains de Mme de Fontaneilles, le
marquis n'etant pas revenu de Londres. Elle la lut vingt fois, parce
qu'elle y vit la marque de sa destinee. "Et moi aussi, je serai a Ems
apres-demain, dit-elle en ecoutant battre son coeur."
Elle entendit la voix de Mlle de Joyeuse, qui montait l'escalier. Elle
chercha une allumette pour bruler la depeche, mais, ne trouvant pas
de feu sous sa main, elle la dechira et la jeta dans l'atre, se
promettant de la bruler plus tard. "Ma chere belle, dit-elle a sa
soeur, nous partirons ce soir pour le Rhin. Es-tu contente?--Plus
joyeuse que jamais, dit la jeune fille qui avait l'habitude de jouer
sur son nom quand elle etait heureuse.--Tu sais, reprit Mme de
Fontaneilles, que nous nous arreterons a Nancy chez la chanoinesse,
mais pour quelques heures seulement. Je te donnerai une robe de
dentelle qui fera bien des jalouses a Ems, car on se fait belle
la-bas!
On partit le soir; a Nancy on manqua le train; un accident en vue
d'Heidelberg retarda encore les voyageuses; si bien qu'on n'arriva pas
le surlendemain a Ems comme on se l'etait promis.
La marquise pietinait d'impatience comme une femme qui ne veut pas
obeir aux evenements. Mlle de Joyeuse, qui etait tres babillarde,
remarqua que sa soeur etait devenue bien silencieuse.
C'est que Mme Fontaneilles etait dominee par une seule pensee qu'elle
ne disait pas; elle dessinait d'avance dans son imagination toutes les
scenes de son entrevue avec Octave. Elle se demandait comment elle
echapperait a la vigilance de Mlle de Joyeuse. N'y avait-il pas mille
manieres de tromper tout le monde? on rencontrerait Octave par hasard;
on s'etonnerait beaucoup de part et d'autre, il serait la retenu pour
attendre des ordres du ministre; rien ne s'opposait a ce qu'on passat
une journee ensemble, sinon dans le meme hotel, du moins dans la meme
caleche et a la meme table. La nuit venue, Mlle de Joyeuse, qui
avait encore le sommeil des enfants, s'endormirait bien vite; Mme de
Fontaneilles ecrirait des lettres dans la chambre voisine; ne voyant
plus de lumiere, sa soeur la croirait couchee, pendant que, toute
eperdue, elle serait chez Octave, donnant son coeur, donnant son ame,
donnant sa vie; heure adorable et terrible que les femmes appellent
l'heure du sacrifice.
Mme de Fontaneilles etait partie a huit heures du soir par l'express
de l'Est.
A neuf heures, le marquis arrivait de Londres par l'express du Nord.
Il etait si hautain et si fier que nul dans sa maison n'osait lui
adresser la parole. Il entra silencieusement et monta droit a la
chambre de sa femme.
Au moment ou il allait entrer, la femme de chambre se hasarda a lui
dire que la marquise etait partie. M. de Fontaneilles ne put retenir
un mouvement de colere. "Partie! Et depuis quand?--Ce soir meme.--Avec
sa soeur?--Oui, monsieur le marquis. Madame a ecrit a Monsieur.
Je l'ai conduite a la gare de Strasbourg. Madame doit s'arreter a
Nancy.--Est-ce qu'elle toussait toujours?--Pas du tout, monsieur le
marquis."
Le marquis entra dans la chambre et referma la porte violemment. Son
oeil jaloux courut partout sur le lit, sur les meubles, sur le tapis.
Il deposa sur le petit secretaire le bougeoir qu'il avait a la main.
"Elle m'avait ecrit, dit-il. Mais sa lettre ne me reviendra que dans
deux jours."
Mme de Fontaneilles avait laisse la clef de son secretaire comme une
femme qui n'a pas de secret: le marquis l'ouvrit et n'y trouva que
des lettres de femmes. "Suis-je assez fou, dit-il, en voyant dans la
psyche ses cheveux en desordre, sa paleur, ses traits contractes. Ma
femme va a Ems avec sa soeur, quoi de plus naturel, puisque c'etait
convenu; puisque c'est par ordonnance du medecin?"
Mais la jalousie tenaille le coeur des jaloux; il n'en etait qu'a ses
premieres tortures.
Voyant quelques chiffons dans la cheminee, le marquis y courut et
les saisit. Il decouvrit du premier regard un lambeau de depeche
telegraphique. "J'ai trouve," dit-il avec une joie mortelle.
Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour retrouver les autres
lambeaux: c'etait l'appel de Parisis a la marquise.
M. de Fontaneilles faillit tomber a la renverse. Il eclata dans sa
fureur et brisa la psyche.
La pendule sonnait dix heures. "Si je n'arrivais!" dit-il.
On peindra mal toutes ses angoisses; il adorait sa femme sans le lui
dire jamais, comme si son amour eut paru une humiliation. "Ce Parisis,
cria-t-il d'une voix sourde, je l'ai toujours hai!"
Il alla dans sa chambre, qui n'etait separee de celle de la marquise
que par une petite bibliotheque intime ou ne se montraient guere que
des livres de religion. Dans sa chambre, sur une table ou il n'y avait
que des armes, il prit tour a tour un revolver, un poignard, des
pistolets, un couteau malais. "Malheur! malheur! s'ecria-t-il. Si
j'arrive trop tard, je les tuerai tous les deux. Si je n'arrive pas
trop tard..."
Il retint sa phrase pour laisser tomber ce mot froid comme l'acier:
"Je te tuerai, Parisis!"
Et apres un silence: "Et que ferai-je de cette femme?"
XXVI
NEE POUR AIMER, NEE POUR SOUFFRIR
Le marquis de Fontaneilles se fut venge de son malheur sur tout le
monde, tant la haine eclatait en lui.
Il eut la cruaute, que dis-je? la lachete d'aller lui-meme au
telegraphe pour envoyer cette depeche a la duchesse de Parisis:
"Madame la duchesse de Parisis est avertie par le marquis de
Fontanes que M. de Parisis et madame de Fontanes ne l'attendent
pas la nuit prochaine a Ems, hotel d'Angleterre ou hotel de
Russie._
"FONTANEILLES."
Il etait minuit quand Genevieve recut cette etrange et horrible
depeche. Elle comprit bien que Fontanes voulait dire Fontaneilles. La
jalousie, qui n'etait pas aveugle cette fois, lui dessilla les yeux.
"Ah! mon coeur! dit-elle, ne trouvant plus d'air a respirer, je
pressentais bien cela. Cette femme t'a frappee a mort dans ton
bonheur."
Elle appela Hyacinthe. "Hyacinthe, lui dit-elle, je vais
mourir.--Mourir! s'ecria Hyacinthe en la soulevant dans ses bras, car
la pauvre femme etait evanouie.--Non! dit Genevieve en se ranimant, je
veux aller a Ems, je veux sauver mon bonheur."
Elle conta tout a Hyacinthe. "Oui, dit la jeune fille, il faut partir,
et je veux partir avec vous."
Une heure apres, les deux femmes etaient a Tonnerre, ou elles
prenaient l'express pour Paris. Le soir, Genevieve partit par le train
de Cologne, sans rencontrer le marquis de Fontaneilles, qui partait en
meme temps.
Qui peindrait jamais les angoisses de cette pauvre femme,--cette
pauvre mere deja, qui risquait son enfant pour son mari? Il n'y a
que celles qui ont ete trahies dans les joies de leur amour qui
comprendront ces horribles douleurs.
Hyacinthe tentait de consoler la duchesse. "Non, non, disait
Genevieve, je suis comme ma mere: nee pour aimer, nee pour souffrir!"
A Cologne, la duchesse se separa de Hyacinthe, quelles que fussent
les prieres de la jeune fille. "Non, Hyacinthe, je veux arriver a Ems
toute seule et mysterieusement. Allez m'attendre a Parisis--vivante ou
morte."
XXVII
TOURNE-SOL ET LA TACITURNE
Cependant Parisis etait arrive seul a Ems par une de ces eclatantes
journees de mai, qui font croire a l'amour ceux-la memes qui ne sont
pas amoureux.
A la gare de Coblentz, Parisis avait rencontre Mlle Tourne-Sol et la
Taciturne, qui allaient tenter la fortune sur la rive etrangere.
Il les avait a peine saluees de la main, ne voulant pas refaire leur
connaissance, se croyant devenu un homme tout a fait serieux par son
titre de mari et par son titre de ministre; mais a Ems, il s'apercut,
cinq minutes apres son arrivee, qu'elles etaient, comme lui,
descendues a _Englischer-Hof_.
Il pensa aller retenir sur la promenade un autre appartement. Il ne
voulait pas etre en pays--de connaissances--pour recevoir la marquise
de Fontaneilles.
Mais il ne trouva pas mieux que l'hotel d'Angleterre. En effet,
l'appartement etait vaste et il avait deux entrees. Et d'ailleurs
Octave n'avait-il pas ecrit a Mme de Fontaneilles qu'il l'attendait a
l'hotel d'Angleterre ou a l'hotel de Russie? Or, a l'hotel de Russie,
il n'y avait rien a louer, hormis sous les toits.
Parisis essaya d'abord de vivre renferme; il demanda a dejeuner; mais
cela lui parut si triste de tenir compagnie aux gravures allemandes
qui ornaient son salon de passage, qu'il ne put resister au plaisir
d'aller dejeuner au soleil, devant la Conversation, comme il faisait a
Bade,--comme on fait a Ems. "A la bonne heure, dit-il en ecoutant la
chanson du vin du Rhin tombant dans son verre, on peut dejeuner ici
gaiement."
Mais a peine lui avait-on servi un filet de chevreuil aux confitures
de groseilles, que Tourne-Sol et la Taciturne vinrent se pencher
au-dessus de lui. "Eh bien! voila comme tu dejeunes sans nous, toi!"
Elles etaient de si belle humeur, elles repandaient un si doux parfum
de Paris, qu'un peu plus Octave leur disait de s'asseoir. Mais il
les maintint debout, presque a distance, par ce simple mot: "Chut!
j'attends la reine de Prusse."
Les deux demi-comediennes s'envolerent comme deux oiseaux.
Mais elles n'allerent pas loin; elles s'abattirent sous la prochaine
branche et firent tout haut un menu franco-allemand des plus imprevus.
Par exemple, elles demanderent du vin de Champagne du Rhin; Octave ne
fut pas peu surpris de voir qu'elles etaient plus savantes que lui sur
ce sujet, puisqu'en effet on leur apporta du vin de Champagne du Rhin,
un vin mousseux avec je ne sais quoi de sauvage dans le bouquet.
Parisis, tout en gardant sa severite, ne pouvait s'empecher de songer
un peu a ces bonnes annees de sa vie ou il vivait sans prejuges et sans
soucis, ne craignant de s'attabler en plein soleil avec des comediennes:
Mais la vie ne se passe pas a dejeuner;--bien mieux, les hommes serieux
ne dejeunent pas,--hormis en voyage.
Cependant Mlle Tourne-Sol et la Taciturne, voyant que la reine de
Prusse n'arrivait pas, se hasarderent a envoyer une coupe pleine a
Octave. Il ne fit pas de facons pour boire avec elles. Il regarda la
coupe ou petillait le vin du Rhin mousseux et y trempa ses levres avec
un sentiment de melancolie. C'est que, sans le savoir, il buvait a la
derniere coupe de sa jeunesse.
Il rentra chez lui sans avoir renoue conversation avec ces demoiselles.
"Apres tout, dit-il, la vraie sagesse, c'est la folie; ne ferais-je
pas mieux de passer gaiement une heure avec ces deux toquees que de
m'aventurer plus loin dans cette passion qui me fait peur?--moi qui
n'ai jamais eu peur!"
L'immoralite qui rit est a moitie pardonnee; le seul peche serieux,
c'est l'immoralite serieuse. Prendre une fille qui passe, c'est
chasser sur ses terres; prendre la femme d'autrui, c'est voler une
famille.
Ces idees traversaient l'esprit du duc de Parisis. "Et pourtant,
dit-il, si jamais quelqu'un s'avisait de songer meme a aimer
Genevieve!"
C'etait la premiere fois qu'il se sentait jaloux.
S'il eut ete temps encore, peut-etre eut-il envoye une depeche a Mme
de Fontaneilles pour lui dire qu'il etait force de quitter Ems a
l'heure meme. Mais il reflechit que la marquise avait du partir de
Paris la veille. Et puis cet obstine desir de prendre sa part dans la
vie de toutes les femmes, l'aveugla encore. Il se raffermit dans sa
nature en disant le vers de Byron;
_"L'amour est un fruit qu'il faut cueillir au risque de casser la
branche."_
Il ecrivit a la duchesse.
Combien d'hommes divers dans un homme, combien de sentiments opposes
dans un coeur.
Il attendait le soir la marquise de Fontaneilles et il ecrivit une
lettre tendrement amoureuse a sa femme. Les poetes a symboles ne
marqueraient pas de dire que l'adultere ricanait devant l'amour
conjugal. Voici la lettre:
"Ma Genevieve,
"Comme je suis loin de toi! j'ai beau me dire que tu es la
dans mon coeur, dans mon esprit, dans mon ame: j'ai beau voir
apparaitre a toute minute ton admirable figure, je me sens triste;
il me semble que je suis separe de toi par un monde et par un
siecle! C'est que tu m'as gate; c'est que j'ai vecu de ton amour.
Tu sais que tu m'as fait croire aux anges avant de croire a Dieu.
Ah! ma chere Genevieve, pourquoi faut-il que l'homme soit quelque
chose dans la vie? Si l'ambition allait m'exiler du bonheur!
N'est-ce donc la sagesse de vivre avec toi a Parisis, dans l'oubli
du monde, etouffant ma pensee sous la gerbe odorante de tes
cheveux! Tes blonds cheveux, voila la la vraie moisson, la moisson
d'or. Le reste ne vaut pas la peine d'y aller.
"C'est egal, je te jure que je ne m'eterniserai pas a representer
mon souverain dans les capitales. Je ne veux vivre que pour toi,
ce sera vivre pour moi.
"Adieu, ma douce adoree. Je reve que tu viens t'incliner pendant
que j'ecris, pour me surprendre par un de ces divins baisers qui
font refleurir mon front. Je me retourne, mais, helas! tu n'es pas
la! Et pourtant, il me semble que j'ai senti tes levres."
"PARISIS."
XXVIII
LA FEMME VOILEE
Et la-dessus, le duc de Parisis monta a cheval et suivit la route
d'Ehrenbreistein, tout en se rappelant les promenades de lord Byron
sur ces belles rives du Rhin ou les deux grandes figures poetiques de
la Revolution--Hoche et Marceau--ont trouve leur tombe heroique. On
pourrait y mettre pour epitaphe les paroles de Childe-Harold: "Brave
et glorieuse fut leur jeune carriere, ils furent pleures par deux
armees, celle qu'ils commandaient et celle qu'ils combattaient."--Ah!
dit Parisis, bien heureux celui qui meurt jeune,--plein de jours,
--pour une grande pensee dans une grande action! C'est ainsi que je
voudrais mourir."
Le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre,--eternelle formule
des poetes qui s'obstinent a croire que le soleil est toujours la
lampe d'or de la terre;--le crepuscule repandait ses melancolies.
Octave admirait ses paysages grandioses qu'il voulait vainement
comparer a ceux de Parisis, ou il avait accentue les sites sauvages.
Il pensa a la duchesse et au doux horizon du parc ou sans doute elle
se promenait a cette heure. Tout a coup, un nuage de fumee appela ses
regards et sa pensee. C'etait le train du soir qui amenait de Coblentz
les voyageurs venant a Ems. "Deja!" dit-il.
Il s'imagina que la marquise de Fontaneilles arrivait alors; il
rebroussa chemin, donna un coup d'eperon et rentra au galop a l'hotel
d'Angleterre.
C'etait le moment ou les voyageurs arrivaient eux-memes; il ne doutait
pas que la marquise n'apparut tout a coup; mais trois caleches survin-
rent avec des etrangers, sans qu'il reconnut Mme de Fontaneilles.
"Pourquoi? se demanda-il. C'etait pourtant bien aujourd'hui; elle a du
partir hier soir, elle avait dit qu'elle s'arreterait a Coblentz pour
n'arriver ici que la nuit. N'est-elle donc pas partie!"
Il avait commande a diner a l'hotel; mais il ne toucha pas plus au
diner qu'il n'avait touche au dejeuner. Il alla diner a sa table
du matin sous les arbres du Casino. Mlle Tournesol et la Taciturne
etaient aussi a leur table, elles avaient prolonge leur diner, parce
que Mlle Fleur-de-Peche etait fraichement debarquee apportant des
nouvelles de la Maison d'Or. Quoique devenu etranger au monde dore,
Parisis ouvrit ses oreilles sans avoir l'air d'ecouter.
Il apprit que le prince Bleu, qui se consolait avec Mlle
Fleur-de-Peche de la mort de Mme d'Antraygues, qu'il avait pleuree
ostensiblement pour se donner des airs d'un homme a passions, etait
arrive lui-meme; mais il dinait a l'hotel de Russie avec le duc H----,
eperdument amoureux de Mlle Nimporteki et venant la surprendre a Ems.
Le duc de Parisis demanda du feu a ces dames pour allumer une
cigarette. Quand il dinait seul, il avait l'habitude de fumer dans les
entr'actes. "Sans ecouter aux portes, dit-il a Fleur-de-Peche, j'ai
compris que le prince etait venu avec vous.--Oui. Il va etre enchante
de vous trouver.--Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres Parisiens dans
le train?--Non, c'etait le train du silence."
Et se reprenant: "Attendez donc, nous avons voyage avec une dame
voilee qui avait l'air d'aller a son enterrement, tant elle etait
vetue de noir. Elle n'etait ni dans le compartiment des des femmes, ni
dans le compartiment des fumeurs, elle avait un coupe pour elle toute
seule et sa confidente."
Fleur-de-Peche se mit a rire. "Pourquoi riez-vous? dit Octave avec
emotion.--Je ris, parce que le prince Bleu, qui aime a faire des
folies, a voulu monter avec elle comme s'il se trompait de bonne foi.
Mais c'est une femme serieuse, il a eu beau faire pour voir la couleur
de ses paroles: Impenetrable comme une statue.--Est-ce qu'elle est
descendue aussi a l'hotel d'Angleterre?--Je ne l'ai pas vue depuis
Coblentz."
Octave ne douta pas que cette femme voilee ne fut la marquise de
Fontaneilles. Il retourna a l'hotel d'Angleterre et alla a l'hotel de
Russie, esperant la trouver, mais aucune femme voilee n'y avait paru.
Il ne restait plus a Octave qu'a s'attabler au trente et quarante pour
tuer le temps.
XXIX
LES DEUX ATHEES
Ce soir-la, Parisis perdit vingt-cinq mille francs en s'obstinant a la
noire. Et il ne jouait pas son grand jeu. "Allons, dit-il en se levant
quand ce fut fini, il parait que je suis heureux en amour. Tous les
bonheurs se payent cher."
Il etait irrite de sa deveine; il demanda un sorbet sous les arbres,
a la belle etoile, tout en injuriant la rouge.
Un philosophe allemand qu'il avait connu a Paris, au diner du
Commandeur, vint s'asseoir a sa table. "Eh bien! monsieur le duc, vous
avez perdu de belles batailles ce soir?--Oui, expliquez-moi pourquoi
un homme qui joue si bien est battu par les cartes. Je commence a
croire a la malice des choses plus qu'a la malice des hommes.--Et
vous avez peut-etre raison. Et pour commencer par le commencement,
croyez-vous a Dieu?--Non. Et vous?--Moi, je crois a Dieu.--C'est
etonnant, dit Parisis en regardant son philosophe, en France vous etes
athee, et en Allemagne vous etes deiste?--J'ai change d'opinion; un
peu de philosophie eloigne de Dieu, beaucoup y ramene.--Voulez-vous
prendre un sorbet?--Non, un verre de kirsch. Je suis de mon pays.--Et
ou voyez-vous Dieu?--Partout. Dans ce beau ciel etoile, qui est comme
la couverture historiee du livre des mondes; sur cette terre, qui
n'est que l'ebauche de l'oeuvre de Dieu. Que dis-je? Je le vois meme
en vous qui le niez."
Un chien passait, qui s'arreta, lui aussi, devant la table.
"Voyez-vous Dieu dans cette bete?--Oui.--Alors ce chien a une ame, une
parcelle de la divine intelligence?--Oui, il a une ame materielle.--Je
vous vois venir; vous donnez une ame aux betes et une ame aux gens;
vous voulez que la premiere soit mortelle et la seconde immortelle.
Croyez-vous donc qu'il y ait bien loin de l'ame du chien qui reve sans
nous ecouter, a l'ame de notre voisin qui nous ecoute en buvant de
la biere et qui ne nous comprend pas? Croyez-vous que le chien ne
raisonne pas aussi profondement que ce buveur de biere quand, a
la chasse, il rapporte la perdrix a son maitre? Pourquoi la
rapporte-t-il, lui qui aime le gibier,--au bout du fusil?--C'est qu'il
a le sentiment du bien et du mal. Pas un coup de dent, lui qui a faim,
c'est stoique! Mon cher savant, il ne manque a ce chien que de faire
un cours a vos universites allemandes pour reduire ces raisonnements
en syllogismes.--Peut-etre, dit le savant devenu plus pensif, chaque
pas qu'on fait dans la science est un pas dans l'abime.--Voyez-vous,
reprit Parisis, quand j'ouvre Malebranche, je suis effraye de ces
lignes: "Les betes perdent tout a la mort; elles ont ete innocentes et
malheureuses, mais il "n'y a point de recompenses qui les attende."
Ainsi, Dieu n'existe pas, puisqu'il n'est pas juste. A quoi
servira-t-il au perdreau d'avoir ete assassine et mange par moi?
L'univers n'est qu'un vaste tombeau ou s'eteint l'ame des hommes comme
l'ame des betes.--L'univers est une vaste resurrection, parce que
la vie est dans la mort comme la mort est dans la vie.--Et pourquoi
passerions-nous dans un autre monde? Le notre est admirable; celui qui
n'y trouve pas son ideal est un sot ou un reveur. Mon ideal, je l'ai
toujours saisi. Quoi de plus beau que la nature en fete? quoi de plus
beau qu'un cheval de race? quoi de plus beau qu'une belle femme? quoi
de plus beau que le ciel du soleil ou le ciel des etoiles? Si j'avais
une priere a faire a Dieu, ce serait de me faire revivre dans ce
monde-ci."
Parisis ajouta en raillant: "D'autant que l'autre n'existe pas
--Monsieur le duc, dit le savant, ce monde-ci n'est que l'ebauche
de notre destinee."
Octave se leva: "Adieu, mon cher savant, c'est assez batir sur sable.
Rappelons-nous le mot de Gassendi: "Les philosophes qui parlent de
l'ame sont confine ces voyageurs qui racontent ce qui se passe dans le
serail, parce qu'ils ont traverse Constantinople."--Oui, mais si on
parle du serail, c'est que le serail existe.--Ah! vous etes entetes,
vous autres Allemands."
Quand Octave fut seul, il leva les yeux vers les millions d'etoiles
qui lui parlaient de l'infini. "Et pourtant, dit-il avec un mouvement
d'enthousiasme, je serais si heureux si je pouvais croire en Dieu."
Une femme se jeta a sa rencontre. Il reconnut la marquise de
Fontaneilles. "Enfin! s'ecria-t-il.--Oui, c'est moi, lui dit-elle en
lui serrant la main et en appuyant son front rougissant contre lui.
Mais chut! ma soeur est la qui marche en avant vers l'hotel. Nous
sommes arrivees tout a l'heure. Nous avons pris un appartement pres
du votre, mais nous sommes en voisinage d'un personnage prussien qui
partira demain. Donc, a demain."
Parisis voulut retenir la marquise. "Mais qui vous empechera de venir
ce soir causer avec moi!--Causer avec vous! Je ne sais pas causer a
deux."
La marquise le regarda avec une expression voluptueuse: "Non! demain."
Et elle courut rejoindre sa soeur.
Il a fallu que Louis XIV aimat Montespan pour comprendre tout le
charme divin de La Valliere, comme s'il fallait voir l'ange a travers
le demon. Ce fut un peu le sentiment qui s'empara de Parisis quand
il pensa a Genevieve apres avoir devore d'un oeil ardent Mme de
Fontaneilles, comme s'il prenait deja une part des ivresses promises.
L'image melancolique de Genevieve amena l'image desolee de
Violette,--puis celle de Mme d'Antraygues,--puis celle de Mme de
Revilly,--puis celles de tant d'autres qui avaient paye cher les
heures d'amour passees avec Parisis.
Ce fut la vision de Louis XIV, qui, pres de mourir, vit apparaitre
tout eplorees les vingt femmes qu'il avait aimees et qu'il avait
condamnees a toutes les miseres, au repentir, au desespoir, a la mort:
Marie de Mancini, Henriette d'Angleterre, La Valliere, Fontanges,
Montespan, dont le cri de douleur retentira au dela des siecles.
"Pauvres femmes! dit Parisis en voyant passer dans son souvenir toutes
celles qui l'avaient aime.--Apres cela, reprit-il philosophiquement,
bien heureuses celles qui meurent jeunes! Mourir jeune, dans la joie
ou l'angoisse de l'amour, c'est aller au ciel--s'il y a quelqu'un
la-haut!"
XXX
M. DE FONTANEILLES
A Ems, M. de Fontaneilles descendit au Kursaal; mais des que ses
bagages furent dans son appartement, il alla a l'hotel d'Angleterre
avec son sac de nuit.
Pourquoi ce sac de nuit? C'est qu'il portait a l'hotel d'Angleterre
ce qu'il avait de plus cher dans ses bagages:--ses pistolets,--son
poignard espagnol,--son couteau malais.
Il savait deja, par le cocher qui l'avait conduit au Kursaal, que le
duc de Parisis etait a l'hotel d'Angleterre. Octave etait naturellement
le lion du pays, par son grand nom, par son grand air et par son grand
jeu.
Le marquis demanda s'il restait quelque chose a louer au premier.
On lui offrit deux chambres. Il arrivait a propos; celui qui les
occupait, M. de Bismark, venait de partir pour Cologne. Il y avait
trois portes sur le palier. M. de Fontaneilles entra chez lui par la
porte du milieu. "C'est bien, pensa-t-il, je suis sur d'etre voisin de
Parisis."
Il ne discuta pas sur le prix. Voyant une porte condamnee: "Ou donne
cette porte?--Sur le salon de M. le duc de Parisis, dit l'hotelier,
qui etait fier d'avoir un duc francais tout au debut de la saison.--Et
quel est mon autre voisin?--Deux dames francaises venues cette nuit
qui n'ont pas encore donne leur nom.--C'est bien, murmura le marquis,
j'ai mis le pied dans le nid de viperes."
Il dit tout haut: "Je laisse mon sac de nuit. Tenez, voila mon nom."
Il donna la carte d'un marchand anglais qu'il avait gardee par
megarde:
--------------------------
| |
|WILLIAMS COOLIDGE |
| |
|_Mark-Lane, London._ |
| |
--------------------------
Il enferma son sac de nuit et retourna au Kursaal. Il ne reparut
pas de la matinee. Mais vers trois heures, il demanda sa clef, une
bouteille de kirsch, une plume et de l'encre, disant qu'il avait a
ecrire et priant qu'on le laissat en paix.
On le trouvait fort original et fort sombre; mais un Anglais!
Quand il fut seul, il parcourut l'appartement pour s'assurer que nul
ne le pouvait voir, apres quoi il tira de sa poche un marteau, une
lime et un rossignol. Il venait d'apprendre que Parisis etait monte en
voiture, a deux heures, avec une dame voilee, accompagnee d'une jeune
fille, pour aller se promener a la maison de chasse d'Oberlahnstein.
Le marquis s'avouait qu'il etait arrive trop tard; il ne doutait pas
que la trahison ne fut consommee, il n'avait plus d'ame que pour la
vengeance.
Tel etait son aveuglement, qu'apres avoir examine la porte condamnee,
il ne craignit pas de decider qu'il fallait scier les charnieres sans
s'inquieter du bruit qu'il ferait. Il se mit a l'oeuvre, croyant que
Parisis et sa femme ne rentreraient qu'a l'heure du diner.
Le temps fut plus long qu'il n'avait cru; mais, arme de sa vengeance,
il ne se reposa pas une minute. Au bout d'une heure, c'etait fini. "Et
maintenant, dit-il, cela ne m'empechera pas de crocheter la serrure,
pour faire moins de bruit; mais, quoi qu'il en soit, je suis sur de
les surprendre--et de les tuer!"
Disant ces mots, il s'agenouilla et pria Dieu. Voila pourquoi Dieu
pardonne souvent a ceux qui ne le prient pas.
XXXI
PROPOS PERDUS
Fleur-de-Peche, Tourne-Sol et la Taciturne s'arreterent vers deux
heures sur le pont, pour voir passer au loin le duc de Parisis qui
emmenait deux dames en promenade, la marquise de Fontaneilles et Mlle
Clotilde de Joyeuse. "Oh! oh! dit Tourne-Sol, on nous enleve Parisis;
c'est dommage, j'esperais qu'il jouerait pour moi. Dieu des decaves,
_ora pro nobis_!--Ces princesses, dit Fleur-de-Peche, n'ont-elles pas
tous les privileges? Elles vont a la cour, ce qui ne les empeche pas
de venir nous prendre nos hommes jusque sur les tapis verts. N'est-ce
pas, la Taciturne?--_Question d'argent_, dit celle-ci avec son
indolence accoutumee.--Mais non, ce n'est pas une question d'argent;
c'est une question de principes. Decidement, je finirai par le
mariage. Je veux, moi aussi, aller partout.--Mais quand tu seras
mariee, nous ne te recevrons plus.--Je m'en consolerai. Je prendrai
ces grands airs que donnent l'hymenee et la vertu. Voyez ces dames:
nous avons beau faire, elles ont un art de pencher la tete, des
mouvements de cygne et de roseau que je ne puis pas attraper.--Est-il
heureux, ce Parisis! car il est toujours dans les deux mondes,
celui-la: il dine de la messe et soupe du theatre.--Mais non, ma
chere, il est devenu un saint. Il nous parle encore, mais nous n'en
ferons plus rien. _Ni oui ni non_, dit la Taciturne.--Quand je pense
qu'il n'y a pas ici un seul Russe pour me venger de la rouge! reprit
Tournesol. Encore si la Taciturne etait plus expansive, elle seduirait
son voisin un jouvenceau.--Oui, _mais je suis desarmee_.--Il est cousu
d'or, demande au prince Bleu.--_J'en accepte l'augure._"
Le prince Bleu, qui montait a l'autre bout du pont, fut bientot pres
de ces demoiselles. "Dites-moi, leur demanda-t-il, je ne puis pas
rencontrer Parisis; il n'est pourtant pas parti?--Parti! Il n'y a
qu'un instant, il passait en caleche avec deux dames.--Est ce que sa
femme est ici?--Chut! n'entrons pas dans la vie privee."
Le prince Bleu, apres avoir promis de presenter le voisin de la
Taciturne, un jeune Russe qui voulait entrer a Paris par la porte
d'Enfer, alla, pour la seconde fois, a l'hotel d'Angleterre,
questionner l'hotelier sur Parisis. Etait-il venu seul? Quelles
etaient les dames qu'il promenait? Reviendrait-il de bonne heure? "M.
le duc est venu seul, dit l'hotelier; mais je crois bien qu'il connait
les deux dames qui sont arrivees cette nuit.--Pouvez-vous me dire
le nom de ces dames?--Oui, je viens de les inscrire: c'est si je me
souviens bien, la marquise de Fontaneilles et sa soeur, Mlle de la
Gaiete.--Vous voulez dire Mlle de Joyeuse.---Ah! oui, dit l'hotelier,
qui pensait en allemand; je traduisais mal."
Le prince s'eloigna. "Que diable tout ce monde-la fait-il ici?" Il
rencontra Monjoyeux: "Vous ici! par quel miracle?"
Monjoyeux arrivait en toute hate de Paris, parce qu'un modele--la
soeur de la femme de chambre de Mme de Fontaneilles--lui avait appris
l'histoire du rendez-vous a Ems et le depart du marquis.
Il etait parti lui-meme, pressentant un malheur.
Monjoyeux n'avait qu'un ami: il veillait sur lui. Il ne voulut rien
dire au prince, craignant que cet evapore ne mit le feu aux poudres.
Le duc de Parisis rentra a l'hotel d'Angleterre a onze heures, avec la
marquise de Fontaneilles et Mlle de Joyeuse. Il avait dine avec elles
dans une villa voisine.
Le duc et la marquise ne s'etaient pas dit un mot d'amour, mais quelle
adorable causerie des yeux!
A l'hotel, Octave serrant la main de Mme de Fontaneilles, avait dit
tout haut: _A demain_, pour Mlle de Joyeuse, mais il avait dit tout
bas: _A minuit_.
Et il etait sorti pour passer l'heure d'attente a la salle de jeu.
XXXII
OU ETAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?
Elle etait arrivee a la station d'Ems a une heure; elle s'etait
logee tout a cote en donnant un nom quelconque; elle s'etait bientot
hasardee dans les promenades qui bordent la riviere, mais se derobant
a chaque instant pour n'etre pas reconnue.
Elle avait bientot vu ce qu'elle brulait de voir, ce qu'elle n'aurait
pas voulu voir: Parisis se promenant avec Mme de Fontaneilles et Mlle
de Joyeuse. La jeune fille n'etait pas pour les amoureux un temoin
bien embarrassant, car elle courait les buissons et ne s'occupait ni
de leurs oeillades ni de leurs causeries. Au detour d'une allee, comme
Genevieve s'etait approchee, emportee malgre elle, elle avait vu
Parisis qui saisissait la marquise par la ceinture pour l'embrasser en
plein soleil. "Ah! c'est un coup de poignard," dit-elle en portant la
main a son coeur. Elle voulut se montrer, mais elle eut le courage
de se contenir et de s'en aller, craignant un eclat public, car des
promeneurs s'etaient approches.
Elle etait rentree en proie a mille desseins contraires. "J'en
mourrai," disait-elle a chaque instant. Et elle avait ecrit plusieurs
lettres a son mari, a la marquise, a Mlle Hyacinthe; mais ces lettres,
on les retrouva inachevees le lendemain.
Le soir, Genevieve s'etait decidee a aller a l'hotel d'Angleterre.
Comme elle passait devant le palais de la Conversation, elle avait
rencontre Parisis qui venait de conduire Mme de Fontaneilles et qui
revenait a la salle de jeu. Le nom d'Octave echappa aux levres de la
duchesse, quoiqu'elle eut resolu d'arriver chez lui incognito. Parisis
retourna la tete, tres surpris de reconnaitre la voix de Genevieve.
Il lui saisit la main. "C'est toi?--Je sais que vous ne m'attendiez
pas.--Comme je suis heureux de te retrouver!"
Ce mot etait si bien dit, que toute la jalousie de Genevieve tomba
presque comme par enchantement. Mais elle se rappela le baiser a la
promenade. "Et la marquise? dit-elle,--La marquise, elle devient
folle, repondit Parisis, elle est ici, elle ne sait pourquoi. Elle
dit pour sa poitrine, moi je dis pour son coeur. Je l'ai promenee
aujourd'hui avec sa soeur, pour lui faire des remontrances.--En
l'embrassant?--Oui, comme un bon predicateur que je suis: je ne veux
pas la mort du pecheur."
On sait que Parisis avait par excellence l'art de conjurer toutes
les tempetes de l'amour. Il n'avait peur de rien, parce qu'il etait
fertile en ressources: tromper, toujours tromper, c'etait son jeu.
Genevieve le trouva si calme, si souriant, si amoureux, qu'elle ne
voulut plus lui parler de Mme de Fontaneilles; elle pensa que le
marquis avait ete aveugle par la jalousie, et qu'entre son mari et la
marquise il n'y avait eu qu'une simple rencontre de hasard a Ems.
La duchesse eut pourtant le courage, en entrant a l'hotel d'Angleterre,
de demander a Parisis pourquoi il se hatait si lentement d'aller a son
poste. "Tu sais, ma chere amie, lui repondit-il, que j'ai garde quel-
ques-unes de mes mauvaises habitudes. J'aime toujours le jeu." Et apres
un silence: "Mais j'aime bien mieux l'amour." Et il prit Genevieve dans
ses bras avec toute la douceur penetrante de la veritable passion.
Une des filles de l'hotel, qui avait vu les maneges de Parisis et de
Mme de Fontaneilles, ne put s'empecher de dire en voyant Octave si
amoureux de sa femme: "Eh bien! Dieu merci, que va dire l'autre tout
a l'heure!"
Parisis avait voulu que Genevieve soupat. Peut-etre esperait-il
pouvoir s'echapper un instant pour avertir la marquise; mais
Genevieve, qui n'avait pris depuis le matin que du the et du cafe,
ne voulut pas souper. Apres avoir ete toute a sa douleur, elle etait
toute a sa joie: elle embrassait Octave et le devorait des yeux.
Son bonheur, qu'elle croyait perdu, elle le retrouvait plus rayonnant.
Que se passait-il dans le coeur d'Octave? S'il etait inquiet, il
cachait bien son inquietude. "Tu sais que je vais me coucher, lui dit
tout a coup Genevieve. Et moi donc, lui repondit-il." Sur ce mot elle
jeta ses gants sur le canape, et decoiffa d'un revers de main son mari
qui, sans doute, n'avait garde son chapeau que pour pouvoir sortir
encore.
Genevieve qui, a Parisis comme a Champauvert, passait une heure le
soir a se deshabiller, ne fut pas cinq minutes cette nuit-la, d'autant
plus que Parisis y mit la main avec sa grace accoutumee.
* * * * *
Or, M. de Fontaneilles etait a son poste; avec une vrille, il avait
perce deux trous imperceptibles pour voir le spectacle.
Mais contre son attente, on ne venait pas dans le salon, on restait a
causer dans la chambre a coucher.
XXXIV
L'HEURE D'AIMER
La porte qui s'ouvrait de la chambre a coucher sur le salon etait
fermee. M. de Fontaneilles entendait vaguement un bruit de voix sans
qu'une seule parole vint a son oreille.
Que se disait-on? Il ecoutait avec anxiete, il regardait avec fureur
le sillon de lumiere qui passait sous la porte. "Oh! ma vengeance,"
dit-il en se contenant.
On causait toujours. Apres une heure d'attente, la porte s'ouvrit.
Octave seul passa dans le salon. Que venait-il y faire? il n'y apporta
pas de lumiere, mais la lumiere de la chambre le suivit d'un pale
reflet.
La chambre de la marquise de Fontaneilles avait une porte sur ce
salon: Octave tentait-il de lui donner des nouvelles? La duchesse
appela son mari. Octave retourna dans la chambre sans refermer la
porte.
Alors M. de Fontaneilles vit, a demi masquee par Octave, une femme qui
le pressait amoureusement sur son sein.
Le marquis rugit. Il avait entendu cette parole--ce cri d'un coeur
eperdu: "Ah! si tu savais comme je t'aime!"--"Elle ne m'a jamais dit
cela!" dit-il en etouffant sa voix.
Il regardait toujours. Octave commenca a deshabiller Genevieve avec
sa grace accoutumee. Et, tout en la deshabillant, il lui baisait les
cheveux, il lui baisait le cou, il lui baisait les bras.
M. de Fontaneilles voyait mal, mais il voyait trop.
Et quand la robe tomba, Octave prit doucement Genevieve et la porta
sur le lit avec les paroles les plus amoureuses. "Il me semble qu'il y
a un siecle!" dit-elle.
Parisis alla fermer la porte ouverte sur le salon. Cette fois, le
marquis ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Sa curiosite febrile
le clouait encore a la porte condamnee.
Tout a coup, il arracha cette porte. Il saisit le poignard,--il
avait le revolver dans sa poche,--il se precipita dans la chambre a
coucher.--Tout aveugle et tout eperdu il frappa.
Octave se defendit mal, parce qu'il fut surpris se deshabillant.
Quoique la femme fut presque nue, elle se jeta hors du lit pour se
precipiter au-devant du furieux, comme pour preserver Parisis. En
se jetant hors du lit, elle renversa le candelabre, les bougies
s'eteignirent.
Mais M. de Fontaneilles, voyant une forme blanche devant lui: "Toi
aussi, je te tuerai!" dit-il en rugissant comme une bete fauve.
Il avait deja blesse Parisis.
Avant que Parisis se fut jete entre l'assassin et sa femme, l'assassin
eut le temps de frapper. Et il frappa au coeur.
Genevieve poussa un cri: "Octave, je meurs! je meurs!"
M. de Fontaneilles n'etait pas assouvi; pendant que sa femme
entrainait Parisis qui l'avait prise dans ses bras, le marquis frappa
encore.
Parisis cria avec l'effroi de toutes les douleurs: "Genevieve!
Genevieve!"
Frappe au cote, ne s'inquietant que de sa femme, qui tombait a moitie
morte dans ses bras, il n'avait pas reconnu M. de Fontaneilles, il ne
comprenait rien a cet assassinat.
A ce cri d'Octave appelant Genevieve, M. de Fontaneilles eut peur.
Deja quand Genevieve avait dit:--_Octave, je meurs!_--, il avait pense
que sa femme parlait a son amant en deguisant sa voix.
Il courut dans sa chambre et revint avec une bougie.
Il vit la duchesse de Parisis mourante, mais s'agitant encore sous les
baisers et sous les cris d'Octave.
Alors il s'enfuit epouvante, laissant tomber son poignard.
Octave venait de tout voir et de tout deviner. Tout ensanglante, il
ramassa le poignard et courut sur le marquis.
Il etait effrayant: le visage livide, les traits contractes, les yeux
injectes de stries sanglantes.
Quand le marquis vit accourir Octave, il saisit un des deux pistolets
qui etaient sur la table. "N'avancez pas, lui cria-t-il, n'avancez pas
ou je vous tue."
Octave avanca, et, frappant au bras M. de Fontaneilles, il detourna le
coup.
La balle alla trouer une boiserie et briser bruyamment un miroir dans
la chambre voisine.
C'etait la chambre de Mme de Fontaneilles.
Elle ne savait pas que Genevieve fut venue a Ems non plus que M. de
Fontaneilles.
A cette heure meme, la marquise, aveuglee par son amour, se demandait
pourquoi Octave ne lui faisait pas signe, puisqu'il avait ete convenu
qu'a minuit, pendant le premier sommeil de Mlle de Joyeuse, elle
irait, de son pied leger, continuer sa causerie amoureuse avec
Parisis.
En attendant, elle se mirait et se trouvait belle. Elle avait les deux
battements de coeur de celles qui attendent.
Au coup de pistolet, mille eclats de la glace volerent sur elle. Elle
fut stoique et ne cria pas.
Il restait assez du miroir pour lui montrer qu'elle etait defiguree.
Mlle de Joyeuse, presque endormie dans une chambre a cote, accourut,
poussa un cri et recula avec effroi devant ce spectacle. "Ma soeur!
ma soeur!--Chut! prions Dieu, Clotilde," dit Mme de Fontaneilles en
tombant evanouie.
Mlle de Joyeuse essuyait de ses mains et de ses levres le sang qui
perlait sur la figure de sa soeur.
La femme adultere etait frappee a jamais dans ce qu'elle aimait le
plus: sa beaute!
XXXIV
LE JUGEMENT DE DIEU
Parisis avait renverse le marquis de Fontaneilles; il avait frappe
deux fois deja... "C'est une lachete! dit le marquis, je suis
desarme.--Une lachete! dit Octave avec amertume; est-ce que ma femme
etait armee?--Vous savez bien que je croyais frapper ma femme."
C'etait la premiere fois que le mot _lachete_ resonnait aux oreilles
de Parisis. Il domina toutes ses coleres et toutes ses douleurs. Il se
releva et dit avec calme: "Eh bien! il vous reste un pistolet charge:
voulez-vous le jugement de Dieu?--Le jugement de Dieu! dit le marquis
se relevant aussi. Vous ne croyez pas a Dieu!"
Ce fut a cet instant que Mlle de Joyeuse jeta un cri en voyant sa
soeur toute sanglante.
Octave crut entendre la voix de Genevieve et courut a elle.
Il lui parla et l'embrassa comme s'il voulut lui donner son ame pour
la ranimer.
La lune repandait sur la figure de la duchesse un pale sillon de
lumiere.
Genevieve avait les yeux ouverts, mais elle ne voyait plus Octave.
Il s'agenouilla: "Oui, le jugement de Dieu! dit-il avec desespoir; le
jugement de Dieu, puisque tout est fini."
Et comme si Genevieve dut l'entendre: "Genevieve! Genevieve! mon
adoree Genevieve, attends-moi!"
Il l'embrassa encore. "Non, dit-il, l'ame n'est pas morte!" Et levant
les yeux dans la nuit, cet athee s'ecria: "_Credo!_"
Cette fois, il eut des larmes. Il lui sembla qu'il revoyait deja au
ciel sa mere et sa femme.
Mais le marquis attendait. Il retourna vers lui. "Voyons, dit-il, j'ai
hate.--Moi aussi, dit M. de Fontaneilles. Voila deux pistolets, tous
les deux sont couverts de sang: prenez!"
Mais Parisis dit qu'il reconnaissait celui qui venait d'etre tire.
Le marquis deplia une serviette, la jeta sur les pistolets et les
tourna trois fois. "Prenez donc!" dit-il avec impatience.
Parisis, toujours galant homme, ecrivait sur le coin d'une table:
"Je me bats en duel avec M. de Fontaneilles.
"DUC DE PARISIS."
Ce 28 juin, minuit et demi.
A son tour, le marquis de Fontaneilles ecrivit:
"Je me bats en duel avec M. de Parisis.
"MARQUIS DE FONTANEILLES."
Ce 29 juin, minuit et demi.
Le duc croyait que toute la nuit appartenait au jour passe. Le marquis
comptait, en homme ordonne, le jour nouveau a partir de minuit. Voila
pourquoi on trouva deux dates: _le 28 juin et le 29 juin._
Parisis mit la main sous le repli de la serviette et prit un pistolet.
Quand il l'arma, il lui sembla, malgre son emotion, tant etait grande
son experience des armes, que le canon de ce pistolet etait encore
tiede comme si on venait de s'en servir. "Dieu me condamne, Genevieve
m'appelle," dit-il en levant fierement la tete.
Les deux adversaires se placerent presque l'un contre l'autre, le
doigt sur la detente, la gueule du pistolet a peine a dix centimetres
du coeur.
Eclaires par la flamme vacillante d'une bougie, ils se regarderent un
instant d'un terrible regard; ils entendirent battre leur coeur
sous le canon des pistolets. "Un, dit Octave.--Deux, dit M. de
Fontaneilles.--Trois, dit Octave."
Une detonation retentit dans le silence de la nuit.
M. de Fontaneilles vit le dernier des Parisis, frappe d'une balle en
pleine poitrine, faire quelques pas en arriere.
Tout a coup, ressaisissant un eclair de vie, Octave alla d'un pas
rapide tomber avec un grand cri de douleur sur le sein de la duchesse
de Parisis.
Elle eut encore un tressaillement.
XXXV
MONJOYEUX
Quoiqu'il fut minuit et demi, quelques joueurs attardes avaient
reconduit apres souper Mlles Fleur-de-Peche, la Taciturne et
Tourne-Sol jusqu'a la porte de l'hotel d'Angleterre.
Ces deux dames ne recevaient pas _intra muros_.
On entendit le coup de pistolet qui frappait Parisis. "Entendez-vous?
dit un joueur, c'est un decave qui joue a la rouge."
Horrible mot, quand on pense a tout ce sang repandu.
Le prince Bleu devisait gaiement avec ces demoiselles; il avait
rencontre a onze heures Parisis et sa femme qui allaient entrer a
l'hotel d'Angleterre; ils lui paraissaient si heureux, qu'un rayon lui
etait venu jusque sur la figure; il n'avait jamais ete si gai.
Cette detonation l'inquieta pourtant.
Ce fut alors qu'un homme, plus inquiet que lui, arriva dans le groupe
et demanda de quoi il etait question. C'etait Monjoyeux, suivi bientot
de Villeroy qui etait arrive par le train du soir.
Quand on leur eut repondu qu'on venait d'entendre une detonation: "Oh!
mon Dieu! s'ecria Monjoyeux, il y a la-haut un assassinat."
On voyait courir des lumieres dans l'hotel, on criait et on parlait
haut.
Monjoyeux carillonna pour entrer. La porte s'ouvrit. Le prince Bleu
s'elanca desespere.
Monjoyeux allait le suivre, mais M. de Fontaneilles sortit.
Monjoyeux remarqua qu'il etait tout couvert de sang. "On ne passe
pas, lui dit-il en l'arretant.--Pourquoi? demanda froidement
le marquis.--Parce que vous ressemblez a un homme qui fait son
crime.--Moi! Je ne fuis pas. Cet homme m'avait pris ma femme, je
vais tout droit me constituer prisonnier.--Eh bien! vous etes mon
prisonnier," dit Monjoyeux. Et quand il eut appris l'horrible
tragedie: "Va! lui dit-il, je t'abandonne a toi-meme, va cuver ton
sang!"
Mais le ressaisissant: "Tu m'as tue mon seul ami; tu porteras un jour
ma marque, si tu es absous."
Le rude Monjoyeux pleurait comme un enfant. Et comme a toutes choses
il y a une moralite, Monjoyeux ajouta: "Il faut en finir une fois pour
toutes avec ces hommes qui assassinent les femmes. Dieu merci! la
peine de mort contre la femme est abolie."
Monjoyeux courut vers Parisis. Il lui sembla qu'il tressaillait
encore. Il voulait l'embrasser; mais, quand il le vit couvrant de
ses mains et de sa figure la chaste nudite de Genevieve, il tomba
agenouille et il eclata en sanglots.
Le medecin qui etait survenu, les supplia, lui, Villeroy et le prince
Bleu, de sortir de cette chambre sanglante, ou tout le monde voulait
entrer. "Oui, dit Monjoyeux, allons-nous-en. C'est la chambre
nuptiale de la mort. Que personne ne la profane." Et apres avoir
respectueusement baise la main de la morte, il ajouta: "Demain j'y
reviendrai seul."
Mais le lendemain, quand il revint, on lui dit que son ami etait deja
dans le cercueil. Il rencontra dans l'escalier de l'hotel une femme
qu'il avait vue a Paris au bras d'Octave.
C'etait la Femme de Neige.
Elle lui tendit la main: "Tout est fini!" dit-elle tristement. Il
voulut lui parler, mais elle passa rapide et mysterieuse.
XXXVI
UNE NOUVELLE A LA MAIN
Madame d'Argicourt etait serieusement malade. Elle aussi avait perdu
son amant; elle aussi s'etait reveillee de toutes ses illusions.
Horrible reveil, quand deja la jeunesse decline et qu'on n'espere plus
reprendre pied dans le pays de l'amour. Cette femme, si vive et si
gaie, toute emportee par la force de sa nature, devait tomber d'un
seul coup comme ces arbres branchus qui appellent la foudre.
Une soeur de charite la veillait.
C'etait une jeune religieuse, pale et meditative, qui lui etait venue
par son medecin ou par son confesseur, je ne sais pas bien.
La jeune religieuse, toute a ses livres de prieres, ne semblait rien
savoir des choses de ce monde. On apportait les journaux de sport,
de haute vie, de nouvelles a la main a Mme d'Argicourt, la soeur de
charite ne les lisait jamais.
Mais un soir, comme Mme d'Argicourt s'impatientait dans la fievre,
elle lui dit: "Ma soeur, je vous en prie, lisez-moi les journaux,
faites-moi oublier que je souffre."
La religieuse tenta de la convaincre que si elle ecoutait quelques
lectures pieuses elle sentirait comme par miracle ses douleurs
s'apaiser, tant les legendes chretiennes sont un baume sur toutes les
douleurs, meme sur les douleurs corporelles, puisque, selon l'apotre,
il n'y a que l'ame qui vit. La est le vrai stoicisme.
Mais enfin, pour complaire a la malade, la religieuse ouvrit le
premier journal venu.
Elle promena ses regards ca et la. D'ou vient que la premiere chose
qu'elle lut fut cette nouvelle a la main toute fraiche venue d'Ems par
le telegraphe, comme s'il se fut agi d'un evenement politique?
"La ville d'Ems inaugure mal sa saison. Voici, en quelques mots,
la tragedie epouvantable dont cette petite ville, toujours si
gaie, vient d'etre le theatre. Il y a la un denouement pour les
faiseurs de drames.
"Un duc celebre dans le monde parisien etait arrive hier sans sa
duchesse. Il parait qu'il venait a Ems pour y rencontrer une belle
marquise parisienne.
"Mais le duc et la marquise avaient compte sans la duchesse et le
marquis.
"Or, la duchesse arrive a temps et prend sa place le soir dans le
lit du duc, c'etait son droit; c'etait son devoir.
"Mais, par malheur, le marquis, en proie a sa fureur jalouse, ne
doute pas qu'il va trouver sa femme dans le lit du duc; dans son
aveuglement, il se precipite, il entend parler une femme, la
jalousie lui dit que c'est la sienne, il est arme d'un poignard.
Il veut frapper le duc, peut-etre pour frapper la femme ensuite.
"Le duc etait debout, se deshabillant; la femme etait deja
couchee. Au premier coup de poignard, la femme se precipite; dans
son aveuglement, le marquis la frappe a son tour.
"Il frappe au coeur.
"Le duc est blesse et la femme tuee. Rien ne peut peindre cet
horrible carnage.
"Ce n'est pas tout: duel au poignard, duel au pistolet, jugement
de Dieu, que sais-je! Le duc est tue, le marquis s'est livre a la
justice allemande.
"On n'a pas de nouvelles de la marquise.
"C'est d'autant plus epouvantable, que le duc et la duchesse
s'adoraient. On sait qu'ils etaient encore dans leur lune de miel.
Mais n'est-ce pas bien mourir que de mourir heureux?
"Et maintenant, on se demande ce que faisait la une dame etrangere
connue a Paris sous le nom de la _Femme de Neige_?
"Tout est mysterieux en cette tragedie d'Ems."
La religieuse ne lut tout haut que les premieres lignes de cette
"nouvelle a la main." Mme d'Argicourt se souleva. "Lisez, lisez, ma
soeur. Je suis sure que c'est le duc de Parisis. Oh! mon Dieu! mon
Dieu! quel malheur!"
Mme d'Argicourt s'apercut alors que la religieuse venait de tomber
evanouie.
XXXVII
LES ROSES FANEES
Cette depeche de Bade avait averti d'Aspremont, qui etait alors en
Bourgogne:
M. le comte d'Aspremont a Dijon. Ami, allez nous attendre a Paris.
Epouvantable malheur. Duc et duchesse assassines. Funerailles
mardi.
MONJOYEUX.
D'Aspremont courut au chateau de Parisis. Il y trouva, dans la chambre
de la duchesse, Mlle Hyacinthe, a peine revenue de Cologne. Elle avait
le matin cueilli des roses pour Genevieve. Elle venait, elle aussi, de
recevoir, une depeche de Monjoyeux.
Quoique d'Aspremont connut a peine la jeune amie de la duchesse, il se
jeta dans ses bras et pleura avec elle. "Voyez-vous, lui dit-il, je
ne retrouverai jamais un ami comme de Parisis. Brave comme le feu,
genereux comme l'or, celui-la ne se marchandait pas. Il donnait son
coeur et son ame comme sa fortune. C'est un deuil pour tout Paris!
car il etait partout la joie et la vie.--Et la duchesse? s'ecriait
Hyacinthe en eclatant dans ses sanglots, c'etait la plus adorable de
toutes les femmes: la beaute, la vertu, lachante. Elle n'avait pas sa
seconde, si ce n'est la Violette."
D'Aspremont fut touche des larmes de Mlle Hyacinthe. Il n'avait jamais
si bien pleure. "Dieu ne voulait pas qu'ils fussent heureux, lui
dit-elle, car Violette etait morte pour eux.--Qui vous a dit que
Violette fut morte? dit d'Aspremont. Je suis sur que je l'ai reconnue
a Paris aux filles repenties, quoiqu'elle se cachat bien.--Oh!
dites-moi que Violette n'est pas morte; si vous saviez comme nous nous
aimions! Si vous saviez comme la duchesse aimait sa cousine! Il n'y a
pas une fleur ici qui n'en temoignerait."
Mlle Hyacinthe eut un sourire a travers ses larmes. "Genevieve,
reprit-elle, effeuillait tous les jours des milliers de roses en
souvenirs de Violette. Les pauvres roses de Parisis et de Pernan, qui
donc les cueillera?"
Hyacinthe montra a d'Aspremont une couronne de roses blanches qu'elle
avait jetee sur le lit de la duchesse. "Ce lit, dit-elle, ou on ne la
couchera plus, meme dans la mort! Ce lit ou j'esperais la voir mere!"
D'Aspremont eut a cet instant comme une vision de sa vie future: il
sembla que ces roses deja fanees etaient jetees sur le tombeau de son
coeur. Il se jeta dans les bras de Hyacinthe comme un desespere qui
voudrait mourir.
Hyacinthe ne comprenait pas; elle s'imagina un instant que d'Aspremont
l'aimait. Mais d'Aspremont n'etait si triste que par prescience: comme
un spectateur au theatre de sa vie, il voyait le drame avant que le
rideau fut leve. "Que m'importe moi-meme, dit-il a la jeune fille;
mon vrai desespoir, c'est la mort de Parisis. Que ferai-je sans lui,
maintenant!"
Et ce fut a Paris le cri de tous les amis d'Octave, tant il etait
l'ame de toutes ses belles folies.
XXXVIII
VIOLETTE ETAIT-ELLE MORTE?
Celui qu'on surnommait le prince Bleu, le marquis de Villeroy et
Monjoyeux accompagnerent au chateau de Parisis les depouilles
mortelles du duc et de la duchesse. Monjoyeux avait des bouffees de
colere contre ce jeu de hasard que d'autres appellent la destinee.
Villeroy etait grave, triste et silencieux: un chagrin diplomatique.
Le prince etait meconnaissable. Il sentait qu'il avait perdu celui
qu'il aimait, lui aussi, comme son seul ami.
On se racontait dans ce pelerinage de la mort tous les episodes
amoureux d'Octave de Parisis. Il semblait que la vie parisienne
fut deja en deuil. Qui donc vivrait si bravement dans toutes les
aventures, dans le luxe inoui, dans les elegances exquises; une fois
encore le beau monde avait perdu son d'Orsay.
Les trois amis parlaient de Genevieve comme d'une soeur et comme d'une
sainte.
Quand on arriva devant le chateau, qui ce jour-la riait au soleil, on
vit, appuyee sur Mlle Hyacinthe, une religieuse voilee, qui descendit
le perron et qui fit le signe de la croix sur les deux cercueils
recouverts de velours.
La religieuse etait blanche comme un linceul; elle ressemblait a ces
figures d'Angelico da Fiesole qui n'ont plus rien de la terre. Aussi
etait-ce un etrange contraste que de la voir soutenue par Mlle
Hyacinthe qui, quoique toute a sa douleur, gardait l'eclat de ses
vingt ans.
C'etait l'image de la mort soutenue par la vie.
Monjoyeux demanda a Mlle Hyacinthe si cette religieuse etait de la
famille. "Vous ne la connaissez donc pas?--Dites-moi son nom.--Elle
s'appelle Louise de la Misericorde, comme Mlle de la Valliere."
La religieuse avait pose ses deux mains sur les deux cercueils, comme
si elle eut senti battre encore le coeur d'Octave de Parisis et de
Genevieve de La Chastaigneraye. "Octave, murmura-t-elle, priez Dieu
pour moi!"
XXXIX
LA LEGENDE DES PARISIS
Les funerailles du duc et de la duchesse de Parisis appelerent au
chateau le beau monde qui naguere etait venu si joyeux aux noces
d'Octave et Genevieve.
Mais il y eut des absents.
Ce pauvre chateau de Parisis! un instant reveille pour les fetes,
desormais le campo santo d'une grande famille dont le nom ne retentira
plus!
Apres les funerailles, dans la crypte des tombeaux, la religieuse ne
dit qu'un seul mot, le mot de Genevieve:--C'EST LA!--
Et elle montra les deux cercueils.
Monjoyeux ne dit qu'un seul mot a la religieuse: "Ma soeur ainsi le
voulait la legende des Parisis, qui a dit:
L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT,
L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS.
La soeur de charite murmura: "Oui, puisque je suis morte pour ce
monde."
XL
FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX
On donnera ici quelques lignes d'une lettre ecrite par Monjoyeux a
celui qui a conte cette histoire:
N'imprimez pas encore le mot FIN. Il n'y a jamais de denouement
dans les histoires de ce monde. La mort ne tue ni l'ame
le souvenir, ni la passion. Le tombeau n'est pas le neant; ne
parle-t-il pas a ceux qui survivent? Que de chapitres a travers la
mort! Demandez a Violette, cette autre Louise de la Misericorde,
qui porte son linceul, mais qui ne peut pas mourir.
Demandez a Mme d'Antraygues, a Mme de Fontaneilles, a Mme de
Hauteroche, a toutes celles que nous avons vues dans les paleurs
de la passion.
Violette me disait hier: "Pourquoi la tombe ne s'ouvre-t-elle pas
pour moi, puisque je traine mon suaire!" Et elle ajouta: "Mourir
d'amour, c'est vivre deux fois: de la vie presente et de la vie
future."
La pauvre et douce Violette avait raison. C'est une vraie femme
celle-la, une figure et un coeur, une ame dans la passion!
Plus je vais, plus je reconnais la superiorite de la femme.
Qu'est-ce que l'homme? Un rheteur. Notre ami Octave n'etait pas un
rheteur. C'etait la jeunesse emportee par la passion.
Pauvre Parisis! J'ai pleure sur son tombeau; mais je ne puis
croire qu'un homme si vivant soit couche dans un linceul. Quand je
vois une belle femme, il me semble toujours qu'il n'est pas loin.
TABLE DES CHAPITRES
PREFACE.
LIVRE I
MONSIEUR DON JUAN
I. C'EST ECRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE.
II. LA LEGENDE DES PARISIS.
III. PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE.
IV. OU OCTAVE DE PARISIS SUIT SON BONHEUR.
V. LES CURIOSITES D'UNE FILLE D'EVE.
VI. LA MARGUERITE.
VIL L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMEE, L'AMOUR.
VIII. LE JEU DE CARTES.
IX. LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR.
X. LE BAISER DE DON JUAN.
XI. LA DAME DE COEUR ET LA DAME DE PIQUE.
XII. LE TOUR DU LAC.
XIIL POURQUOI MADEMOISELLE ALICE SE FIT ENLEVER.
XIV. SU LA GLACE.
XV. L'ESCALIER D'ONYX.
XVI. VIOLETTE.
XVII. POURQUOI OCTAVE SENTIT UNE PETITE MAIN SUR LA SIENNE QUAND IL
VOULUT SONNER.
XVIII. LE ROI DE THULE.
XIX. OCTAVE JETTE SA COUPE A LA MER.
XX. UNE FEMME EN HAUT, UNE FEMME EN BAS.
XXI. LES DEUX RIVALES.
XXII. LE DUC DE PAS LE SOU.
XXI. IL UNE REAPPARITION A. L'OPERA.
XXIV. POURQUOI M. D'ANTRAYGUES DEMANDA A SA FEMME SI ELLE GANTAIT
L'OCTAVE.
XXV. UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS.
XXVI. LA VALSE DES ROSES.
XXVII. LE DERNIER MOT DE L'AMBASSADE.
XXVIII. LE NAUFRAGE DU COEUR.
XXIX. LES METAMORPHOSES DE MADEMOISELLE VIOLETTE DE PARME.
XXX. LE VOYAGE A DIEPPE.
XXXI. SUR LA PLAGE.
XXXII. LES DIX MILLIONS DE MADEMOISELLE REGINE DE PARISIS.
XXXIII. LA DAME BLANCHE.
XXXIV. LA MESSE DE DON JUAN.
XXXV. LE BOUQUET DE ROSES-THE.
XXXVI. LE BOUQUET DE ROSES-THE ET LE POISON DES MEDICIS.
XXXVII. L'ADIEU DE VIOLETTE.
XXXVIII. LES DIX MILLIONS.
XXXIX. ALICE.
XL. OU VA UNE FEMME QUI TOMBE.
LIVRE II
MADAME VENUS
I. LA CHAMBRE A DEUX LITS.
II. DE MADAME DE MARSILLAC QUI PORTAIT DES MUFFLES D'OR SUR CHAMP
DE GUEULES.
III. LA LUNE REGARDAIT PAR LA FENETRE.
IV. POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE.
V. VIOLETTE AU SECRET.
VI. DE QUELQUES DEMOISELLES CHEZ LE JUGE D'INSTRUCTION.
VII. POURQUOI ANGELE ETAIT-ELLE PARTIE.
VIII. DE QUELQUES PARADOXES DE MONJOYEUX.
IX. MONJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE.
X. LA COUR D'ASSISES.
XI. LA MERE DE VIOLETTE.
XII. VIOLETTE ET GENEVIEVE.
XIII. TROIS MARIS CONTENTS.
XIV. LES FEMMES INVINCIBLES.
XV. L'ESCARPOLETTE.
XVI. LE FESTIN DE MARBRE.
XVII. UN TOAST A LA FEMME.
XVIII. HISTOIRE DE MADAME VENUS.
XIX. LE THE DE MADAME VENUS.
XX. LE SOUPER DU COMMANDEUR.
XXL. CI GIT MADAME VENUS.
LIVRE III
LA DAME DE COEUR
I. DEUX LARMES DE GENEVIEVE.
II. LA FOLIE DE LA RAISON.
III. LES DEUX COUSINES.
IV. LA CONFESSION DE GENEVIEVE.
V. POURQUOI CLOTILDE MOURUT VIERGE.
VI. L'HEURE DU DIABLE.
VII. LES VISIONS DE MADEMOISELLE JULIA.
VIII. LA SOLITUDE DE VIOLETTE.
IX. LES DEUX COUSINES.
X. LE CHATEAU DE CARTES.
XI. UN AUTRE BOUQUET MORTEL.
XII. OU ETAIT ALLEE VIOLETTE.
XIII. LE TROISIEME LARRON.
XIV., LA FEMME DE NEIGE.
XV. PAGES DETACHEES DE LA VIE D'OCTAVE.
XVI. LA CHIFFONNIERE.
XVII. L'HOTEL DU PLAISIR, MESDAMES.
XVIII. LES INSEPARABLES.
XIX. LES POIGNARDS D'OR.
XX. UN CARABIN ARRACHE UNE DENT A MADEMOISELLE REBECCA.
LIVRE IV
LA TRAGEDIE
I. LA CONFESSION DE VIOLETTE.
II. OCTAVE A PARISIS.
III. LE DEFI A DIEU.
IV. LA MORTE ET LA VIVANTE.
V. LE BOUQUET DE FRAISES ET LE HOUQUET DE LEVRES.
VI. LE MARIAGE DE DON JUAN.
VII. L'EXTRAIT MORTUAIRE DE VIOLETTE DANS LA CHAMBRE NUPTIALE.
VIII. L'HIRONDELLE DE VIOLETTE.
IX. LE LENDEMAIN DU BONHEUR.
X. MOURIR CHEZ SOI.
XI. LA D'ANTRAYGUES!
XII. LA MORT D'UNE PECHERESSE.
XIII. LA LETTRE DE DEUIL.
XIV. L'APPARITION.
XV. LE DIABLE AU CHATEAU.
XVI. LA MARQUISE DE FONTANEILLES.
XVII. LE DEJEUNER SUR L'HERBE.
XVIII. LES FILLES REPENTIES.
XIX. LA CRISE.
XX. QUE L'AMOUR DE LA RESISTANCE EST AUSSI IMPERIEUX QUE LE DESIR
DE L'AMOUR.
XXI. LE DERNIER SOUPER.
XXII. UNE CAUSERIE SUR LES FEMMES AU CONCERT DES CHAMPS-ELYSEES.
XXIII. LA FATALITE.
XXIV. LES ADIEUX.
XXV. LE DEMON DE L'ADULTERE.
XXVI. NEE FOUR AIMER, NEE POUR SOUFFRIR.
XXVII. TOURNE-SOL ET LA TACITURNE.
XXVIII. LA FEMME VOILEE.
XXIX. LES DEUX ATHEES.
XXX. M. DE FONTANEILLES.
XXXI. PROPOS PERDUS.
XXXII. OU ETAIT LA DUCHESSE DE PARISIS?
XXXIII. L'HEURE D'AIMER.
XXXIV. LE JUGEMENT DE DIEU.
XXXV. MONJOYEUX.
XXXVI. UNE NOUVELLE A LA MAIN.
XXXVII. LES ROSES FANEES.
XXXVIII. VIOLETTE ETAIT-ELLE MORTE?
XXXIX. LA LEGENDE DES PARISIS.
XL. FRAGMENT D'UNE LETTRE DE MONJOYEUX.
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